Informatique de crise... ou crise de l'informatique ?
La Toile va-t-elle craquer ?

C'est sûr, le web rend idiot

La crise s’est trouvé - spontanément ? - un nouveau bouc émissaire. La tendance à la mode semble être en cette saison automne-hiver 2009 de s’attaquer frontalement à internet et au web . On voit fleurir les mises en garde contre l’excès de web dont l’usage viendrait corroder les capacités cérébrales en développant une sorte de distraction  généralisée, de zapping perpétuel qui rendrait  les utilisateurs du web inconstants, incultes et malhonnêtes. Le web n’est pas seul coupable, le téléphone portable, les jeux vidéos contribueraient largement  à cet abrutissement qui nous éloigne de la  culture et nous menacerait, rien moins, d’un nouveau Moyen Age…

Certes  la transformation profonde induite par le succès universel d’internet ne peut laisser quiconque indifférent. Après les comportements, ce sont  la plupart des modèles économiques qui sont remis en cause et les tenants de l’ordre déstabilisé commencent à réagir. On a vu en Iran à quel point le web est un puissant outil démocratique, et bien évidemment la tentation de le museler s'est emparée des pays totalitaires. Mais il est vrai que l'expression libre dérange beaucoup de monde et ce vent d'expression pourrait nuire si cela devenait le mode de fonctionnement normal du marché, de la presse, des entreprises...

Après avoir assisté à l’encensement de  la Net Genération ou génération Y, on voit se dessiner une contre-offensive ouverte contre cette génération montante si  parfaitement à l’aise dans la société numérique qu’elle foule aux pieds sans inhibition les codes et pratiques de la société antérieure.  La gratuité de l’information déstabilise la presse écrite, les méventes des CD et DVD ne seraient que la conséquence d’un piratage généralisé, le web colporterait dangereusement  les rumeurs les plus fantaisistes, Wikipédia ne serait qu’un catalogue d’inepties, cause de la médiocrité des résultats scolaires, le SMS aurait définitivement tué l’orthografe. On apprend tous les  jours comment les pirates font craquer les codes bancaires, détournent les sites web, s’emparent de votre vie privée. D’ailleurs le web et le téléphone portable seraient à la fois les vecteurs et les mouchards de toutes les infidélités conjugales. Ainsi, d’eldorado prometteur, la société numérique serait  devenue un vaste et inquiétant  coupe-gorge.

Face à ce déferlement de critiques, il faut raison garder en conservant une objectivité  lucide. Le web n’est qu’une création humaine. Il porte, en les exacerbant,  toutes les propriétés de l’espèce, son enthousiasme créatif comme ses zones d’ombre. En rendant la communication plus facile, moins chère et plus démocratique, le web a fait sauter en quinze ans de multiples verrous qui permettaient en filtrant les flux d’échanges un contrôle social beaucoup plus efficace. Ce contrôle exercé par les « manipulateurs de symboles », dont parle Robert Reich dans son ouvrage, L’économie mondialisée,  paru en 1993, garantissait une certaine homogénéité des comportements sociaux et des mécanismes de transmission de la connaissance.  Plus encore, la société avait mis en place des rythmes qui organisaient son évolution. Le  journal télévisé de vingt heures, comme les émissions de prime time,  faisaient partie de ces rituels. L’hyper-fragmentation de la connaissance et de l’information autorisée par la diversité des supports numériques induit à la fois une personnalisation extrême des contenus et des rythmes, une individualisation des acquisitions, et un asynchronisme global de la société qui perd la structuration collective du temps. Comme on ne sait plus comment l’autre fonctionne dans ses processus personnels d’agrégation des contenus, on a une forte tendance à en sous-estimer les capacités.

Il faut souligner plusieurs parutions qui viennent nourrir le dossier. Don Tapscott, qui avait écrit en 1997 «  Growing up digital : the rise of the Net Generation» avait été un des premiers à mesurer l’ampleur des transformations qu’allaient induire la révolution numérique sur la génération pour qui le numérique était un fait naturel. Don Tapscott enrichit son analyse avec un nouvel ouvrage, « Grown up digital », publié en 2009 fondé sur une enquête approfondie auprès de 6000 représentants de la NetGeneration dans le monde. Or cette génération n’apparaît pas dans ce portrait collectif comme une cohorte d’individus asociaux. Ils tissent une nouvelle socialisation où le réel se mêle sans cesse au virtuel, les moyens de communication et d’échange formant un continuum. 

Don Tapscott répond point par point aux critiques émises envers la Net Generation. Est-elle la plus stupide des générations ? Il y a certes une inconnue sur les effets à long terme de l’exposition massive à l’univers numérique mais les jeunes cherchent, lisent, échangent, réagissent avec intensité et c’est un exercice cérébral beaucoup plus dynamisant que l’exposition passive à un écran de télévision. L’excès d‘internet et de jeux vidéo tue-t-il la communication interpersonnelle ? Les jeunes s’exposent-ils sans prudence sur le web ?  Les jeunes ont-ils perdu leur capacité à prendre leur indépendance et quitter le foyer familial ? Sont-ils devenus tous voleurs de propriété intellectuelle ? Sont-ils inaptes au travail organisé ? Le web encourage-t-il la violence ? Pour Don Tapscott, sur la base de ses recherches, ces phénomènes, réels d'addiction ou de prise de risques, sont marginaux et plus liés à la pauvreté et à l’éducation familiale qu’à la culture numérique. La Net generation a plutôt tendance à être généreuse, solidaire, soucieuse du long terme, peu sensible aux codes sociaux dépourvus de sens… Elle est désireuse de changement, d’authenticité et d’éthique.  Dans ce procès en inculture fait au web, ne retrouve-t-on pas l’éternelle  méfiance des adultes envers les jeunes qui maîtrisent parfaitement un nouveau monde technique incompréhensible pour les générations précédentes ?

Une des questions fréquemment posée par les détracteurs de la société numérique serait la difficulté de mémoriser une information ou une connaissance acquise à travers un support numérique. Pour beaucoup « d’immigrants numériques », le livre imprimé offre un confort et une capacité de concentration qui permettrait de mieux intégrer les messages reçus. A l’inverse, la facilité avec laquelle la nouvelle génération jongle avec les divers supports numériques, en temps réel, déconcerte les immigrants numériques qui y voient un signe certain de superficialité. Le numéro de septembre du magazine Science & Vie fait le point des recherches sur cette question. Il est certain que la composition d’une page web multimédia, avec ses liens hypertextes, conduit à une gymnastique cérébrale plus sophistiquée que la lecture linéaire d’une page imprimée sur fond blanc.  Le fil de l’attention est fractionné, sollicité par des multiples opportunités qui peuvent conduire à se perdre. Or lire, c’est comprendre. Alors que la qualité des écrans est désormais très perfectionnée, ce qui limite la fatigue visuelle, c’est la structure même de l’organisation de l’information qui peut déconcerter. Les experts en psychologie cognitive reconnaissent la réalité de cet effort cérébral, tout en avouant que grâce à la plasticité du cerveau et à ses  capacités d’apprentissage ceci n’a probablement pas d’effet négatif. Mais cette aptitude à la cueillette d’une information dispersée dans l’espace est un exercice nouveau qui implique un apprentissage.

Le débat ne fait que s’ouvrir… Le numéro spécial du mensuel Books, à travers une revue de presse internationale,  tente d’en éclairer les différentes pistes. Il n’y a aucune preuve d’un affaiblissement général du niveau de la population.  Les jeunes lisent moins  -de livres-  mais excellent dans de multiples activités cognitives qui n’existaient pas il y a encore quinze ans.   La créativité, l’invention, le sens critique se développent mais  les problèmes anciens n’ont pas disparu.  Le bilan ne peut être dressé de façon sommaire.

Le web est  plus qu’un outil, c’est l’expression foisonnante d’un monde nouveau, plein de contradictions, celles de la condition humaine.  La net generation l’explore plus vite et mieux que ses prédécesseurs. Est-ce vraiment un problème ?

Quelques lectures et liens web (mais c'est aussi "lire" :-) :

- Science & Vie numéro de septembre 2009, accessible sur le site http://nouvellestechnos.science-et-vie.com/livre-electronique/

- " Grown up digital" Don Tapscott , McGraw Hill 2009 et le site http://www.grownupdigital.com/

- Books, juillet-août 2009,http://www.booksmag.fr/magazine/books-juillet-aout-2009-numero-7.html

- Nicolas Carr "Is Google making us stupid ?", revue The Atlantic, july/august 2008 http://www.theatlantic.com/doc/200807/google

Traduction française : http://www.internetactu.net/2009/01/23/nicolas-carr-est-ce-que-google-nous-rend-idiot/

- "Le culte de l'amateur : comment internet tue la culture ? ", Andrew Keen, Scali, avril 2008

Commentaires

saveiro

"C'est sûr, le web rend idiot"…?
-Pas si sûr, car on l'était peut-être déjà en arrivant!

Jean-Pierre Corniou

Vous résumez sobrement ce que je pense: le web est un formidable outil de communication, de documentation, d'échange, de formation, de dialogue.... dès lors qu'on l'utilise pour ça avec les outils intellectuels qui permettent le décryptage, le discernement, lae libre arbitre. Mais comme le web fait désormais partie de nous, il nous aide à nous transformer comme il contribue à satisfaire nos instincts médiocres. Il faut donc des régles du jeu et un cadre incitant à développer l'intelligence collective, l'outil n'y parviendra pas seul.

S Benhamou, Paris

Merci pour ce billet plein de vigueur.
J’en partage beaucoup de points.
Un m’a particulièrement intéressé : « Face à ce déferlement de critiques, il faut raison garder en conservant une objectivité lucide. Le web n’est qu’une création humaine. »
Daniel Cohen était interviewé il y a peu de temps à propos de "La prospérité du vice" qu’il publie : il rappelait le passé de moraliste d’Adam Smith, qui avant d’écrire la richesse des nations, avait réfléchi et écrit sur l’origine de la quête de prospérité de nous tous : ce n’est pas la recherche du bien-être qui nous pousse à vouloir acquérir mais bien le regard des autres, l’envie de les dépasser.
Comme beaucoup d’activités humaines, de grandes choses se font ou entrainent de petites choses et de grands travers. Est-ce une raison pour ne pas reconnaitre ces travers ? Ce n’est pas parce que c’est humain que c’est bonne chose. Il faut rappeler Shakespeare : « Il faut que je sois cruel, rien que pour être humain ». Le web n’est qu’une création humaine ; hélas a-t-on envie d’ajouter.
Mais c’est l’opposition à internet qui a aussi ses grands travers, et le billet pointe là un vrai débat. La dernière en date est l’avalanche de critiques qui fait suite à la publication de la vidéo dite « Hortefeux au Campus de l’UMP ». Combien de clercs se trahissent, trahissent leurs missions, et la réalité en commentant sur le sujet ? Combien de gouvernants mentent, ou bernent. Choses entendues ou lues : « une vidéo pirate » : faux, c’est une télé officielle et pas un téléphone portable qui a filmé la scène. « Le buzz du web » : faux, c’est une source institutionnelle, « Le Monde » qui a lancé l’affaire ; « La mince cloison entre vie privée et vie publique s'est effondrée.» Ah bon, un campus UMP est du domaine privé ? Le domaine public commence où ? Sur le perron de l’Elysée, où à la tribune de l’ONU ?
Que de grands mensonges pour de petits règlements de comptes de la part de ceux qui ne veulent toujours comprendre que leur monde fait d’arrangements et de silences complices est terminé. Il est trop transparent, et doit on regretter avec Alain Duhamel, dans Libération du 17 sept. et par un oxymore très duhamélien, que « c’est le despotisme de la transparence » ? Peut-être, mais c’est toujours mieux que le despotisme tout court.

Yves Caseau

Je découvre un peu tard ce post fort intéressant. J'en profite pour citer mon propre point de vue, quelque peu différent, sur précisément le même sujet:
http://organisationarchitecture.blogspot.com/2009/07/biodiversite-et-competences-sauvons.html
Les différents travaux sur les "neurones de la lecture" montrent que le débat mérite d'être posé.

Jean-Pierre Corniou

Merci Yves pour cette contribution... je me suis précipité sur ton document et il n'ets pas étonnant que nous ayons eu envie au même moment de réflechir sur cette question et de citer les mêmes sources. De toute évidence le sujet est complexe et mérite une investigations scientifiques approfondie à la fois sur les mécanismes de compréhenison des impulsions multi média dont nous sommes bombardés, mais aussi sur des analyses en milieu scolaire, les enseignants ayant un défi colossal à relever. Mais je ne peux pas m'empêcher de penser qu'en 1450 quand le livre est apparu, a-t-on essayé de savoir si le cerveau des millions d'illettrés aurait les capacités d'emmagasiner et de comprendre les informations que la diffusion du livre allait rendre accessibles au plus grand nombre ? J'ai confiance dans la plasticité de nos capacités. Mais en même temps je ne cesse de rappeler à mes étudiants (et à mes clients) que connaitre n'est pas comprendre, pas plus que regarder le Tour de France à la télévision ne permet de gravir soi-même le col du Tourmalet sans effort. Or la compréhension de notre monde est un exercice stimulant et complexe qui prend du temps, nécessite du recul, des efforts, de la lecture mais aussi de l'échange... Parlons-en au prochain Galilée !

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