A la recherche d’un nouvel équilibre

 

Le monde numérique n’est pas une abstraction théorique : c’est le monde physique d’avant auquel a été ajouté une couche nouvelle, pratique, esthétique, conviviale, permettant de faire rapidement et de façon simple des tâches souvent très basiques. Même si se prendre en photos sur Instagram ou s’envoyer des messages sur WhatsApp sont des activités qui absorbent beaucoup de temps, cela ne suffit pas à construire le monde de demain, qui sera aussi matériel. Les acteurs du numérique ne s’y trompent pas. C’est bien dans le monde physique que l’économie continue de se développer. Concevoir, produire, distribuer, consommer, se déplacer sont autant de tâches que le numérique contribue à faire évoluer mais qui demeurent, pour l’essentiel, physiques. Ce n’est pas un hasard si le président Obama a clairement annoncé à l’ouverture de la COP 21 que l’avenir de l’énergie résidait dans les géants du web, et que Bill Gates lance une fondation pour financer les travaux dans ce domaine. Cette initiative « Mission Innovation / Clean Tech » vise à financer les travaux destinées à trouver des solutions bas carbone dans l’énergie. La révolution numérique ne se joue pas seulement dans le monde étroit des « producteurs  de plateformes », elle se joue quotidiennement dans tous les secteurs d’activité en instillant dans les pratiques anciennes les idées neuves permettant de faire mieux pour les personnes et pour la planète. Or le web, décentralisé, fondé sur le fait que chacun est à la fois émetteur et récepteur des réseaux interactifs s'installe dans le paysage institutionnel comme étant le modèle de ce qu'il faut faire dans toutes les activités. Reconnaitre que l'intelligence est dans le réseau et non plus seulement dans le centre est une remise en cause de la pensée fondatrice du système hiérarchique pyramidal. Par vagues, l'utopie fondatrice du web se développe dans des secteurs bien lointains de ceux qui l'ont vu naître, l'énergie par exemple. Si le coeur de la forteresse du web est bien tenu par les tycoons milliardaires de la Silicon Valley, tout le reste est à conquérir. Il reste toutefois à démontrer que les entreprises du XXe siècle sauront s'adapter suffisamment vite avant que les leaders du web ne s'emparent de leurs domaines. Or ils ont prêts à le faire. La course est engagée.

 

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Centrale solaire dans le désert de Mojaves aux Etats-Unis

Disrupter les disrupteurs

Le monde du web n’est pas figé. Les positions, même dominantes, ne sont pas définitivement acquises et les changements de pratiques des utilisateurs sont rapides. Aussi les contre-attaques sont possibles en trouvant de meilleures idées de produits et de services, de chaînes de valeur, d’alliances ou d’interfaces techniques. C’est souvent dans le détail que se fera la différence. La contre-offensive des secteurs conventionnels est engagée. Il est intéressant de voir comment G7 a réagi contre Uber en améliorant son service de façon rapide sur les mêmes plans que son compétiteur : paiement par carte, voiture impeccable, chauffeur attentionné. Mais G7 est allé plus loin avec le service de desserte des aéroports Wecab qui permet, avec un prix fixe, de partager le véhicule avec une autre personne pour réduire le coût par passager, mais aussi l’encombrement et les émissions. Le groupe Accor a engagé une riposte autant contre Booking que contre Airb’nb. La SNCF ne cesse d’améliorer son service numérique en dématérialisant totalement titres de transport et cartes d’abonnements. Les banques installées sont les premières à développer les services numériques en ligne. Il ne faut pas se réjouir des coups portés contre les entreprises du CAC 40, car c'est un système global qui assure notre prospérité qui est menacé. Il faut au contraire pousser les entreprises du XXe siècle à se transformer, parfois radicalement comme le fait avec talent la Poste depuis dix ans.

Ainsi, le journal montréalais de langue française, La Presse, fondé en 1884, vénérable institution de plus de 130 ans, a inventé un nouveau support numérique qui allie un format mobile original, la qualité rédactionnelle et la richesse de l’iconographie. Séduisant les annonceurs avec ce nouveau support, la Presse +, le journal numérique est rentable ce qui va permettre dès janvier 2016 de supprimer le coûteux format papier en semaine. Comme le déclare Jean-Marc de Jonghe, vice-président numérique de la Presse, l’objectif est de fournir « quelque chose de pertinent dans la vie des gens. » La technique doit s’effacer au service du sens.

Si l’économie européenne a perdu la bataille des plate-formes, elle n’a pas perdu celle du sens et c’est là où se situe véritablement la compétition de demain. Les techniques sont fragiles, volatiles, les fortunes obtenues par les tycoons ne sont pas pérennes, d’autres viendront changer cet ordre. Mais ce qui est pertinent c’est l’usage de la technique dans la vie des gens. Et sur ce point il n’y a pas de barrière ! Les brillantes jeunes pousses françaises comme Withings et Netatmmo, Criteo et Sigfox, Blablacar et Drivy doivent continuer leur essor et trouver les relais de financement leur permettant d'atteindre la taille mondiale sans céder aux milliards de dollars que la Valley peut avancer sans problème pour les ingérer.

Libérer les initiatives

La révolution numérique n’est pas venu du sommet de la pyramide. Elle s’est développée de façon anarchique, en rupture et à partir de la base. L’histoire de l’internet et du web est une histoire continue de prise de risque par des jeunes gens irrévérencieux dont beaucoup sont aujourd’hui devenus milliardaires, mais beaucoup également ont échoué. Ce n’est pas une longue marche tranquille. L’échec est même devenu culte dans la Silicon Valley ! Et  on innove d’autant plus que l’on a rien à perdre, sans  base installée, sans usine, sans distributeur, sans procédures figées. Il faut donc encourager systématiquement la prise de risque technique et économique en oubliant le vieux principe de précaution qui impose un business plan sur trois ans. Comme la mise initiale est très souvent faible, le risque est également faible, mais il faut multiplier les pistes. Le financement collaboratif est bien adapté à l’amorçage, mais le déploiement et l’industrialisation exigent des fonds plus importants, et plus solides.  

Plus que l’argent, c’est l’esprit d’innovation qui doit guider. Essayer sans cesse, échouer, corriger, repartir, c’est la méthode de travail qui doit s’appliquer à toutes les idées, et pas seulement au monde des start-up. Le respect de la prise de risque doit être encouragé dans toutes les entreprises, et surtout à l’école et dans le secteur public. Notre vieux principe républicain d’égalité devant le service public a conduit de fait à multiplier les inégalités par l’ignorance des différences de fond. A situation inégale, traitement égal ! Seule l’expérimentation décentralisée permet de valider des hypothèses de départ et de corriger l’action, au fil du temps, par touches continues et non pas par grandes réformes centralisées au déploiement improbable. Pratiquer à grande échelle « le crédit d’intention » fondé sur la confiance, gagé sur la formation, nourri par la transparence, coûte beaucoup moins cher à la communauté que la méfiance et le contrôle a priori.

Reconnaître les innovateurs

L’innovateur est forcément déviant : c’est celui qui ose autre chose qu’appliquer la « doxa », c’est celui qui se moque, de fait, des situations installées et du pouvoir en place. « On a toujours fait comme ça » est une pensée couramment admise dans tous les cadres professionnels. Mais quand tout bouge, cette posture confortable devient une imposture maléfique. « On a jamais fait comme ça et on va essayer » doit devenir le mode normal de fonctionnement des structures.

Il est clair que cette logique se heurte non pas à la résistance individuelle des personnes, mais à celle des organisations figées dans leur fonctionnement conventionnel. Mais une organisation n’existe pas en tant que telle, elle existe à travers un ordre structuré de relations de pouvoir. Changer cet ordre, c’est donc forcément prendre le risque sinon de changer les personnes au pouvoir, au moins l’exercice du pouvoir, et c’est là où se situe l’allergie au changement. C’est la raison pour laquelle les grandes entreprises qui ont réussi ont beaucoup de peine à innover en profondeur, comme le décrivait dès 1997 Clayton Christensen dans son ouvrage « The Innovator’s Dilemma ». Les entreprises bien gérées et qui réussissent ont beaucoup de difficultés à changer ce qui a fait leur succès et qui peut provoquer leur perte.

L’innovateur « paradoxal » reconnaît les faiblesses et les risques et n’hésite pas à bousculer les tabous de la pensée unique que les entreprises pratiquent aisément. Ce n’est certainement pas à lui qu’il faut couper la tête !


Où va le Canada ?

Les élections canadiennes ont été fixées au 19 octobre. Le Premier ministre conservateur, Stephen Harper, remet pour la troisième fois son mandat en jeu et, cette fois, le contexte lui paraît moins favorable. L’entrée du Canada en récession au premier semestre, du notamment à la baisse des cours du pétrole, s’ajoute à un climat tendu dans les relations entre le gouvernement fédéral et les provinces. Stephen Harper multiplie les frictions avec les provinces.  C’est avec l’Alberta, qui vient d’élire un gouvernement NPD (nouveau parti démocratique), parti de Thomas Mulcair, chef de l’opposition et sérieux candidat au poste de Premier ministre, et avec l’Ontario dont la Première ministre libérale, Kathleen Wynne, est un actif soutien du candidat libéral à Ottawa, Justin Trudeau, qu’Harper est en querelle. Alors que traditionnellement les niveaux de gouvernement fédéral et provincial n’interfèrent pas lors des élections, le caractère clivant d’Harper justifie ce climat exceptionnel dans un pays qui ne pratique généralement pas l’art des joutes politiques épiques. Harper a même réussi à se mettre en opposition avec les autochtones en ne participant pas à la rencontre annuelle des chefs autochtones et des premiers ministres provinciaux de 2015.

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Ces élections sont importantes pour le Canada qui, sous le leadership strictement conservateur de Stephen Harper, s’est effacé graduellement de la scène politique mondiale. Un changement politique à Ottawa pourrait changer la donne, notamment à quelques semaines de la COP 21. En effet, le Canada est un des pays majeurs de la planète. 10e pays le plus riche du monde pour le PIB par tête, 15e puissance économique par son PIB, membre du G8, le Canada est un immense pays de 10 millions de kilomètres carrés, ce qui en fait le 2e pays au monde pour sa superficie,  faiblement peuplé  avec  seulement 35,7 millions d’habitants et terre d’attraction pour de nombreux immigrants.  Riche en ressources naturelles, en eau douce et en hydroélectricité, le Canada est aussi un pays manufacturier où la construction automobile et aéronautique a toujours joué un rôle majeur.  Néanmoins, dépendant à 75%, des Etats-Unis pour ses exportations, l’économie industrielle a beaucoup souffert de la crise de 2008, passant de 18% du PIB en 2000 à 10% en 2013 et l’emploi industriel a baissé de 500000 personnes. Si  le Canada demeure un pays prospère,  où le consensus social et les politiques économiques ont longtemps été plus proches des démocraties du nord de l’Europe que de la culture américaine, il doit affronter une transformation économique majeure qui ébranle ses deux piliers, l’industrie et les matières premières, et crée une dissymétrie entre l’économie pétrolière de l’Alberta et l’économie diversifiée du coeur historique de l’Ontario et du Québec.

Les positions « révisionnistes » du gouvernement Harper sur le réchauffement climatique l’ont isolé des autres nations, y compris de son voisin du Sud. Le Canada, qui apparait à l’opinion française comme un pays « vert », est en fait un de ceux qui font le moins d’effort en matière de lutte contre les émissions de gaz à effet de serre, Harper ayant refusé en 2011 de respecter l’accord de Kyoto qui, selon lui, comporte des « cibles stupides ». Ce n’est que cet été, face aux violents incendies de forêts qu’a connu la Colombie britannique, qu’Harper a reconnu que le réchauffement climatique pouvait en être responsable… La dépendance économique envers les sables bitumineux d’Alberta , qui représentent 60% des revenus pétroliers, et le lobby pétrolier ont poussé le gouvernement à encourager le développement sans nuance des énergies fossiles en mettant un terme brutal aux efforts d’économies d’énergie et de recherche d’énergies alternatives. Les crédits aux agences fédérales en charge de l’environnement ont été régulièrement réduits depuis 2007, ce qui a suscité de vives réactions de la communauté scientifique  internationale.  Le Canada est jugé comme le 27e , et dernier, pays de l’OCDE pour sa contribution à la réduction des émissions de gaz à effet de serre ! Les choix fédéraux n’ont toutefois pas empêché les provinces de s’engager dans une politique plus ouvertement favorable à l’environnement.

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Sur le plan sociétal, parmi ses positions conservatrices sur la famille, l’emploi, la sécurité, la libéralisation des ventes d’armes aux particuliers, par l’abolition et la destruction du registre des armes de chasse en 2012,  a créé une vive opposition dans un pays pacifiste où le taux d’homicide par armes à feu est infiniment moins élevé qu’aux Etats-Unis (130 contre 30000 par an).  

Canada ou Québec ?

Le Canada jouit d’une image très positive dans l’opinion française. C’est même, après les Etats-Unis,  le second pays de destination privilégiée pour les actifs qui désirent quitter la France en dehors de l’Europe. Chaque année, le Canada accueille comme résidents permanents plus de 6000 Français dont 3000 à 4000 par an s’établissent durablement au Québec. Il y aurait entre 130000 et 150000  Français à Montréal.

Si l’attractivité du Canada est très forte aux yeux des Français, c’est souvent le résultat d’un malentendu très largement lié à la confusion des images entre le Canada, état fédéral,  puissance très proche des Etats-Unis économiquement et politiquement, et membre important du Commonwealth, et le Québec, qui n’en est qu’une province avec 15% de la superficie, et 22% de la population. Le Général de Gaulle par son discours de Montréal de 1967 et son fameux « Vive le Québec libre » est largement responsable  de cette ambiguïté qui a conféré au Québec, aux regards des Français, un statut d’état qu’il n’a pas juridiquement. De fait le Canada, puissance majeure majoritairement anglophone apparaît au second plan de la relation avec la France au nom de la francophonie et de cet attachement affectif au Québec. Mais même sur  ce plan, l’effet de halo québécois nuit à la francophonie dans les autres provinces qui comprennent de nombreuses minorités francophones actives, notamment les provinces de l’Est (Nouveau Brunswick) et l’Ontario. 30% des Canadiens déclarent pouvoir soutenir une conversation en français, et 21 % le parlent couramment à la maison en 2011, contre 24,6% en 1981. 82,5% des Québécois parlent le français à la maison.

Une histoire troublée

Les relations  entre le Canada et la France  sont marquées depuis 50 ans par cette ambigüité au parfum de revanche sur l’histoire.

Garde-parlement

Peu de gens savent que le Canada est encore un Etat sous le régime constitutionnel britannique. La reine d’Angleterre en est encore le souverain et elle représentée à Ottawa par un gouverneur général. Les Français qui émigrent au Canada et reçoivent la nationalité canadienne doivent prêter serment à… la Reine d’Angleterre. Le Canada est un membre influent du Commonwealth.

En fait l’histoire des relations entre la France et la Canada est complexe. La France a été évincée de ce vaste espace à la suite de sa défaite devant Québec en 1759 par le Traité de Paris de 1763. Ce qui fut la Nouvelle France, contrôlant un vaste territoire allant du Mississipi aux Rocheuses est devenu un espace centré le long du Saint-Laurent, confiné dans ses frontières par les Etats-Unis au sud, le Haut-Canada anglophone à l’ouest, et sauvé de  l’assimilation anglophone par la résistance de ses paroisses catholiques dans un monde protestant. Lâchés pendant des décennies par la France, les « canadiens français » n’ont commencé à retrouver une visibilité que par leur présence en France lors de deux guerres mondiales. Les batailles de la Somme (1916) et de Vimy (avril 1917) sont à l’origine de l’identité et de la souveraineté canadienne. Le débarquement de Dieppe le 19 août 1942, qui a coûté la vie à près de 1000 hommes en une journée, a également fortement marqué le rôle du Canada lors de cette opération sans espoir de victoire mais qui a permis de préparer le débarquement de juin 1944. Il a fallu la révolution tranquille des années soixante et le formidable mouvement de libération culturelle et politique engendré par René Levesque et le parti québécois, entre 1976 et 1985, après le discours du général de Gaulle à l’Hôtel de ville de Montréal, pour que la France découvre que la seconde ville francophone du monde était Montréal.

Or si la France et le Canada ont des relations diplomatiques naturelles entre états souverains, la France a construit avec le Québec des relations diplomatiques particulières. Dans ce cadre, les deux premiers Ministres se rencontrent régulièrement  pour définir des ententes bilatérales  qui sont gérées par la Commission permanente de coopération franco-québécoise (CPCFQ) et le groupe franco-québecois de coopération économique (GFQCE), instruments d’échanges entre la province du Québec et la France. De fait le Consulat général de France à Québec a pris un rôle privilégié dans la relation avec la province du Québec, qui entretient à Paris, depuis 1961, une puissante délégation générale.

« L’effet Québec » se traduit par un attrait particulier pour la culture québécoise, célèbre depuis les années soixante-dix pour ses chanteurs et son cinéma. 80% des étudiants français au Canada fréquentent les universités québécoises où, jusqu’en 2015, ils bénéficiaient de droits d’inscription privilégiés. Le Québec accueille 60 % des entreprises françaises au Canada, mais les entreprises commencent à s'intéresser aux autres provinces. Et le tourisme français se limite souvent aux villes de Montréal, Québec et le Saguenay Lac Saint-Jean... L’image d’Epinal des « cousins d’Amérique » et leur accent agace profondément les québécois et dissimule une ignorance durable de la réalité socio-économique du Québec, de son ancrage durable dans la fédération canadienne, et de son caractère nord-américain.

Or derrière le Québec, le Canada est un pays que les Français devraient faire l’effort de connaître et de comprendre. Si l’Alberta grâce au boom pétrolier a attiré une main-d’oeuvre française, les autres provinces sont peu populaires. Il ne faut pas oublier que, selon le classement de The Economist en 2015, Vancouver et Toronto, et même Calgary, sont régulièrement classées parmi les villes les meilleures au monde pour la qualité de vie. Montréal est 14e.

Il est certain que pour les entreprises françaises la présence au Canada permet de se développer en Amérique du Nord dans un environnement social et économique, souvent bilingue, à mi-chemin entre  l’Europe et les Etats-Unis. Il ne faut toutefois pas se faire d’illusions. Même quand ils parlent français, les Canadiens sont des nord-américains pragmatiques et solides en affaires. Le sous-estimer serait faire une grave erreur et  pourrait justifier notre image de « maudits français ».

 

Note post-électorale

L'élection de Justin Trudeau et la nomination d'un gouvernement paritaire de 30 membres ouvre la voie d'un renouveau de l'action fédérale au Canada. "Canada is back" a déclaré Justin Trudeau après son élection. La première conséquence est une participation active du Canada à la COP 21, l'équipe gouvernementale ayant affirmé être très impliquée dans la lutte contre le réchauffement climatique. 


Changement de société, changement de modèle de management

Equipés en outils multiples de traitement de l'information,  habiles dans l'utilisation de ces outils personnels pour trouver instantanément l'information utile ou accéder à la connaissance, séduits par toutes les formes de coopération comme l'atteste le succès brillant des solutions comme Blablacar ou AirB'nb , nos contemporains, jeunes et moins jeunes car cette différence s'estompe, seraient incapables, au travail, d'initiatives et de prise de responsabilité ? C'est pourtant bien ce que dit le contrat de travail qui est un contrat de subordination comme l'explique clairement  l'article de Wikipédia :

Quel que soit le type de contrat de travail, le lien de subordination existe dès qu'une personne, l'employeur, peut exercer son pouvoir de direction sur une autre personne, l'employé. Cette autorité comprend le pouvoir de donner des directives, le pouvoir d'en contrôler l'exécution et le pouvoir d'en sanctionner la mauvaise exécution. Il doit pouvoir s'exercer à tout moment mais pas nécessairement de manière étroite et ininterrompue. Il suffit donc que ce pouvoir de direction ou pouvoir de subordination soit au moins potentiel, l'employeur ayant à tout moment le pouvoir exercé ou non, de donner des ordres et de surveiller leur exécution.

Ainsi le monde serait partagé en deux catégories : les supérieurs et les subordonnés...En France nous avons même différencié le statut des "cadres" et celui des "non-cadres"... Rien n'aurait changé depuis le XIXe siècle quand des millions de paysans illettrés sont entrés dans les mines et les usines pour y travailler avec leurs bras comme ils le faisaient dans les champs. Aujourd'hui dans les entreprises modernes, dont les exploitations agricoles, chacun utilise des processus et des objets techniques pour accomplir des tâches qui nécessitent très peu de force physique mais une capacité d'analyse et de diagnostic, de résolution de problèmes, d'échanges collaboratifs et de collecte d'information...

C'est pourquoi il nous faut réfléchir aux modèles de management adaptés au contexte complexe dans lequel nous opérons, au travail en temps réel, à la coopération intra et inter entreprises...  Le concept de cerveau-d'oeuvre, que j'ai proposé il y a déjà fort longtemps, vise à synthétiser ces transformations et à faire émerger de nouveaux modèles d'organisation du travail et donc de cadre juridique. C'est un travail de longue haleine qui ne peut réussir que s'il y a une coopération multiple entre tous les  praticiens et les experts pour faire bouger les lignes et tenter d'aborder le XXIe siècle avec des outils et des modèles adaptés.

Je dépose donc ces deux documents dans le fonds commun de réflexion :

- http://www.xerfi-precepta-strategiques-tv.com/emission/Jean-Pierre-Corniou-Le-numerique-revolutionne-l-organisation-du-travail-et-le-management_2593.html

- http://prezi.com/w2wlm9vyqxdj/?utm_campaign=share&utm_medium=copy&rc=ex0share

Je vous invite également à dévorer de toute urgence l'essai d'Idriss Aberkane sur l'économie de la connaissance.

http://www.fondapol.org/etude/idriss-j-aberkane-economie-de-la-connaissance/


Sécurité sur le web, comment faire ?

En juin 2013, Edouard Snowden, un ancien consultant de l’Agence Nationale de Sécurité américaine (NSA), révèle l’existence d’un programme secret de surveillance électronique, nommé PRISM. Depuis 2007, ce programme permet aux Etats-Unis de collecter en masse des informations sur tote forme d'activité en ligne (conversations audio, emails, photos, activités sur les réseaux sociaux, etc.), au niveau mondial, auprès d’entreprises américaines, dont Google, Yahoo!, Microsoft ou Apple, mais aussi de services de pays amis. Depuis, chaque semaine, sont révélées, partout dans le monde, des opérations d’intrusion menées par des services secrets. Dans cette vaste parade de l'observation mutuelle, il n'y a plus ni amis ni ennemis mais que des suspects. Car depuis le 11 septembre, les Etats-Unis, suivis par tous les grands pays, ont engagé une guerre totale contre le terrorisme en utilisant tous les moyens techniques pour capter les informations permettant de réduire le risque terroriste. La première réaction du gouvernement français, à la suite des attentats du 11 janvier 2015 a été d’allouer des ressources supplémentaires aux services de renseignement électronique. Plus encore, l’exploitation de ces informations autorise les Etats à procéder, comme dans Minority report à des interventions préventives contre des personnes dont « tout indique » qu’elle s’apprêterait à commettre un acte terroriste.

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A la lumière de ces événements, citoyens et entreprises du monde entier prennent conscience avec indignation, mais aussi fatalisme, de l’ampleur de l’intrusion dans leurs données privées et confidentielles permise par les techniques de plus en plus sophistiquées. Mais est-ce un phénomène nouveau ?

En réalité, toutes ces affaires renvoient à de multiples notions de « sécurité ». Si l’intrusion des Etats dans la vie des citoyens n’est pas une nouveauté propre à la société de l’information, son ampleur et sa précision ont été décuplés par la puissance des moyens techniques. Toutefois il serait préjudiciable que le buzz médiatique autour de la cyber-guerre ou du cyber-terrorisme conduise à discréditer le web  au risque d’en paralyser toute initiative d’utilisation pertinente. Cet équilibre délicat entre information, prévention, sanction et interdiction est bien illustré dans le préambule du « Rapport sur la cybercriminalité* » publié en France en février 2014 et fruit d’un groupe de travail interministériel : « Il importe d’avoir les yeux ouverts sur ces dangers nouveaux sans pour autant dramatiser, ni prétendre à un verrouillage sécuritaire d’ailleurs hors d’accès, mais aussi sans tomber dans un discours lénifiant invoquant une évolution inéluctable, un risque acceptable et préconisant le laisser-faire. L’objectif est bien de mieux cerner ces dangers, d’y sensibiliser tout un chacun et d’examiner la meilleure façon de les prévenir ou de les réprimer, sans porter atteinte aux libertés fondamentales auxquelles nous sommes tous attachés ; »

Le web est devenu aujourd’hui le vecteur incontournable de la compétitivité des entreprises et du fonctionnement efficient de la société. On peut plus s'en passer et même les pays autoritaires comme la Chine doivent autoriser que leurs citoyens exploitent le potentiel du web pour favoriser le développement économique. L’enjeu actuel pour les démocraties est bien de réconcilier capacité d’innovation, usages du web créateurs de valeur, et sécurité et ceci dans le respect des personnes et des libertés. Il faut que les démocraties reprenent un tour d'avance et réinventent ce qui a fait leur succès dans un tout autre contexte technique. Comme tout défi qui s’attaque aux conséquences sociétales des potentiels techniques, il est complexe, mulit-facettes et implique des réflexions et des pratiques nouvelles.

Essayons donc d’analyser les composants de la sécurité sur internet pour tenter de faire émerger les bases sereines d’une stratégie de protection. Car toutes les données ne se valent pas et il faut être en mesure, comme avec les biens physiques, de mesurer les risques, les coûts et l'efficacité des mesures de protection. chacun sait qu'une porte blindée banale ne résistera pas des heures à des professionnels équipés. Il en est de même en matière de sécurité numérique ! 

Tout d’abord, cette affaire révèle qu’un homme seul, Snowden, a pu mettre à jour une opération d’espionnage à grande échelle menée par la première puissance mondiale. Ceci prouve que le système est loin d’être infaillible. Or la notion d’espionnage n’est pas nouvelle et a rythmé l’histoire de la géopolitique internationale. Tous les Etats disposent d’une palette d’organismes de renseignements spécialisés dans le domaine militaire (Direction du renseignement militaire en France), économique (Direction de la protection et de la sécurité de la défense en France), de la sécurité intérieure (FBI aux Etats-Unis) ou encore de la sécurité extérieure (MI-6 au Royaume-Uni). Cette surveillance, élaborée au cours du XXe siècle afin de détecter les activités d’espionnage et de terrorisme dirigées contre les intérêts nationaux, se développe dans le nouveau contexte crée par la démocratisation des usages du web et le renforcement des moyens techniques. En France, l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d'information (ANSSI) a été créée en 2009 pour assurer la sécurité informatique de l’Etat. Si le numérique offre des possibilités croissantes aux internautes en termes d’accès et d’échanges d’informations, de produits et de services, l’évolution des menaces en termes de sécurité va naturellement de pair.

Les états ne se contentent pas d’une position défensive. Certains n’hésitent pas, comme dans une guerre classique, à exploiter leurs capacités à des fins offensives. Le piratage de Sony Pictures, qui aurait coûté à la firme 35 millions $, attribué à la Corée du Nord, sans preuve formelle pour le moment, en est un exemple récent, comme l’attaque désormais historique subie par l’Estonie en 2007. Les groupes mafieux et radicaux utilisent les mêmes moyens à des fins de chantage, de déstabilisation, de propagande.

Au-delà des actions entre Etats, trois champs distincts peuvent être identifiés: la cybercriminalité, la protection de la vie privée des utilisateurs et l’exploitation commerciale des données personnelles.

La cybercriminalité englobe les formes traditionnelles de criminalité, comme les escroqueries et la diffusion de contenus illicites par voie électronique. Elle comprend surtout des infractions propres aux réseaux électroniques : atteinte à la vie privée, cyberattaque visant les systèmes d’information, fraude informatique, déni de service etc. Le territoire de la cybercriminalité est mondial, les cibles sont multiples (entreprises, particuliers, gouvernements), les actes instantanés et les attaquants difficiles à localiser du fait de l’utilisation de machines mises en chaîne pour diffuser virus, vers et autres chevaux de Troie. Les attaques peuvent viser également directement des installations industrielles, des véhicules, des réseaux comme l’énergie ou les télécommunications, et demain potentiellement tous les objets connectés. Les cyberattaques de grande ampleur, comme celle qui a permis le détournement de 80 millions de dollars auprès de plusieurs établissement bancaire en Europe et en Amérique en 2012 ou celle qui a touché le secteur aéronautique français début 2014, préoccupent les Etats qui ont placé la cybersécurité parmi leurs priorités stratégiques.  La Loi de Programmation Militaire (LPM) votée en France en décembre 2013 renforce le contrôle extra-judiciaire du web de façon très large, et controversée.  La France a consacré en 2014 un milliard d’euros au renforcement des capacités nationales en matière de cyberdéfense pour se préparer à d’éventuelles attaques à grande échelle. De nouveaux efforts ont été annoncé par le Premier ministre en janvier 2015. La dimension internationale du phénomène implique une régulation et une prévention au niveau mondial, comme l’illustrent les réflexions sur la sécurité du web initiées au sein de l’Union Européenne, de l’ONU et de l’OTAN.

Le deuxième champ est celui de la protection de la vie privée. Courriels, recherches sur le web, géolocalisation, réseaux sociaux : l’adoption croissante des nouvelles technologies de l’information et de communication a multiplié les données personnelles disponibles sur chacun sur la toile. Nos mouvements immatériels sont tracés, comme le sont l’utilisation de notre téléphone mobile ou de notre carte de paiement.  La collecte, le traitement et le stockage des données personnelles de chaque internaute sont encadrés par loi “Informatique et Libertés” de 1978 que la Commission nationale de l'informatique et des libertés (CNIL) est chargée de faire respecter en France. Mais le contexte de 1978, pré-internet, où les fichiers informatiques pouvaient être tracés précisément, ne ressemble plus au monde du web qui génère des exaoctets de données structurées et non structurées.

Toutefois rechercher et agréger les données en ligne sur un individu devient beaucoup plus facile que par le passé. Entre les données ajoutées volontairement par les utilisateurs et celles rendues publiques par d’autres, l’usurpation d’identité personnelle est un délit accessible, bien que puni pénalement. De nombreux sites ont renforcé leurs options de protection de vie privée depuis le scandale de PRISM mais la transparence sur les données conservées par les services en ligne n’est pas toujours au rendez-vous. L’exemple de Facebook est assez frappant : en 10 ans d’existence, le réseau social est passé d’un réseau fermé, restreignant l’accès aux informations uniquement à un groupe de personnes défini par chaque utilisateur, au partage public par défaut d’informations personnelles (nom, prénom, photos, listes d’amis, centres d’intérêts, etc.). De plus, même après la suppression de son profil, la firme californienne conserve sur ses serveurs les informations publiées sur son site : une politique, également appliquée par d’autres sites, qui alimente le débat encore naissant sur le droit à l’oubli numérique.

Enfin, au-delà de la protection de la vie privée des internautes, se posent des questions autour de la commercialisation des données personnelles récoltées sur le web. Les géants d’Internet ont développé un modèle d’affaires basé sur la monétisation des données personnelles de leurs utilisateurs en proposant des publicités ciblées en fonction de l’historique de navigation ou de l’analyse des emails, grâce notamment aux cookies. Ces fichiers qui permettent de stocker des informations spécifiques sur un utilisateur permettent en partie de bénéficier des services en ligne de façon gratuite. La CNIL a d’ailleurs prôné fin 2013 une plus grande transparence vis-à-vis des cookies en recommandant l’affichage de bandeaux informatifs sur leur exploitation et en demandant le consentement des internautes, technique appelée opt-in actif qui impose de demander expressément l’accord des intéressés pour interférer avec leur usage du web.

Il semble que ce compromis entre gratuité du service et exploitation des données privées ne soit plus satisfaisant pour les internautes. En effet, 20% à présent d’entre eux utiliseraient des bloqueurs de publicité dans leurs navigateurs Internet, comme AdBlock Plus, outil open source. Cette pratique en progression qui n’est pas sans conséquence pour les sites de contenus : ces blocages publicitaires se traduisent en pertes financières nettes pour les sites qui se tournent désormais vers des solutions payantes comme l’abonnement. Largement adopté par les plus technophiles au sein d’une panoplie d’outils anti-traçage, ces pratiques soulignent la volonté d’une partie des internautes de ne plus être la source passive de données susceptibles d’être exploitées commercialement.

Or l’exploitation des données en masse est considérée comme un des moyens marketing les plus puissants à la disposition des entreprises. Le  marché du Big Data (ou « données massives »), qui représenterait déjà une dizaine de milliards d’euros en 2013 devrait ainsi croître entre 30 et 50% dans les prochaines années afin de permettre aux entreprises de tirer parti de ces flux de données et d’adapter leur stratégie. Certaines entreprises sont conscientes des risques pour leur image d’une stratégie abusive d’utilisations des données qu’elles collectent. Moins nombreuses sont celles qui ont pris conscience que leurs bases d’informations sur leurs clients, même transparentes et éthiques, peuvent devenir l’objet d’exploitation délictueuse des données qu’elles renferment par des tiers. Elles deviennent de fait garantes de l’usage indirect de ces données. La prise de position du président et directeur général de Ford au CES 2015, Mark Fields, sur le ferme engagement de sa société de protéger toutes les données conservées par Ford a indiqué une évolution majeure de la responsabilisation des entreprises.   

Capture d’écran 2015-02-28 à 09.43.45Les objets connectés vont devenir une source majeure de collecte de données dans des domaines qui touchent de très près la vie quotidienne. L’irruption de données personnelles très privées liées à la santé, aux pratiques sportives, à l’alimentation, au rythme de vie et aux permettra d’établir des analyses précises des comportements individuels pour cibler encore mieux  les propositions commerciales. Les risques d’intrusion non désirée et d’abus rendent indispensable une protection efficace de ces données et la répression efficace des pratiques délictueuses.

La sécurité sur le web est donc un thème à facettes multiples qui va alimenter le débat et la production juridique dans les prochaines années. Comme à chaque étape de la transformation technique de la société, l’arbitrage entre la liberté individuelle et les contraintes d’usage  reste un exercice d’équilibre délicat où s’opposent capacités techniques, opportunités et inquiétudes. Lucidité et vigilance s’imposent dans un débat complexe loin de s’éteindre. 

*http://www.justice.gouv.fr/include_htm/pub/rap_cybercriminalite.pdf


Innovation : de Sumer au numérique !

Téléchargement Innovation_JPCorniou

 

Cette présentation a pour objet l'expliquer l'évolution de la représentation des connaissances et ses conséquences sur le système socio-technique.

NB : le chanrgement peut être long car il y a beaucoup d'images.. Un peu de patience, merci...


Contre la complexité du monde, repenser nos priorités !

 Si les parallèles entre 1914 et 2014 sont tentants  en cette année mémorielle, le contexte est, bien entendu, profondément différent.  On fête – si ce mot a ici un sens – le début d’une tragédie, cette terrible première guerre mondiale dont l’absurdité suicidaire n’en finit pas de surprendre, et les soixante-dix ans du débarquement qui allait accélérer fin d’une autre tragédie, la seconde guerre mondiale qui a ravagé la planète pour longtemps. Ces conflits, en fait, n’en font qu’un, une longue séquence de violences au nom du nationalisme et de l’idéologie qui commencent dans l’embrasement de l’été 14 et s’achèvent dans les soubresauts de la décolonisation.  On peut même dire que le communisme, comme le nazisme,  étant les produits de la première guerre mondiale, et sa consolidation ayant été amplifiée par la seconde, c’est bien en 1989 avec le chute du mur de Berlin que  s'achève cette longue séquence. C’est  donc  une  période de 75 ans  de guerre et de tensions  qui a été alimentée par la folie des Européens. Si la « construction » européenne, processus aléatoire, chaotique et par nature  inachevé, a bien servi à quelque chose, c’est d’avoir construit  en Europe, à partir de ces ruines,  un espace de paix prospère. Rien ne permet de penser que cela peut durer…

Le résultat de ces deux conflits est hélas sans appel : ils ont cassé l’idée de progrès et scellé l’irrémédiable déclin de l’Europe.  Or, malgré ses échecs et ses excès, l’Europe a toujours donné du sens à l’aventure humaine. Sa culture humaniste et universaliste ont aidé à construire un monde habité par l’idée de paix et de développement harmonieux. Si ce phare devient palot, le reste du monde en subira les conséquences.

Si la croyance dans le progrès avait cimenté l’opinion publique de la fin du XIXe siècle, c’est  l’angoisse du futur qui paralyse les « vieux pays » en ce début de XXIe siècle. On solde ainsi le XXe siècle, ses conflits, ses idéologies, ses succès aussi dont les trente glorieuses et l’état solidaire ne sont plus que des souvenirs enjolivés. Mais on est incapables d’inventer l’avenir. Les mythes refondateurs, comme l’Europe, sont sérieusement ébréchés et les élections européennes de mai risquent de confirmer que les opinions n’ont plus guère de foi en ce concept fourre-tout.

Mais si l’Europe n’a plus de confiance en son avenir – l’échec de l’agenda de Lisbonne en étant le pathétique symbole - qu’en est-il des pays en croissance ? Les Etats qui souhaitent mener le bal du XXIe siècle ne sont guère en meilleure santé, drogués par la corruption, incapables d’inventer de nouveaux mécanismes qui ne singent pas les modes et dogmes de la pensée occidentale triomphante dans sa quête d’enrichissement individuel au détriment de la solidarité et du long terme de la planète. On peut se réjouir à court terme pour l’industrie automobile que la Chine représente désormais le premier marché automobile de la planète avec plus de 21 millions de voitures vendues, on ne peut que frémir de l’impact à moyen terme de cette invasion dans un pays qui connaît une pollution sans précèdent aux conséquences sanitaires et politiques incalculables.

Les vieux pays sont ceux qui menaient le monde à l’orée du XXe siècle : Europe occidentale, Russie, Etats-Unis. Ils ont été rejoints par la Japon, naguère modèle de modernité, aujourd’hui encalminé depuis plus de vingt années par l’absence de perspective économique sinon un vieillissement insulaire fatal. Les Etats-Unis ont perdu toute vision du monde, et donc tout leadership, aveuglés par leur paranoïa anti-terroriste qui leur permet de conduire, avec l’arme du renseignement et son bras séculier, les drones, une guerre permanente, non dite, en dehors de toutes les règles.

Le bilan est sombre. On constate d’un côté l’affaiblissement culturel, scientifique et économique de l’occident, de l’autre une croissance sans but qui apporte un bien-être fragile et tellement dissymétrique qu’il en compromet les bases sociales et politiques. L’incapacité collective à définir une stratégie mondiale de  protection  des ressources naturelles n’en est que la conséquence, certainement tragique pour l’humanité.

Aussi pour satisfaire la demande de sens qui émane des jeunes générations, mais aussi pour répondre à l’angoisse de la majorité de la population qui pense que le futur sera plus sombre que le passé, il faudrait déployer beaucoup de pédagogie et d’enthousiasme pour faire naître la confiance en un futur indéterminé.

Trois idées sont de nature à dissiper ce brouillard :

-          Réinventer la démocratie

-          Réorienter la science

-          Reconstruire le travail

Réinventer la démocratie

La démocratie en Europe, qui l’a inventée,  n’est guère florissante, et ailleurs elle est bien pâle… Ce modèle en théorie enthousiasmant souffre de la médiocrité constante des dirigeants incapables de donner du sens à leur action au-delà d’une agitation médiatique aussi vaine qu’activiste.  Or la démocratie, c’est proposer des alternatives, construire dans la durée, rendre compte de façon objective, cultiver la rigueur et la probité, en commençant par la première étape, la probité matérielle… La démocratie, au service de la République, c’est à dire du bien commun, ce n’est pas fabriquer de l’illusion, mais pratiquer la lucidité, s’en tenir aux faits sans inventer avec les « conseillers en communication » dont on voit l’influence délétère un récit mythique et pathétiquement inconsistant, proposer un chemin souvent aride sans tirer des chèques sur un futur semé de cygnes noirs.

Nous avons besoin de démocratie pour, simplement, vivre ensemble. Et pour ça il faut de l’ordre et de l’équité. De la lucidité et de l’espoir. De la tolérance et de la fermeté.

Le régime représentatif ne satisfait plus guère à ces conditions. Il faut le tempérer par la démocratie directe avec des référendums aux effets tangibles sur des sujets clairs. Il faut également développer une information précise sur l’action des élus, en négligeant les grands cris d’orfraie de ces démocrates qui crient au voyeurisme quand on leur demande d’apporter la preuve que leur mandat ne les a pas enrichis illicitement. Coûts réels des projets, connaissance des rémunérations, analyse a posteriori de l’impact des décisions sont autant de données qui doivent être largement partagées pour être soumises à l’analyse des citoyens. Le web peut être cet outil de partage indispensable.  Il faut aussi que le parlement soit plus un organe d’investigation et de contrôle de l’exécutif qu’une machine à produire du texte législatif  sans consistance car mal construit et inapplicable. Référendums et open data sont deux contrepoisons efficaces à toutes les tentations de dérive. Ultimement, il faudra bien apprendre à dissoudre la classe politique pour ne prêter provisoirement l’exercice du pouvoir qu’à de citoyens intègres et peu soucieux de « faire carrière ». Utopique ?? Non, transparence, honnêteté et sanctions réelles doivent cimenter ce nouveau pacte social. Le risque à ne pas faire cette révolution est bien de laisser aux groupes animés par la rancoeur, la peur de l’autre, le plaisir d’occuper le devant de la scène avec leurs projets inconsistants mais attractifs dans leur simplification rassurante.

Réorienter la science

La science a déçu. Non pas l’idée de science, mais son application opérationnelle dans des disciplines qui touchent la vie au quotidien, le quotidien de la vie : santé, énergie, alimentation. Il n’y a pas de journée où on ne découvre les effets négatifs sur la santé et l’environnement de tel ou tel molécule. Les excellents documentaires de la 5 ou d’Arte, les articles  de Science &Vie, sont une longue série de catalogues déprimants de l’effet imprévu à long terme de découvertes primitivement miraculeuses…  L’évaluation scientifique doit être entourée de toutes les garanties de rigueur et d’objectivité en évitant que le financement des recherches scientifiques « indépendantes » ne se fasse par les heureux bénéficiaires  de ces découvertes.  Or la course aux financements conduit au compromis, et le compromis aux compromissions… Les exemples sont nombreux dans le monde médical, dans celui de l’agro-alimentaire. Les lobbies, puissants et efficaces,  auxquels une grande liberté est offerte arpentant les couloirs des Assemblées, et ont pignon sur rue au Parlement européen. Leur action publique vaut certainement mieux que les pressions clandestines, mais on doit clairement savoir qui ils rencontrent… les personnalités du monde de la médecine n’hésitent pas à confondre leur intérêt personnel et celui de leurs commanditaires. Les lobbyistes  ont réussi à persuader les Parlement européen que l’étiquetage informatif très clair qui a été adopté en Grande-Bretagne n’avait pas de sens…  en Europe continentale.

Reconstruire le travail

Le chômage mine la jeunesse, déprime les seniors, délite les banlieues, relègue les femmes dans des rôles domestiques non valorisés. Ce poison violent remet en cause la dignité humaine et détruit le sens de l’effort pour participer à la  construction de monde. Le chômage détruit l’image que les hommes ont d’eux-mêmes et comme le chantait Félix Leclerc «l ‘infaillible façon de tuer un homme,  c’est de le payer pour être chômeur ». Les dégâts d’un assistanat permanent sont considérables sur la santé, l’éducation, la cohérence du tissu social. Or le chômage ne cesse de progresser en Europe et dans le monde. Ce résultat heureux du progrès technique qui devrait réduire la pénibilité du travail se mue à court terme en fléau faute de capacité rapide d’adaptation.

Le coût social du non-travail est en fait  le principal facteur de non-compétitivité. Laisser en dehors des entreprises des millions d’actifs formés est un gaspillage considérable de talents et de propositions d’activités. Le travail n’est  pas un stock fini, qu’on se partage, mais un flux qui se recompose de façon dynamique. Plus il y a d’acteurs, plus il y a d’idées qui germent et réussissent. Il faut donc abattre toutes les barrières à l’entrée à l’activité en renforçant, avec un code du travail simplifié, l’efficacité des sanctions. Alors que les règles du jeu changent sous la poussée des techniques de communication et face à la transformation culturelle, il ne faut pas interdire a priori en matière de durée du travail, d’activité dominicale ou nocturne, de travail à la maison. Il faut en revanche punir sans pitié les exploiteurs et les escrocs.

Aussi mettre de façon volontariste les gens au travail non seulement leur redonne un revenu lié à une activité utile, mais fabrique de la confiance et donc induit une spirale vertueuse qui agit sur tous les paramètres de la vie sociale et économique. Seulement ce droit au travail est aujourd’hui nié au nom de la rentabilité immédiate.

 

Ceci représente un vaste chantier collectif. Car n'attendons d'aucun homme providentiel qu'il se risque à sortir des sentires battus pour lancer de tels changements qui sortent du cadre des "réformes". C'est aux citoyens de s'organiser pour réagir et créer un nouveau sens au bien commun. Et c'est par l'échange sur le web que se tissent les idées, les relations et se préparent les transformations.


Alstom... et autres renoncements !

La crise avait figé les mouvements stratégiques des entreprises. Mais après six ans d’attentisme, une nouvelle vague de rapprochements se dessine pour intégrer la nouvelle donne économique mondiale dans les structures industrielles.  Les facteurs économiques sont bien connus dans une économie mondiale dont plus de la moitié des consommateurs se situe désormais dans la zone Pacifique où émerge inexorablement la future première puissance économique mondiale, la Chine.

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La déformation de l’économie mondiale pousse les entreprises à s’organiser pour aborder dans les meilleures conditions les marchés considérables de ces nouveaux pays avides de biens d'équipement comme de produits de consommation avant que leurs entreprises ne deviennent de redoutables compétiteurs. C’est  vrai dans les métiers de base, comme le ciment qui motive le rapprochement de Lafarge et du suisse Holcim. C’est bien sûr vrai dans le domaine de l’énergie et du transport où un champion mondial résultant du rapprochement General Electric et Alstom trouverait  toute sa légitimité économique puisqu ‘il a été impossible de construire un « Airbus » européen du ferroviaire et du transport avec Siemens. La révolution numérique qui bouscule les lois de la publicité impose également aux acteurs de ce métier de se regrouper pour résister à la puissance des acteurs du web et c’est pourquoi Publicis et Omnicom ont décidé de se marier en 2013 pour s’installer… aux Pays-Bas.

Les projets, encore inconnus, d’un rapprochement entre Alstom et General Electric viennet ajouter une nouvelle menace à la vision d’une France industrielle capable de concevoir et réaliser tous les composants d’une économie moderne, ce qu'elel a réussi de façon assez remarquable jusqu'alors. Alstom a cet égard maîtrise les éléments indispensables à la construction des systèmes de transport collectif grâce à son offre de matériel roulant,  TGV, métros et tramways, mais aussi aux systèmes de signalisation les plus avancés et de gestion de trafic, comme ERTMS, qui assurent la performance de ces réseaux.  Il en est de même pour la production d’électricité où non seulement Alstom, dans sa division Alstom Power,  dispose d’une offre de turbines à gaz et systèmes d’énergie éolienne ou solaire mais aussi maitrise la gestion sophistiquée de ces réseaux avec Alstom Grid.

Il est évident que ces mouvements ne peuvent qu’inquiéter une France frileuse face à la mondialisation. Les récents épisodes ont démontré en effet que face à la logique industrielle les rodomontades des dirigeants politiques, quel que soit leur bord, n’ont guère d’effet. Les sites menacés qui ont vu défiler les leaders politiques frappant les capitalistes étrangers de leurs foudres en gardent un souvenir amer.

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Cette situation oblige à nouveau à se réinterroger sur la réalité de la souveraineté économique dans un monde ouvert où le territoire européen, en dépit de ses atouts, échoue régulièrement à se construire comme une puissance économique à part entière. En dehors des exemples remarquables d'Arianespace et d'Airbus, la concurrence intra-européenne, chère à la Commission européenne, mine notre capacité collective de projection sur les nouveux marchés mondiaux.

Qu’est ce que la souveraineté économique ?  C’est la capacité d’un territoire à attirer des capitaux et des talents pour  faire prospérer des entreprises qui sauront, à parti de cette base territoriale féconde, construire une influence mondiale leur permettant de s’imposer dans la compétition par leurs produits et leurs services.  Dans un monde ouvert, elle n’est plus l’émanation de la volonté  des Etats et de leurs gouvernants mais résulte d’un équilibre des forces qui vont conduire les acteurs économiques à effectuer des choix  d’optimisation stratégique. Cette stratégie intègre de multiples paramètres qui vont déterminer les arbitrages dans la structuration des capitaux et dans la localisation des centres de décision, siège, centre de recherches et usines.  Choisir un territoire c’est  faire le pari que les conditions d’exercice de la gouvernance de l’entreprise  y seront les plus favorables compte tenu des multiples facteurs techniques, fiscaux, sociaux qui représentent la combinatoire des facteurs de performance d’une entreprise moderne.

Qu’est ce qu’un industriel « français » ? C’est une entreprise qui a décidé de prioriser la France comme base d’opérations internationale et d’y exercer le pouvoir de décision qui va déterminer ses choix stratégiques et opérationnels.  Il est clair que le principal facteur qui anime les industriels d’origine française à vocation mondiale est la géographie des marchés. Ils vont chercher à oprtimiser les flux logistiques pour se rapprocher des marchés en développant une image mondiale compétitive. La logique nationale n’est plus qu’un facteur parmi d’autres et rien n’oblige une entreprise à vocation mondiale de conserver une structure du capital qui privilégie des détenteurs de capitaux nationaux.

Cela fait longtemps que les capitaux des entreprises françaises de taille internationale ne sont pas français. Cela fait longtemps que les activités sont dispersées dans le monde mais la présence symbolique des dirigeants dans un siège situé en France rassure les gouvernants sur la réalité du caractère français de l’entreprise. Le fait que le PDG de Schneider Electric opère la direction du groupe à partir de Singapour n’a pas pour le moment remis en question  la francité de cette entreprise devenu de  fait multinationale, et plus précisément américano-chinoise par la polarité de ses activités. Que Renault soit une entreprise française, personne n’en disconvient alors même que 82 % de sa production se fait hors de France et que son PDG passe plus de temps dans son Gulfstream entre les Etats-Unis, la Chine, le Japon et l’Inde que dans son bureau de Boulogne.

Le véritable problème commence quand la gouvernance échappe au territoire pour intégrer la vision globale de l’entreprise et effectuer des arbitrages qui n’ont plus aucune raison de privilégier la France comme territoire.  Le lien tenu entre l’activité mondiale d’un grand groupe, forcément polycentrique, et la territoire se distend alors et les  gouvernants n’ont qu’une hantise, c’est que la pression morale qui consiste à hésiter avant de ralentir l'activité en France quand les dirigeants y opérent et se font convoquer à l'Eysée ne vole en éclat pour ne laisser la place qu’au brutal calcul économique. C’est très exactement ce quoi s’est passé quand Mittal a pris le contrôle d’Arcelor.

Or ce calcul économique met à nu la réalité de l’attractivité de la France comme territoire où l’entreprise est valorisée. Et c’est bien là que l’inquiétude est fondée. La France par l’imprévisibilité de son système fiscal, par l’instabilité chronique des réactions de ses dirigeants vis-à-vis  de l’entreprise inquiète plus qu’elle ne rassure par son instabilité émotionnelle dans ses relations avec l'entreprise ! Cette allergie structurelle aux entrepreneurs et à l'entreprise, toujours entâchés d'une sorte de péché orginel dans un pays qui a toujours adoré les foncitonnaires et les rentiers, et dont trois des plus grandes écoles sont des écoles de foncitonnaires, est devenu un handicap qui conduit les entrepreneurs du monde entier a hésiter avant d'investir dans un pays qui est placé, selon les classements, entre les 20e et 30e pays pour leur capacité d'accueil économique.

Elle a toutefois de nombreux atouts, dont une main-d’œuvre de grande qualité, des ingénieurs internationalement reconnus, un système de formation initial de qualité, un système de soins unique. Vivre en France pour des cadres internationaux est agréable et ils ne s’en privent pas. Vendre la France comme territoire d’accueil des capitaux étrangers pour y fixer les activités à plus forte valeur ajoutée ne se fait pas trop difficilement dès lors qu’on sort de l’affectivité voire de la menace. Il faut que ce pays, dans toutes ses composantes, fasse savoir qu’il aime l’entreprise et n’apparaisse pas comme une sorte de père Fouettard bougon et repoussoir.

Dès lors le jeu naturel des alliances, des fusions et acquisitions, qu’il est impossible d’arrêter, pourra jouer dans les deux sens se fera non pas au détriment des intérêts nationaux mais dans une logique de coopération équilibrée. Ne plus gémir, agir !

 

Les indicateurs de l'attractivité d'un territoire selon l'INSEE

- Les flux d'investissements directs reçus de l'étranger

- les flux d'investissements directs en pourcentage du PIB

- Les flux d'invetissements "greenfield"

- La contribution des implantations étrangères à la valeur ajoutée

- Les emplois dans la R&D des entreprises étrangères

- Le nombre d'emplois dans les centres de décision des entreprises étrangères

- Le nombre de cadres étrangers en France

- Le nombre de chercheurs et enseignants étrangers

- La proportion d'étuddiants étrangers inscrits dans l'enseignement supérieur

- La proportion d'étudiants des pays de l'OCDE inscrits dans l'enseigenement supérieur


Année électorale, mais sans forme olympique...

Après une année calme sur le plan électoral, mais calamiteuse pour les dirigeants politiques et leurs partis, 2014 s’annonce riche en élections avec les municipales de mars et les européennes de juin. Mais ce programme copieux risque de faire un flop tant la crédibilité des institutions et des personnes qui les animent est au plus bas. Personne n’y croit plus. Le désenchantement pour les formes classiques de la démocratie n’atteint pas que la France. Un récent sondage démontre que les britanniques de moins de trente ans n’ont pour plus de 50% d’entre eux aucune envie de faire confiance à aucun parti, classique ou (encore) marginal. D’autres sondages, en Italie comme en Espagne, en France comme en Allemagne, démontrent que la population n’adhère plus à ces joutes oratoires qui ont fait le charme de la lutte politique. Elle ne croit même pas aux équipes qu’elles ont envoyé au pouvoir il y a 18 mois, comme en France, le Président étant crédité, selon les sondages, d’un taux de confiance arthritique et jamais vu de 20 %. Mais le problème se retrouve dans toutes les démocraties. Où aujourd’hui fait-on confiance à la classe politique pour contribuer à régler les problèmes quotidiens, sans même espérer régler les problèmes plus sérieux du futur de la race humaine sur cette planète elle aussi bien fatiguée ?  Quand les statistiques d’abstentions confirment au fond des urnes que ces sondages ne se trompent pas, force est de reconnaître que la politique est un art en déclin. Pourtant elle attire comme Danse avec les stars quelques célébrités qui tentent à nouveau de séduire leur public avec quelques nouveaux tours. Mais il faut bien reconnaitre que les acteurs sont usés, le chapiteau vide et les recettes au plus bas.

Alors que de tous les mauvais régimes politiques le moins pire reste la démocratie, il faut tenter de la restaurer de façon crédible. Cela passe par la restauration de la confiance des personnes qui sont choisies pour représenter le peuple dans l’exercice du pouvoir. Ceci passe également par la confiance dans l’impact des décisions qu’ils sont conduits à prendre en notre nom. Mais plus encore il faut s’interroger sur l’efficacité du régime représentatif à l’époque du temps réel. Pourquoi ? Peut-on en sortir ? Il faut empêcher qu’entre le peuple et le pouvoir ne s’interpose une classe politique qui accapare le pouvoir en trahissant de façon systématique et sans retenue ses promesses. Ce non-pacte démocratique tue toute confiance et conduit à la désespérance, au pire à la tentation d’aventures totalitaires. C’est un risque majeur et plus seulement un épouvantail tant en Europe les forces anti-démocratiques et populistes gagnent du terrain électoral. N’oublions jamais qu’Hitler et Pétain sont arrivés au pouvoir par un vote démocratique. Les dysfonctionnements répétés de l’exercice de la démocratie discréditent les institutions, minent la confiance des électeurs et créditent les tentations extrêmes. Cet enchainement néfaste associé à la perte d’influence des institutions de médiation sociale - syndicats, partis politiques, presse, associations - , qui ont contribué à la formation de la culture républicaine, conduit à un vide démocratique et à une ignorance répandue du rôle des institutions et de ceux qui les animent.

L’intercommunalité est un bon exemple de transformation partielle et incompréhensible qui se solde par la multiplication des mandats et des postes rémunérés pour des gens qui font à peu près la même chose… Si l’image de la commune reste encore assez précise dans la culture politique commune en France, obtenir une définition détaillée des missions de la commune et donc du champ exact de responsabilité des élus devient aujourd’hui difficile. Cette confusion est bien entendu accentuée quand on parle de département, de son nouveau conseil départemental, et de la région ? Le summum d’incompréhension revient aux institutions européennes, totalement méconnues et incomprises. Il faut être d’ailleurs bien informé pour comprendre ce que font Mme Ashton, M. Barroso et Van Rompuy, le Parlement européen et le Conseil des ministres, sans parler du Conseil de l’Europe ! Comment donner vie à un concept fourre-tout comme l’Europe à 28 membres quand rien ne permet de comprendre comment cela fonctionne…

La démocratie doit se nourrir de transparence et d’imputabilité claire. Faute de ces vertus de base, tout se mélange et se dégrade… L’exercice du droit de vote non informé ne peut que tourner au massacre médiatique où l’infime détail volatile éclipse totalement le projet. Il faut cesser de lancer dans la nature des twits insipides et inutilement dangereux tout en se plaignant qu'ils soient exploités par une presse avide de commentaires et de petites phases vaines.

Si les bonnes pratiques ne s'imposant pas par elles-mêmes, il faut que les institutions n'ajoutent pas à l'absence de morale individuelle la confusion des structures. Quitter l’impuissance de la démocratie actuelle pour permettre la libre expression de choix comme exprimer la sanction de ces choix est un impératif dont l’urgence s’impose face aux menaces contre la démocratie elle-même et contre notre prospérité qui en garantit les fondements. La multiplication des échelons de gouvernance, l'augmentation du nombre d'élus ne sont pas des facteurs de clarification. On ne sait jamais à qui on parle face à un élu : le parlementaire qui produit des lois et contrôle l'action de l'Etat, le conseiller général qui donne des subventions, le maire ou conseiller municipal soucieux de son image locale. Avec 577 députés et 348 sénateurs nous disposons de 925 parlementaires, soit un parlementaire pour 70000 habitants contre un pour 104000 en Allemagne. Nos 520000 élus nous qualifient comme un des peuples les plus riches en élus de la planète.

Les progrès de la démocratie ne peuvent parvenir d'un alourdissement des structures actuelles. Une clarification rapide et générale des institutions associée au renforcement de la responsabilité des élus s'imposent en même temps que de vraies innovations dans l'intervention directe du peuple dans les choix. Cela passe par la mulitplication des référendums  et le développement de la démocratie participative par le web.

Suisse

Aussi des institutions allégées et repensées oivent favoriser le durcissement des régles d'exercice de la démocratie en créeant les pare-feux nécessaires et en innovant dans les pratiques.

Osons quelques idées simples pour alimenter le débat :

- Introduire dans la constitution le non-renouvellement en fin de mandat actuel de tous les élus qui ont plus de deux mandats complets à leur actif (ou à leur passif)

- Autoriser le cumul de deux mandats maximum quels qu’ils soient, plafonnés donc à deux mandats complets

- Passer en mode régime présidentiel avec deux mandats de quatre ans complets et supprimer la fonction de Premier ministre, en supprimant une dyarchie d’autant plus inutile que le mandat des parlementaires est de fait impératif bien que cela soit interdit par la constitution

- Rendre gratuit l’exercice des mandats de maire de villes de moins de 10000 habitants et de conseiller général pour pousser à l’intercommunalité et à la région, les dépenses exposées au cours de ces mandats étant plafonnées et exonérées dans la limite de 50% de l’assiette de l’impôt sur le revenu

- Réduire le nombre des élus de 30%, soit 350000, donc un mandat pour 200 habitants.

- Ouvrir le choix des élus au tirage au sort (30% des conseils municipaux ?) pour réduire la sédimentation d’un classe politique qui défend ses positions et non pas celles de leurs mandants et donc ouvrir le jeu à des personnes nouvelles

- Développer l’usage du référendum pour résoudre des problèmes territoriaux ou nationaux

- Confier à un Office des statistiques indépendant la responsabilité de diffuser les informations officielles mises à disposition de tous en open data et valider les chiffres gouvernementaux, son président étant élu à la majorité des deux-tiers des deux assemblées.

Peu de mesures, rapides, lisibles et fortes pour redonner envie de croire à la politique ! Ce ne sont sûrement pas les seules. On peut critiquer à l'infini ces idées car depuis 1789 on a beaucoup essayé et épuisé de systèmes techniques pour inventer des méthodes permettant un pouvoir démocraique... Mais il faut redonner une implusion majeure à la démocratie. Il y a urgence. Mais aussi il faut exploiter un contexte culturel et technique fondé sur un accès beaucoup plus large à l'information. Qui osera ?

Avec respectivement 51 et 50 élus, New York (8,1 millions d’habitants) et Chicago (2,9 millions) réunissent le plus grand nombre de conseillers municipaux aux États-Unis. En Amérique du Nord seule Montréal dépasse ce chiffre en élisant 64 conseillers pour 1,6 millions d’habitants ; Paris en a 163 pour 2,1 millions d’habitants. source la Revue l'Espace politique


Sur l'innovation en France

L’innovation est le moteur de l’économie. C’est parce que nous innovons sans cesse avec un rythme qui ne cesse de s’accélérer depuis le début de la révolution industrielle que nous sommes capables aujourd’hui de vivre beaucoup mieux et beaucoup longtemps que par le passé. Sans disserter à l’infini sur la relativité de la notion de  progrès, on observe simplement que malgré de nombreuses insuffisances voire même de graves dégâts, la machine économique a été en mesure de changer en profondeur les conditions de vie non seulement dans les pays développés pionniers de la révolution industrielle, mais aussi, et c’est nouveau, sur l’ensemble de la planète comme en témoigne l’essor de la classe moyens dans de nombreux pays émergents.

Cette réussite est due à des femmes et à des hommes qui ont décidé de chercher de nouvelles voies dans tous les domaines qui influent sur notre cadre de vie. Ces savants, chercheurs, entrepreneurs ont créé les conditions scientifiques et techniques de la mise en œuvre de nouveaux procédés, de nouveaux produits et de nouveaux services. C’est une longue chaîne de talents qui affrontant les idées dominantes de leur époque ont osé sortir des chemins tous tracés de la routine pour affronter le risque du changement. Certains ont réussi, et ont pu laisser leur nom dans l’histoire et parfois même s’enrichir. D’autres, la plupart d’entre eux d’ailleurs, sont restés dans l’anonymat même si parfois leurs idées ont réussi à être reprises par d’autres et, finalement, se sont imposées. Dans cette longue galerie de portraits, illustres ou modestes, les Français ont largement tenu leur place et à toutes les époques les scientifiques et entrepreneurs français ont su ouvrir de nouvelles pistes prometteuses. Dans certains cas, ces prouesses individuelles ont trouvé un large succès public et ont quitté le laboratoire pour devenir des innovations sociétales. Sommes-nous capables de continuer à écrire l’histoire de la science, de la technique et de l’innovations comme nos prédécesseurs ont réussi à le faire depuis 250 ans ?

Juger d’un pays par sa capacité à innover est un exercice d’autant plus difficile que la globalisation numérique estompe les frontières géographiques et temporelles. Les produits se diffusent rapidement, les pratiques sont plus lentes à faire évoluer. Faut-il, pour être un peuple innovant, inventer l’iPhone ou l’utiliser dans toutes les sphères de la société pour bouleverser les processus de travail et d’accès à la connaissance ? La France est sixième au palmarès mondial des dépôts de brevets et quatrième pour les dépôts de brevets en Europe. Cette position suffit-elle à développer les marchés et créer les emplois nécessaires ?  La France en proie au doute ne se sent plus une nation innovante et remet en cause ses propres capacités de changement. L’histoire jugera. Mais il est intéressant de comprendre cette cloison bien fragile qui sépare le succès de l’échec.

Nation d’ingénieurs, adepte des Lumières, la France a su inventer les concepts et les machines propices à la transformation. N’oublions pas que le système métrique est une invention française, officialisée par le décret du 18 germinal an III,  qui a induit à un bouleversement majeur de la société et a connu un succès universel. Quelques années plus tard, sur les traces de Pascal, Charles-Xavier Thomas, de Colmar,  invente l’arithmomètre en 1820, première machine à calcul industrielle, et devient d’ailleurs riche. Pourquoi n’a-t-il pas fondé alors ce qui aurait pu devenir IBM ? Il a fallu attendre un siècle pour que les Américains le fassent. Pour réussir durablement, il faut réunir de nombreuses conditions : des produits attractifs, un marché solvable, une capacité de communication et de mise en marché, des équipes se remettant en cause, un souci constant de la qualité perçue. Ces vertus sont le propre d’entreprises à la fois innovantes et pérennes. Mais ses conditions sont difficiles à réunir dans la durée. Car pour réussir, il faut aussi être en phase avec l’époque. Ce synchronisme — ni trop tôt, ni trop tard — est un facteur largement lié au hasard et à la chance, pas seulement au talent.

L’histoire économique a démontré l’inventivité de la France dans tous les domaines structurants de la société : l’énergie, les transports, la santé. Nous sommes aujourd’hui un des rares pays au monde à maîtriser l’ensemble des composants d’un système moderne de défense. Dans chaque secteur d’activité, nous avons su créer des champions mondiaux. Les firmes du CAC 40 sont devenues mondiales et la plupart d’entre elles sont championnes prospères de leur secteur.

Mais certains échecs ont été cruels et apparaissent comme  des stigmates indélébiles de quelques graves erreurs stratégiques et de gâchis économiques et financiers.

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Citation du Générale De Gaulle, le 11 mai 1960

" Le paquebot France est lancé. Il va épouser la mer. (...) Sa mission sera de transporter d'un bord à l'autre de l'atlantique des hommes, c'est à dire des pensées et des activités, des foyers de connaissance et des sources de travail, de l'art et de la richesse."

Dans le monde du transport, malgré notre expertise globale, nous avons enregistré de graves contre-performances. Mettre en service le paquebot France en 1962, acte de souveraineté sous le patronage du président de la République,  fut une décision trop tardive et rapidement condamnée à l’échec dès 1965 alors que le marché du transport transatlantique était déjà marqué par l’essor des jets commerciaux, le Boeing 707 étant en service sur l’Atlantique nord depuis 1958,.

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L’épopée de l’Aérotrain est aussi intéressante. Est-ce que financer sur fonds publics en 1967 l’aérotrain de Jean  Bertin, système révolutionnaire de transport à grande vitesse en site propre sur coussin d’air, alternatif au système de transport sur voie ferrée, était  alors une bonne décision ? Ce système allait démontrer sa performance technique en atteignant 430 km/h, mais aussi son inefficacité énergétique après la crise du pétrole de 1974 pour être finalement abandonné en 1977. Il peut être considéré comme une innovation ratée même si  les recherches ont été poursuivies i dans le monde, mais avec une technologie différente, la sustentation magnétique comme à Shanghai.

Citons également Concorde. Magnifique projet technique et industriel, projetant les compétences aéronautiques de la France et de la Grande-Bretagne dans un domaine mythique, le transport de passager à vitesse supersonique, Concorde s’est heurté aussi bien au protectionnisme américain, agressé par ce produit qui n’avait pas été conçu par une firme américaine, qu’aux contraintes énergétiques et de sécurité.

Dans ces deux cas, la technique n’était probablement pas appropriée puisque personne n’a à ce jour repris les concepts. Le passage au marché est une étape difficile où l’idée brillante se confronte brutalement aux réalités économiques, coût de production et de maintenance, impact environnemental, compatibilité avec les contraintes d’exploitation de réseaux et de flottes. Mais on peut aussi penser que le succès du TGV et d’Airbus doit beaucoup à ces échecs commerciaux.

Plus graves sont les initiatives sans lendemain aucun. On peut citer le système SECAM de télévision en couleur, le  Minitel, lancé en 1982, mais aussi le Plan informatique pour tous de 1985 avec les fameux ordinateurs MO5 de Thomson. Dans ces trois cas, la technique n’était pas en cause, mais le refus obstiné et orgueilleux de s’inscrire dans une logique de standards de fait internationaux a coupé les industriels de tout espoir d’exportation. Innover seul dans une économie ouverte suppose une prise de risque considérable que le poids de l’Etat en France a permis d’absorber, mais au prix de dépenses sans lendemain et souvent même d’un retard pour rattraper les standards mondiaux. Minitel n’a pas préparé l’économie de l’internet, tant les modèles d’affaires étaient différents, même si quelques acteurs ont pu y trouver les bases de leurs ambitions. Mais le programme Télétel a été sans conteste une remarquable réussite technique et commerciale, avec neuf millions de terminaux, jusqu’au début des années 2000. L’expérience Teletel fut observée de très près par tous les autres pays, dont les Etats-Unis, alors que se préparaient les bases de l’internet qui très vite allait rendre désuets l’ergonomie, la rapidité, le caractère fermé du système  et la qualité de services du minitel. Finalement la France a abandonné le Minitel. Quel bilan établir de cette expérience ? Il n’est pas sûr que les entreprises françaises qui ont utilisé les services télétel  soient mieux préparées au monde du web que leurs concurrentes étrangères.

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Innover suppose également pour des entreprises robustement  installées dans leur métier la difficile décision d’accepter de remettre en cause leurs choix et leur doctrine. On peut estimer que l’obstination légitime mise par Dassault Aviation à vendre son Rafale, produit complexe et coûteux au sommet de la technique, a retardé le développement de drones en France, l’armée étant contrainte d’acquérir aujourd’hui du matériel américain. Or les drones de surveillance et de combat, ultimement appelés à remplacer les chasseurs pilotés, représentant aujourd’hui une voie majeure de développement des flottes aériennes mondiales. Ayant la capacité technique de les développer, les industriels comme leur client public, ont refusé de le faire depuis vingt ans, laissant les Etats-Unis et Israël prendre une avance considérable sur ce marché prometteur. On peut également penser, comme le débat sur les échecs commerciaux des industriels l’a mis en évidence, que le choix de la filière française de centrales EPR n’a pas permis de développer d’autres filières plus économiques et plus accessibles. La France en revanche s’est dotée des moyens de développer une filière hydrolienne compétitive.

Ces exemples se situent tous dans des domaines pour lesquels l’action publique reste prépondérante, soit par ce qu’il s’agit de secteurs régaliens, liés à la souveraineté nationale, soit parce que la demande publique joue un rôle clef dans le mise en marché. La place de l’Etat en France comme stratège économique, la proximité de corps entre industriels et pouvoirs publics, le rôle de la recherche publique, comme le CEA, expliquent cette spécificité. Elle existe également dans d’autres pays dès lors qu’il s’agit de souveraineté nationale.

Mais il est aussi vrai que les marchés grands publics, qui ne font pas l’objet d’une même attention de l’Etat, n’échappent pas aux erreurs comme aux réussites à partir d’intuitions différentes sur l’évolution des marchés. Dans le domaine clef de l’électro-mobilité, l’histoire tranchera là encore sur la compétition de fait entre Bolloré et son système intégré d’auto-partage et Renault et la vente de voitures électriques. L’un propose une rupture globale dans l’usage de l’automobile, l’autre reste sur un modèle classique d’accession à la propriété individuelle, tempéré par la location des batteries. Car l’innovation n’est plus seulement technique, elle se situe désormais largement dans les modèles d’usage. On peut dans le domaine de la mobilité saluer le remarquable succès de l’organisation du covoiturage avec blabla.com qui s’affiche comme un leader mondial. Il faut aussi suivre avec intérêt la tentative de transformation des métiers des postiers avec la mise à disposition à chaque facteur d’un téléphone intelligent, Facteo, leur permettant de devenir des acteurs multi-services. Si un service public de cette taille confronté à une contraction de son marché historique, le courrier, peut se renouveler, ce sera une innovation sociétale marquante.

Il faudrait également citer pour être complet la pharmacie, la chimie et les matériaux pour lesquels des industriels préparent  le futur et qui s’inscrivent dans les 34 plans de la nouvelle France industrielle. N’en doutons pas, la France peut maîtriser l’innovation dans la grande majorité des secteurs économiques, y compris bien naturellement le service. Elle a les ressources intellectuelles, l’expertise et le tissu économique pour le faire. Certaines seront des succès, d’autres des échecs. Car innover c’est aussi reconnaître le droit à l’échec. Et donc admettre et même se féliciter de la rémunération du succès. C’est une culture de l’initiative qui doit être développée à tous les niveaux, dans toutes les entreprises, et dès l’école. Car si l’alchimie de la réussite de l’innovation a sa part de mystère, on sait que c’est en multipliant les initiatives, les prises de risque, sans relâche, que l’on verra germer les activités de demain.

Texte également publié sur Atlantico.fr


Retrouver les sources de la démocratie : la e-démocratie

Il ne suffit pas de comprendre le monde, si on reste impuissants à résoudre les problèmes du monde. Or le paysage actuel de la planète, tel que nous le livre en temps réel le web, est assez peu encourageant dans la capacité des dirigeants à faire émerger des solutions durables et crédibles. Cette crise de crédibilité crée un malaise général qui mine la confiance envers les solutions et les régimes démocratiques. Les tentations totalitaires, le pouvoir de la rue, la violence sous toutes ses formes s’infiltrent toujours dans ces situations de crise morale et de précarité économique. Il est pour le moins affligeant en France de voir réapparaître des mots que l’on croyait oubliés, fascistes et anti-fascistes, certes modernisés à la sauce SMS en « fa » et « antifa ». Mais ce symptôme renvoie à une cause unique, la perte de confiance envers la classe politique et les solutions démocratiques issues des urnes. Cette perte de confiance trouve sa source à la fois dans le comportement personnel des dirigeants et dans leur incapacité collective à faire émerger des solutions crédibles. Cette situation est dangereuse car elle ne permet pas aux peuples d’exercer sereinement leur responsabilité dans la recherche de solutions aux graves problèmes de notre planète.

Les dirigeants à la peine

 En France, un an seulement après la dernière élection présidentielle et les élections législatives qui ont donné une large majorité au Parti socialiste, l’accumulation de déconvenues mine l’exécutif au point que chaque élection partielle devient un calvaire pour le parti au pouvoir. La « faute morale impardonnable » dont a été coupable le ministre chargé de la probité financière, Jérôme Cahuzac, ouvre une brèche bien difficile à colmater  dans la crédibilité d’un pouvoir qui se voulait exemplaire. L’ancienne équipe dirigeante n’est pas en reste tant dans son incapacité à faire émerger une « chefferie » stable que dans les démêlés multiples avec la justice de quelques uns de ses leaders. Sur fond de chômage et de récession, cette série noire renforce le sentiment général dans l’opinion que le pouvoir est impuissant à contrôler la situation et s’enfonce d’échec en échec dans l’impuissance. La multiplication des révélations sur les conduites indignes d’acteurs clefs des clans au pouvoir alimente un rejet global de la classe politique, non seulement impuissante, mais de plus malhonnête. La cyclique tentation populiste devient alternative crédible. 

Cette situation n’est pas propre à la France. Tous les pays démocratiques vivent une crise de leur exécutif pour des motifs multiples qui tiennent soit à leurs décisions impopulaires soit à leur inconduite coupable. Julia Gillard, l’atypique premier ministre australienne vient d’être poussée à la démission par son propre parti, à la veille des élections générales, comme Margaret Thatcher en son temps. Son style carré a pu miner sa crédibilité au moins autant que la taxe carbone qu’elle a fait adopter dans un pays très hostile à ce type de mesure. Aux Etats-Unis, Barack Obama surfe entre les scandales et sa popularité est en chute libre. L’opposition à Angela Merkel se réveille pour stigmatiser la dureté de sa politique en des termes inédits et très durs.

L’exemple du Québec est intéressant. Il y a été crée en 2011 une commission, dirigée par la juge France Charbonneau, chargée d’enquêter sur les « possibles activités de collusion et de corruption dans l’octroi et la gestion de contrats publics dans l’industrie de la construction incluant, notamment, les organismes et les entreprises du gouvernement et les municipalités, incluant des liens possibles avec le financement des partis politiques et le crime organisé ». Ses travaux déstabilisent la classe politique. Quelques mois après la démission de son prédécesseur, Gerald Tremblay, pour liens supposés avec la mafia, c’est Michael Appelbaum, nouveau maire de Montréal élu en novembre 2012, qui démissionne à son tour accusé de « complot, abus de confiance et actes de corruption dans les affaires municipales" ! Pour faire bonne mesure le maire de la troisième ville du Québec, Laval, vient à son tour d’être rattrapé par un scandale sexuel et a démissionné. Comment dans un tel contexte faire confiance aux élus ?

 Au-delà des joutes électorales classiques, et de leurs jeux de coups bas et petites phrases assassines, le problème change en effet de dimension. Le peuple semble tellement désabusé qu’il consomme son personnel politique à belles dents. Il n’y a plus d’état de grâce... Mais changer ne conduit qu’à plus de la même chose avec un personnel politique usé et une gouvernance minée par les scandales et l’impuissance.

Crise de confiance sous le regard instantané du web

 Cette situation n’est peut-être pas nouvelle mais nous sommes dans un monde tellement différent avec la globalisation numérique qu’elle prend un tour beaucoup plus inquiétant. Tout se passe comme si la démocratie était en panne et ouvrait le champ à toutes les éruptions de violence soudaine qui démontrent chaque fois leur impuissance et leur stérilité nihiliste. La révolte des peuples est certes l’expression du refus des mesures d’austérité imposées par l’échec des dirigeants dans la gestion de la crise financière de 2008.  Les racines de cette réaction sont en fait beaucoup plus profondes. La classe dirigeante démontre son incapacité à comprendre les  causes profondes de cette crise qui dure depuis cinq ans et dont on ne voit aucune solution crédible. Les mesures annoncées, et âprement discutées entre dirigeants, comme la lutte contre la corruption et les paradis fiscaux, ne se concrétisent pas rapidement. Plus encore, les tensions entre les vieux pays démocratiques riverains du fleuve atlantique et leurs nouveaux rivaux asiatiques font planer une menace sur le maintien de la prospérité et de l’équilibre social de l’ouest alors que la démographie profite aux nouveaux pays « émergés » leur ouvrant de prometteuses perspectives. Et ce spectacle est désormais en temps réel, amplifié par les caméras de télévision et par le web.

Faire de la politique ou remplir une mission ?

 Nous sommes en train de constater que nous vivons sur un mythe, celui de la démocratie, qui veut bien dire le gouvernement par le peuple. Comme il n’est pas très commode de diriger avec la foule, on a inventé le système représentatif qui est supposé apporter par le jeu d’élections libres des représentants du peuple dans les instances d’élaboration de la loi, le législatif,  et de sa mise en oeuvre, l’exécutif. L’article 3 de la constitution  de la République française en rappelle les principes. « La souveraineté nationale appartient au peuple qui l'exerce par ses représentants et par la voie du référendum. 

Aucune section du peuple ni aucun individu ne peut s'en attribuer l'exercice. » La voix du peuple est censée être protégée par les institutions qui assurent que les conditions de concurrence politique sans être pures et parfaites demeurent loyales. Ce bel édifice si tant est qu’il n’ait jamais fonctionné conformément à l’intention de ses concepteurs a été purement et simplement balayé par l’émergence d’une « classe politique » qui s’est interposée durablement entre le peuple et le pouvoir.  Elle désire tant le pouvoir qu’elle a fait le champ clos de ses ambitions, de sa quête de couverture médiatique et n’hésite plus à monnayer son rôle, comme de vulgaires footballeurs ou stars de téléréalité.

Dès lors la distinction entre « le » politique, champ de la réflexion et de l’action sur la conduite des affaires de la cité, et « la » politique, champ de batailles d’une oligarchie qui a fait de la conquête du pouvoir son obsession quotidienne devient impossible. La mauvaise monnaie chasse la bonne. La polis grecque définissait un lien étroit entre un territoire, son peuple et ses institutions, une capacité à vivre ensemble et à se projeter dans un avenir commun. Or dans nos sociétés modernes, ce lien s’est dissocié entre l’état, la nation et le peuple. Le pouvoir politique s’est affaissé derrière les exigences du marché. Si cette distinction  avait peu de conséquences pratiques pour le citoyen dans un monde de croissance économique et de redistribution sociale, elle devient cruciale alors qu’il n’y plus de croissance et que la redistribution se révèle à chaque instant de plus en plus problématique. L’attente de leadership des citoyens est de plus en plus exigeante face aux périls qui les menacent et  la désinvolture de la classe politique est particulièrement troublante. La tension est à son paroxysme quand la classe politique explique avec le naturel le plus stupéfiant que ses agissements sont « naturels ». Mentir est normal, comme est normal de dépenser en liquide quand on est payé en argent liquide...

La démocratie 2.0, seule solution ?

 Face aux tensions démographiques, économiques, écologiques, la qualité et la crédibilité de la réponse des gouvernants est majeure. Sans confiance, le système se déchire, les perspectives s’assombrissent, et la crise s’amplifie en se nourrissant d’elle-même dans une prédiction auto-réalisatrice.

Revenir aux bases pour arrêter cette dérive est une obligation pour les dirigeants. Or "le" politique, c’est défendre la cité, le territoire, et ceux qui l’habitent. La grande supercherie du citoyen du monde ne tient pas la route face aux besoins réels des peuples. Nous sommes tous ancrés dans un territoire, à la fois refuge et lieu d’épanouissement des talents.

La fin de l’histoire que nous promettait la chute du mur de Berlin, et Francis Fukuyama, se révèle en fait le retour aux vieilles tentations totalitaires et hégémoniques dans un climat de violence et de révolte. Le Brésil se réveille dans la douleur de son rêve de croissance. La Chine suffoque sous la pollution et connaît une vive tension intérieure. Le monde arabe ne se relève pas de son printemps bien trop prématurément loué par les intellectuels occidentaux. Et tout le monde se désintéresse du sort des peuples afghans et irakiens qui ne font plus la une des journaux télévisés dès lors que la vie des « boys » n’est plus en jeu.

 Réinventer la démocratie pour les pays qui en ont été le creuset est aujourd’hui une impérieuse nécessité. Au delà des enjeux de court terme, il faut en France, mais aussi aux Etats-Unis, autre république fondatrice, un sursaut national qui restaure leur dignité aux élus du peuple et ressoude le pacte républicain. Il y a certes beaucoup de travail. Mais le web qui permet le partage des problèmes peut faciliter l’émergence de solutions comme le peuple islandais l’a démontré. Mais en même temps dans ce XXIe siècle vacillant, cet effort de refondation est vital pour réussir la réconciliation entre efficacité et équité. 

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http://www.coe.int/web/world-forum-democracy

http://www.opendemocracy.net/thorvaldur-gylfason/democracy-on-ice-post-mortem-of-icelandic-constitution