La dernière élection présidentielle du XXe siècle
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Paradoxes 3 : Réindustrialiser les pays matures, à quelles conditions ?

Un des thèmes qui a peut-être le plus marqué la prise de conscience collective sur la nature de notre économie moderne au cours de la campagne électorale est celui du « produire en France ». La réactualisation de ce thème est un signe d’un changement de perspective induit par la profondeur et la durée de ce qu’on appelle encore une « crise », mais qui est en fait une étape, tumultueuse mais naturelle, dans le processus de transformation de notre système socio-technique. Nous sortons de la seconde révolution industrielle qui a connu pour nos pays trente ans de croissance rapide et trente ans de croissance asymptotique pour atteindre avec l’effondrement du système financier en 2008 un point de rupture.

Unknown

Pour beaucoup, le recentrage de notre économie sur les services a longtemps été perçu comme un phénomène très positif qui avait le mérite d’éliminer du paysage ces lieux bruyants, polluants, dangereux et socialement instables que sont les usines. Sortir de l’usine, dans l’inconscient collectif, c’était échapper à la condition ouvrière peu enviable. Supprimer l’usine, c’était échapper au XIXe et au XXe siècle dans une démarche « hygiéniste » moderne. Néanmoins, le prise de conscience tardive que chaque fois que ferme une usine ce sont à la fois les emplois directs et les emplois indirects liés aux flux économiques engendrés par l’activité industrielle qui disparaissent irrémédiablement a fait réagir l’opinion et certains décideurs. Plus encore c’est la disparition des recettes fiscales et sociales associées qui, amplifiant l’impact immédiat visible, conduisent à des déséquilibres durables. Ces réactions en chaîne produisent non seulement un appauvrissement  des territoires touchés par la désindustrialisation et des distorsions démographiques mais aussi un assèchement  global de l’économie, qui se traduit notamment par un déséquilibre structurel de la balance commerciale dont l’impact systémique avait pu être un temps caché par la croissance. On constate aussi que disposer comme la France de champions mondiaux dans la plupart des secteurs ne dispense par en termes de créations d’emplois et de revenus d’un tissu actif de PME et entreprises de taille intermédiaire (ETI) dynamique et innovant.

Si la désindustrialisation a pu séduire, une marche forcée vers la modernité aseptisée, misant plus sur les footballeurs, les traders, le tourisme et le luxe que sur une population d’ouvriers et de techniciens attachés à la fabrication industrielle, n’apparait soudain plus comme une panacée car on commence à en mesurer le prix amer.

Aussi, dans un bel élan, est apparue comme une ardente nécessité la tentation de rembobiner le film et de retrouver le système industriel qu’on a laissé se déchirer depuis trente ans autant par paresse et fatalisme que par idéologie. Or ce n’est pas si simple car produire à nouveau en France pose des problèmes multiples. On n’efface pas des décennies de contraction de notre tissu industriel et de vulnérabilisation, voire de destruction,  des réseaux de fournisseurs et de sous-traitants spécialisés capables de  couvrir l’ensemble des besoins de la chaîne de valeur. Un tissu industriel constitue un système complexe d’interactions qui est vulnérabilisé par la défaillance d’un de ses composants. On a vu en septembre 2011 que les difficultés de production d’un « simple » fournisseur de boulons pouvait compromettre  la production de voitures. La dépendance envers des composants rares crée également une vulnérabilité pour les produits de pointe qui ont déserté le continent européen. Une grève de transports ou une chute de neige paralyse rapidement la production en flux tendu. Plusieurs marques textiles qui continuent à produire en France, comme la célèbre marque bretonne Armox Lux ne trouvent plus de personnel apte à la couture car l’appareil de formation, pour ce métier officiellement déprécié et sans débouché, a été démantelé.

Or, la réindustrialisation ne se fera pas, naturellement, à l'identique. Elle passe par une révision des schémas mentaux qui ont présidé à cette désaffection envers l’industrie. L’industrie du XXIe est une construction sophistiquée qui échappe aux clichés du passé. Elle est désormais entièrement numérisée, les liens entre fournisseurs sont en temps réel, la pollution, les consommations d’énergie et les risques industriels sont contrôlés et réduits. L’industrie moderne est beaucoup plus respectueuse de l’environnement que le secteur domiciliaire. Le niveau de compétences requis n’a cessé de croître au fur et à mesure de la sophistication technique et de la numérisation des outils et des processus et de la prise en compte des contraintes  ergonomique de la production.

L’industrie du troisième millénaire inspirée par le web

Aussi en ce début du XXIe siècle, il ne s’agit plus de résoudre, par la seule approche environnementale, limitée, les problèmes posés par la nature des processus industriels. Ils sont en effet, grâce à la législation et à l’engagement des industriels  de mieux en mieux traités, même s’il existe encore des marges de progrès. Il faut désormais totalement repenser l’industrie en fonction des technique numériques. La numérisation de l’ensemble des processus industriels, de la conception à la distribution, est en train de créer les conditions d’une troisième révolution industrielle qui va rebattre à nouveau les cartes de la géographie de la production mondiale. L’industrialisation des pays matures  ne consiste  pas à rêver d’un retour vers le passé, mais à réinventer radicalement  la production, comme la destruction, des objets et produits qui accompagnent notre vie quotidienne. C’est un défi qui implique un renouveau scientifique et technique de même nature que lors des révolutions précédentes, mais dans un cadre ouvert et décentralisé auquel internet et le web nous ont habitué. La toile est devenue à la fois le modèle structurant de l’industrie de demain et le vecteur de sa transformation.

Deux forces vont rythmer cette révolution : une révision de notre relation à la nature à travers une exploitation frugale de l’énergie et des matières premières et un changement de notre modèle de production centralisé de masse vers une logique décentralisée à la demande.

La troisième révolution industrielle vise à injecter de l’intelligence dans les produits et les services à la fois en amont dans les processus de production et en aval dans l’usage. Consommer moins de matières premières et d’énergie est le cadre fédérateur de cette démarche : produits plus légers, moins volumineux, recyclables, inspirés de la nature et sans empreinte sur elle, capables d’autorégulation et d’interaction avec l’homme et l’environnement. Il suffit de comparer le produit et les fonctionnalités d’un téléviseur à écran cathodique ou à écran OLED pour comprendre cette rupture majeure.

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L’industrie de demain ce ne sont pas non plus de vastes concentrations de capitaux et d’installations physiques. C’est un réseau polycentrique qui travaille à l’optimisation constante des flux matériels, financiers et immatériels afin d’optimiser sa performance globale multi-critères : satisfaction du client final, satisfaction des territoires en termes de revenus et d’impact sur l’environnement, satisfaction des personnels sur les axes revenus/compétences/reconnaissance, rentabilité à long terme des capitaux.

Pour parvenir à insuffler cette dynamique au tissu industriel français, il faut évidemment investir dans les équipements appropriés, machine outils numériques, robots de production, de transport et de stockage, systèmes d’information performants de gestion de production et de logsitique, conception et réalisation 3D, logistique automatisée… Il existe un savoir-faire français dans ces domaines. Il faut aussi que les universités et grandes écoles se réapproprient le champ industriel en attirant étudiants et chercheurs pour concevoir les produits et systèmes du XXIe siècle. Car il n’est plus possible d’imaginer un produit sans les services qui vont l’accompagner pendant toute sa vie. La conception des produits simultanément  au processus de production à travers la maquette numérique, dont l’éditeur Dassault Systems est un leader mondial permet d’ores et déjà une optimisation des relations entre parties prenantes et une amélioration majeure de la qualité finale.  Il faut également intégrer la maintenance, le démontage et le recyclage du produit. On parle donc de système industriel global.

Nouveaux produits, nouveaux process

La numérisation permet aussi d’inventer de nouveaux produits et matériaux et de nouveaux process. Par exemple, le moteur à explosion fait des progrès considérables grâce à la modélisation numérique de la combustion dans les cylindres et grâce au pilotage fin des cycles du moteur par informatique. De fait, de machine purement mécanique peu efficace il y a vingt ans, un moteur à explosion est devenue une machine thermique pilotée par ordinateur riche en logiciels. Tous les produits de demain, même les plus simples comme un interrupteur, seront dotés d’intelligence pour agir en interaction avec l’environnement et, notamment, optimiser la consommation d’énergie. Les composants passifs vont devenir actifs, en étant à la fois capteurs et actionneurs. Ainsi la température d’une salle de réunion réagira en fonction du nombre de participants et de l’intensité de l’éclairage naturel. Tous les appareils électroménagers adapteront programmes et usages aux prix de l’électricité. Les voitures électriques géreront leur autonomie et l’utilisation de leurs capacités de réserves dans les batteries en fonction des usages réels et des besoins énergétiques de leur environnement immédiat. Dans tous les domaines, les outils  employés auront pour mission de faire mieux, plus vite et moins cher en consommant moins de ressources, et seront dotés de l’intelligence nécessaire pour y parvenir.

Il est aussi indispensable d’imaginer des processus produits/process en rupture comme ceux exploitant l’intelligence de la nature, dont l’exemple le plus frappant est le fil d’araignée dont la résistance mécanique est infiniment supérieure à celle de la fibre de carbone. Ainsi la production de l’énergie pourra s’inspirer de l’extraordinaire rendement de la photosynthèse. Les carburants dits verts ne viendront pas se substituer à des productions alimentaires, mais seront des produits spécifiques issus de l’ingénierie biologique produits par des bactéries.

L’industrie de troisième génération, ce seront aussi de petites séries conçues et réalisées par de petites structures. Ce qu’on appelle « les imprimantes 3D », qui sont en fait des machines outils permettant de produire des objets finis à travers une conception numérique et une production locale permettent d’imaginer des petites séries à la demande du client. Là encore, alors que la seconde révolution industrielle raisonnait massification et séries longues, l’analogie avec le modèle du web viendra inspirer des productions locales en réseaux qui permettront des gains de coûts de transport et d’émission de CO2. La réactivité est devenue un axe prioritaire pour les industriels qui doivent disposer de circuits courts de conception et de production pour répondre  aux besoins du client sans dépendre de longs temps de transport par conteneurs venus d’Asie et donc de stocks rapidement obsolètes. On pense à l’industrie de la mode, dont fait partie de plus en plus l’optique. Atol, ainsi,  a réalisé par la numérisation complète du processus de vente et de production un système lui permettant de réimplanter dans la Jura une partie de la production de montures.

Certes cette industrie souple, dispersée, réactive, propre ne viendra pas se substituer aux grandes concentrations ouvrières du XXe siècle. Il y a aura très peu d’emplois de production non qualifiés dans cet environnement futur, mais une masse considérable d’ingénieurs, de designers, de systémiciens, de logisticiens et de concepteurs de logiciel comme de techniciens de maintenance. Aux Etats-Unis, l’industrie ne représente que 11% du PIB mais 68% des dépenses de R&D. Le modèle managérial approprié à la mise en synergie de ces compétences n’est plus l’antique système hiérarchique pyramidal, dinosaure de la pensée managériale inadaptable aux exigences de créativité et de réactivité, mais un modèle de gestion des compétences en réseau, infiniment reconfigurable et exploitant tout le potentiel du « sourcing de masse » (crowdsourcing).

La performance de ce système industriel permettra de générer des revenus dont il faudra inventer des modèles imaginatifs de répartition entre situation de travail et situation de non travail, qui est, comme nous l’avons vu, l’état largement majoritaire au cours de la vie. C’est là où la créativité se doit se déplacer du champ de la recherche et de la technique vers le champ politico-social. Le prototype est à inventer. Pour la série…

 

Quelques sources :

Dossier : The Economist, April 21st

Ouvrages :

“Biomimicry: Innovation Inspired by Nature”, Janine Benyus

"Natural Capitalism: Creating the Next Industrial Revolution », Paul Hawken

http://biomimicry.net/

 

Commentaires

Sandrine

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