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Critiques du web : désenchantement ou attaque en règle ?

On perçoit, depuis peu, ici et là, un parfum de rébellion contre internet et le web. Les articles et déclarations se succèdent pour en remettre en cause les vertus. Ces attaques ont des sources multiples et renvoient à des préoccupations de nature différente. Mais leur convergence est troublante et force à s’interroger sur la pertinence de cette mise en garde contre la montée du « péril web ».

En fait, toutes ces analyses s’appuient sur le fait que le web qui s’est insinué dans nos vies depuis une quinzaine d’années est devenu totalement incontournable La prise de conscience soudaine de cette oppressive omniprésence inquiète ! Google, Facebook, Twitter, mais aussi l’iPhone incarnent ce web 2.0la fois adulé et honni et concentrent les flèches des critiques, dont l’aptitude à se muer  rapidement en apprentis censeurs est étonnante.

Trop puissant, trop rapide, trop global, trop instantané, trop incisif, trop anonyme, trop bavard, trop indiscret, le web exacerbe tout, et devient un « amplificateur de vie »  bien bruyant. Quelles sont les fronts critiques les plus récents ?

Trop de transparence

Le web étant un outil de transparence, on s’interroge sur les risques que ferait courir à la communauté « trop » de transparence, sachant qu’en toute chose le poison, c’est la dose… Les hommes politiques se déchaînent contre la capacité du « web », sorte de monstre abstrait sans conscience, à rendre compte de leurs moindres faits et gestes, en temps réel  et à grande échelle… L’agacement de la classe politique envers la liberté de ton du web s’amplifie et on a vu un ministre français attaquer Facebook et DailyMotion. On s’inquiète de la puissance de Facebook  qui relate la vie intime de ses 350 millions d’abonnés, ou plus exactement restitue ce qu’on lui a confié. On a peur de l’immense mémoire de Google qui exhume, tel un glacier,  des informations anciennes que l’on voudrait définitivement recouvrir du linceul de l’oubli.

Il est certain que l’insulte, l’injure et les propos raciaux ne datent pas du web, mais que le confort de l’anonymat autorise de s'affranchir de beaucoup de tabous.  Là encore cette expression n'est pas la conséquence du web. Mais le web n’est pas une terre de non-droit car les mêmes règles que celles en matière de presse s’y appliquent. Un vigilance critique doit s'y exercer, l'anonymat doit y être limité, car il n'y a pas de liberté sans responsabilité. Revenons à la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1789, décidemment source inépuisable de référence de ce blog…

Article X

Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public établi par la Loi.

Article XI

La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’Homme : tout Citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l’abus de cette liberté, dans les cas déterminés par la Loi.

Trop d’information

Le seconde ligne de critiques contre le web  est l’excès d’information… Trop d’information tue l’information, dit-on, et on peine à se retrouver dans les milliards de pages que contient aujourd’hui le réseau mondial. Depuis l’origine du web, la recherche d’information dans cette masse virtuelle de savoirs comme de données dispersés a fait l’objet de critiques multiples. Non seulement on peinerait  à y trouver une information pertinente, mais de plus on ne sait pas si elle est digne de confiance.  Wikipédia fait ainsi partie des bêtes noires d’une partie de l’intelligentsia qui n’arrive pas à comprendre qu’un savoir à la fois rigoureux et mis à disposition gratuitement puisse être élaboré collectivement sans ordre structuré par des titulaires officiels du droit de savoir.

Bien sûr cette immense facilité à produire et échanger des informations pose le problème de leur authenticité et de leur profondeur. mais la question n'est pas nouvelle. Or "media des media", le web ne fait que véhiculer tout ce que l'on peut trouver par ailleurs. La différence n'est pas de nature, mais de rapidité d'accès et d'exhaustivité. Pour qui s'en donne la peine on peut de même sans difficulté croiser des informations sur le web, accéder aux sources les plus autorisées, traquer les bruits, les rumeurs, la désinformation avec un peu de jugement, croiser et décortiquer les informations, les données et les commentaires, sans sortir de chez soi... En utilisant plusieurs moteurs de recherche, on peut aussi échapper aux biais de méthode... et d'intérêt. Le web permet à chacun d'émettre et de recevoir données informations et connaissances. Ce sont des matières premières qu'il exploiter avec discernement. Rien n'a changé sur ce plan ! 

Trop d’énergie

Le web consomme trop d’énergie, et on entend à l’envi qu’un clic de souris consomme l’équivalent d’une ampoule électrique pendant une heure, sans bien comprendre l’alchimie de ce calcul qui frappe les esprits. Il est évident qu’un ordinateur individuel consomme de l’énergie électrique et que les millions de serveurs nécessaires à l’infrastructure mondiale de l’internet contribuent pour une part à l’augmentation de la consommation énergétique. Donc, compte tenu de la place largement majoritaires des carburants fossiles dans la production d’énergie internet contribue effectivement à la production de gaz à effet de serre. Google nécessite un million de serveurs, et l’ensemble des centres de données consomme 3% de la  consommations d’électricité des Etats-Unis . Aussi  Google a depuis longtemps pris une position de pointe dans l’optimisation de la gestion de ces centres serveurs qui consommeraient, selon  eux, cinq fois moins que les data centers conventionnels.

La multiplication des « objets électroniques » dans notre environnement  représente à la fois une dépense d’énergie, et donc un risque, mais aussi une opportunité pour substituer aux déplacements physiques, eux-mêmes consommateurs d’énergie et générateurs de CO2, les échanges électroniques. La vidéo-communication, que ce soit Skype ou des moyens plus sophistiqués comme la télé-présence, épargnent des kilomètres de déplacement physique et  leus conséquences environnementales. L’électronique est également le seul moyen de gérer efficacement les consommations en assurant la mesure et l’optimisation du pilotage des appareils. Cette rationalisation s’insère dans une démarche globale de « smart grid », ou grille intelligente où la première sources d’économie d’électricité sera la gestion électronique de l’électricité… Les premiers consommateurs d'énergie, comme Google ou IBM, ont d'ailleurs engagé une véritable démarche de réduction de leur consommation et de recherche de solutions alternatives.

Trop de bande passante

Et puis la dernière estocade ne manque pas d’originalité ; elle provient des opérateurs de télécommunications qui découvrent que le web consomme trop… de bande passante. Le succès des smartphones, qu’ils subventionnent généreusement, n’est pas compensé par une augmentation marginale suffisante des recettes alors que la consommation de bande passante est importante et menace de saturer les réseaux. Les trois millions de possesseurs d’iPhone en France consommeraient 25% de bande passante de plus que les autres uitlisateurs de 3G, notamment à cause des vidéos sur YouTube. L’objet est si facile d’emploi que, curieusement, les utilisateurs en exploitent les possibilités.

Aussi, il paraît difficile d’en endiguer l’usage par le prix ou le blocage de l’usage au-delà d’un certain seuil de consommation. Le problème de fond n’est pas de brider l’appétit des internautes mobiles pour l’échange d’information, mais de savoir qui doit payer les infrastructures supplémentaires pour faire face à cette augmentation massive des volumes. Or les opérateurs de télécommunications ont le sentiment de payer sans contre-partie des bénéficiaires directs de ces infrastructures que sont les opérateurs de contenu, voire les acteurs « hybrides » comme Apple à la fois présents dans le contenant come dans le contenu.

Trop peu de démocratie

Trop de liberté et trop de complaisance pour les régimes  totalitaires, dit-on... Croire qu'internet peut être un vigoureux accélérateur de démocratie, en partageant le savoir, en traquant l'obscurantisme et en rendant chacun capable d'émettre des commentaires et de participer aux débats sans avoir nécessairement une "habilitation" préalable constituent le vecteurs le plus persistant de la "culture internet", le ciment de la communauté des internautes qui ont la conviction d'oeuvre pour plus de démocratie.  Or cette philosophie est de plus en plus remise en question. 

Ainsi, le magazine Books titre son éditorial « Pour en finir avec le cyberoptimisme »  et écrit, sous la plume d’Olivier Postel-Vinay,  « Croire que le web apporte obligatoirement un plus en termes de libertés ou de qualité de la gestion publique est une illusion. Comme toutes les illusions collectives, elle présente un danger ». Bien entendu, la lucidité est indissociable pour séparer le bon grain de l’ivraie. Il en a toujours été ainsi. Ces arguments ont été entendus à chaque tournant de société, quand l’ordre ancien subit les coups de boutoir de la technologie pour faire émerger de nouvelles formes d’organisation sociale. 

Le livre n’a-t-il pas été accusé de tous les maux ? Léon X promulga la bulle «Inter sollicitudines» en 1515 pour établir les règles nécessaires à l’encadrement de l’imprimerie. Cette Bulle incluait certes un éloge de «l’art d’imprimer, qui, grâce à la faveur divine, a été inventé, ou plutôt amélioré et perfectionné, surtout à notre époque» mais organisait et justifiait l’extension de la censure, qui s’est développée en suite sous l’Inquisition,  «(...) afin que ce qui a été sainement inventé pour la gloire de Dieu, le progrès de la foi et la propagation des vertus ne soit pas utilisé à des fins contraires, et ne soit pas préjudiciable au salut des fidèles de Christ ». La Bulle précise qu’il « fallait (se) soucier de l’imprimerie des livres, pour qu’à l’avenir les épines ne croissent pas avec le bon plant, ou que les poisons ne soient pas mélangés aux médicaments ». Ces dispositions ont été sans cesse réaffirmées par tous les régimes totalitaires.

Rappelons aussi que la principe de la liberté d’expression n’a vraiment été exprimé que dans la déclaration universelle des droits de l’homme de 1789 et que c’était à l’époque une conquête fondatrice dont l’ampleur reste totalement contemporaine. Victor Hugo écrivit : « L’invention de l’imprimerie est le plus événement de l’histoire. C’est la révolution-mère »[1]. D’ailleurs tout ce texte mériterait d’être cité, tant il est proche de nous : « Sous le forme imprimerie, la pensée est plus impérissable que jamais ; elle est volatile, insaisissable, indestructible. Elle se mêle à l’air... Maintenant (la pensée) se fait troupe d’oiseaux, s’éparpille aux quatre vents, et occupe à la fois tous les points de l’air et de l’espace’’. On croit entendre Tim Berners-Lee !

Il en fut de même pour la radio et la télévision, jusqu’à l’ORTF en France, et partout dans le monde en fonction des circonstances politiques. Jamais aucun pouvoir ne renonce à l’exercice de la censure sur les medias pour servir ses fins.

Si le web est encore plus universel que l’imprimerie, si le coût d’accès est encore plus faible, il n’en est que plus dangereux car il autorise chacun, sans filtre, à recourir aux sources et à en donner sa propre interprétation. On disait bien au XVIe siècle que tout homme était pape avec une bible en mains.

La majeure différence est qu’est le web se développe avec une vitesse jamais connue jusqu’alors, est par nature a-national, échappe aux logiques habituelles d’influence et de pression sur la presse et de l’édition. Les problèmes y naissent plus rapidement que les solutions

Enfin, le web serait liberticide car libertaire ou à l’inverse inféodé aux plus totalitaires des régimes. Il est évident que le totalitarisme va employer le web comme technologie efficace comme Hitler était maître dans l’utilisation de la radio. Dès le Sommet mondial de la société de l’information à Tunis en novembre 2005 l’Iran affichait sur son stand son intention d’exploiter pleinement internet. Si Twitter a pu permettre de rendre compte des événements de novembre 2009, la riposte du pouvoir dans le blocage des accès à internet et des fréquences des téléphones portables a été immédiate. Comment empêcher les Etats totalitaires de détourner les medias sociaux à leur profit ? Il est quand même choquant de considérer que le web fait le jeu du totalitarisme en permettant précisément aux ennemis de la liberté d’en exploiter le support le plus moderne. C’est un très vieux combat qui dépasse le champ technologique…

Attention encore aux risques d’amalgame : le libéralisme n’est pas la démocratie. Un web libertaire serait le plus sûr allié du totalitarisme, qui puise justement dans cette absence de règles, la justification de toutes les répressions.

Si on suit Paul Valéry, qui écrivait en 1945, «  En somme, à l’idole du progrès répondit l’idole de la malédiction du progrès ; ce qui fit deux lieux communs », on pourrait se réfugier dans la posture confortable du « balancement circonspect » qui permet d’observer en chroniqueur neutre le déroulement chaotique de l’histoire. On peut compter les points ce qui finalement préserve le statu qo. On peut à l’inverse penser que, sans esprit de recul, l’éducation critique, l’enseignement de l’histoire, la pratique de l’éthique et une confiance raisonnée dans la science peuvent développer la pratique du discernement par le plus grand nombre. Nul doute que pour ceux-là le web est un outil précieux.

Pour en savoir plus :

- Books, numéro de mars-avril 2010, publie un dossier « Internet contre la démocratie »

- Le Monde diplomatique publie dans « Manière de voir », daté février-mars 2010, un numéro complet sur « Internet, révolution culturelle »

- Une réflexion intéressante sur la radio au sortir de la seconde guerre mondiale : Radio, culture et démocratie en France : une ambition mort-née (1944-1949) [article] Helene Eck Vingtième Siècle. Revue d'histoire   Année   1991    Volume   30

Et relire 

- « Critique de la modernité » d’Alain Touraine, 1992, 

- "Le sens du progrès", Pierre-André Taguieff, 2004

Et bien sûr, autopromotion,   « Le web, quinze ans déjà… Et après ? » où le problème de la démocratie et de la «République » sur le web est au cœur de la réflexion…



[1] J’accède au texte source de Notre-Dame de Paris grâce à Google livres en français. C’est sûrement hérétique !

Commentaires

Bertrand Lemaire

Au sujet de "J’accède au texte source de Notre-Dame de Paris grâce à Google livres en français. C’est sûrement hérétique !", je tiens à vous rassurer : depuis 1955, les oeuvres de Victor Hugo sont dans le domaine public.

Jean-Pierre Corniou

Je voulais simplement mettre en évidence que la numérisation de l'ensmeble du fond documentaire disponible est un vrai défi collectif qui suppose bien entendu que soient réglés les problèmes de propriété intellectuelle (quand c'est encore nécessaire), de libre diffusion et d
e libre accès ainsi que de conservation. Mais pouvoir atteindre sans délai ni coût le texte d'origine est un vrai plaisir... bien utile !

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