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septembre 2019

Crises et châtiments 

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Evenements de Barcelone, octobre 2019


La brutale disposition d'une entreprise centenaire comme Thomas Cook a frappé les esprits car elle a touché des milliers de vacanciers qui ne pouvaient se douter de la fragilité de cette marque réputée invulnérable. Plus encore, la déclaration de Jean-Dominique Sénard, président de l'Alliance Renault-Nissan-Mitsubishi le 24 septembre au Sénat, a heurté la bonne conscience de tous ceux qui pensent, dans leurs entreprises, faire bien les choses car ils s'inscrivent fidèlement dans la conformité des règles, budgets, processus de leurs entreprises. Jean-Dominique Sénard a dit, avec émotion, qu'il fallait savoir se projeter et intégrer la concurrence d'un monde qui change en profondeur. "Les voitures chinoises sont au point, n'en rions plus." a-t-il martelé avant de conclure : " Si on n'anticipe pas, nous aurons que nos yeux pour pleurer dans quelques années". L'impuissance affichée par les dirigeants n'a d'égale que l'impatience des peuples. Comment faire pour faire émerger de ces tensions des forces permettant de construire ensemble ?

Il est plus tard qu'on ne le pense

Cette lucidité est remarquable car elle n'est pas courante. Si le monde a radicalement changé depuis plusieurs années, cette transformation reste pour beaucoup de dirigeants d'entreprise, de salariés, de responsables politiques une abstraction. Le déni est courant. Que la Chine soit devenue le premier producteur mondial d'automobiles importe peu car on les voit pas dans les rues européennes, japonaises ou américaines. Les images vieillies persistent. Volvo, le champion de la qualité suédoise ? C'est une entreprise chinoise depuis 2010, totalement propriété du groupe Geely ! Cette ignorance est largement répandue car les biais cognitifs nous aveuglent. Non, Volvo ne peut être une entreprise chinoise, pas plus que le Club Med !

Il y a vingt-cinq ans déjà que l'économie mondiale s'est engagée dans une profonde transformation qui cumule la mondialisation des échanges et la mise en place d'une économie entièrement informatisée. Le Web a 25 ans, la Chine est entrée à l'OMC en 2001, le smartphone a pénétré nos vies quotidiennes depuis 2007 et plus de la moitié des habitants de la planète est connectée au web... Nous avons eu largement le temps de nous familiariser avec ces moteurs de transformation. Est-il vraiment raisonnable de penser que tout ceci, c'est pour les autres, et que l'on pourrait continuer comme avant ?

L’économie se métamorphose en temps réel et induit des transformations profondes dans les comportements des consommateurs. En quelques années, par exemple, ces vaisseaux amiraux que ont les hypermarchés ont perdu de leur attractivité. Qu'importe en effet de trouver dans une même enceinte physique 80 000 références produit quand Amazon en propose 288 millions avec un moteur de recherche, une description documentée et une livraison chez soi en 24 heures. Ces transformations, arbitrées au fil des jours par les consommateurs, s’opèrent en un temps ultra court alors que les grands défis que sont les choix technologiques, le maintien de la performance opérationnelle, la compétitivité, les exigences de sûreté et, en même temps, de flexibilité tétanisent les décideurs. Pour les entreprises les plus lucides, le questionnement sur des nouveaux produits et services, de nouveaux modèles économiques, sur de nouveaux modèles d’organisation est régulier. Mais le temps de la décision est inapproprié. Les organisations sont trop lourdes, la construction d'un consensus est un processus lent et complexe, les jeux politiques internes au sein des équipes diluent l'homogénéité de la décision. Si le client ou l’utilisateur du service public devraient être au cœur des choix d'allocation de ressources et d'attention des dirigeants, trop souvent ils passent au second rang derrière les considérants internes. Combien de dirigeants consacrent au moins un jour par semaine à comprendre les investissements de leur entreprise en systèmes d'information? Combien savent vraiment que le "digital", ce n'est que de 'informatique" ? Guillaume Pépy, avant le quitter le SNCF le 1er novembre, avoue : "Nous sommes nous même, la Direction Générale, des obstacles et des ralentisseurs au changement, et ce même si nous nous voyons comme des transformateurs extraordinaires". Le constat est unanime et pourtant...

Changer, maintenant !

Changer est urgent. Le message de Jean-Dominique Sénard ne touche pas que l'automobile, mais tous les secteurs. Il concerne aussi l'action publique. Le temps est désormais compté. mais il ne faut pas s'agiter vainement en s'arrachant les cheveux devant la dureté du monde et en invoquant les nouveaux dieux salvateurs que seraient le "vert" ou l'intelligence artificielle. Cette attitude est inefficace et désespérante. Pour être acteur de cette dynamique, il faut simplement apprendre et travailler avec méthode et rigueur en s'appuyant sur l'intelligence collective. Adapter les méthodes de conception et production des produits et services aux exigences de réactivité est un défi mobilisateur et stimulant. Car il est possible de rendre les entreprises et les organisations agiles. La motivation de leurs acteurs sera d'autant plus forte qu'ils seront non seulement associés aux changements mais moteurs !

Si le système hiérarchique pyramidal a pu être adapté à de lourdes organisations industrielles complexes et aux évolutions lentes, il est obsolète dans le monde moderne où la vitesse l'emporte sur la masse. Construire rapidement le changement, c'est faire confiance à des équipes multidisciplinaires autonomes dans leur choix (techniques par exemple) dans une architecture de cohérence globale minimaliste. Il est plus important de gérer des API que d'imposer des normes de développement rarement respectées. Cette organisation est en rupture avec une organisation taylorisée où le travail de chacun est organisé par d’autres en tâches dont les contours et domaines de responsabilité sont explicitement définis.

Ainsi le développement agile de produits s’oppose au traditionnel cycle de développement en cascade ou en V qui ne correspondent plus aux contraintes et aux exigences des organisations en évolution rapide. Visant à produire des solutions pragmatiques, dont la valeur d’usage est explicite, le cycle de développement est court, incrémental et itératif. La recherche de la valeur d’usage pour le client et de l’enrichissement de l’expérience client passent par l’ergonomie des interfaces, l’évolutivité des solutions, le recueil éthique des données. Ce changement de pratique génère des évolutions de management (responsabilisation et autonomie des équipes), de culture (accepter de se tromper), de gouvernance (travail collaboratif et multidisciplinaire qui gomme les frontières entre départements/directions de l’entreprise) et questionne aussi les compétences, les politiques industrielles et les politiques d’achat. Ces pratiques s'appuient sur un système d'information dont l'essentiel des composants est partagé en open source avec d'autres, pour aller vite vers l'usage et faire évoluer les solutions en boucles courtes. La production d'énergie informatique et mutualisée dans le cloud, car il est aussi obsolète d'avoir son centre de données informatiques "à la maison" que d'avoir sa propre centrale électrique.

Cette mutation est enthousiasmante car elle s'appuie sur les compétences de chacun et non plus sur une division artificielle entre les sachants et les ignorants. Qui peut prétendre tout savoir du futur aujourd'hui ? Cette révolution issue de l'aboutissement (provisoire) de 70 ans de progrès de l'informatique n'est plus technique, elle est comportementale et donc anthropologique. Elle va tout transformer. Il est vraiment temps de s'en préoccuper partout avec les outils appropriés, la gouvernance avisée nécessaire et un travail de fond sur les compétences. Il n'est pas trop tard si chacun est conscient que le changement ne viendra pas du sommet, mais de chacun d'entre nous.

 


Le SUV, poison adoré par les constructeurs

PSA a annoncé ce mercredi que la demande de SUV avait compensé une baisse de ses ventes au troisième trimestre. Est-ce une tendance qui touche tout le marché ? Depuis combien de temps ?

 

Effectivement, PSA avoue que si le groupe a pu maintenir, au premier semestre 2019, un niveau de performance économique très satisfaisant avec 8,7% de marge opérationnelle malgré un chiffre d’affaires automobile en baisse de 1,1% par rapport au premier semestre 2018, c’est grâce à un mix produit favorable en amélioration de 2,9%. C’est en effet l’effet SUV du au grand succès des Peugeot 2008 et 3008. Cet « argent du pêché » est toutefois bienvenu alors que l’industrie automobile doit faire face à de coûteuses mutations. Les contradictions ne manquent pas dans l’industrie automobile qui continue, par exemple, à communiquer sur les vitesses maximales de ses véhicules alors qu’il est impossible légalement de les atteindre sur la totalité des routes européennes sauf sur quelques centaines d’autoroutes allemandes soigneusement préservés par les lobbies allemands. Il a fallu longtemps et l’énorme scandale du diesel gatepour que l’industrie cesse de produire des informations sur la consommation de ses véhicules dont tout le monde savait qu’elles étaient… fausses.  Le passage de l’antique et complaisante norme NEDC, dont la dernière mise à jour datait de 1997, à WLTP, qui se rapproche de la consommation réelle a été une douloureuse opération vérité qui a pu faire monter les chiffres d’émission de 25%. Or ce sont ces chiffres qui serviront de base au calcul des pénalités prévues à partir de 2020…

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L'Audi Q7 et ses 216 g CO2/km

Plaisir de conduire, puissance, performance restent les valeurs qui transparaissent des abondants messages publicitaires que l’industrie continue à infuser dans l’inconscient de ses clients. Le SUV symbolise ces schémas. Délaissant les seuls grands espaces, il est désormais vanté pour ses qualités urbaines ! C’est le Sport Urban Vehicule… Et, pour les plus emblématiques d’entre eux, quand ils sont équipés de propulsion hybride, ce n’est pas pour baisser la consommation, mais accroître la puissance. Porsche n’hésite pas à vanter la puissance de 680 ch et les 295 km/h de vitesse de pointe de son Cayenne hybride rechargeable.

 

- Comment expliquer cette vogue des SUV ? 

 

Les SUV ou Sport Utility Vehicle sont des véhicules imposants issus, il y a vingt ans, des 4x4 ; mais ils ont été généralement dépouillés de leur traction intégrale et de leurs aspects utilitaires pour en faire des véhicules tous usages, rassurants par leurs dimensions, pratiques par leur volume. Le SUV est plus haut que les autres véhicules et donne un sentiment de sécurité en dominant le trafic. C’est une des raisons pour lesquelles il est prisé par les femmes qui représentent 40% des propriétaires de SUV. Anecdotiques dans la décennie 2000, ils ont écrasé leurs concurrents berlines et monospaces à partir de 2010. En cette fin de décennie, les SUV constituent en soi une gamme complète, des petits véhicules aux immenses pick-up avec cabine. Au premier trimestre 2019, le marché des SUV européens   se répartissait entre les grands SUV, 4%, les SV de taille moyenne (15%), les compact (43%) et les petits SUV (39%). Les ventes de SUV représentent, au premier semestre 2019, 37% des volumes sur le marché européen alors qu’ils n’étaient que 20% en 2015. On dénombre 200 millions de SUV sur la planète en 2019.

Or cette croissance annihile les progrès qui ont été fait par les constructeurs sur les motorisations et le traitement des émissions sur l’ensemble de leurs gammes. De fait, avec la baisse du diesel particulièrement utilisé sur les plus gros des SUV pour baisser les émissions, l’industrie n’arrive plus à réduire les émissions de CO2 sur ses nouvelles gammes depuis 2016.

 

Si l’imagination et le marketing des constructeurs sont sans borne sur ce segment attractif et fort rémunérateur, il faut aussi admettre qu’ils agissent contre leurs intérêts en s’éloignant des objectifs d’émission qui leur sont imposés partout sur la planète et singulièrement en Europe.

 

- Les constructeurs, poussés par des consommateurs conscients des risques environnementaux, proposent de plus en plus de voitures propres. L'Etat embraye également dans cette voie. Pourquoi le secteur de l'automobile est-il révélateur de toutes les contradictions de consommation de nos contemporains ? 

 

La voiture individuelle est l’objet de consommation le plus coûteux et le plus encombrant. C’est aussi celui qui exige, pour être exploité, le plus d’investissements publics : routes, autoroutes, parkings, systèmes de circulation, sécurité. C’est donc le plus collectif des biens individuels car il utilise un espace public qui doit être partagé entre tous les utilisateurs en fonction de règles qui aujourd’hui mettent en avant la production de rejets et l’encombrement. Or plus lourd et plus imposant que les autres véhicules, l’empreinte environnementale du SUV, même si ce sont des véhicules récents dont les moteurs sont mieux conçus, est plus forte que les autres segments.

 

L‘étude de l’Agence internationale de l’énergie montre que les SUV sont les deuxièmes contributeurs à l’augmentation des émissions de CO2 après le secteur de l’énergie mais avant le transport aérien et le transport maritime. De par ses caractéristiques peu vertueuses, poids, puissance, Cx et taille, le SUV représente l’exacerbation de l’affirmation de la liberté individuelle sur les considérations environnementales. Et il heurte de front les tendances normalisatrices de la société. Les constructeurs sont partagés entre le désir de suivre les aspirations de leurs clients, qui répondent de plus parfaitement à leurs intérêts, et l’inquiétude des conséquences de l’évolution de leurs gammes en matière d’émission de CO2 avec le durcissement des contraintes européennes en 2021 avec 95 grammes de CO2 par kilomètre. Par ailleurs les nouvelles règles du bonus-malus en France pour 2020 renchérissent les coûts des SUV. C’est à partir de 110 g/km, au lieu de 117 g/km, que sera applicable le malus écologique en 2020 et le taux maximal est porté à 12500 €. Cette lutte contre les émissions automobiles pourraient d’ailleurs prendre une forme nouvelle avec la taxation au poids, rejetée en commission des finances cette année, mais dont le principe, simple et sans contournement, a de plus en plus d’adeptes.

Article publié pr le site Atlantico le 24 octobre 2019