Rédigé à 10:41 dans Politique de la société de l'information | Lien permanent | Commentaires (2)
Très occupé pendant cet été par la mise au point du manuscrit sur "La République de l'internet", j'ai délaissé ce blog que je retrouve avec plaisir.
Mon investigation sur l'impact d'internet et du web dans nos vies m'a conduit à revisiter plusieurs domaines que j'avais déjà abordés dans ce blog et à mettre en cohérence mes observations et analyses. Cet exercice salutaire donne naissance à un manuscrit épais, riche de 450000 signes et 285 pages, qui couvre un vaste champ. Découpé en onze chapitres, le livre cherche à montrer comment internet et le web touchent chacun des aspects de la vie sociale. Le citoyen, le consommateur, le producteur ne fonctionnent plus dans ce monde informé en temps réel comme il y a dix ans. Des seuils insensibles, mais irréversibles, ont été franchis dans le domaine des consommations culturelles, de l'organisation des voyages, des achats courants et même des relations avec l'administration. La communication interpersonnelle est totalement bouleversée par l'utilisation systématique du courriel et du SMS qui ont balayés tous les autres supports.
D'autres secteurs font apparaître des bilans plus nuancés. L'éducation n'a pas été transformée par internet. Non pas que les élèves et étudiants en sous-estiment l'usage, dont ils ont bien compris les mérites et les facilités, mais l'insertion du web dans le processus pédagogique est encore très superficielle. Le monde de la santé hésite encore alors même qu'en recherche médicale internet a démontré son efficacité. Mais la relation avec les malades est encore peu outillée.
Quant à la politique, on est dans un vaste tourbillon paradoxal. Le personnel politique a bien compris l'usage de l'internet comme moyen de promotion personnelle, et éventuellement, de production d'idées. Mais la compréhension des transformations induites dans l'exercice même de la démocratie, dynamisée, rééquilibrée par internet et le web reste très marginale.
Au départ de ce parcours de réflexion, je pensais qu'internet pouvait jouer le même rôle de déclencheur vertueux que le mouvement des encyclopédistes au milieu du XVIIIe siécle. En mettant le point final, je suis plus sceptique. Puet-être d'ailleurs me suis-je laissé emporter par mon optimisme sur la portée réelle de l'Encyclopédie ? Il ets patent toutefois que le web 2.0 n'apporte pas que de l'intelligence en ligne ! Les roueries de l'esprit humain ont su s'approprier ce nouvelle espace que la technologie nous apporte.. Il y a, avouons-le, beaucoup de bêtise, de naïveté, de vulgarité, de manipulation sur le web. C'est aussi normal que frustrant. Ouvrir les vannes de l'expression ne révèle pas que les talents !
Favoriser le débat, faire émerger les idées dont nous avons besoin pour résoudre les terribles problèmes de notre petite planète ne suffit pas à faire germer la créativité et la responsabilité. Et le bon vieux réflexe totalitaire des états a su contrôler ce qui paraissait aux pionniers utopistes une terre nouvelle échappant aux poids de l'histoire.
Oui, les Jeux de Pékin ont été une belle fête du sport. Rien à signaler. On y met des blogueurs en prison. Rien à signaler. Quelqu'un attendait autre chose ?
Se résoudre à voir les utopistes céder devant les coups de boutoir de Big Brother n'est certes pas la solution du coeur. Mais il faut admettre que la fête de l'internet céde tout doucement la place à la realpolitiik qui répond si intimement aux voeux de tous les pouvoirs que personne vraiment ne s'en offusque. Le bon vieux combat, âpre, des républicains contre la facilité et la démagogie a devant lui un nouveau terrain d'exercice. Puisse cette réflexion sous la forme d'un bon vieux livre imprimé y contribuer. Puisse le prolongement naturel du débat sur ce blog enrichir ce substrat pour nourrir l'action !
Big Brother contre les utopistes ? Il faut sûrement tracer cette dificile voie de la raison : ni désordre, ni totalitarisme, mais un chemin exigeant et vertueux.
Rédigé à 13:53 dans Politique de la société de l'information | Lien permanent | Commentaires (5)
Internet a contribué à faire sauter de nombreux verrous dans l’organisation traditionnelle et officielle de l’information, de la connaissance et de la culture. En permettant à des personnes ou à des groupes qui ne sont pas intégrés dans ces circuits officiels par leur formation, leur titre, leur position sociale, Internet rééquilibre les flux d’information. Mais l’émergence d’un outil, aussi performant soit-il, ne suffit pas à lancer les bases pérennes d’une nouvelle forme d’organisation des rapports entre l’état, la société et les citoyens.
Néanmoins, l’ampleur de l’impact de l’internet sur la société, qui semble sans équivalent historique à une telle échelle, impose de revisiter les concepts classiques de l’organisation politique. Les définitions de la république sont multiples. Dans un petit ouvrage brillant et tonique « Dialogue autour de la République », Mauricio Viroli, professeur à Princeton, dans ses joutes conceptuelles avec Norberto Bobbio, affirme que la définition la plus importante de la république, est celle, classique, de Cicéron, qui écrit que « res publica « veut dire « ce qui appartient au peuple ». Le peuple n’est pas une multitude quelconque d’hommes réunis, mais plutôt une « société organisée qui a pour fondement l’observance de la justice et la communauté d’intérêts. » Le point clef du débat est bien la source de la légitimité de la démocratie : réside-t-elle dans un état fort, détenteur du monopole de la force « légitime », ou bien dans la vertu des citoyens.
Citant Machiavel, pour qui les citoyens doivent savoir et vouloir « garder la main sur la liberté », Mauricio Viroli affirme que « s’il n’y a pas de citoyens disposés à être vigilants, à s’engager, capables de résister contre les arrogants, à servir le bien public, la république meurt, devient un lieu où certains dominent et les autres servent ». Internet, dès lors qu’il n’est pas soumis à la censure des états, est bien cet espace d’engagement où chacun peut exercer sans limite technique ou financière son droit « à garder la main sur la liberté ».
Cette société informée, où les citoyens ont la capacité d’affirmer leurs points de vue et leurs jugements à travers les blogs, les forums, la traque vigilante des écarts des dirigeants – immédiatement reproduits sur YouTube ou DailyMotion - permet de raffermir l’idéal démocratique et l’exercice de la vertu citoyenne, là où les professionnels que sont les journalistes et les hommes politiques eux-mêmes manifestent une certaine lassitude.
Mais cette forme d’expression n’est pas sans limite. Quand les utopistes de l’internet affirment qu’internet échappe aux lois, qui par nature, délimitant un espace d’exercice de la liberté, en restreignent l’exercice, ils ouvrent, sans en être nécessairement conscients, la voie à tous les usages de l’internet qui visent à corroder les bases de la république. C’est le libéralisme le plus extrême qui peut créer le terreau favorable aux extrémismes les plus débridés, du terrorisme à la pédophilie, de l’apologie des crimes de guerre et du racisme aux narco-trafiquants. Ces pratiques se traduisent par des pressions plus ou moins directes et violentes pour soumettre les individus à des groupes ou des idéologies qui conditionnent l’exercice de l’autonomie individuelle.
Or la pensée républicaine exclut toute forme de dépendance autre que cella à la loi librement consentie. Reprenant Cicéron, Viroli conclut que « la loi est entendue comme une volonté non arbitraire qui s’applique à tous, et la loi rend libre en tant qu’elle protège de la volonté arbitraire des autres individus ». La République de l’internet ne peut être un espace de non-droit, mais un espace où la liberté individuelle s’exprime pleinement dans le cadre des lois qui en organise et protège l’exercice. Aussi penser qu’internet ouvre la voie à une révolution de même nature que celle des Lumières, mais encore plus ample et plus rapide compte tenu des moyens techniques considérables dont nous disposons grâce l’informatique et aux télécommunications, ne dispense pas de s’appuyer sur les principes fondamentaux de l’organisation de la société démocratique.
Par exemple, relire de la constitution de la république française est un exercice utile qui ramène au socle même de la république pour constater qu’Internet ne le déforme nullement mais offre au contraire les moyens de le mettre en œuvre. L’article 1er de la constitution du 4 octobre 1958 stipule : "Art.1. - La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l'égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d'origine, de race ou de religion. Elle respecte toutes les croyances. Son organisation est décentralisée. » En peu de mots, le cadre est tracé sans ambiguité. Les buts des Nations unies, énoncés dans la Charte, ne sont pas très éloignés, mais si la forme est moins aiguisée: - maintenir la paix et la sécurité internationales, - développer entre les nations des relations amicales fondées sur le respect du principe de l'égalité des droits des peuples et de leur droit à disposer d'eux-mêmes, - réaliser la coopération internationale en résolvant pacifiquement les problèmes internationaux d'ordres économique, social, culturel et humanitaire, - développer le respect des droits de l'homme et des libertés fondamentales, - constituer un centre où s'harmonisent les efforts des nations vers ces fins communes.
L’histoire démontre que quand l’homme décide de confier une de ses fonctions à une structure spécialisée, il libère de l’énergie pour s’attaquer à la résolution de problèmes plus complexes et plus fondamentaux. Ce qui est d’abord vécu comme une perte se révèle en fait une libération. La multiplicité des sources d’information et l’absence de contrôle sur le Net peuvent susciter du scepticisme quant à l’impact de cette profusion désordonnée d’idées et d’échanges. Mais on ne peut nier que si l’information a façonné notre histoire, c’ets le première fois que près d’un terrien sur cinq est capable d’accéder simultanément aux mêmes sources que chacun de ses semblables. Il est également évident qu’après avoir appris à contrôler la presse, les pouvoirs totalitaires se méfient d’internet et chaque fois qu’ils se sentent menacés en contrôlent l’accès et le contenu, même si la tâche est considérable. Il est clair que l’accélération à laquelle nous sommes confrontés n’en est qu’à ses débuts, et que les outils techniques à notre disposition ne peuvent que nous entrainer dans des nouveaux chemins encore inimaginables tant la combinatoires des sciences et des innovations, elles-mêmes en croissance exponentielle, ouvre des espaces infinis. Les principes républicains qui nous ont imprégnés et permis d’orienter la marche vers le progrès dans grand nombre de pays sont une source d’inspiration parfaitement actuelle pour construire le cadre exigeant de cette évolution.
Rédigé à 13:23 dans Politique de la société de l'information | Lien permanent | Commentaires (0)
Mes publications sur le blog sont largement concurrencées par mon travail d'écriture sur le projet de livre que j'achève pour Dunod, "La République de l'internet", dont la parution est fixée en octobre 2008, et qui avance chaque jour. Pour réconcilier les deux objectifs, j'ai décidé de publier quelques extraits et bonnes feuilles du livre, dans leur état actuel de projet. Les réactions sont bienvenues ! Je commence par l'introduction, dans une ultime version ...
Internet existe. Omniprésent. Et a tout changé dans notre vie en quelques années seulement. Mais ce bouleversement n’en est qu’à ses débuts. Et les coups de butoir de la transformation vont faire vaciller les bases de notre communauté. Le but de cet ouvrage est de comprendre ces changements, d’en identifier les causes et les risques, et de regarder lucidement si de ce chaos pourra émerger un fonctionnement global harmonieux, équilibré et responsable, une « République de l’internet ».
Pour mesurer la distance qui sépare notre époque de la fin du XXe siècle, il suffit de se souvenir de la façon dont nous vivions, travaillions, nous distrayons il y a encore quelques années. Quel adulte de plus de quarante ans n’a pas dû répondre à cette interpellation : « Mais comment pouviez vous faire, avant ? ». Avant ? Avant il y avait le téléphone, la télévision, le Quid, le Petit Larousse, le fax, les revues, le minitel, les queues à la bibliothèque, la photocopieuse. Encore avant, il y avait la machine à écrire, le télex, les stencils, le papier carbone, le Chaix[1], et les queues à la bibliothèque. Et, depuis les origines, il faut essayer d’imaginer que les informations ne circulaient qu’à la vitesse de déplacement des hommes.
Effaçant ces souvenirs, Internet s’est installé dans le paysage quotidien de centaines de millions de personnes, pour qui c’est un outil, simple et efficace, qui a absorbé tous les autres. Insensibles à la prouesse technique que constitue ce réseau mondial, les utilisateurs n’en retiennent que la dimension pratique. Envoyer des courriels avec les photos de vacances ou celles des petits enfants, collecter des informations nécessaires à l’exercice de son activité professionnelle, consulter des horaires, procéder à des achats courants, chacun de ces gestes de la vie quotidienne est maintenant à la portée de tous. Sans se déplacer, on peut désormais régler mille problèmes en entretenant avec sa famille et ses amis, ses clients et ses fournisseurs, et même l’administration, des relations constantes, efficaces et économiques en temps comme en ressources. Il n’est même plus nécessaire, désormais, de se doter d’équipements coûteux et de subir une formation complexe, un banal téléphone portable pouvant servir de fenêtre d’accès à ces multiples services. L’usage de l’outil est intuitif. Internet s’est imposé car c’est un moyen pratique, ludique, séduisant de s’ouvrir au monde…
Internet, l’infrastructure, et le web, les services, représentent l’aboutissement de la transformation que les technologies de l’information ont introduit dans notre vie depuis cinquante ans. Les ordinateurs centraux avaient permis de domestiquer le calcul. Le micro-ordinateur a rendu l’informatique accessible au plus grand nombre. Et c’est internet qui, reliant toutes ces machines entre elles, permet d’oublier l’informatique pour mettre en valeur les usages. Mais internet n’est pas une étape de plus, c’est une synthèse qui transporte définitivement le cœur de la réflexion de la technique vers l’usage et le moteur économique de l’industrie informatique vers l’utilisateur.
Fort de son succès planétaire, Internet est toutefois beaucoup plus qu’un outil aux charmes multiples. Internet ouvre la voie à un monde profondément différent de celui que nous avons connu jusqu’alors. Nous sommes en train de vivre, en temps réel, une mutation majeure, dont nous ne sommes qu’au tout début. Nous quittons le monde issu de la transformation économique et sociale engendrée par la révolution culturelle du siècle des lumières, il y a maintenant 250 ans, et nous découvrons un monde nouveau dont les caractéristiques sont en train de se dessiner graduellement. Les contours sont encore flous, mais l’image générale est bien là et les détails se précisent progressivement. Le futur est inscrit dans le présent. Loin d’être le résultat d’un exercice théorique, c’est un processus sans fin de construction quotidienne, qui façonne le monde de demain, absorbant et métabolisant innovations et transformations, effaçant les techniques, les modèles et les comportements antérieurs.
Appréhender l’ampleur de cette transformation systémique, c'est-à-dire globale et interactive, est encore difficile. Il est plus naturel et confortable pour chacun d’entre nous d’imaginer le futur comme la projection de ce que l’on sait déjà. L’avenir a toujours été présenté et perçu comme un monde plutôt angoissant. Pour conjurer ces tensions anxiogènes, la tentation, rassurante, est de s’accrocher aux formes existantes et familières qui nous ont accompagnées jusqu’alors. Il est plus facile de penser réforme et adaptation plutôt que rupture véritable.
Or la donne a profondément changé depuis la fin des années quatre-vingt. L’effondrement du communisme a libéré la voie d’une véritable globalisation[2] du système économique mondial. Les frontières se sont affaissées, les modèles classiques corrodés. Les échanges d’idées, la liberté de parole et d’expression ont permis l’émergence d’une pensée globale planétaire où coexistent et se mêlent une multitude de courants de pensée historiques ou géographiques. Les techniques de communication ont drastiquement réduit les distances, que ce soit internet et le téléphone, désormais, mobile pour l’information, et le transport par avion ou par conteneur pour les biens matériels.
Le monde n’est plus bipolaire mais chatoyant d’éclairages divers dans lesquels chacun peut puiser et recomposer son propre modèle de pensée. L’absence de modèle dominant est devenu un facteur d’incertitude, mais aussi une chance. Chacun a désormais conscience que l’avenir ne pourra être le résultat de l’application stricte d’une pensée programmatique. Les idéologies du passé nous avaient appris à croire qu’en suivant des méthodes et une discipline il était possible de passer d’un état d’insatisfaction actuel à un monde meilleur demain. Or l’audience des messies, gourous, et autres auteurs de petits livres rouges s’est singulièrement affadie, même si les adeptes de ces modèles n’ont jamais totalement disparus.
Nous explorons l’avenir sans guide en cheminant de façon pragmatique entre des hypothèses et des scénarios intuitifs et réactifs. Le modèle d’Internet n’est plus déterministe, mais souple. Paradoxalement, la logique floue inquiète plus que la logique dure, celle qui a conduit aux cataclysmes du XXe siècle. Certains craignent que le panier d’idées issues de ce supermarché de la pensée mondiale soit bien maigre, insipide et standardisé. Mais ce paradoxe n’effraie pas les nouvelles générations qui y trouvent un environnement propice à la créativité et à l’éclosion des talents en dehors des idéologies dominantes et des sentiers battus.
Internet est le vecteur de cette révolution de la communication et de l’échange à l’échelle planétaire. Toutefois Internet n’est pas une simple avancée technologique de plus comme l’a pu l’être en son temps, en France, le minitel. Internet regroupe un ensemble d’outils techniques, élaborés depuis la fin des années soixante, dont la mise en œuvre convergente et non planifiée est en train de changer en profondeur les bases de notre société. Au-delà de l’impact immédiat et tangible sur les usages, ce sont le droit de propriété, le respect du pouvoir, le partage des connaissances qui sont transformés. Internet, comme toute innovation majeure, corrode l’ordre ancien pour en détruire des pans entiers, plus ou moins rapidement, et fait émerger de nouvelles formes de pouvoir, des nouveaux comportements, de nouvelles structures, de nouveaux produits. Internet est en soi un vecteur de déstabilisation créatrice. Plus encore, il agit comme amplificateur des transformations de chaque discipline technique et scientifique, de chaque industrie. Internet abat les frontières spatio-temporelles qui structuraient notre monde en découpant la complexité des systèmes en silos bien organisés au sein desquels s’organisaient l’exercice de la connaissance et du pouvoir.
Internet brouille les cartes. Le recul, moins de deux décennies, est certes limité, mais l’histoire d’internet a déjà suffisamment connu de crises, de doutes et de brillants succès. Il commence à être possible d’appréhender l’ampleur de cette transformation, qui invite à s’interroger sur la pérennité des concepts qui ont présidé depuis le XVIIIe siècle à l’organisation de la société moderne.
L’information est le moteur de la construction de notre monde. Tout être vivant produit, émet, reçoit, échange et stocke de l’information. C’est un monde de fluidité autorégulée que l’échange d’information entre tous les acteurs permet de façonner. Mais cette prise de conscience récente n’a pas encore été assimilée par les institutions et les règles sociales, inspirées par le principe d’autorité, animées par une pensée centrale. Internet permet, pour la première fois, de faire bouger cette situation. Citoyenneté, justice, opinion, presse sont remises en question par une révision des processus de production et de diffusion de l’information. Les mécanismes de prise de décision, qui se nourrissent de cette information, sont donc profondément modifiés. Issus d’un monde centralisé, fondé sur le partage du savoir entre les éléments d’une élite économique et politique, dont nous avions appris à comprendre et accepter les clefs, nous sommes en train de découvrir un monde décentralisé, bruissant d’information, recentré sur le consommateur et le citoyen, voire le consommateur-citoyen. Le producteur perd sa suprématie dans une économie de l’abondance, qu’il soit producteur de biens ou de services, ou encore producteur et diffuseur de savoirs.
Dès lors que les flux d’information et de pouvoir se reconfigurent sur de nouvelles bases culturelles, sociales, nationales, générationnelles, l’exercice de la décision devient plus complexe, plus aléatoire et doit être repensé. Il s’agit d’analyser les conséquences profondes sur la conscience collective de ce modèle sophistiqué de société marchande planétaire. Dans cette émergence de formes nouvelles, il y aura des abus, des retours en arrière, des excès. Les informations privées concernant les personnes seront soumises à de rudes attaques. Des discriminations d’un nouvel ordre apparaitront. Les fractures numériques ne seront pas moins douloureuses que les violences et exclusions des époques antérieures. La protection de la personne sera un enjeu majeur des prochaines années, mais est-ce un fait réellement nouveau ? L’accès plus libre à l’information est une condition nécessaire à une meilleure répartition des chances, elle n’est pas suffisante. Il y a aura aussi des tensions entre la résistance des modèles anciens et l’émergence de nouveaux modèles, de nouvelles structures et de nouveaux pouvoirs. Ces tensions tectoniques pourront conduire à des séismes. La belle idée messianique propagée par la première génération de l’internet à la fin des années quatre vingt-dix, celle d’un monde sans frontière et sans crise grâce à la connaissance librement diffusée par internet, est évidemment à ranger au magasin des utopies. Après le travail ingrat et obscur des pionniers vint la ruée vers l’or de la nouvelle économie, qui en refluant, a laissé une infrastructure et de nouveaux usages. Aujourd’hui serait venu le temps de l’institutionnalisation de l’internet devenu trop important pour être laissé entre les mains des chercheurs et des utopistes. On ne peut plus imaginer qu’un monde avec deux milliards d’être humains bientôt connectés en réseau sera tout à fait le même…
L’histoire n’adopte pas un rythme de marche tranquille, linéaire, mais emprunte un chemin tortueux et chaotique. Mais, cette fois, le spectacle est en temps réel, la scène est mondiale. Tout le monde sait ce qui se passe, peut juger mais aussi être jugé.
Une « République de l’internet » pourra-t-elle émerger de ce chaos ? L’ordre républicain est le résultat dynamique d’un système consensuel, fondé sur la libre adhésion à des règles communes. L’idée républicaine recouvre l’union de tout le peuple sur la base de trois principes indissociables: la liberté de conscience, fondée sur l’autonomie de jugement, l’égalité de tous sans distinction d’options spirituelles ou de particularismes et sans aucune discrimination, l’universalité de la loi affectée exclusivement à la promotion du bien commun. Les valeurs qui constituent la référence de la Déclaration universelle des droits de l’homme, adoptée par les Nations Unies en 1948 sont de même nature. Dans la continuité des conquêtes du siècle des lumières, saurons-nous inventer à grande échelle un modèle qui concilie efficacité et équité dans le respect des identités ?
Le but de cette réflexion est de déchiffrer, à travers les leviers de l’Internet et du Web, les mécanismes du monde émergent pour en comprendre les propriétés, au sens chimique du terme. Forces comme faiblesses ne sont pas prédéterminées, mais résultent des choix opérés par les acteurs sociaux.
Comme à chaque tournant de l’histoire, les utopistes et les résignés s’affrontent dans une conversation qui n’est pas toujours aimable. Or la course a tendance à s’accélérer. Ne pas comprendre est prendre le risque que d’autres décident pour nous. Cette réflexion vise à éviter les écueils d’une fascination béate pour les prouesses technologiques, mais aussi les noirs desseins de la fatalité, pour prendre lucidement parti.
Rédigé à 18:17 dans Politique de la société de l'information | Lien permanent | Commentaires (4)
Lors de la campagne pour les élections présidentielles, la question de l’accélération du développement de la société numérique en France a été rarement évoquée par les candidats. Quelques tentatives, relatées ici même, ont toutefois donné cours à des spéculations sur l’éventualité de la création d’un « ministère de l’internet » chargé de regrouper toutes les initiatives gouvernementales pour créer en France une nouvelle dynamique tant économique que culturelle face aux défis de la mondialisation numérique. Mais cette hypothèse n’a pas été confirmée dans la composition du gouvernement, et plus encore, la question de l’investissement dans la société numérique n’a que rarement soulevé l’intérêt des acteurs publics. Le récent discours du Président de la République au CEBIT de Hanovre n'inverse pas la tendance...
Toutefois, le rapport Attali, après bien d'autres rapports et manifestes, vient de rappeller opportunément que la France investit dans les technologies numériques deux fois moins que les Etats-Unis ou la Finlande et que notre retard de croissance s’explique pour un tiers par une moindre productivité de l’économie numérique et pour les deux tiers par une utilisation moins performante des TIC par les secteurs utilisateurs. Cette timidité en matière d’investissement numérique touche les entreprises, notamment les PME, et l’administration. Le rapport plaide pour une vigoureuse relance de l'investissement dans les technologies numériques et pour la mise en place d'un "haut commissaire au développement numérique".
Confimé par le Premier ministre, poussé par les organisations professionnelles, comme le Syntec, le principe d’un rattrapage de l’investissement numérique fait son chemin, et bien entendu, dans un pays dont la conversion au libéralisme est encore bien timide, on est tenté de penser qu’une structure gouvernementale pourrait réussir à catalyser les efforts là où l’initiative entrepreneuriale se révèle insuffisante. Promu cause nationale, le numérique bénéficierait d’une dramatisation médiatique qui pourrait déclencher un intérêt accru des décideurs.
Mais faut-il un « ministère de l’internet » pour aller chercher la croissance supplémentaire dont ce pays a cruellement besoin ?
Eliminons l’effet communication qui ne peut faire que long feu tant le sujet est complexe et éloigné des préoccupations quotidiennes… Eliminons également la plaisir fugace que le titulaire d’un tel poste pourra ressentir et l’amertume de tous ceux qui n’auront pas été reconnus pour leurs mérites ( le site zdnet se hasarde à dresser le liste des possibles titulaires du poste : http://www.zdnet.fr/galerie-image/0,50018840,39379627,00.htm ), et qui chercheront à démontrer que « ce n’était pas la bonne solution », situation fréquente de rivalités et de tensions interpersonnelle et inter-structurelles qui suffit la plupart du temps à tuer une bonne idée.
Imaginons qu’un « ministère de l’internet » puisse être vraiment utile pour changer les choses ! Ayant participé personnellement avec enthousiasme à plusieurs aventures de même inspiration*, j’ai pu mesurer la difficulté opérationnelle de telles initiatives. Je suis aujourd’hui très sceptique face à ce qui me paraît une idée bien tardive et inadaptée aux problèmes à résoudre. Nous sommes en 2008, Internet existe depuis quinze longues années et n’est plus en soi une innovation sauf pour ceux qui en parlent en faisant imprimer leurs courriels par leur secrétaire...
Néanmoins, pour évaluer équitablement un tel projet, trois questions clefs doivent être évoquées : qui aujourd’hui décide en matière de développement numérique ? Sur quels thèmes l’action gouvernementale pourrait-elle être focalisée pour déverrouiller l’investissement ? Est-ce vraiment nécessaire de créer une structure nouvelle alors que le doute est légitime quant à la pertinence de l’intervention publique sur les faits de société ?
1/ Qui décide de l’investissement numérique ?
La première réponse relève bien sûr du secteur d’activité. L’Etat et les collectivités locales décident pour le secteur public, les entrepreneurs pour les entreprises. Investir est une décision naturellement décentralisée, liée à des considération micro-économiques, Le décideur doit allouer des ressources à l’investissement dans les technologies de l’informations s’il considère que ce choix lui permettra d’obtenir des gains quantitatifs et qualitatifs supérieurs aux résultats qu’il pourra escompter d’un autre investissement, matériel comme immatériel. Cet arbitrage est complexe, la question de la mesure des gains de l’investissement numérique ne donnant pas lieu à des réponses simplistes tant l’impact peut se diluer dans un environnement complexe. Or investir doit générer un gain visible en termes de coût et de création de valeur. La réduction de coût est la plupart du temps atteinte par l’économie de main-d’œuvre atteinte grâce à l’automatisation d’un processus, et par la réduction des temps de cycle qui permet de gagner des ressources. Toutes les entreprises qui ont investi en systèmes d’information savent bien que la transformation de leurs performances est directement liée à ces investissements. Toutefois la relation est loin d’être directe. Réinvestir aujourd’hui quand « tout marche » implique une prise de risque, et l’argumentaire longtemps utilisé de l’obsolescence technologique n’est plus assez convaincant pour reconstruire des systèmes qui donnent satisfaction et dont on perçoit mal les gains réels.
Faire autrement pour aller chercher des nouveaux marchés, proposer de nouveaux produits est la voie royale de l’investissement numérique, mais se heure à plus de barrières encore. La première est le caractère aléatoire de l’investissement dans des projets nouveaux qui impliquent une rupture dans la logique d’action. Le risque majeur n’est d’ailleurs pas technique, mais organisationnel et culturel. Il est d’autant plus grand que les structures d’autorité ne sont pas prêtes au changement, ce qui s’observe dans toutes les entreprises, et pas seulement les plus petites. Développer les technologies de l'information, qui ne sont plus "nouvelles", est donc une responsabilité du dirigeant d'entreprise pour laquelle l'Etat ne peut guère jouer d'autre rôle que l'impulsion ou la remontrance, dès lors qu'il se comporte lui-même en dirigeant avisé de l'intérêt de ses actionnaires les contribuables...
Dans le secteur public au sens large, l’Etat dispose du pouvoir d’entreprendre, mais il doit aussi arbitrer avec une contrainte supplémentaire, l’inertie de la masse salariale qui rend la réalisation des bénéfices plus complexe. La perspective du renouvellement de la génération des « baby boomers » procure un argument clef, puisqu’il faudra faire face aux mêmes tâches avec moins de monde et des qualifications à reconstruire. Exploiter les technologies de l’internet pour mettre plus de services en ligne et moins de personnel au guichet est dés lors souhaitable et indispensable. Bien entendu les missions du secteur public ne sont pas toutes régaliennes, et dès lors qu’il s’agit de produire, de la santé, de la sécurité, de l’enseignement, les TIC apportent des solutions efficaces, largement éprouvées ailleurs. On peut penser que dans un contexte favorable l’investissement public va connaître dans les prochaines années un accroissement majeur pour lequel des règles nouvelles de pilotage devront être mises en place. L’administration n’est pas meilleur investisseur que les entreprises, et commet les mêmes erreurs, même si c’est à l'abri du code des marchés publics.
2/ Sur quels thèmes la puissance publique peut-elle agir ?
L’Etat peut agit selon trois vecteurs classique : en patron d’abord sur son propre secteur, même s’il est fragmenté par la décentralisation, en régulateur ensuite tant par la loi que par la fiscalité, en influenceur enfin.
Il est clair que l’Etat est d’abord légitime sur son propre secteur, l’administration. Malgré les progrès de l’administration numérique, le chantier n’est pas achevé. L’objectif est de continuer à garantir l’accès à tous les services produits par l’Etat par internet, mais aussi à ne pas limiter les progrès au « front office » en poursuivant cette transformation vers le « back office ». La rationalisation des relations entre l’Etat et le citoyen ne peut que progresser en termes de transparence, de fluidité, de rapidité et de qualité.
Mais le secteur public ne se limite pas aux services de l’Etat. Tout ce qui touche aux relations avec les services publics, la santé, les collectivités locales, peut et doit être rationalisé à travers une démarche pilotée de développement de systèmes d’information. Les informations sur les droits, le suivi individuel des dépenses de santé et de sécurité sociale doit pourvoir être assuré par internet de façon simple. L’Etat peut veiller à ce que les collectivités locales et les différentes instances en charge de services publics transforment leurs relations avec leurs clients et administrés.
L'Etat est le régulateur suprême et doit vérifier que par le jeu sain de la concurrence entreprises et citoyens sont en mesure d'exploiter au mieux les technologies numériques grâce à une offre claire, abondante, professionnelle et innovante. C'est la mission dévolue notamment à l'ARCEP et qui a permis à la France de rattraper son retard dans les infrastructures.
Enfin l'Etat doit dire et faire respecter le droit : Internet n'est pas la terre virtuelle de tous les dangers et du non-droit et les protections accordées aux citoyens doivent y être exercées comme sur le territoire physique.
3/ Un ministère de l’internet pour quoi faire ?
La question que se pose le citoyen sceptique est bien là : qu’apporterait un organisme de plus aux couches qui aujourd’hui s’additionnent pour analyser, promouvoir et orienter l’usage de l’internet.
Le recensement des organismes publics, étatiques, régionaux, locaux qui concourent aujourd’hui à la cette mission, par ailleurs floue, est impressionnant. Le rapport Attali dénombre une douzaine d’organismes nationaux. Le Conseil consultatif de l’internet a été crée par Claudie Haigneré en décembre 2003 et en s’est réuni qu’une fois. Le Conseil stratégique des technologies de l’information a été crée par Jean-Pierre Raffarin en octobre 2004. Il est chargé de faire « toutes recommandations au gouvernement en matière d’orientations stratégiques dans le domaine des technologies de l’information ». Il est animé par le Conseil général des technologies de l’information. Ses rapports sont précis et documentés, mais les réunions plénières se sont arrêtées avec le gouvernement… Raffarin ! La Délégation aux usages de l’internet, rattachée au ministre de l’Enseignement supérieur et de la recherche est aussi une production issue du Comité Interministériel pour la Société de l’Information de jullet 2003 qui est à l’origine de 70 mesures destinées à renforcer l’usage de l’internet en France. Par ailleurs, les conseils régionaux, les chambres de commerce, les départements – citons celui de la Manche – prennent des initiatives pour soutenir l’investissement numérique et le développement des compétences.
Chacun œuvre avec conviction et rassemble sans nul doute compétences et ambitions estimables. Toutefois, en 2008 Internet est un outil qui n’a plus besoin de démonstration. Ces 1,2 milliards d’utilisateurs dans le monde démontrent chaque jour qu’internet est pratique, utile, efficace pour toute activité. Dépenser de l’argent public pour faire de la communication sur le sujet serait une pure absurdité. Il faut laisser le marché, aiguillonné par la concurrence, faire son travail : fournisseurs d’accès internet pour populariser une offre simple et économique et développer les infrastructures, vendeurs de PC ou téléphones intelligents pour livrer des machines moins coûteuses et plus faciles à exploiter, fournisseurs de services et de logiciels pour être inventifs.et séduisants.
Apprendre à mieux utiliser l’outil pour des fins de performance est déjà plus pertinent. Ce doit être une mission naturelle de l'école et de l'université. La formation professionnelle continue doit aussi être un vecteur de consolidation des acquis souvent superficiels, en créant une validation systématique des compétences grâce au PCIE, passeport de compétences informatique européen, largement exploité par nos voisins et encore peu exploité en France.
Aussi la tâche d’un éventuel ministère de l’internet, à vocation interministérielle, devrait, pour être pertinente, se concentrer sur quelques axes clefs :
- Faire l’inventaire des structures centrales qui travaillent déjà sur le secteur des technologies de l’information et de la communication pour faire un bilan coût/avantage afin de les rationaliser
- Diriger effectivement l’investissement public en fixant des objectifs aux différents ministères qui ne doivent pas être dépossédés de moyens mais encadrés pour éviter tout gaspillage par des décisions inappropriées. Les secteur de la santé, de l'environnement et de l'éducation doivent être priorisés.
- Créer un climat favorable à l’investissement dans les technologies du numérique en développant les conditions de la confiance envers le numérique, notamment par un mécanisme de labellisation des initiatives privées et publiques
- Protéger les libertés individuelles contre les menaces mercantiles et les abus de toute nature contre les personnes et les libertés
- Représenter la France de façon dynamique pour réguler les choix européens et internationaux car la responsabilité de l’Etat en matière de la gouvernance de l’internet est aussi essentielle et les discussions engagées au Sommet mondial de la société de l’information sont loin d’être achevées.
Je ne pense pas qu’il soit opportun de centraliser à outrance ce qui doit être fait par les acteurs économiques dans le cadre normal de leurs responsabilités. Internet est un mouvement par nature décentralisé qui doit trouver son chemin grâce aux acteurs eux-mêmes et non pas par le produit d’une volonté étatique. L’Etat ne peut s’en désintéresser, mais son rôle doit être d’impulser, de canaliser, de guider et de faire respecter le droit dans cet espace ouvert. Que les nostalgiques de la voie française du Minitel et du Plan informatique pour tous oublient définitivement ces souvenirs : Internet n'attendra pas la France si elle ne se prend pas en charge.
* le CSTI et le Comité consultatif de l’internet
Rédigé à 00:41 dans Politique de la société de l'information | Lien permanent | Commentaires (2)
Internet s’est imposé dans le débat électoral par deux canaux : en premier lieu comme outil de campagne des candidats et ensuite comme lieu privilégié de l’expression citoyenne directe.
La campagne électorale des candidats utilise tous les ressorts classiques et éprouvés – présence médiatique, affichage, meetings -. Ils accordent une place toujours centrale à la télévision, soit directement par leur présence dans les émissions spécialisées, soit indirectement par une gestion soigneuse de la relation télévisuelle de leurs déplacements et déclarations. Le renouveau des meetings, pourtant coûteux et au rendement aléatoire, est imposé par la gestion de l’image des candidats, chaque détail - couleurs, espace scénographique, musiques, vêtements – faisant l’objet d’une attention méticuleuse et professionnelle. Certes chaque candidat dispose d’un site internet, plus ou moins complet et dynamique. Mais l’analyse de la vie de ces sites montre qu’ils n’apportent ni une information ni une animation spécifiques, renvoyant aux supports classiques, tracts, affiches. La nouveauté se situe principalement dans le recours aux capacités multiples de la vidéo. Il est en effet possible de retrouver les enregistrements vidéos de leurs principales déclarations. Mais cette exploittaion multimédia du support ne change pas fondamentalement les conditions du débat. La tentative de Ségolène Royal de renouveler avec son site « Désirs d’avenir » la nature du débat politique en lançant une large place aux propositions des citoyens n’a pas donné lieu à une dynamique nouvelle. Elle a certainement été très utile dans la première phase, interne au PS, de sa campagne, apportant un voile de modernité face à la démarche conventionnelle de ses concurrents, mais se trouve aujourd’hui reléguée au second plan alors que le combat politique revêt une allure plus classique.
Internet en revanche se déploie dans le champ de la réaction citoyenne. L’opinion publique s’est emparé de cet outil pour participer activement à la campagne électorale. Les blogs organisés par les organes de presse, comme celui du Monde ou du Nouvel Observateur, sont des lieux de réaction à chaud aux événements de la campagne où les débats sont virulents. Sur les sites des candidats le débat est soigneusement filtré. Les blogs personnels sont le cadre d’une réflexion plus distanciée.
Les réflexions des candidats sur l’usage des technologies de l’information dans la compétition économique comme dans la transformation de la société se révèlent en revanche beaucoup moins riches.
Sur le plan des programmes, la découverte par les candidats des enjeux de l’économie numérique apparaît à la fois tardive et superficielle. Or il est grand temps de prendre conscience de l'ampleur du changement. L’économie classique n’est pas seulement transformée par internet, elle est profondément bouleversée dans tous ses processus clefs : recherche, innovation, production, distribution, consommation. Les services représentant aujourd’hui en France 75% du PIB contre 35% il y a quarante ans. C‘est une révolution de même ampleur que celle que la France a connu dans les années soixante avec la transformation brutale de l'économie agricole . La mondialisation est le fruit de la numérisation de l’économie qui accorde à chacun les mêmes possibilités d’accéder aux savoirs et aux marchés. C’est un potentiel infini de transformation mais surtout d’opportunités pour un pays qui alimente la Silicon Valley en ingénieurs mais qui n’est pas capable de les retenir en leur offrant un terreau favorable à l’innovation et à la créativité. Les 50000 français de San Francisco ne sont pas tous boulangers ou restaurateurs ! Hélas le retour en France des ingénieurs et post-doctorants se révèle un parcours épineux !
L'nalyse des propositionsdes principaux candidats donne des résultats assez maigres, même si Internet apparaît timidement, souvent, curieusement, à travers la problématique du logiciel libre et les droits d'auteur. Ségolène Royal a confié – in extremis – une mission sur le numérique à Michel Rocard, bien qu'aucune des 100 proposiitons n'y fasse directement allusion. D'ailleurs Michel Rocard qui a reconnu que sa mission était compliquée vient de fournir un premier rapport, au titre à la mode "République 2.0 bêta, vers une société de la connaissance ouverte". François Bayrou imagine un ministère "sociétal" aux contours aussi larges que flous qui intégrerait l’impact d’internet sur la société française. Toutefois son site est plus explicite et propose diverses mesures sur le développement de l'économie de la connaissance. Le moteur de recherche fait apparaître, dans ses textes, 70 citations relatives à Internet. Les sites de ses concurrents ne comportent pas de moteur de recherche permettant de faire une comparaison… Le site de Nicolas Sarkozy en semble pas mettre cette dimension en valeur.
Quelques initiatives récentes ont fortement alerté les candidats sur la situation de l’usage des technologies de l’information en France.
- Le "contrat d’avenir pour la croissance et l’emploi" du Syntec informatique propose une série d’actions concrètes pour la mise en œuvre d’une véritable politique industrielle, articulées autour de 3 priorités : « libérer les énergies de nos entreprises », « faire de la France la championne d’Europe en matière d’usage des TIC » et « ouvrir les voies de l’avenir ».
- La réflexion effectuée par la MEDEF au sein de sa commission de l’économie numérique, dont les travaux visent à proposer aux entreprises un cadre à la fois stratégique et méthodologique pour exploiter plus efficacement les TIC comme outil global de performance économique ont trouvé un écho dans l’ouvrage de synthèse de Laurence Parisot, « Besoin d’air ».
- Le rapport Lévy-Jouyet sur l’économie de l’immatériel fait apparaître nos insuffisances en matière de formation, d’universités , de recherche.
- Un groupe d’entrepreneurs du web a publié un livre blanc « 2010 L’Internet pour tous, 15 mesures pour réduire la fracture numérique en France ».
Les voies proposées par ces avis autorisés convergent : l'enjeu est au moins un demi point de croissance du PIB chaque année !
Malgré ces invitations pressantes à un renouvellement de la réflexion, les candidats apparaissent malgré tout plus à l’aise dans la distribution des gains de la performance économique que dans leur création avec les moyens nouveaux de l’économie numérique.
http://www.syntec-informatique.fr/import/Lettre_candidats_060307.pdf
http://www.finances.gouv.fr/directions_services/sircom/technologies_info/immateriel/immateriel.pdf
http://www.renaissancenumerique.org/
http://www.agoravox.fr/
Rédigé à 19:31 dans Politique de la société de l'information | Lien permanent | Commentaires (1)
Il n’a pas fallu attendre l’invention de la radio, puis de la télévision, pour découvrir le pouvoir magique de l’information unilatérale, celle émise par un acteur politique, religieux ou économique pour convaincre le « récepteur », c’est à dire tous les autres, de la justesse de ses vues ou de l’excellence de ses produits. Le monde « broadcast » se caractérise non seulement par le faible nombre des émetteurs et le grand nombre des récepteurs, mais surtout par la passivité et l’impuissance de ceux-çi, dépourvus de moyens symétriques d’analyse et de réaction. Certes les moyens inventés depuis la fin du XIXe siècle pour rendre la production de messages efficace, rapide, puissante n’ont cessé d’être raffinés. La presse a vu ses tirages décuplés grâce à l’imprimante offset rotative, la radio a rapidement conquis des dizaines de millions d’auditeurs dans les années vingt et joué un rôle majeur dans l’avènement de la publicité, mais aussi de la propagande politique. Quant à la télévision elle s’est installée, conquérante, dans tous les foyers depuis les années cinquante en apportant un bouquet d’images et donc de messages sans cesse plus diversifiés, attractifs et convaincants au point de devenir l’enjeu incontournable de toute ambition de conquête de la notoriété.
Le pouvoir de l’image et du son existait avant les grands medias modernes. Il est à la base de la conquête historique des pouvoirs, longtemps l’apanage des seuls mondes religieux et politique. Le monde « broadcast » s’incarnait alors, à une échelle certes plus modeste, dans les cathédrales, les châteaux forts, les beffrois ou autres clochers, montrant de loin que ceux qui les contrôlaient étaient les maîtres du monde.
Mais la caractéristique majeure de ce monde du broadcast – « one to many » – était la difficulté d’être le seul détenteur du pouvoir d’émettre. L’entrée dans le monde des décideurs et des influenceurs était régie par de multiples contraintes légales et économiques qui rendait le prix du ticket d’entrée, quelque en soit la forme, très élevé. La puissance du monde « broadcast » trouve son origine dans une longue série d’innovations techniques qui ont sans cesse abaissé le coût de production et de diffusion de l’information, mais sans remettre fondamentalement en question les conditions d’accès au pouvoir d’émettre.
Et puis internet est arrivé… Certes ce ne fut qu’une menace modeste dans les premières années, mais très vite une poignée de militants du cybermonde ont compris l’enjeu de ce nouvel outil, et l’ont exprimé, dans des revues comme Wired, souvent ivres d’un rêve messianique qui faisait bien sourire les puissants installés dans la gestion confortable de leurs actifs. L’éclatement prématuré de la bulle internet confirmait que l’alerte était finie… Mais l’édifice était atteint dans ses fondations même. Le « droit d’émettre », savamment protégé pendant tant de siècles, tombait dans le domaine public. C’est le début d’une nouvelle histoire.
Elle sera chaotique, elle créera, aussi, des monopoles – Google encore plus puissant que Microsoft ? - et des exclus, mais cette histoire sera celle du « multicast » - many to many - chacun pouvant désormais donner son point de vue sur tout, et le faire savoir instantanément à tout le monde. Ceci remet en question le rôle de la presse, détentrice du pouvoir officiel d’informer garanti par le statut de journaliste, des hommes politiques, médiateurs officiels entre l’opinion et l’expertise, des savants, remis en cause par la diffusion de l’information scientifique… Le monde économique est aussi remis en question, la publicité et l'information sur les produits, contrôlées par les producteurs dans un monde de dissymétrie offre/demande, sont désormais contre-balancées par le pouvoir de s'informer et d'informer entre "égaux" conquis par les consommateurs à travers la profusion de points de vue d'utilisateurs. La blogsphere se remplir de débats, d’experts « amateurs », de passionnés qui ne sont pas reconnus par un statut officiel mais s'imposent dans le cybermonde par leur compétence et leur pédagogie sur tous les sujets. Et déjà cette profusion d’informations et de connaissances, la plupart du temps désintéressées, apparaît aux internautes comme plus légitime que la pensée officielle, qui inspire doute et méfiance…
Cette inversion des flux du savoir n’est certes pas sans risque, mais c’est un phénomène d’une telle ampleur qu’il faut en décrypter avec soin les causes et les conséquences… A suivre !
Rédigé à 23:53 dans Politique de la société de l'information | Lien permanent | Commentaires (2)
Le 7 novembre étaient rassemblés à Bercy, au Ministère de l'Economie et des Finances, les principaux acteurs du programme TIC PME 2010 pour marquer officiellement le lancement opérationnel de ce programme. Cette manifestation a été l'occasion de regrouper des acteurs clefs de l'économie française, représentant notamment, dans leur diversité, l'industrie automobile, l'aéronautique, la mécanique, mais aussi le jouet, l'horlogerie, l'habillement, la chaussure, la pêche, le bâtiment et les travaux publics... Tous ces acteurs, au cours des tables rondes qui ont rythmé la journée de travail, ont souligné, par des exemples, les enjeux du développement des échanges électroniques, à travers Internet, au sein de leurs filières, mais aussi souligné la nécessité d'une approche transversale multi-sectorielle permettant aux PME d'optimiser leurs investissements en systèmes d'information. Tous ont également insisté sur la nécessité pour les dirigeants des entreprises, PME comme grands groupes, de s'engager personnellement dans le développement des outils numériques, qui, bouleversant en profondeur les processus et méthodes de travail, transforment l'environnement économique et les méthodes de management.
C'est un rapport du MEDEF, publié en juin 2005, qui avait souligné la nécessité d'encourager une dynamique de filière amplifiée par une action régionale pour aider les PME à s'engager énergiquement dans l'intégration numérique. Lancé, en octobre 2005 par les ministres de l'Industrie, François Loos, et de l'Economie et des finances, Thierry Breton, le programme TIC PME 2010 a repris cette logique en incitant les filières professionnelles, par un appel à projet, à s'engager dans le développement des échanges numériques. Plusieurs dizaines de projets émanant de la plupart des secteurs économiques, ont été ainsi proposés et, après étude et regroupements, ont donné lieu à validation de 19 projets structurés.
Soucieux d'engager toutes les PME dans l'utiisation pertinente des technologies de l'information pour développer leur compétitivité et amplifier leurs échanges, le programme a pour ambition de développer la mise en oeuvre d’outils dans les entreprises d’une même filière permettant la création d’une « chaîne numérique » sur le modèle de celles mises en place par certains secteurs (aéronautique, automobile,...) . Il vise également à mettre en place l’interopérabilité entre les outils développés dans les différentes filières tout en favorisant la normalisation et la standardisation des formats d’échanges de données entre entreprises ;
Enfin, c'est par la qualité de l'ancrage dans le tissu économique régional que cet effort prend tout son sens. Le programme prévoir donc de soutenir localement avec l’aide des DRIRE et des CCI des actions d’assistance à maîtrise d’ouvrage destinées à aider les entreprises à mettre en place les réformes nécessaires pour intégrer les TIC dans leurs processus internes et les relations avec leurs clients et fournisseurs, en favorisant la diffusion des outils technologiques les plus performants dans les entreprises, et en veillant à ce que l’accompagnement du changement soit au coeur des progrès des entreprises (formation, mais aussi réorganisations internes et relations entreprises-clients-fournisseurs).
TIC PME 2010 est un programme novateur car il ne se borne pas à procurer des financements aux organisations professionnelles, à hauteur de 7 millions € néanmoins, renouvelés en 2006/2007 pour 5 millions €, mais s'inscrit dans une démarche globale qui intégre une méthode de travail et un suivi des projets dans le temps. Le dispositif d’aide TIC&PME 2010 porte exclusivement sur le soutien à la prestation « assistance à maîtrise d’ouvrage » nécessaire à une définition et à un pilotage performant des projets ciblés. Il est centré sur la conception d'outils pertinents et sur leur déploiement.
La gouvernance du programme est aussi originale car elle s'appuie sur un comité de pilotage dirigé par les représentants de l'administration et sur une "instance de coordination" qui réunit des personnalités de tous horizons, qu’il s’agisse du ministère, de différents acteurs internes à l’administration, de grandes associations contribuant à l’harmonisation en matière de nouvelles technologies telles que l’Afnet, GS1 France ou EDI France, et du MEDEF. Enfin, il s’agit d’un programme qui vise véritablement à « déverticaliser » l’action des fédérations professionnelles en s’appuyant tout à la fois sur une dynamique régionale et sur une dynamique interprofessionnelle.
Salué par son caractère novateur et ambitieux par les représentants de la commission euroopéenne, ce programme traduit l'engagement des acteurs clefs de l'économie française dans une véritable coopération destinée à amplifier le succès des technologies de l'information dans le contexte domestique pour en faire un puissant levier de transformation du tissu économique.
http://www.ticpme2010.fr/infos/lancement_tic_pme
http://www.telecom.gouv.fr/rubrique.php3?id_rubrique=108
Rédigé à 23:19 dans Politique de la société de l'information | Lien permanent | Commentaires (0)
L'Union européenne cherche depuis plusieurs années à développer une approche cohérente et ambitieuse des technologies de l'information pour compenser ses insuffisances dans ce domaine par rapport aux Etats-Unis et aux pays émergents comme l'Inde et la Chine, qui en font un outil de conquête du marché mondial. En mars 2000, les chefs d'Etat et de gouvernements de l'Union Européenne se sont en effet fixé pour objectif de faire de l'UE "l'économie de la connaissance la plus compétitive et la plus dynamique au monde d'ici à 2010". Ce programme couvre un vaste champ d'actions visant à rendre l'Europe plus attractive pour la connaissance et l'innovation par une améilioration du marché du travail, le développement des qualifications, la libéralisation des initiatives, le développement de la recherche...
Le 26 octobre 2006, la commission a présenté un rapport intérimaire sur la relance de l'agenda de Lisbonne mettant en évidence, avec satisfaction, que 75 des 102 mesures définies en 2005 pour atteindre les objectifs initiaux avaient été adoptées.
Toutefois, cet optimisme dissimule encore beauocup d'insuffisances. Dans le domaine des techologies de l'information, les résultats ne sont pas encore à la hauteur de l'ambition et le temps presse. Ni le niveau de l'industrie de la production des technologies de l'information, ni le déploiement des usages dans les entreprises ne permettent de rassembler les conditions de l'ambition de Lisbonne. Toutefois, les initiatives au niveau européen sont nombreuses et parfois confuses. Une initiative politique commune à tous les domaines regroupe au sein du plan d'action eEurope 2005, qui constitue une sorte d'«accélérateur de politiques» de haut niveau. Ce plan vise à concentrer l'attention des Etats et des décideurs sur 7 priorités d'action "eEurope": la large bande, les affaires en ligne (e-business), l'administration en ligne (e-government), la santé en ligne (e-health), la participation de tous à la société de l'information (e-inclusion), l'apprentissage en ligne (e-learning) et la sécurité.
Pour comprendre l'action multiforme de la commission, un portail permettant de trouver aisément toutes les informations concernant les politiques européennes a été récemment déployé Les thèmes suivants regroupent les matériaux dispersés sur les sites de plusieurs directions de la commission pour suivre les politiques et activités qui relèvent de la société de l'information en Europe :
* le développement dans l’UE de l’industrie de société de l'information créée par la convergence des TI, des communications et des contenus
* l'incidence plus large de la société de l'information sur l’économie et le monde du travail en Europe
* le rôle de la société de l'information dans les politiques régionales et internationales de l'UE,
* l'incidence de la société de l'information sur la qualité de la vie de tous les européens,
* la contribution de la société de l'information à l’éducation et la formation dans l'ensemble de l'Europe,
* l'incidence de la société de l'information sur la culture et la société européennes,
* les politiques et activités de recherche sur la société de l’information
Ces sept thèmes principaux abritent des sous thèmes – le thème principal qualité de la vie par exemple, examine l'incidence globale que la société de l'information aura sur la qualité de la vie, et par là on accède à des thèmes plus détaillés qui examinent ces incidences sur la Santé et l’Environnement.
Cet louable effort de classification des actions européennes répond à un besoin de compréhension des enjeux systémiques liés à l'essor et au déploiement des TIC. Sur ce plan, c'est un bon outil pédagogique permettant d'accélérer la prise de conscience de la complexité et de l'interaction des enjeux. Le chantier est vaste pour permettre à l'Europe de conserver sa place dans l'économie mondiale !
http://europa.eu.int/information_society/
Rédigé à 21:32 dans Politique de la société de l'information | Lien permanent | Commentaires (0)
On nous répète sans cesse que, dans notre république, depuis Jules Ferry l’éducation est le moteur de l’ascenseur social. Que la France, pays des lumières, mère des libertés et des droits de l’homme, est un modèle que le monde entier nous envie…
Ne rêvons plus et parlons chiffres, même si cela peut paraître vulgaire ! L’OCDE vient de publier son enquête sur l’école « Regards sur l’éducation » qui devrait être le livre de chevet de tous les candidats à l’élection présidentielle de 2007. Franchement, les chiffres sont mauvais et font mal… En gros, la lourde machine éducative est à la fois peu efficace et peu efficiente : horaires surchargés pour les élèves (10 % de plus que la moyenne des pays de l’OCDE), coûts élevés, sauf dans le supérieur, résultats moyens. Ces données ne sont pas une découverte pour les responsables. Elles devraient susciter un peu d’attention des électeurs. Car l’économie de la connaissance commence à l’école, qui produit les « cerveaux d’œuvre » de demain.
Mais un point particulier m’a mis vraiment en colère : en France le nombre d’ordinateurs pour 100 élèves est encore de 13 contre 30 aux Etats-Unis, 28 en Australie, 27 en Corée du Sud, 23 au Royaume-Uni et en Hongrie, 22 au Canada… seules l’Allemagne et l’Espagne font moins bien que nous, avec 8 ordinateur pour 100 élèves, et il n’y a nulle raison de s’en réjouir.
J’entends déjà les fins analystes expliquer que même si les Etats-Unis ont plus d’ordinateurs, en raison certainement du lobby des constructeurs américains, preuve formelle de la collusion de l’appareil militaro-techno-industriel avec le pouvoir ultra-libéral, ils ne font pas mieux que nous en taux d’obtention d’un diplôme de fin d’études secondaire. Parlons alors de la Corée du Sud, où le redoublement est inconnu alors que nous en sommes champions du monde, qui a un bien meilleur résultat en mathématiques que les jeunes Français alors que le pourcentage de temps qui est consacré à cette matière y est bien moindre ( 11% contre 15 % en France) et qui dispose de plus de deux fois plus d’ordinateurs… Oui, bien sûr, mais ce sont des Coréens, disciplinés, et sûrement brimés dans leur découverte personnelle des apprentissages. Quid alors de la Finlande, où les enfants, qui travaillent moins également, sont les plus diplômés de l’enseignement supérieur des pays de l’OCDE (avec la Nouvelle-Zélande) et sont également meilleurs en mathématiques ?
Certes ces statistiques ne représentent qu’une piste, il faut compléter par d’autres analyses. Il est un fait que les plans successifs d’introduction de l’informatique à l’école ont tous été des échecs, plus ou moins avoués. Simplement parce que les responsables de ces politiques, souvent compétents et militants du développement des technologies de l’information, n’ont pas été compris ni par les ministres de l’éducation et les inspecteurs généraux qui font les programmes, ni par les élus qui financent les équipements. Parce qu’un ordinateur dont l’usage n’est pas inséré dans les programmes ne sert à rien. Parce qu’un ordinateur (qui marche) pour 10 enfants est inexploitable pour l’enseignant. Parce qu’un ordinateur qui n’est pas dans la classe reste un objet exotique comme le fut, avec le même succès, la télévision scolaire, alors qu’il devrait être au appui familier à chacun, notamment à ceux qui ont besoin de soutien scolaire. Quels sont les résultats réels de l’initiative, prise en 2000 avec beaucoup de bonnes intentions, de faire passer le brevet informatique et internet ( B2I) à l'école et au collége ?
Or la maîtrise de l’informatique comme support d’une activité cognitive est bien une des clefs fondamentales de la performance économique de demain et donc de la création de richesse collective. Ce ne sont pas les objets qui doivent intéresser – bien qu’une salle équipée s’inaugure mieux devant les journalistes de la presse locale qu’un logiciel pédagogique – mais les projets pédagogiques qui intègrent l’ordinateur, c’est à dire les logiciels et l’usage de l’internet, pour atteindre des objectifs d’acquisition de connaissance. Dépassons également les querelles sans fin qui opposent les enseignants adeptes du « monde libre » et ceux qui utilisent des systèmes d’exploitation propriétaires. Franchement, quelle importance au regard des enjeux, même si le débat n’est pas vain en soi ? Ne mélangeons pas comme avec le TO7 en son temps politique industrielle, lutte contre les monopoles et politique éducative. On ne connait les résultats...
Il est grand temps d’externaliser de façon contrôlée la gestion des parcs et des réseaux à des professionnels compétents et de mettre tous les moyens internes de l’appareil éducatif sur les contenus et la formation des maîtres en partenariat avec les éditeurs.
Sinon, ce sera aux parents inquiets de continuer à acheter Adibou sans référence pédagogique et au pouvoir éducatif d’accepter tacitement de faire de l’usage de l’informatique un outil qui renforce les inégalités.
Rédigé à 18:28 dans Politique de la société de l'information | Lien permanent | Commentaires (5)