Paradoxes 3 : Réindustrialiser les pays matures, à quelles conditions ?

La dernière élection présidentielle du XXe siècle

A l’heure du web, à quoi sert une campagne électorale au XXIe siècle ? Techniquement parlant, rien n’a changé par rapport aux pratiques antérieures. C’est une phase d’intense débat permettant, à partir d’un diagnostic documenté de la situation des grands paramètres de fonctionnement d’un pays, de faire émerger une vision stratégique et de proposer les moyens de l’atteindre. Comme nous sommes dans un mouvement continu, cette photographie doit surtout faire apparaître les contrastes, la dynamique des évolutions, et proposer des améliorations aux mécanismes opérationnels permettant de prendre les bonnes décisions pour se rapprocher de la cible visée. Un peu plus d’impôts ou un peu moins ne changera pas fondamentalement la donne mais pourra infléchir les comportements et les tendances. Chaque mesure, tel un médicament sur le corps humain, n’agit que marginalement par rapport au fonctionnement global et complexe du système politico-économique. Avec l’inertie d’un grand pays, due à la complexité de ses structures et de ses jeux d’acteurs, et à l’influence de paramètres hors du contrôle national, chaque élection n’est en fait qu’un nouveau départ lancé où les marges de manœuvre sont réduites et où l’impact des mesures nouvelles doit être relativisé. Il est des lors essentiel de comprendre la situation de départ et l’impact des paramètres de réglage… Ce débat est essentiel car il reste un des fondements de la démocratie. Il permet aux citoyens électeurs, pendant une période resserrée, de se plonger dans des analyses de la situation effective du pays, ou d’un territoire, pour comprendre les éléments macroscopiques qui influent sur leur destin personnel. De cette analyse, ils vont tirer les éléments de bilan, de diagnostic et de confiance sur les compétences et la portée des engagements pour choisir la personne, pour une élection présidentielle, ou l’équipe, qu’ils estiment les mieux à même de réaliser leurs objectifs à partir des éléments mis à leur disposition par les candidats, mais aussi en s'apputant sur la pertinence des analyses complémentaires apportées par les organismes compétents, dont la presse, les laboratoires d’idées, les instituts de sondage…

Le choix d’un président

Peu de commentateurs et de citoyens jugent intéressante la campagne pour la présidentielle française de 2012. Le jugement est encore plus sévère vu de l’étranger. Le contraste est en effet saisissant entre la gravité de la situation et la pauvreté du débat. Après quatre années de crise, la campagne électorale pour l’élection présidentielle aurait pu se révéler être un moment fort d’analyses, de diagnostic et de propositions. L’atonie durable de la croissance et le poids de la dette publique, comme l’abyssal déficit du commerce extérieur, remettent en cause le financement de notre modèle social. L’économie française n’a d’autre objet que d’apporter les ressources nécessaires aux ménages, aux entreprises et aux collectivités pour financer leurs besoins courants et leur permettre d’investir sur le futur pour défendre leurs positions actuelles et en acquérir de nouvelles. Or cette équation est durablement et profondément déséquilibrée. La richesse produite en France ne permet pas de couvrir les charges de fonctionnement du pays et d’engager les transformations nécessaires à la « production future» de nouvelles richesses. Le problème posé par la dette du budget de l’Etat, pour ne parler que de celle-ci, est que son financement vient amputer les recettes fiscales d’un montant de l’ordre de 50 milliards € au détriment des dépenses courantes et surtout des dépenses d’investissement. Le poids du passé plombe le futur. Personne ne peut remettre en cause ce constat implacable étayé par toutes les données statistiques. En théorie, cette situation imposerait une vision nouvelle, cohérente et collective, pour construire un nouveau pacte social permettant à la fois d’épurer la dette et de reconstruire les conditions d’un rééquilibrage entre les ressources et les charges.

Une drôle de guerre

Entre septembre 1939 et juin 1940, sur la ligne de front, personne ne voulait prendre l’initiative de l’offensive en observant l’adversaire… Il en est ainsi à la veille du premier tour. Le candidat sortant efface son bilan avec un mistigri magique, la crise. L’autre prétendant majeur se garde bien de rentrer dans le détail de ce qu’il ferait s’il était élu, conscient des contraintes, prisonnier de ses alliances, et s’apprête à sortir le premier argument de tout nouvel élu : l’héritage. Les idées qui auraient du se développer intensément pour ouvrir des hypothèses de travail pour le prochain quinquennat, pour esquisser des solutions aux problèmes posés par le règlement de la dette, la relance de la croissance, l’innovation sont restées au second plan de la campagne. La situation internationale, pourtant préoccupante après l’échec reconnu des opérations en Afghanistan, les tensions en Irak et Iran, l’instabilité du Maghreb et de l’Afrique centrale, a complètement disparu du débat. Protéger le territoire économiquement et politiquement reste bien la mission suprême du chef de l’Etat.

Cette drôle de guerre prend en effet des allures surréalistes. Le spectacle donné par la campagne électorale n’est pas satisfaisant. Il n’est ni à la hauteur des enjeux, ni de nature à alimenter l’indispensable réflexion sur le futur de la France en tant que nation souveraine. Car l’Etat est indispensable et le bon fonctionnement des institutions est un levier majeur de construction collective. Or même si l’omerta est de rigueur, la crise et les difficultés tangibles vécues au quotidien ont réveillé la prise de conscience collective que nous vivons une époque de rupture. Or pour reconstruire durablement, le modèle présidentiel "pur" est totalement inefficient et doit être remplacé par un réel système démocratique approprié à l'ampleur des enjeux de la vie collective et à la vitesse de résolution des problèmes requises par la "planétarisation" numérique.

Pourquoi un président de la République ?

Nous sommes appelés tous les cinq ans dans notre pays démocratique à choisir la personne qui en tant que chef d’Etat selon l'article 5 de la constitution assure la continuité de l'Etat. "Le Président de la République veille au respect de la Constitution. Il assure, par son arbitrage, le fonctionnement régulier des pouvoirs publics ainsi que la continuité de l'État. Il est le garant de l'indépendance nationale, de l'intégrité du territoire et du respect des traités." A ce titre il nomme le Premier ministre et préside le Conseil des ministres. Mais voilà, on semble avoir oublié ce texte et son application par le Président Sarkozy a été très... personnelle. Il s'est en effet constamment conduit en Premier ministre induisant une confusion des rôles et des messages qui ont conduit à l’effacement du rôle du Premier ministre en titre. Cette interprétation de la constitution est en ligne avec l’image d’un président qui décide de tout, se met en avant sur toutes les décisions, intervient à l’occasion de chaque fait divers et n‘a de cesse de donner un avis personnel, qui a valeur de directive, sur tous les sujets. Toutefois, ce modèle d’hyper-président, qui a également des résonances dans certaines entreprises, doit être jugé sur sa seule efficacité et non pas sur des critères éthiques. Après tout, de Gaulle n’était pas un grand démocrate du quotidien… Mais peut-on raisonnablement penser aujourd'hui que les impulsions issues du seul sommet de l’Etat suffisent aujourd’hui à animer le processus de transformation nécessaire ? A fabriquer l’adhésion nécessaire pour assurer la démultiplication des actions ? Or nous devons rechercher avant tout l’efficacité des institutions. Construite en 1958 à son image par le Général de Gaulle pour casser le régime des partis qui avait conduit à une instabilité ministérielle chronique sous la IVe république, sanctuarisée par l’élection au suffrage universel en 1962, la fonction présidentielle, au-delà de ses titulaires successifs, fait peser sur la politique française une chape de plomb qui a paralysé l’évolution des structures politiques de la France et par là son adaptation aux transformations structurelles du monde.

Comment être président au XXIe siècle ?

Née en 1958, la Ve République est une construction d’un autre temps. Le monde a profondément changé en 1989 avec l’affaissement de la frontière idéologique est/ouest et en 2001 avec les attentats islamistes aux Etats-Unis. Il a changé démographiquement avec un recentrage de la population mondiale autour du Pacifique. Il a changé économiquement avec le développement du commerce international et la révolution du conteneur. Il a changé, enfin, technologiquement avec l’avènement du temps réel numérique. L'accessibilité de toute l'information, à tout moment, à partir de tout appareil fixe ou mobile change radicalement la donne de l'accès et du partage de l'information.

Sans être en échec, la place de la France rétrograde mécaniquement dans ce monde nouveau. En échec, elle ne peut que régresser. Ces transformations radicales de notre époque doivent être intégrées dans le modèle de fonctionnement de notre démocratie. On aurait pu débattre non pas seulement du bilan du quinquennat, mais surtout des causes de la situation actuelle et future de la France. Il est désormais trop tard, c’est une occasion perdue. Mais il est indispensable pour les élections législatives et au-delà de débattre de la méthode de résolution des problèmes. Ce n’est pas dans l’affrontement des solutions de papier nourries par des slogans du passé que nous pourrons trouver les réponses aux problèmes de notre pays. C’est au contraire en suivant un processus qui a fait ses preuves : analyser et hiérarchiser les causes, identifier des scénarios de solutions, les tester, mesurer et corriger… C’est le fameux PDCA (Plan Do Check Act) des processus industriels qui ont permis aux entreprises de considérablement progresser en efficience. La vie publique au temps du web ne peut plus se contenter de rester dans l’incantation et la dissimulation, mais doit se concentrer sur les moyens de résoudre durablement les problèmes avec méthode. C’est notamment le rôle du Parlement de mesurer, contrôler, corriger et proposer. C'est aussi l'occasion de redonner un sens  au  Conseil économique, social et environnemental qui doit devenir la tête de pont d'un réseau social destiné à animer la réflexion politique étayée par des études solides et non controversées.

Plusieurs décisions simples permettront de progresser dans cette transparence :

- Faire de l’INSEE un organisme totalement indépendant, dirigé par un président nommé par les deux tiers du Parlement

- Publier en ligne tous les comptes détaillés des ministères et organismes publics, la nature de leurs contrats et de leurs projets, les rémunérations des dirigeants

- Pratiquer une politique proactive d’opendata

- Publier les compte-rendus vidéos sur le web des commissions parlementaires

- Pratiquer sur tout sujet faisant l’objet d’une demande d’un tiers des parlementaires une consultation publique sur le web et en diffuser les résultats.

Comment créer plus de richesse collective pour couvrir le coût de fonctionnement de notre pays ?

Quelque soit l’intérêt des considérations sociétales sur la viande halal, les horaires des piscines ou l’homoparentalité, force est de reconnaître que le seul sujet sérieux est aujourd’hui la création de richesse. S’il est un domaine où le futur chef de l’Etat doit s’illustrer, c’est bien la manière dont il pourra susciter entre toutes les parties prenantes un débat cohérent pour intégrer la modernité du XXIe siècle dans notre modèle français de production de richesse. Comment stimuler l’attractivité des produits français et de la marque France sur le marché mondial ? Comment retrouver, comme à la fin des années cinquante, l’initiative technologique dans le monde du transport, de l’énergie, de l’habitat pour promouvoir une croissance moins consommatrice de ressources naturelles ? Comment financer les investissements à travers non pas un seul système de financement, mais plusieurs canaux correspondant à des échelles de temps et de rémunération appropriées, valorisant aussi bien le capital patient, la logique patrimoniale de l’investissement dans les PME et l’attractivité des flux de capitaux internationaux ? Comment attirer et retenir en France, de tous pays, les étudiants qui deviendront chercheurs, puis innovateurs et développeront à la fois des entreprises créatrices d’emploi mais aussi une image positive de la France comme terre d’accueil de l’initiative créatrice ? Comment exploiter le potentiel des technologies de l’information pour à la fois baisser le coût de la santé, développer des entreprises innovantes à vocation mondiale dans le secteur de la e-santé ? Comment exploiter notre avance en matière de véhicule électrique et des nouveaux usages de mobilité pour promouvoir l’électro-mobilité et en devenir leader mondial ? Comment reconnaître que le nucléaire, avec ses forces et ses limites, a permis à la France de détenir un avantage considérable sur le coût de l’énergie décarbonnée et continuer à exploiter ce potentiel scientifique en toute sécurité en diversifiant les sources d’énergie ? Sur le plan économique, il est grand temps de considérer qu'en économie mondiale ouverte, le pouvoir politique national n'est pas le seul responsable de l’industrialisation comme de la désindustrialisation de la France. Ce sont les dirigeants d'entreprises, et de façon générale ce qu'on appelle "le marché", qui arbitrent entre l'emploi en France et dans d’autres pays en fonction de coûts de production immédiats plus bas dans les pays émergents mais aussi de toutes les conditions qui aident les entrepreneurs à développer de la richesse. L’attractivité et la confiance sont le résultat d’une multitude de paramètres qu’il faut identifier et travailler sur le fond, et non plus en fonction des symboles archaïques. Il faut faire en sorte que la fiscalité, les règles de financement de la sécurité sociale, le droit du travail accompagnent la transformation sociologique et économique de la France, où on vit plus longtemps et où on travaille moins, comme dans tous les pays développés d'ailleurs, mais avec une productivité élevée… Seule une réflexion de fond, et non pas des "patches" fiscaux et sociaux pourront permettre de créer les conditions d’une nouvelle compétitivité économique à long terme du territoire française au sein de l'Europe, à travers une stratégie globale fondée sur la compétence, l'innovation et le soutien aux PME innovantes soutenues par des grandes entreprises en réseau.

Avant de se battre pour répartir la pénurie, il paraît plus judicieux de coopérer pour créer la richesse dont nous avons besoin. Dans les temps durs que nous allons traverser, pour s'entourer des meilleurs, sans exclusive, d'où qu'ils viennent, écouter les gens avec respect, essayer de trouver des solutions et non pas appliquer des recettes, il faut à tout prix transcender les schémas d'opposition droite/gauche qui viennent du XIXe siècle, accepter d’ouvrir le vrai débat, avec les vraies données, sur la réalité de notre situation politique, économique, sociale et engager avec réalisme le chemin d'un renouveau de la France adapté au contexte du XXIe siècle.

Commentaires

france plancha


Très bonne liste. Oh si grand nombre avec la même intention ont été écrits. Celui-ci se sent particulièrement bien informés. Merci!

cliquer la

Et Hollande commence à diminuer certaines aides comme l'aide aux étudiants handicapés par exemple !

ici

Pas mal, selon moi, le nouveau tournant économique d'Hollande. J'espère que ça va durer.

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