Retour vers le futur
Genève en berne

L’informatique du nuage : volatile ou solide ?

Il n’est pas de semaine où les medias n’évoquent, avec une certaine gourmandise, les pannes informatiques des grands réseaux.  Décidemment le web ne serait qu’un vaste coupe-gorge!  Les deux récentes défaillances de Google ont ainsi suscité quelques commentaires sarcastiques soulignant le fait que si le premier opérateur, et promoteur, mondial de l’informatique en réseau, ne parvenait  pas à obtenir une qualité de service irréprochable, on se demande bien qui pourrait atteindre l’objectif d’un service fiable et  continu. Même si la réalité de ces défaillances se révèle moins dramatique que ces annonces,  leur caractère planétaire frappe plus les esprits que les défaillances non moins réelles observées dans des informatiques internes.

Opportunité réelle ou marketing ?

Néanmoins la question de la fiabilité de l’informatique du nuage est pertinente au moment où toute l’industrie mondiale de l’informatique se demande si l’informatique du futur ne sera pas opérée dans des centres informatiques dédiés débitant « au compteur » les seules applications dont les entreprises ont besoin.

En effet, le modèle qui avait conduit dans les années soixante-dix  les industriels à équiper leurs clients de matériels et logiciels a été remis en cause de façon directe par internet. Avec le web, on dispose de toute l’information voulue en se branchant sur une simple prise ! Cette facilité, apparente, peut séduire plus d’un dirigeant qui s’interroge encore sur la nature des coûts de « son » informatique. Avoir un centre informatique propre, placé sous sa responsabilité soit directement, soit par contrat d’infogérance, semble donc aujourd’hui un modèle remis en question.  Disposer d’une « énergie informationnelle » livrée à la demande  sous forme de service intégrant logiciel et capacité flexible de traitement et de stockage répond mieux aux exigences de l’époque : se concentrer sur son métier, disposer d’un plus grande flexibilité, alléger ses couts en capital, ne conserver que les effectifs critiques qui correspondent à des compétences qui ne se trouvent pas aisément sur le marché …  Ce modèle qui a pris  le nom de « Cloud computing », informatique du nuage englobe le Saas (« Software as a Service »), qui est ce que voit l’utilisateur final lorsqu’il utilise un logiciel,  et l’exploitation proprement dite du matériel et des systèmes techniques.

S’il est acquis aujourd’hui que  les objets informatiques de l’internet des objets, nomades et furtifs, vont se dissoudre dans l’environnement, il ne faut pas croire que cette transformation peut aujourd’hui se faire sans centres informatiques. Les grands « ordinateurs », ou plus exactement les ensembles de processeurs et d’unités de stockage, qui assurent les traitements et le stockage de l’information conserveront une existence physique bien réelle même s’ils ont vocation à être mutualisés, délocalisés et à se fondre dans ce mystérieux nuage.

Certes cette évolution n’en est pour l’informatique des entreprises qu’à son origine. Certains pensent même que l’informatique du nuage[i] est un concept marketing de plus dans cette industrie connue pour  lancer régulièrement de nouveaux thèmes sur la scène médiatique avec inventivité et parfois peu de suite opérationnelle.

Quelle est la vérité de cette tendance ? Il n’y a pas encore consensus sur la pertinence du nuage. Il y a ceux qui considèrent que c’est un retour à la case départ du « service bureau » de la préhistoire de l’informatique où les ressources étaient si coûteuses qu’il fallait les partager en « time sharing ». Ce modèle remettrait les utilisateurs entre les mains des fournisseurs. Derrière le bruit, et la fureur de beaucoup d’acteurs, sont dénoncés une mystification habile des éditeurs de logiciels qui y trouveraient  une parade absolue contre la montée du logiciel libre aussi bien qu’une menace contre les libertés et la propriété des données. Richard Stallman dénonce ainsi dans l’informatique du nuage « une totale stupidité, une monstruosité marketing ».

Des promesses attractives

Toutefois, derrière les arguments habituels au microcosme informatique, il faut s’interroger sans préjugé sur la capacité de ce modèle à répondre au besoin infini d’information des entreprises . Or ce qui compte est bien l’aval, ce que l’utilisateur voit, et non l’amont. On ne vend pas la centrale électrique, mais l’usage que l’on fait du courant. Aussi, la structuration de la distribution de puissance informatique en « centrales informationnelles », sur le modèle énergétique, associées à la diversité et à la créativité des éditeurs de logiciels, apparaît fortement probable. L’informatique du nuage semble répondre à trois aspirations fondamentales jusqu’alors considérées comme utopiques :

- Exploiter la ressource informatique comme une source infinie ne nécessitant pas de délai, et par conséquent pas d’injection préalable de capital ni de compétences, et toujours parfaitement à jour, sans devoir organiser des montées de version ni des changements de matériels toujours complexes

- Eliminer le fastidieux et aléatoire travail initial de définition de besoins en mode projet, ces grands « projets informatiques » ayant  laissé une trace souvent douloureuse dans l’histoire de l’informatique d’entreprise comme dans la mémoire des dirigeants

- Disposer de la possibilité de ne payer que ce qu’on utilise vraiment, sur une base tarifaire claire, au moment où les coûts sont âprement discutés.

Cette approche implique une révision profonde des modèles de conception et de tarification aussi bien du matériel que du logiciel. Elle s’inscrit néanmoins dans l’évolution à long terme de l’informatique. Chaque étape du développement de l’informatique a en effet conduit à s’affranchir des contraintes matérielles et de développement de logiciel pour se concentrer sur l’usage en confiant à des acteurs spécialisés le soin de résoudre les problèmes complexes et sans valeur ajoutée pour l’utilisateur final. Cette lente marche en avant depuis les prouesses des pionniers, artisans passionnés  des premières applications, jusqu’au web actuel n’est pas un phénomène isolé dans l’histoire industrielle. Elle implique à terme une totale virtualisation de la ressource informationnelle. Et donc la disparition des informaticiens d’entreprise et de leurs machines tels qu’on les a connus jusqu’alors au profit d’opérateurs spécialisés, optimisant les ressources pour baisser les coûts et l’empreinte environnementale. Cette mutation n’est pas nouvelle et les informaticiens sauront orienter leurs talents vers la satisfaction d’autres besoins moins utilitaires.

Des changements rapides ?

Le changement peut en effet venir rapidement. L’offre est aujourd’hui de plus en plus abondante et compétitive. Elle touche toutes les fonctions facilement mutualisables, comme la messagerie, les outils de management matures comme la paye ou la comptabilité, mais aussi des outils nouveaux comme le CRM. Elle concerne bien entendu les petites entreprises nouvelles qui s’engagent d’emblée sur ce modèle, mais aussi les fonctions les plus courantes des entreprises de grande taille. Les acteurs issus de l’internet, comme Amazon, eBay, et bien sûr Google ont ouverts la voie d’abord pour faire face à leurs besoins propres avant de mettre leurs capacités et leurs compétences sur le marché. Les grands acteurs classiques comme Microsoft et IBM  sont également résolument engagés dans cette voie et investissent massivement dans leurs propres centres de données. Le ticket d’entrée pour un centre de cette dimension est de l’ordre de 100 millions $, ce qui impose une certaine surface financière et des capacités de commercialisation significatives.

L’argument économique paraît décisif dans un secteur industriel où les économies d’échelle  sont obtenues par la mise en commun de ressources - matériel, logiciel, bande passante, énergie –qui sont rarement optimisées à une échelle moindre. Si cette idée révulse encore beaucoup d’informaticiens, c’est qu’une grande part de leur talent réside dans l’utilisation optimale des capacités et qu’ils sont convaincus pouvoir mieux faire, à leur échelle, qu’un opérateur spécialisé, en collant strictement aux besoins de leur entreprise. Les leçons tirées de l’histoire industrielle, qui a toujours exploité les économies d’échelle dans les fonctions intenses en capital, ne leur laissent que peu de chances de poursuivre la démonstration de ce postulat. Il est clair que la crise financière va également inciter les entreprises a migrer leurs dépenses de capital vers les dépenses de fonctionnement. L’informatique du nuage représente une excellente opportunité, plus facile à actionner que le transfert d’actifs industriels par exemple.

Il faut aussi mentionner l’argument sécurité, largement mis en avant. Est-ce que confier ses données à un opérateur représente un risque de perte de disponibilité, et donc de fragilisation de l’exploitation, et de confidentialité, et donc, potentiellement, de compétitivité si des informations sont divulguées à un concurrent ? Par construction,  on peut imaginer qu’un professionnel qui construit un centre de traitement de données et d’applications  pour en faire commerce mettra un soin particulier à protéger cet actif contre les risques de panne comme de pénétration frauduleuse. Le client devra se prémunir de ces risques comme il le fait aujourd’hui en interne, notamment par le cryptage de ses données les plus sensibles et une politique de sécurité robuste, mais aussi par la voie contractuelle. La quête de la fiabilité dans l’industrie informatique est loin d’avoir atteint la rigueur aéronautique et il est certain que cette industrialisation ne peut que renforcer le caractère incontournable  des mesures de fiabilisation.

 

Néanmoins, si on se projette à plus long terme,  on peut également imaginer que la puissance de traitement des outils et des réseaux sera telle que cette concentration physique de moyens pourrait devenir inutile. En exploitant les surcapacités que cette puissance libérera dans chaque installation unitaire, on peut imaginer que la distribution de l’information puisse se faire avec un modèle massivement parallèle, le réseau exploitant de façon dynamique  toutes les capacités disponibles avec  les outils logiciels appropriés.

L’évolution de l’informatique se nourrit de mouvements contradictoires dans un ballet incessant entre centralisation et décentralisation. Il semble bien que la tendance naturelle des dix prochaines années au moins ne conduise à la  concentration de l’énergie informationnelle bouleversant de façon majeure le modèle encore artisanal qui prévaut depuis les années quatre-vingts.

 



[i][i] http://berkeleyclouds.blogspot.com/

Commentaires

Louis Nauges

Merci, Jean-Pierre, pour cette analyse pertinente de la grande mutation qui démarre vers le Cloud Computing pour les infrastructures et le SaaS pour les usages.
C'est un thème que je traite très souvent dans mon blog (nauges.typepad.com) et que tu as eu la gentillesse de citer dans ton dernier livre sur le Web.
Quelques remarques sur ton texte :
- Le ticket d'entrée minimum n'est pas de $100 M mais plutôt de $ 1 000 M. Un seul centre de calcul pour lez "Nuages" coûte entre 500 et 600 M de dollars et il en faut beaucoup pour assurer la fiabilité de l'ensemble.

Concernant les derniers incidents de Google, pour la messagerie et les liens intempestifs pour certains documents, nous les avons vécus tous les deux chez Revevol, et j'en ai longuement parlé sur mon blog.
Le message est très clair : ces incidents m'ont conforté, si c'était nécessaire, dans l'extraordinaire fiabilité des clouds professionnels de Google et autres Amazon.

Grâce aux fonctions "Offline" et "connection intermittente" de Google courriel et agenda, je n'ai pas eu plus de 8 minutes de non-accès à ces outils pendant les 2 h 30 de panne. En plus, Google a donné à tous les clients payants de Google Apps (rappel, 40 € / an/ personne) 15 jours d'usages supplémentaires, gratuitement, car il y a un contrat de SLA de 99,9 %.

Combien de messageries internes, construites sur les solutions en "fin de vie" Exchange et Lotus Notes, peuvent proposer des performances de ce niveau à tous les utilisateurs ?

Amicalement,

Louis "Nuages"

Vérifiez votre commentaire

Aperçu de votre commentaire

Ceci est un essai. Votre commentaire n'a pas encore été déposé.

En cours...
Votre commentaire n'a pas été déposé. Type d'erreur:
Votre commentaire a été enregistré. Poster un autre commentaire

Le code de confirmation que vous avez saisi ne correspond pas. Merci de recommencer.

Pour poster votre commentaire l'étape finale consiste à saisir exactement les lettres et chiffres que vous voyez sur l'image ci-dessous. Ceci permet de lutter contre les spams automatisés.

Difficile à lire? Voir un autre code.

En cours...

Poster un commentaire

Vos informations

(Le nom et l'adresse email sont obligatoires. L'adresse email ne sera pas affichée avec le commentaire.)