Drôle de campagne, vrais enjeux...

Beaucoup de scrutins, peu de débats de fond

Cette drôle de campagne électorale pour les vrais scrutins d’avril, mai et juin entretient un malaise qui dure depuis le démarrage  de cette  longue campagne pré-présidentielle qui nous a valu déjà quatre scrutins. Tout se passe comme si l’opinion, oubliant les enjeux réels, usée par ces débats, et ces scrutins dont on peut aujourd’hui douter de l’utilité, se laissait aller, apathique, assommée face aux scandales qui offrent une dramaturgie renouvelée à chaque instant. Par ailleurs, tétanisée par l’improbable show quotidien qu’offre Trump, qui démontre que tout est possible et tout est à craindre d’une machine politique devenue folle, l’opinion se met sérieusement à s’inquiéter sur l’issue opérationnelle du scrutin. Car même si ce théâtre peut passionner par ses rebondissements, nul n’ignore que pendant les travaux les ventes doivent continuer. Avec les primaires et la mise en place de la nouvelle équipe de l’exécutif, c’est plus d’une année d’incertitude que le pays s’offre.

Malgré cet état d’apesanteur et ces manœuvres dilatoires qui retardent le moment où le débat va devoir finalement se dérouler pour dessiner le futur des cinq prochaines années, il va bien falloir travailler, réfléchir et in fine décider. Or le temps presse car même si le pouvoir du Président de la République est beaucoup moins large que ne laissent entendre les candidats, il occupe une place essentielle dans le jeu politique de la Ve République.

Pour prendre le temps de la réflexion, ce qui est toujours difficile quand on vit les événements en temps réel, il faut se rappeler que nous sommes dans un régime mixte, présidentiel et parlementaire. Les décisions qui sont prises impliquent une forme de consensus entre des deux pouvoirs également issus du suffrage universel. La plupart des décisions de gestion sont du ressort du gouvernement, responsable devant l’Assemblée, comme l’ont démontré les cohabitations toujours possible même si l’alignement des calendriers des élections présidentielle et législative a pour but de les éviter. Parfois la cohabitation se déroule au sein du même camp. Si l’affrontement  présidentiel surmédiatisé agite les esprits depuis des mois par sa dramaturgie, il n’est qu’une pièce d’un système plus large qui va également nous occuper en juin 2017 et bien au-delà….

Ces précisions nous incitent à mieux comprendre que si les enjeux électoraux sont décisifs, ils ne sont pas exclusifs car la vie économique et sociale d’un pays ne dépend que pour partie des choix politiques. Les déterminants socio-techniques jouent un rôle beaucoup plus important car ils fixent des limites et ouvrent des opportunités aux intentions des gouvernants en dépassant le cadre territorial et temporel de l’action publique. Toutefois les dirigeants surestiment de façon récurrente leur capacité à comprendre ces mécanismes systémiques complexes et à intervenir pour infléchir le jeu des facteurs. Ils ont tous le sentiment que le volontarisme, martelé avec plus ou moins de vigueur, pourra faire revenir les fleuves à leur source. Ceci serait facilité par un « retour » aux frontières nationales, la souveraineté nationale étant proposée à l’opinion comme le cadre magique de la résolution de la plupart de nos problèmes. 

Pour la première fois dans un tel scrutin, la question du protectionnisme est en effet au cœur du débat. Une majorité de candidats en fait un axe central de leurs propositions. Cette audace dans un pays qui depuis la fin de la seconde guerre mondiale a fait de son ancrage dans une Europe économique, puis politique, l’invariant de sa stratégie internationale, surprend car l’opinion semble s’accoutumer d’une idée qui tourne résolument le dos a une culture qui a marqué plusieurs générations.

L'ancrage international de la France

Les attendus du Traité de Paris de 1951 créant la Communauté européenne du charbon et de l’acier, en 1951, ont en effet ouvert la voie à un effort continu et ambitieux  de coopération en Europe. L’Europe a été conçue à la fin de la seconde guerre comme l’outil indispensable de la paix et de la prospérité. La France a ainsi  toujours été motrice dans le processus d’élargissement de l’Union Européenne,  mais également sur le plan mondial avec une adhésion sans réserve à l’Organisation Mondiale du Commerce.

« CONSIDÉRANT que la paix mondiale ne peut être sauvegardée que par des efforts créateurs à la mesure des dangers qui la menacent;

CONVAINCUS que la contribution qu'une Europe organisée et vívante peut apporter à la civilisation est indispensable au maintien des relations pacifiques;

CONSCIENTS que l'Europe ne se construira que par des réalisations concrètes créant d'abord une solidarité de fait, et par l'établissement de bases communes de développement économique;

SOUCIEUX de concourir par l'expansion de leurs productions fondamentales au relèvement du niveau de vie et au progrès des oeuvres de paix;

RÉSOLUS à substituer aux rivalités séculaires une fusion de leurs intérêts essentiels, à fonder par l'instauration d'une communauté économique les premières assises d'une commumaulé plus large et plus profonde entre des peuples longtemps opposés par des divisions sanglantes, et à jeter les bases d'institutions capables d'orienter un destin désormais partagé »

Si ces principes forts ne font plus aujourd’hui l’unanimité, ils n'ont toutefois pas perdu leur sens et leur actualité. L’Europe comme construction volontariste a été mal comprise et mal aimée des peuples.  Les bénéfices de cette coopération apparaissent insuffisants au regard des contraintes que des gouvernants peu courageux ont fait porter sur une Europe qualifiée de désincarnée, et donc jugée bureaucratique. Or ce n’est pas la Commission qui gouverne l’Europe, mais le Conseil de l’Union européenne, composé des chefs de gouvernement des Etats que rassemble l’Europe. La complexité des institutions européennes, le manque de soutien populaire à cette construction difficile à appréhender et mal expliquée ont rendu l’idée européenne peu porteuse au cours des dernières années, même si le Parlement européen, élu au suffrage universel, apporte une indéniable dimension de transparence et de démocratie. Mais à 28 membres, la cohérence et la lisibilité de l’action sont difficiles à valoriser. Est-ce que face à la Chine, aux Etats-Unis, à la Russie, la France seule peut aborder la complexité systémique d'un monde multiple mais confronté aux mêmes problèmes : menaces climatiques, raréfaction des ressources naturelles, fragilisation des océans, dégradation de la biodiversité, migrations non désirées ? Les Etats sont trop grands pour les petits problèmes, mais certainement trop petits pour las grands problèmes. Le moment est-il bien bien choisi pour détricoter l'oeuvre de la construction européenne, certes incomplète et imparfaite, mais qui constitue un cadre de résolution de problèmes existant, démocratique et améliorable. 

Le sentiment de déclassement nourrit la colère 

Mais c’est surtout la crise de 2009 et la transformation rapide des équilibres économiques du monde avec l’émergence de la Chine et de l’Asie qui ont conduit plusieurs courants politiques à développer dans les pays matures l’idée que la mondialisation était la cause des problèmes rencontrés dans ces nations qui, ayant été à l’origine du développement économique mondial, souffraient de voir leur leadership contesté et leur économie ralentie. Cette montée d’un désir de protection contre la concurrence mondiale, jugée déloyale, s’est incarnée dans le vote de sortie du Royaume Uni de l’Union européenne et dans l’élection de Donal Trump aux Etats-Unis.  Les peuples frappés par la remise en cause de leur environnement professionnel et social se sentent abandonnés, trahis par leurs dirigeants qui eux s'en sortent bien. 

Friches
Le discours d’investiture de Donald Trump présente une théorisation de ce mouvement. Une analyse intéressante du Guardian de ce discours met bien en évidence qu’il s’agit d’une déclaration de guerre contre les compromis conduits depuis des décennies par la classe dirigeante américaine dans le concert mondial. C’est une promesse de redressement national fondé sur le retour au protectionnisme et une vision sans nuance et sans précaution du "America first" au profit des classes moyennes et populaires qui auraient été victimes de la mondialisation... Analyse sommaire, discours sans nuance, tout ceci est nouveau dans l'histoire contemporaine car, malgré ce volontarisme cinglant, les Etats-Unis restent une démocratie avec des contre-pouvoirs, comme les premiers mois du mandat de Trump le démontrent,  et doivent respecter les engagements internationaux. Il reste que cette vision repose sur une analyse aussi limpide que celle des populistes européens : le peuple a été trahi par la classe dirigeante qui s'est enrichie par la mondialisation, alors qu'elle transformait un pays prospère en champ de ruines industrielles et de dégénération morale. Le diagnostic est sans précaution, les réponses sont simples : droits de douane élevés, arrêt total de l'immigration, préférence nationale en matière d'emplois et d'investissements. Cette vision prend le contrepied exact de cinquante années de croissance et de relations internationales.

Aujourd'hui nul ne peut dire si cette rupture majeure voulue en 2016 aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne, qui ont avec Ronald Reagan et Margaret Thatcher initié la vague de libéralisation économique des années quatre-vingt, va ouvrir une nouvelle page de l’histoire économique mondiale. Il est certain que ces positions ouvrent le débat sur les limites de la libéralisation de l’économie mondiale et sur les conditions de la transformation technique et sociale des économies matures. Mais on ne tue pas une idée, car c'est trop coûteux, on l'améliore ! 

Et pendant ce temps-là, rien n'arrête la révolution numérique 

Car indépendamment de l’émergence cette culture protectionniste, d’année en année se dessine, de façon systémique, un monde où le numérique revisite chaque secteur, chaque métier, chaque processus. Le numérique se joue des frontières. Sur toute la planète, ce sont des milliards d'humains de tous âges qui utilisent le téléphone mobile, désormais "intelligent", et accèdent aux savoirs et services du web.Il ne s’agit pas de louer candidement une « digitalisation » à tout crin de la société pilotée par quelques entreprises si habiles, qu’elles pourraient en devenir cyniques, mais d'en comprendre les ressorts, les enjeux, les risques. L'iconomie, ce n’est pas chanter les louanges d’une disruption ravageuse, mais chercher à construire une société plus efficiente dans la gestion des ressources naturelles et plus ambitieuse dans le respect des hommes et la stimulation de leurs infinies compétences cognitives. 

Robots

Pour y parvenir nous allons, comme les générations précédentes, exploiter la science et la technique, mais plus vite et à plus grande échelle puisqu’il s’agit de notre planète Terre et plus seulement de l'Occident ou de la Chine. Tout ce que nous voyons chaque année au CES de Las Vegas, de l’hygiène bucco-dentaire à la voiture autonome, des exo-squelettes pour handicapés aux imprimantes 3D pour fabriquer des voitures,  aux jeux pour apprendre à construire et programmer des robots dès le plus jeune âge fait sens par rapport à une perspective historique globale : l’amélioration de nos compétences et de notre discernement. Lucidement, en mesurant les conséquences et en trouvant des parades aux problèmes potentiels, nous pouvons construire un monde meilleur où le progrès retrouvera tout son sens : vivre mieux, plus longtemps et en bonne santé, rendre le travail stimulant et non épuisant grâce à la coopération avec les robots, se déplacer en toute sécurité avec des véhicules autonomes, anticiper  les tensions sur les ressources et le climat grâce au big data, apprendre toujours et encore pour donner à chaque habitant de la terre ses chances dans le respect le plus total et sans discrimination avec le concours de l’intelligence artificielle.

Transférer à des machines et à des logiciels des tâches pénibles et peu valorisantes est plutôt une bonne nouvelle. Mais ce sont des humains qui vont, au moins temporairement,  perdre ces emplois et ces revenus, et on ne peut contempler ce phénomène ne se croisant les bras. Ce tarissement progressif d'une source d'emploi faiblement qualifiés impose une réflexion lucide et des mesures d'accompagnement de long terme.

C'est un chantier complexe qui ne peut que se développer dans un esprit de co-construction pragmatique visant l’intérêt général, c’est à dire la prospérité et la sécurité.  Peut-on le faire isolément ? Peut-on le faire à partir d'une lecture partisane, idéologique, du monde et du progrès ? La France seule a-t-elle la taille critique pour concevoir et mettre en œuvre la politique nécessaire pour embrasser ces problèmes ?

De toute évidence, non… L'exercice de la souveraineté n'exclut pas la recherche de solutions mutualisées au niveau régional face aux grands ensembles qui sont constitués sur la planète. Il faut rechercher inlassablement le bon niveau d'exercice de cette orchestration dont nous avons besoin pour éviter que le destin des nations et des peuples soit décidé par les nouveaux maîtres de la technologie. 


CES, amplificateur de la révolution numérique

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La transformation numérique est la plus récente étape de la révolution cognitive de l’homme. Elle diffère des étapes précédentes par son caractère à la fois global et rapide. Elle concerne la planète toute entière, et se développe de façon exponentielle depuis la démocratisation de l’internet avec le web en 1995. Jamais dans son histoire l’humanité n’avait accumulé autant de potentiel technique et d’information pour transformer son environnement et ses connaissances. Et les progrès que nous avons accomplis en dix ans dans la maîtrise de chacun des composants techniques - processeurs, réseaux, logiciels - sont stupéfiants.

Le CES révèle la dualité de la révolution numérique. L’industrie informatique ne cesse de gagner en puissance et de se concentrer, quelques acteurs majeurs ayant la maîtrise de l’infrastructure technique qui constitue le socle indispensable de la performance. Simultanément, viennent se greffer sur ce socle une multitude de solutions, parfois marginales ou éphémères, issues de centaines de milliers d’entrepreneurs et d’innovateurs répartis sur toute la planète. De cette effervescence créative, brouillonne et spontanée, émergeront des pratiques et des usages qui contribueront à tisser les mailles d’un nouvel environnement socio-technique. Les formes de ce nouvel environnement émergent progressivement de ce double mouvement de transformation technique et de création d’opportunités. Elles sont encore floues, certaines pistes ne se concrétiseront pas comme nous l’avons vu pour la promesse avortée de la généralisation de l’image 3D ou de la transformation du système de production par la multiplication des imprimantes 3D. Elles prendront certainement des formes imprévisibles et une ampleur encore insoupçonnable. L’intérêt du CES est de nous plonger dans ce mouvement puissant de tectonique des plaques techniques et d’usages et de permettre sinon des prévisions fiables, tout au moins des analyses des vecteurs de force en présence.

La transformation continue des pratiques sociales

Chacun peut observer dans son environnement immédiat, au travail, dans la vie quotidienne, la transformation effective des pratiques courantes. Avec l’irruption du smartphone, on sait désormais, avec ce seul outil, prendre des décisions informées et contextuelles pour organiser son temps, ses itinéraires, l’usage des moyens de transport, ses relations personnelles et professionnelles. On sait choisir, comparer, acheter, payer. On peut améliorer sa forme physique, gérer la température de son domicile, surveiller ses enfants à distance, piloter sa consommation d’énergie. Et tout ceci sans délai, de n’importe quel point, à n’importe quelle heure.… Quand à chaque nouvelle version de smartphone, la presse boude en trouvant qu’il n’y a plus d’innovations, on a tout simplement oublié qu’avec cet outil, et son environnement technique de logiciels, de réseaux, de géolocalisation, de capteurs, tout a déjà profondément changé. Et si le marché ralentit, les chiffres font encore rêver avec environ 1,6 milliard de ventes en 2016.

L’innovation se porte massivement dans l’industrie qui a su rapidement apprendre à acclimater robots et capteurs, drones et imprimantes 3D, pour repenser les processus industriels dans un souci d’optimisation énergétique et de meilleure gestion des ressources naturelles. L’homme y trouve  sa place dans une coopération nouvelle homme/machines qui appelle de nouvelles compétences. La continuité numérique permet de gérer simultanément plusieurs niveaux d'implication personnelle et donc d'augmenter sa capacité d'interaction avec l'environnement. C'est certainement au prix d'effets secondaires, comme un risque de superficialité, une forme de distraction, ou encore de stress. Tout ceci commence à faire l'objet d'études scientifiques, mais force est de reconnaître que chacun d'entre nous a su apprendre à évoluer dans ce nouveau monde sans difficulté et sans douleur.

L’innovation, ce n’est plus une percée isolée d’un nouvel usage, d’un nouveau produit, c’est une avancée systémique qui englobe une multitude de nouvelles pratiques et de nouveaux services, tellement intégrés dans la vie sociale qu’ils sont immédiatement métabolisés.

Le CES de Las Vegas, dans les premiers jours de janvier chaque année, est avant tout un lieu d’observation de cette nouvelle réalité numérique, qu'il faut analyser à travers la visite des stands, écouter comme au spectacle lors des keynote et des conférences, humer lors des échanges entre participants. Plus exactement, il ne faudrait pas parler de "réalité numérique" mais d'"amplification numérique de la réalité". Car le numérique ne se substitue pas au monde réel, il y ajoute une couche de simplification et de mise en cohérence qui rend plus faciles les décisions les plus triviales comme les plus complexes. Mais nous vivons dans le réel. Notre rythme de vie est scandé par des activités réelles et notre rythme biologique. Jusqu‘alors, l’informatique était bien éloignée des considérations quotidiennes des terriens. Bien sûr, l’informatique est déjà présente depuis des décennies dans les grandes organisations, et imprime sa marque sur toutes les transactions. Mais c’est une action invisible souterraine, pilotée par d’autres. Ce n’est vraiment que depuis le début du web que l’on peut toucher chaque jour un objet informatique, produit et application, qui va nous aider à accomplir une tâche, à régler un problème, par nos propres moyens, sans investissement coûteux en ressources, en temps et en compétences.

L’ère numérique décrit cette situation nouvelle dans laquelle se multiplient les situations personnelles et professionnelles où l’utilisation d’un objet, généralement connecté au réseau internet, et doté de programmes quasiment gratuits et faciles à utiliser, va s’insérer dans notre vie pour nous aider de façon continue à accomplir des tâches. On observe depuis dix ans au CES l’amplification de ce phénomène dans trois directions:

  • le nombre d’objets connectés, couvrant un nombre croissant de cas d’usage, augmente
  • ces objets ne se contentent plus d’interagir de façon unitaire avec l’homme, mais coopèrent pour apporter un service qui recouvre plusieurs types d’interactions spécifiques
  • cette coopération laisse de plus en plus de place à l’utilisation des outils de l’intelligence artificielle pour affiner le service rendu de façon prédictive et contextuelle

Au-delà des fausses bonnes vraies idées qui foisonnent avec des start-up souvent éphémères, il y a plusieurs courants de fond qui, de fait, vont changer la manière dont nous vivons et dont la société est organisée. Robots, intelligence artificielle auto-apprenante ("machine learning"), traitements informatiques et stockages de données déportés dans des serveurs distants ("cloud"), déploiement de réseaux à bas coût pour les objets connectés, déploiement de la 5G à haut débit, tout ceci compose la couche technique qui permet d'inventer des services peu coûteux et facilement déployables. Les progrès fulgurants du matériel et du logiciel permettent de constituer aujourd'hui de nouvelles plateformes qui offrent un niveau de service aux intégrateurs que deviennent les constructeurs automobiles, les transporteurs, les institutions de santé, les opérateurs de voyage. Evidemment ce niveau de service élevé s'appuie sur la maîtrise fine d'une information personnalisée et géolocalisée, dont l'usage ouvre également des champs d'intrusion dans nos vies à un niveau jamais imaginé. Il y a donc un défi nouveau pour les législateurs : trouver le juste niveau d'équilibre entre les bénéfices fournis et le niveau de risque. Au CES, il y a encore beaucoup d'innovations et de transformations, parfois subtiles d’année en année, de l’écosystème mais aucune ne revêt de caractère spectaculaire. Désormais c'est la cohérence systémique qui va devenir révolutionnaire, tous les outils étant mis à profit simultanément pour délivrer un service efficient et utile. La technique doit servir l'homme, pour de grands projets comme pour la vie quotidienne. C'est moins spectaculaire mais plus profond. La question du sens de l’innovation technique, l’impact sur la transformation de l’emploi, le problème du traitement des données personnelles sont des sujets qui ont été abordés de façon directe pendant les conférences du CES 2017 avec une certaine gravité. La prise de conscience auprès des acteurs engagés dans cette révolution de son caractère anthropologique, avec des conséquences majeures sur la vie de hommes, est récente. C’est un fait important de ce CES 2017 qui replace l’innovation dans un contexte beaucoup plus large de l’intérêt de la technique pour les humains.

La France est désormais très présente

La France peut s'enorgueillir d'une forte présence au CES 2017 dans tous les secteurs. Le CES n’a longtemps été qu’une manifestation commerciale américaine. Depuis plusieurs années, les entreprises chinoises ont étendu leur présence passant du statut discret de fournisseurs de composants et d’assembleurs aux premières places désormais occupées par des entreprises de stature mondiale, comme Huawei ou Baidu, ou des acteurs majeurs en Chine mais encore faiblement implantés sur les grands marchés mondiaux comme Hisense ou Haier. Si l’influence japonaise s’étiole, avec la disparition de Sharp, les difficultés de Sony, Panasonic est encore largement présent notamment grâce à son partenariat avec Tesla dans les batteries. Les grands firmes coréennes LG et Samsung rivalisent en créativité pour faire de leurs stands au CES un brillant démonstrateur de leur savoir-faire dans tous les segments du marché.

Il faut se féliciter de la forte présence française en 2017. Car si les start-up sont actives, le tissu économique régional très présent, on peut rencontrer dans des stands plus grands et établis au cœur des grandes marques une première génération d'ETI qui ont fait leurs débuts au CES il y a quelques années, comme Netatmo, Sculpteo ou Withings, des éditeurs comme Dassault Systems, des services publics comme La Poste, des énergéticiens (EDF, Engie) des entreprises historiques comme Valeo, Air Liquide ou Somfy et Terraillon. Loin d'être une opération vitrine, la présence française au CES, il y a encore quelques années marginale, illustre un savoir-faire systémique qu'il faut valoriser et développer.

Plus que jamais il faut être tiré par ce futur entrepreneurial et innovant plutôt que poussé par un passé nostalgique. C’est la leçon pour la France d’un CES 2017 où la créativité est imprégnée de gravité face aux responsabilités des acteurs sociaux dans un monde qui se révèle avec ses multiples opportunités brillantes mais aussi fait émerger de nouvelles vulnérabilités..


Confiance et numérique, est-ce nouveau ?

La confiance est le fondement de la civilisation. Elle repose sur une anticipation positive des comportements des acteurs sociaux face à leurs engagements. La relation des humains avec leurs semblables est fondée sur un équilibre, dosé et fragile, entre confiance et contrôle. Pour gérer les relations des hommes entre eux, la civilisation a substitué à la seule violence du plus fort un ensemble de règles fondées sur l’éthique et le droit et mis en place un appareil répressif qui sanctionne les déviances.

A chaque état d’évolution du système socio-technique, les outils, pratiques et comportements se sont ajustés.

C’est pour établir des bases robustes de traçabilité des transactions commerciales que l’écriture a été inventée. C’est pour gérer les interactions sociales et économiques que le Code d’Hamurrabi a été mis en place à Sumer. On est progressivement passés d’un système de troc à un système monétaire fondé sur des matériaux, l’or et l’argent, qui avaient une valeur intrinsèque, puis à un système monétaire fondé sur le billet de banque dont la valeur est garantie par la communauté par le truchement de l’Etat et de ses outils financiers, Banque centrale, Trésor public. Pour assurer la confiance dans les produits et permettre ainsi l’essor de la société de consommation, on a inventé des normes garantissant une prédictibilité raisonnable du fonctionnement des produits et services vendus conforme à l’engagement commercial du vendeur, et là encore on a mis en place des systèmes de sanction.

Cette évolution n’a pas été sans douleur. Des crises sont venues régulièrement casser la confiance et ont conduit à l’adoption de sanctions et de règles plus robustes. On peut illustrer ces séismes par des exemples récents dans trois domaines différents : les subprimes, le Mediator dans le domaine critique de la santé ou encore le dieselgate. Dans ces trois cas, qui touchent des éléments clefs de la vie humaine, la santé ou le logement, des manœuvres frauduleuses menées de façon cynique pour un intérêt à court terme ont cassé la confiance du public envers les institutions, les marques et les régulateurs chargés d’appliquer les normes et les contrôles.

Le développement progressif d’une économie immatérielle a conduit les acteurs sociaux à accorder à des outils de plus en plus sophistiqués, c’est-à-dire éloignés d’une réalité physique compréhensible, la confiance indispensable au développement des relations commerciales. C’est ainsi que la carte de crédit et la monnaie électronique se substituent aux formes matérielles de monnaie en voie de disparition programmée.

La confiance dans le monde numérique s’inscrit donc parfaitement dans cette logique d’évolution de long terme.  La confiance n’est pas une donnée immanente, elle se construit à travers des règles, des pratiques et des expériences.

Or par rapport au monde antérieur, où les innovations se diffusaient lentement, le monde numérique est un monde caractérisé par la vitesse des transactions, dans tous les domaines, et par le caractère immatériel, global et instantané de la plupart des processus. Ces « propriétés » appellent à réviser les critères antérieurs de confiance pour introduire de nouvelles pratiques et de nouveaux outils. Il est évident que le cadre de la confiance ne s’applique par qu’aux relations interindividuelles ou à l’exécution de contrats. Il concerne le fonctionnement global de la société, par cercles concentriques, allant jusqu’aux relations avec et entre les Etats. De la photo postée sur Instagram à la cyber-défense, la confiance numérique emprunte naturellement  les mille facettes de la vie sociale. Et à chaque type de problème doit être appliqué la parade adaptée.

Chacun est amené à prendre des décisions sur la base de données et d’informations dont il serait trop long, complexe et coûteux de vérifier l’ensemble des caractéristiques. Il y a donc à chaque fois et pour chaque décision un « pari raisonnable » qui doit être validé par quelques contrôles simples, comme l’identité de la source ou du support, l’antériorité de son existence, la traçabilité des comportements, l’avis des pairs. La confiance se nourrit graduellement d’expériences positives antérieures et se détruit rapidement par la non-conformité du comportement au niveau d’attente.

Le référentiel international Cobit a défini les critères de l’information :

  • efficacité : qualité et pertinence de l’information, distribution cohérente
  • efficience : rapidité de délivrance
  • confidentialité : protection contre la divulgation
  • intégrité : exactitude de l’information
  • disponibilité : accessibilité à la demande et protection (sauvegarde)
  • conformité : respect des règles et lois
  • fiabilité : exactitude des informations transmises

Cette trame est pertinente pour concevoir et mettre en place des systèmes d’information et de prise de décision qui réduisent le risque d’une prise de décision fondée sur des informations inappropriées. C’est aussi une check-list pertinente pour juger les éléments sur lesquels on va prendre une décision.


Vérité ou mensonge, qu’en pense Facebook ?

- Tu sais toi-même que la moitié de ce que tu dis est un mensonge.  - Tu en es bien sûr ? Et quand bien même ce serait un mensonge, nous le transformerions en vérité. Et c'est cela qui compte : ce que les gens croient.                                    Eduardo Padura, L'homme qui aimait les chevaux

 

La démocratie, comme le reste de la vie sociale, est bousculée par la vague de fond d’internet. Dans un monde qui valorise la transparence, l’authenticité des engagements, la transparence, le système représentatif est perçu comme élitiste, accaparé par une minorité de professionnels de la politique, et incapable de résoudre les problèmes redoutables d’une époque turbulente. Cette interrogation n’est pas nouvelle. Elle est inhérente à la démocratie représentative, dès son origine. Est-ce que le peuple souverain peut avoir confiance en ses représentants ? Quel est le meilleur système pour traduire la volonté populaire en décision collective ? Sans ménagement, le peuple, irrité, n’hésite pas à rejeter très rapidement ses dirigeants, rendant l’exercice du pouvoir, non seulement complexe par nature, mais aussi douloureux face à cette impatience du peuple. Le système représentatif déprécié, on se prend à imaginer une vie démocratique où le peuple reprendrait le contrôle de son destin grâce à une nouvelle forme de démocratie directe fondé sur le web. Le système représentatif serait-il soluble dans le web ?

Hemicycle

La démocratie représentative en question

Revenons aux racines de la démocratie représentative. Cette forme de pouvoir a été inventée au XVIIIe siècle (un peu avant en Grande-Bretagne…) pour mettre un terme à l’absolutisme. La démocratie est le fruit d’une révolte contre un système inique fondé sur la volonté d’un seul d’appliquer sa vision à un peuple sans débat ni droit d’opposition. De plus, se prévalant du soutien inconditionnel d’une autorité suprême spirituelle, difficile à démontrer, le monarque s’était habilement doté d’une légitimité hors de tout champ de contestation.

C’est pourquoi la démocratie, exigence des Lumières, mais aux sources athéniennes, est fondée sur la liberté d’opinion pour chacun. Liberté de construire ses opinions, de les exprimer, de se rassembler avec d’autres pour en discuter et accroître leur audience et d’en faire usage pour prendre des décisions. Et ceci sans crainte d’être embastillé, décapité, proscrit, déporté… En démocratie, on émet donc tout le temps des opinions pour essayer de comprendre les problèmes et leur trouver une solution. Mais des millions d’opinion individuelles, ça ne suffit pas pour résoudre les problèmes collectifs. Alors on a inventé un système qui permet de concentrer ces millions d’opinions dans un faisceau de quelques idées, ce qui est plus facile pour les mettre en œuvre. Il existe ainsi des gens appointés pour fabriquer des opinions, des sortes d’industriels de l’opinion, qui disposent des outils, des codes, des moyens de diffusion. Ils produisent des « opinions certifiées » – que l’on appelle valeurs, convictions – et construisent, avec ces matériaux, des programmes qui constituent une offre de solutions.

Ces programmes partent d’une analyse, et engagent leurs auteurs sur un bouquet de solutions dont l’application a pour but sinon de supprimer, tout au moins d’atténuer les problèmes identifiés. La lutte politique se traduit par un débat pour obtenir l’adhésion de la majorité sur le diagnostic et les solutions. Le camp qui a remporté cette adhésion, en accédant aux responsabilités, est donc mandaté pour mettre en œuvre son programme pour obtenir les résultats promis.

La vie démocratique, c’est donc la confrontation d’une « offre de solutions », portée par des mouvements, appelés partis politiques, et incarnée par des personnes physiques, leaders, responsables, et d’une « demande de solution », émanant de chacun d’entre nous. C’est ce rapprochement dynamique, permanent, qui trouve son expression rituelle dans l’élection, processus périodique de sélection des personnes à qui le peuple confie le mandat, provisoire, d’exercer le pouvoir que lui, le peuple seul, détient. Le mécanisme est simple et éprouvé, il s’appuie sur le suffrage universel et s’appelle le système représentatif. Voilà pour les principes…

Volatilité des opinions

Regardons, avec lucidité, quelle est la réalité en ce début de XXIe siècle ? Comment se fabriquent les opinions ? Est-ce un processus transparent, honnête, « sous qualité totale »? Est-ce que les industriels et grossistes, qui assemblent et distribuent les opinions en s’appuyant sur les médias d’information ou les vecteurs d’opinion que sont les partis, mouvements, cercles, think tank, font correctement leur travail d’élaboration d’une offre compétitive ? Une fois au pouvoir, que font les dirigeants de la confiance qu’on leur a déléguée ? Le web, qui a libéré tant de secteurs, peut-il aujourd’hui influencer le processus de fabrication des opinions et d’élaboration du choix des dirigeants en corrigeant les biais du système représentatif ?

N’oublions pas que la démocratie, avec toutes ses imperfections, est toujours meilleure que le moins agressif des systèmes totalitaires pour des raisons simples :

- chacun peut s’y exprimer et s’y défendre librement, dans le limite des droits définis par la communauté

- chacun peut choisir ses représentants et s’en débarrasser librement par des moyens pacifiques.

Ce socle constitue les conditions de base à partir desquelles un régime peut être qualifié de démocratique. Il faut d’abord que ces conditions soient acquises puis constamment consolidées. Ce n’est que sur cette base que l’on peut ensuite commencer à discuter d’améliorations au système. Car le système démocratique est vulnérable s’il ne peut pas garantir une libre expression et des élections non faussées. L’espoir d’Internet était de soustraire la « fabrique d’opinions » aux professionnels qui en avaient les codes pour permettre à chacun d’exprimer son point de vue et de contribuer directement à la décision. Or cette vision, vite rangée au magasin des utopies, a laissé la place à un chaos informationnel.

La multiplication des opinions individuelles, associatives, citoyennes ne garantit en rien un modèle de prise de décision démocratique. La profusion d’informations qu’autorise aujourd’hui le web n’est pas contrôlable. Cette question a été remise à jour par le débat soulevé lors des élections américaines sur l’influence des réseaux sociaux. Par la nature même du débat démocratique, la construction des opinions a toujours été influencée par de multiples moyens. Il n’a pas fallu attendre le web et Facebook. L’édition, puis la presse écrite, puis la radio et la télévision contribuent depuis des centaines d’années à façonner l’opinion de façon partisane, car l’objectivité ne peut être que relative. C’est du choc des idées qu’émerge une pensée structurée qui va permettre de construire un modèle de prise de décision. Le processus d’accès au pouvoir en régime démocratique passe par cette confrontation naturellement biaisée par le filtre d’analyse que choisissent les acteurs dans le but avoué d’accéder au pouvoir. Pour les autres systèmes évidemment la question est résolue d’avance. Comme il n’y a pas de règles dans la compétition, c’est le plus fort, le plus rusé qui gagne, et qui ensuite s’installe durablement au pouvoir en empêchant les autres de s’en approcher par la violence.

La démocratie est un système complexe qui pour fonctionner convenablement doit être assuré que chacun des composants est en mesure de livrer le service attendu. Les opinions, constituent un recueil organisé d’analyses sur la nature des problèmes que la société doit résoudre. Elles sont ensuite distribuées par des canaux qui doivent effectuer correctement leur travail de transmission sans détérioration du message. Elles sont portées par des personnes issues des rangs du peuple, c’est-à-dire sans privilège de naissance, mais dotées de caractéristiques personnelles qui les distinguent. Ce sont les leaders d’opinion. Enfin elles sont reçues par des « clients » - les citoyens - qui jugent la qualité de ce qu’on leur propose en fonction de multiples filtres culturels, idéologiques, comportementaux. Un de ces filtres est la personnalité, la force de conviction, le talent de ceux qui portent les opinions. Agissent-ils dans leur intérêt propre pour finalement exercer une fonction qui peut être perçue comme lucrative et en tout cas créant une image médiatique, ce qui, en soi, dans notre société a de la valeur? Ou tentent-ils d’agir de façon « désintéressée » pour le bien commun ?

Ce qui rend ce système complexe, voire ambigu, c’est que les citoyens sont au deux bouts de la chaine. Le constitutionnaliste Georges Burdeau définissait (en 1952) deux types de liberté : la liberté-autonomie, qui se définit par l’indépendance de l’individu par rapport aux contraintes extérieures, et la liberté-participation, « prérogative qui permet à l’individu d’être associé à l’exercice du pouvoir ». C’est cette dualité qui permet aux peuples de résister à l’oppression des gouvernants tout en leur donnant le moyen concret d’exercer leur souveraineté. Puisque le pouvoir leur appartient, les signaux qu’ils émettent sont à la source des offres qu’on leur propose. Ils peuvent toutefois ne pas se reconnaître dans ces offres. Et penser qu’on ne les comprend pas ! Alors, en régime démocratique, ils ont la liberté de changer de gouvernants.

Imaginer ainsi qu’une opinion serait un produit sur étagère, packagée pour se vendre avec tous les atours du marketing et de la communication, est indigne de la noblesse de l’exercice du pouvoir. Or cette nouvelle vision a commencé à s’imposer avec l’émergence de la télévision puis avec internet. Le temps où les gens s’assemblaient dans des locaux inconfortables dans des instances de réflexions, nommées, selon les familles d’opinion, sections, cellules ou clubs, pour débattre et construire avec leurs propres moyens, leur temps, leurs convictions, leurs propres sources d’information, cette offre de solutions est révolu. La source même de l‘opinion, le débat démocratique, sanctionné par un vote, est tarie. Trop lent, trop cher, trop aléatoire…

Les fabricants officiels d’opinion y ont préféré un autre système facile et peu coûteux, le sondage. Les sondages scientifiquement établis ont pour mérite de faire dire à mille personnes ce que pensent des millions. Mais ce système, mis en défaut car fondé sur des modèles prédictifs vieillissants, s’est lui-même fait hacker par les réseaux sociaux, encore plus rapides, encore moins chers. Il suffit qu’une opinion apparaisse, sur Facebook ou Twitter, qu’elle soit suffisamment saignante pour capter l’attention, et immédiatement elle se propage par transmission virale. Elle n’est plus opinion certifiée, elle devient vérité ultime. On peut ironiser, se défendre, menacer, démentir. Rien n’y fait. Prisunic, enseigne que tout le monde avait oubliée, devient un marqueur politique indélébile. Mais cela ne durera pas, car ces grands coups de cymbales médiatiques sont sans lendemain ce qui n’empêche pas qu’ils puissent avoir un effet toxique sur la qualité du débat.

On a ainsi inventé une démocratie hors sol, sans terroir, sans travail méticuleux, mais dopée aux engrais de la communication, dominée par le sens de la formule, l’angle de l’image. Ce fast food démocratique, sans autre nourriture que la volatilité d’opinions fragmentées, ne peut satisfaire personne et inquiète même ceux qui en sont à l’origine, ces communicants dont tous les pouvoirs se sont entichés tant leurs recettes paraissaient miraculeuses. Le système échappe à ses créateurs. Les erreurs multiples faites par les sondeurs démontrent que les modèles ne sont plus prédictifs. La créature leur échappe. Buzz, surenchères, bruits ne sont plus des parasites, ils sont devenus le message.

La fragilité intrinsèque de la démocratie

Or la démocratie est un bien fragile qui suppose un pacte stable entre tous ses acteurs. La liberté individuelle n’existe qu’encadrée par des normes, règles et lois. Prendre prétexte que ce cadre contraignant n’a pas été produit « démocratiquement », parce qu’il ne prend pas chaque point de vue en compte et s’appuie sur des compromis pour rejeter le système démocratique parlementaire est une posture en vogue. Elle est dangereuse car elle excuse par anticipation toute transgression. La pensée libertarienne qui rejette en bloc toute autorité a pour but de donner à l’individu seul le pouvoir ultime sur ses choix. Elle inspire une frange importante de l’opinion aux Etats-Unis et tend à attirer quelques européens. Le populisme qui simplifie le débat pour faire appel au bon sens prêté au peuple à partir d’idées apparemment séduisantes par leur simplicité tend aussi à tordre le débat en lui enlevant toute dimension analytique perçue comme une manipulation des « élites » évidemment présentées comme méprisantes pour le peuple.

Or l’individu en société doit s’effacer devant le citoyen faute de quoi la vie sociale revient à un état totalement instable où le pouvoir du plus fort retrouve toute sa légitimité brute. Mais pour que la contrainte collective soit acceptable, il faut que les conditions d’élaboration de la règle soient insoupçonnables et que le champ des contraintes crée soit perçu comme légitime. Les exemples récents de toutes natures ont démontré que loin d’être exemplaires, certains dirigeants politiques ont fait passer leur intérêt particulier avant la mission qui leur était confiée qui suppose une impartialité sans faille.

Trop d’exemples de déviances de députés, de commissaires européens, de ministres entachent la neutralité du processus d’élaboration des règles. L’expression d’intérêts privés leur retirent leur impartialité, donc leur légitimité. L’organisation puissante des lobbies démontre que nombre d’élus sont sous influence. Le financement des campagnes électorales, de plus en plus coûteuses, est perçu comme une avance sur bénéfices ultérieurs. Ces exemples, marginaux, de formes diverses de corruption suffisent à délégitimer les règles. L’individu, au mépris du citoyen, se sent libéré. Quand un ministre ne paie pas ses impôts ou ses contraventions, on trouve naturel d’imiter cet exemple en s’engouffrant avec complaisance dans cette faille. Par ailleurs, une critique courante de l’opinion porte sur la pertinence des règles, souvent jugées inutiles et agaçantes. La bureaucratie, plus encore quand elle est lointaine, à Bruxelles ou Washington, serait la coupable universelle de la multiplication des règles absurdes dont les exemples abondent, la taille des abattants de WC, l’affichage des paquets de cigarettes …

Là encore l’idée qu’il puisse y avoir une autorité collective qui pourrait agir sur les individus pour influencer le bien commun est en perte de vitesse. Même si la cause est noble, elle est facilement caricaturée. En cherchant à limiter la pollution atmosphérique, le réchauffement climatique, les accidents de la route, l’exposition aux méfaits du tabac, la « bureaucratie » exercerait un pouvoir tatillon et vengeur qui briderait l’exercice de la liberté individuelle. Oublier le bien commun c’est aussi saper une des sources de la démocratie qui doit imposer la même loi à tous.

C’est un moment critique pour les démocraties européennes car le déficit d’offre crédible dans les partis traditionnels fait face à de profondes insatisfactions, voire colère, de la demande des individus-citoyens. La démocratie est mal armée pour faire face à ces défis. Elle apparait inefficiente, lente, inadaptée face à un monde en changement rapide et anxiogène… Mais il n’y a pour le moment rien de mieux ! Car la logique populiste, de gauche comme de droite, peut s’enfoncer sans difficulté dans le ventre mou d’un système qui a tardé à prendre conscience du caractère insupportable de ses failles.

Il y a donc urgence à travailler sur l’amélioration rapide du fonctionnement des systèmes démocratiques. La revitalisation de l’intérêt démocratique ne peut pas provenir que du spectacle, même s’il est aussi riche que 2016 en coups de théâtre. Elle doit s’ancrer dans la recherche méthodique de solutions aux problèmes complexes que nos sociétés traversent. Or rien ne peut se faire sans rigueur, sans méthode, sans débat non biaisé, sans temps… Le web peut y contribuer. Sans miracle. Rappelons, sans conclure, le remarquable essai de Dominique Schnapper, déjà analysé dans ce blog pour reprendre cette conclusion « A travers les modalités diverses de la vie publique, elle {la démocratie} reste un projet d’émancipation de tous les êtres humains par-delà leur diversité» Dominique Schnapper, L’esprit démocratique des lois.


Inventons la démocratie du XXIe siècle !

En ces temps d’élections imminentes dans deux des plus anciennes démocraties du monde, le doute, et c’est un euphémisme, s’installe dans l’opinion américaine comme française sur la bonne santé du système démocratique. Le spectacle offert par ces (mauvais) acteurs que sont devenus les politiciens professionnels fait encore recette même si les audiences initiales de ces shows déclinent rapidement quand la mauvaise foi et l’incompétence éclatent au grand jour. Certes, il y a encore un intérêt pour les joutes politiques. Mais il s’agit d’un show.  En effet les spectateurs sont très peu nombreux à modifier leur point de vue à l’issue de ces émissions où le culte de l’image impose des mises en scène millimétrées et aseptisées où les communicants attitrés cherchent à éviter toute spontanéité qui pourrait conduire à un dérapage.

Or la question clef des citoyens posée à leurs dirigeants en démocratie est bien claire : aidez-nous à comprendre ce monde et, surtout, à faire en sorte que le futur de nos enfants soit meilleur que notre vie actuelle.

La question est d’autant plus pressante que tous les indicateurs qui nous entourent annoncent une montée de périls. On est fondé de parler  de retour aux années trente avec la montée des tensions interétatiques et l’incapacité de l’ONU à assurer une sécurité internationale. A l’instabilité politique due aux chocs potentiels entre blocs, s’ajoute les risques de déstabilisations climatiques ayant des conséquences sur les mouvements de population, déjà redoutés et ingérables. On peut rajouter à cette liste de périls les transformations structurelles résultant de la mondialisation et des évolutions démographiques :  la perte de revenus des salariés des pays développés et l’effondrement de la classe moyenne, les angoisses face à l’omni-contrôle des données, la non-maîtrise des pandémies, aux conséquences inconnues des OGM, l’instabilité terroriste…

Face à ces défis systémiques, le discours politique peine à produire du sens. Il n’y a aucun lien démontrable entre les propositions émises et les causes identifiées. L’analyse du passé, même si elle est souvent superficielle et émotionnelle, ne donne pas confiance dans la capacité des candidats au pouvoir à trouver des réponses crédibles aux multiples problèmes à résoudre. La tâche est d’autant plus rude que nous sommes dans un monde ouvert qui ne connait plus ni croissance, ni inflation, ni contrôle des changes qui furent d’utiles variables d’ajustement qui ont bien aidé les gouvernants antérieurs.  Si les faits sont têtus, l’aventure de la parole est alors bien tentante. La pensée magique fait facilement des ravages et permet de trouver, sinon des solutions, au moins des coupables commodes. L’histoire nous enseigne que la stigmatisation de présumés coupables conduit rarement à des solutions heureuses. Et que dans le despotisme éclairé auquel beaucoup aspirent tacitement par résignation, lassés des contre-performances de la démocratie et des promesses de la classe politique, on trouve rarement l’éclairage, mais toujours le despotisme.

La règle du jeu démocratique est ancienne et longtemps reconnue comme un modèle. Choisir ses représentants pour gérer les affaires publiques s’est révélé sur le long terme plus efficace que la démocratie directe, lente et complexe. C’est aussi le système le plus désiré. Tous les pays qui en sont privés se battent pour y accéder.  Et l’on s’empresse de retrouver la démocratie avec délectation lorsque le totalitarisme, qui fait son lit dans les défauts et les lâchetés de la démocratie, finit à son tour par démontrer son incapacité à résoudre les problèmes. Le système représentatif est certainement le moins mauvais des systèmes mais il est désormais débordé par ses ailes qui le remettent en cause de façon percutante. Qu’un candidat à la présidentielle dans une des plus anciennes démocraties du monde en arrive à proclamer que s’il perd il se peut qu’il ne reconnaisse pas le résultat, dont il annonce par avance qu’il sera truqué, et qu’il s’il gagne il jettera en prison sa rivale est totalement surréaliste et traduit à quel point notre système démocratique est malade. Une des forces de la démocratie est bien précisément la loyauté du débat et le respect mutuel des protagonistes.

Il faut sauver la démocratie. Car rien ne peut faire mieux. Les solutions ne sont pas simples car la démocratie, comme l’hydrogène aux vertus multiples, n’existe pas à l’état naturel. Il faut la fabriquer, et cela demande du soin et de l’énergie.

Deux voies s’affrontent pour proposer une méthode de résolution de problèmes.

L’aile de la modernité – libérale et progressiste pour utiliser un vocabulaire lui aussi usé - a trouvé dans le web et les réseaux sociaux le cadre d’expression pour la porter. Ce fut le cas lors de l’élection d’Obama, puis de la campagne de Sanders, c’est actuellement là où se trouvent l’inspiration d’Emmanuel Macron ou de NKM, voire même de Mélenchon. Mais ce n’est pas parce qu’on utilise les vecteurs contemporains qu’on véhicule les contenus les plus pertinents. La démocratie du web prône une parole libre et décontractée, qui s’écarte des cadres anciens, qui parle à une société fluide, mondialisée. Adepte de technique, ouverte aux courants les plus divers en matière de consommation, de pensée, de mœurs, confiante dans les bienfaits de la science, et des GAFA, cette modernité du XXIe siècle considère que l’élection n’est pas le point de passage obligé pour faire avancer les idées. Elle a une vision méfiante de la classe politique, masculine, voire machiste, conventionnelle dans ses diagnostics et dans ses thérapies. Elle croit en l’action et c’est pour cela qu’elle a trouvé dans la population des jeunes entrepreneurs un terreau fécond.

L’aile conservatrice se méfie de la démocratie, qui pour ses tenants est forcément influencée par les médias à la solde du clan des modernes.  Elle a développé une branche à succès, le populisme, qui renvoie au « peuple », le « vrai » le soin de faire triompher la sagesse populaire. Comme la réalité est complexe et ne permet pas des solutions simples, on puise dans le passé des recettes sommaires auxquelles on prête une redoutable efficacité au mépris du droit et du simple réalisme. Emprisonner préventivement toute personne suspecte de pouvoir commettre un crime est une solution élégante. Qui pourrait être étendue, par exemple, aux accidents de la route qui font beaucoup plus de morts que le terrorisme. Il suffit d’analyser les conditions d’accidents mortels pour isoler les chauffards potentiels, classés « C », et les priver préventivement de permis de conduire, de voiture et même de liberté de circuler. On pourrait aussi y penser pour les violences conjugales. « Minority Report » n’était qu’une vue d’artiste que les hommes politiques ont très envie de construire avec des murs, des frontières, des contrôles, des caméras vidéos, des analyses croisées de données, des policiers omniprésents. Les théories complotistes se nourrissent de ces discours. On sait où seraient les solutions, mais « on » ne veut pas les mettre en œuvre… Au nom de quoi, pour protéger qui ? Instiller un doute permanent sur l’incapacité délibérée des dirigeants à résoudre les problèmes pour favoriser les pouvoirs en place est devenu une arme banale de destruction sournoise de la confiance envers l’action publique.

Entre la modernité joyeuse, qui va régler tous les problèmes par la technique, et le populisme  anxiogène et rétrograde, l’électeur est bien en mal de comprendre tant les causes que les solutions.

Nous sommes là au cœur du problème existentiel de la démocratie. Confier à un personnel politique déboussolé, incapable de formuler une vision articulée du futur et de proposer des scénarios crédibles d’adaptation, est en soi anxiogène. Face à cette absence cruelle de vision, aussi bien aux Etats-Unis qu’en France, l’absurde fait recette. La vérité scientifique est bafouée, le bruit de fond des petites phrases étouffe toute tentative durable et solide d’explication du monde.

Or la complexité ne justifie pas le refus de l’explication. Par bravade médiatique, les hommes politiques en arrivent à dire n’importe quoi sur n’importe quel sujet, encouragés en cela par les journalistes en quête de petites phrases sensationnelles au fracas médiatique sans lendemain. Là où le lent processus de construction d’une culture politique de masse avait éduqué l’opinion à travers le travail des partis, des syndicats, des associations, une presse d’opinion diversifiée, ce travail de terrain, a été sapé par les télévisions en continu, les couvertures de Paris Match et les tweets ravageurs. L’image, instantanée et volatile, efface toute velléité de construction rationnelle.

Le diagnostic de la situation de nos pays occidentaux est certes difficile à conduire pour isoler, dans un arbre des causes foisonnant, les réponses opérationnelles à ce qui angoisse les citoyens. Chacun constate l’inexorable montée des températures, la fonte des glaciers de montagne comme de ceux des pôles. La communauté scientifique est convaincue, à travers les travaux publiés et précis de milliers de chercheurs, qu’il y a une cause sérieuse dans ces déréglements, l’émission en excès de C02 qui contribue à réchauffer l’atmosphère terrestre. L’accord de Paris à la suite de la COP 21 est maintenant signé et un ancien président se permet de dire qu’il ne croit pas à la responsabilité de l’homme dans le réchauffement climatique. Quelle confiance accorder à ces responsables qui pour de sordides motifs court-termistes n’hésitent pas à compromettre la parole publique ?

Les exemples sont légion. Là où la vérité scientifique doit faire l’objet d’analyses trans-partisanes et de recherches de solutions consensuelles, les exigences de la lutte politique qui se confond avec l’ambition personnelle minent le discours rationnel. Il existe pourtant des véhicules politiques pour le faire, tant sur les sujets scientifiques que sur les domaines anthropologiques comme l’économie où les biais cognitifs abondent. Citons l‘Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et techniques, le Conseil Economique Social et Environnemental, l’Académie des sciences, l’INSEE… Les Think Tanks privés, eux aussi, publient des documents techniquement aboutis et basés sur des références auditables. Au-delà du contrôle des faits (« fact checking », pour être compris en France), qui constitue une étape indispensable, il faut que le débat public soit alimenté par des études indépendantes reconnues et relayées par les medias.  Les débats publics télévisés, qui attirent une audience respectable, devraient laisser une part importante aux avis d’experts en contrepoint de l’exposé par les candidats de leurs propositions. Il est en effet indispensable d’avoir une vue précise des problèmes avant de s’écharper sur les solutions. Par exemple, sur un sujet aussi complexe que la durée du travail, que soient publiées des études indépendantes sur l’effet sur l’emploi du retour aux 39 heures dans un monde ouvert, numérisé, où 12% de la population travaille dans des usines. Il en est de même sur les effets de la hausse de la TVA ou de la suppression de l’ISF. Marqueurs idéologiques, dit-on, ou mesures utiles et documentées ?

Il faut donc promouvoir le débat, non pas avec le seul personnel politique qui défend sa propre cause, mais avec des experts reconnus pour donner une analyse documentée. S’entendre sur les problèmes est déjà un premier pas constructif. Il sera toujours temps ensuite de dérouler les scénarios de solutions pour identifier les plus crédibles. Il faut que la sphère publique s’approprie les solutions qui fonctionne bien dans le monde informatique. Que les idées deviennent « open source », et ne soient plus marquées des labels de certification d’origine largement démonétisés que sont gauche ou droite, souverainiste ou mondialiste, libéral ou socialiste, qui divisent sans expliquer. Que les scénarios de résolution de problème ne s’appellent plus réforme, mais recherche, et obéissent à la logique efficace du « essayer et apprendre » (« test and learn »). Que les projets publics ne mettent pas des années à se concrétiser mais répondent aux règles du développement rapide et des boucles de rétroaction courtes.

Il faut admettre que la démocratie représentative devenue un cirque médiatique peuplé de bateleurs dont on n’attend même plus les derniers tours de magie ne permet plus ni de poser les problèmes, par peur, mensonge ou dissimulation. Ni de mettre en œuvre des solutions. Cette incapacité est devenue anxiogène dans beaucoup de pays. Il faut donc décaper le discours convenu pour s’attaquer aux racines de la méfiance et créer les conditions d’un débat sur le fond et non pas sur des recettes magiques. Il faut pour cela expliquer sans relâche, débattre sur le fond et forger des convictions non pas sur des superstitions mais sur des analyses. Concluons en empruntant au dernier texte de Condorcet, qui date de 1794,  sa vision du rôle de l’éducation sur l’exercice de la liberté et de la démocratie. Il est trop simple de considérer que le « peuple » n’a pas les moyens de comprendre la complexité de l’économie. Il faut donc développer les connaissances, non biaisées, pour tous. Car il n’y a pas de liberté et de démocratie, donc de progrès, sans éducation.

« L’égalité d’instruction que l’on peut espérer d’atteindre, mais qui doit suffire, est celle qui exclut toute dépendance, ou forcée, ou volontaire. Nous montrerons, dans l’état actuel des connaissances humaines, les moyens faciles de parvenir à ce but, même pour ceux qui ne peuvent donner à l’étude qu’un petit nombre de leurs premières années, et, dans le reste de leur vie, quelques heures de loisir. Nous ferons voir que par un choix heureux, et des connaissances elles-mêmes, et des méthodes de les enseigner, on peut instruire la masse entière d’un peuple de tout ce que chaque homme a besoin de savoir pour l’économie domestique, pour l’administration de ses affaires, pour le libre développement de son industrie et de ses facultés ; pour connaître ses droits, les défendre et les exercer ; pour être instruit de ses devoirs, pour pouvoir les bien remplir ; pour juger ses actions et celles des autres, d’après ses propres lumières, et n’être étranger à aucun des sentiments élevés ou délicats qui honorent la nature humaine ; pour ne point dépendre aveuglément de ceux à qui il est obligé de confier le soin de ses affaires ou l’exercice de ses droits, pour être en état de les choisir et de les surveiller, pour n’être plus la dupe de ces erreurs populaires qui tourmentent la vie de craintes superstitieuses et d’espérances chimériques ; pour se défendre contre les préjugés avec les seules forces de sa raison ; enfin, pour échapper aux prestiges du charlatanisme, qui tendrait des pièges à sa fortune, à sa santé, à la liberté de ses opinions et de sa conscience, sous prétexte de l’enrichir, de le guérir et de le sauver. « 

Condorcet « Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain »  

http://www2.assemblee-nationale.fr/14/les-delegations-comite-et-office-parlementaire/office-parlementaire-d-evaluation-des-choix-scientifiques-et-technologiques/(block)/24975


La voiture autonome, utopie ou nouvelle frontière de l'automobile ?

Conservatrice, établie, ancienne, l’industrie automobile subit comme tous les secteurs économiques les pressions de la dynamique des firmes qui organisent la société numérique. Désormais vieille industrie, elle doit, pour garder son statut d’industrie majeure démontrer qu’elle est capable de renouvellement en assurant la fusion de ses compétences propres avec celles issues du monde informatique et numérique. C’est un enjeu d’image, pour continuer à attirer l’attention du public, notamment jeune, sur le produit automobile, et attirer les ingénieurs les plus innovants. L’innovation technique répond à cet impératif dans un monde d’ingénieurs qui ne peut accepter d’être détrôné. Mais dans le monde actuel, ce sont les entreprises numériques qui incarnent cette dynamique. Google, Apple, Amazon et beaucoup d’autres attirent l’intérêt collectif, les clients, les talents, les capitaux. Lorsque Google a annoncé être en mesure de réaliser une voiture autonome, en se présentant comme un concurrent potentiel, l’orgueil de l’industrie automobile a été atteint ce qui a entraîné une réaction unanime des constructeurs classiques.

Aussi, 2014 a vu soudain apparaître dans le paysage automobile une nouvelle tendance technologique : la voiture sans conducteur. Il n’est pas de constructeurs qui n’aient annoncé, dans une surprenante surenchère, qu’ils allaient mettre « prochainement » sur le marché une voiture qui pourrait rouler sans que son conducteur ne se préoccupe de cette tâche désormais futile, conduire. Volvo, Daimler, Nissan, Ford, General Motors, Audi, BMW, Tesla se sont tous risqué à annoncer des dates probables de commercialisation, d’ici 5 à 10 ans, de ces véhicules autonomes ou semi-autonomes sans toutefois préciser l’ampleur du service rendu. Des partenariats inattendus se font jour comme Volvo et Uber.

Le projet n’est pas nouveau. On en trouve des prémices dans les visons futuristes des constructeurs dès les années 1950. Cependant, la ruée actuelle vers ce concept est apparue comme une réponse aux ambitions de Google des constructeurs automobiles établis qui prétendait pouvoir mettre sur le marché non seulement une voiture sans conducteur, mais aussi sans poste de conduite. Il est d’ailleurs bien curieux que, soudain, ceux qui exaltent et embellissent ce fameux plaisir de conduire, qui à lui seul déclencherait le désir d’achat du véhicule, nous promettent d’en être prochainement débarrassé en confiant à un automate le soin de s’acquitter de cette tâche.

Il faut toutefois questionner sérieusement l’intérêt de cette technologie en dépassant la fascination qu’elle inspire. Car après la valse des annonces, la réalité s’impose.

Figure_1_-_vehicule_autonome_en_1956

Vue de la voiture autonome en 1956 (article de l'Association Québécoise des Transports, juin 2015)


Les voitures sont désormais très bien équipées en automatismes multiples qui assistent le conducteur dans sa tâche qui, dans les conditions réelles de circulation, est à la fois complexe et fastidieuse, mais aussi fatigante et dangereuse. Il n’y a que dans les publicités que l’on voit une voiture filer sur une route dégagée et sèche, sans aucun trafic. La réalité quotidienne de la route est bien éloignée de ces images du « plaisir de conduire » qui demeurent obstinément à la base du marketing de tous les constructeurs. Les glissements sémantiques des slogans, soigneusement calibrés, marquant l’identité de marque des constructeurs sont signifiants. Renault qui s’était illustré avec un slogan fédérateur des usages, « Des voitures à vivre » renvoyant à un univers familial, puis hésité entre « Créateur d’automobile » et « Changeons de vie, changeons l’automobile », a adopté en 2015 un slogan qui introduit clairement la passion et certainement une forme d’individualisme : « Passion for life ».

Les constructeurs ont tiré depuis longtemps profit des avancées de l’électronique pour équiper leurs véhicules d’outils d’aide à la conduite. De multiples capteurs et actionneurs ont été intégrés depuis l’apparition de l’antiblocage des roues au freinage, l’ABS, en 1978, pour aider à la conduite ou se substituer au conducteur en cas d’urgence. De fait, d’ores et déjà, une voiture moderne va prendre des décisions pour maintenir sa trajectoire avec l’ESP (Electronic Stability Program), assurer une vitesse constante avec le régulateur, améliorer l’adhérence en cas de pluie ou de neige, amplifier le freinage en cas d’urgence, avertir d’un franchissement de ligne ou de dépassement d’une vitesse autorisée, tout en pourvoyant le conducteur de multiples informations sur son itinéraire. La dernière Mercedes Classe S comprend une centaine de micro-processeurs pour s’acquitter de ces multiples tâches. Ces assistances ne se substituent pas au conducteur, même si elles corrigent, à la marge, ses décisions inappropriées.

En fait, le débat sur la voiture sans conducteur est parti de la volonté initiale de Google de valoriser la suprématie de son système de cartographie, élément fondamental d’un système de conduite autonome qui nécessite une précision de l’ordre du centimètre. Les constructeurs ont réagi en montrant qu’en équipant une voiture de capteurs, radars, scanners laser, outils de géolocalisation et servomoteurs, ils étaient également potentiellement en mesure de se passer du conducteur. Et on a vu ainsi quelques dirigeants se montrer au poste de pilotage de ces véhicules expérimentaux mais sans toucher le volant resté bien classique, position assez curieuse et très peu naturelle qui montre bien que le concept est encore plaqué sur des véhicules conventionnels… Plus encore, pour riposter à Google, les constructeurs automobiles ont décidé de se doter d’un accès direct aux technologies de cartographie de pointe. C’est pourquoi Daimler, BMW et Audi ont ensemble racheté en 2015 à Nokia sa filiale Here, l’ex-Navteq, pour 2,8 milliards €.

Est-ce utile ? Est-ce faisable ?

Il est clair que le maillon faible de la conduite automobile, c’est l’homme : 90% des accidents automobiles sont dus à des facteurs humains. L’inattention, l’utilisation d’un téléphone au volant, la surestimation de ses capacités poussant à des vitesses excessives, la fatigue, comme la drogue et l’alcool qui dégradent les réflexes sont les multiples causes humaines, souvent additives, à l’origine des accidents. Plus d’1,3 millions de personnes dans le monde, selon l’OMS, perdent la vie dans un accident de la route chaque année. Par ailleurs, les personnes âgées ou handicapées perçoivent leur impossibilité de conduire comme une aggravation de leur isolement.

Dès lors mettre au volant un ordinateur doté de capacités sensorielles puissantes et dépourvu des limites biologiques de l’homme est tentant. La motivation est noble : tendre vers le zéro accident et le zéro mort. On attend aussi de l’automatisation de la conduite des économies d’énergie, une réduction des embouteillages, un gain de temps considérable. On peut aussi imaginer que la voiture relaie et soulage le conducteur dans des situations fatigantes et sans intérêt, comme la conduite dans un embouteillage, les longs parcours sur route dégagée ou encore les manœuvres urbaines comme le stationnement. Mais pour atteindre ces résultats il faudrait que la machine elle-même soit exempte de failles, tant dans la conception que dans la gestion des décisions. Confier sa vie à des automates et des algorithmes impose le zéro défaut.

Soulignons d’abord qu’un nouveau vocabulaire est nécessaire pour rendre compte de cette nouvelle avancée technique. On ne devrait pas parler de « voiture autonome » mais de voiture à « délégation de conduite ». Une normalisation de ces niveaux de délégation de conduite a été élaborée. Ce terme de délégation de conduite à des ordinateurs, permet en effet de couvrir une large gamme de situations. Conduire un véhicule sur un parcours varié est une tâche complexe. Une voiture à conduite automatique qui se subsisterait aux véhicules actuels devrait remplir les missions polyvalentes d’un conducteur. Les obstacles sont multiples : emprunter un itinéraire varié, sur des routes hétérogènes, en milieu urbain dense ou en rase campagne, faire face aux aléas du trafic, aux comportements imprévisibles des piétons et autres usagers et aux conditions météorologiques, aux changements de la configuration de la route, en cas de travaux par exemple... Cette compétence du conducteur, ce serait aux ordinateurs du véhicule de l’assurer en s’appuyant sur les informations stockées et sur celles acquises en temps réel par dialogue avec les autres véhicules et les infrastructures au sol.

C’est là où le pari devient plus compliqué. S’il est relativement facile de faire rouler sans solliciter le conducteur une voiture sur autoroute dégagée, il faut que le véhicule soit en mesure d’atteindre une telle route par ses propres moyens et s’en dégager. Il faut donc définir à quel moment l’automatisme rend la main au conducteur s’il ne peut assurer en pleine sécurité une conduite en milieux variés. Il faut donc que le conducteur soit en permanence en situation de vigilance et que l’interface automatisme/humain soit parfaitement fiable. Même avec des pilotes expérimentés, et dans un espace dégagé, les pilotes automatiques des avions sont parfois sources de confusion aux conséquences fatales.

 La conduite automobile est en effet une tâche humaine complexe de plus en plus automatisée. Le travail du conducteur est assisté par de multiples copilotes prévenants. Ces outils vont de l’assistance à la tenue de trajectoire et au freinage, fonctions désormais largement déployées sur les véhicules neufs, à l’assistance au stationnement, à la régulation de vitesses liée au trafic et ultimement à la prise de contrôle totale dans les embouteillages. Ces assistances sont graduellement installées dans les véhicules de dernière génération, chaque nouveau modèle étant l’occasion de compléter l’équipement vers la prise en charge de fonctions nouvelles. Mercedes s’est fait une spécialité de ces équipements, aussi divers que coûteux, et sa Mercedes Classe S constitue un laboratoire roulant, et onéreux, de tous ces outils. Mais les véhicules de moyen de gamme ont aussi, parfois en dotation de base, des équipements qui auraient fait rêver il y a encore cinq ans. Il faut bien admettre que cette course en avant technologique ne fait pas mieux vendre les voitures et n’est plus entre constructeurs un élément suffisamment différenciant. C’est devenu un élément de confort et de sécurité auquel les automobilistes s’habituent et ne souhaitent pas payer.

Où en est la délégation de conduite totale ? Une expérimentation onéreuse.

Pour le moment la délégation de conduite totale, qui fait de la voiture un véhicule réellement autonome à qui il s’agit d’indiquer la destination, n’est qu’un rêve. Les voitures sont soumises à des conditions de fonctionnement bien plus difficiles que les avions, dont les conditions d’usage sont plus simples à modéliser et à programmer. Pour atteindre une telle fiabilité il faut multiplier les capteurs, les processeurs de traitement faisant appel à des algorithmes complexes et à l’intelligence artificielle («machine learning »), les automatismes pour se prémunir de la défaillance d’un composant ou d’un programme. Un tel équipement complexe ne peut qu’être très coûteux. Ainsi un laser 3D, ou lidar, coûte encore 50 000 € pièce. Chaque prototype de la Google Car est équipé de machines représentant plus de 100 000 $. Comment prévoir toutes les situations auxquelles un conducteur pourrait être confronté ?

ll faut donc revenir à une réalité opérationnelle qui ne fera certainement pas rêver mais qui a plus de chances de se concrétiser rapidement. Toyota prône une approche pragmatique et graduelle qui parle de voiture autonome, par couches successives d’avancées techniques, mais non sans conducteur. L’humain, pour Toyota, doit en effet rester en permanence en situation de contrôle. Cette piste est la plus vraisemblable. Les constructeurs vont "simplement" même si le travail est déjà considérable étendre progressivement le champ des automatismes déjà installés, en commençant par le très haut de gamme pour financer le coût de ces installations. Car un des aspects sous-estimés de la voiture autonome est son modèle d’affaire. Comment justifier un tel surcoût par véhicule, même si on peut penser que les progrès de l’électronique embarquée et des logiciels permettront d’en abaisser le coût ?

L’émergence d’un marché de véhicules professionnels ?

Il n’y a vraisemblablement que dans les usages professionnels que ces équipements pourront se justifier dans les prochaines années. Le projet CityMobil2, financé par l’Union Européenne, a permis de tester cinq expérimentations de transport urbain autonome (ARTS : Automated Road Transport Systems) entre 2014 et 2016. Ces expériences ont permis de valider positivement le concept auprès des usagers en termes de confort, service et sécurité, sans enthousiasme particulier, et de tester leur sensibilité par rapport aux voitures autonomes. On voit en 2016 se multiplier ce type d’expériences dans des environnements variés. Il s’agit généralement de navette de passagers autonome adaptée aux espaces sous contrôle comme les aéroports, les ports, les parcs d’attraction ou d’exposition. L’expérience menée par Keolis avec la firme française Navya porte ainsi sur deux navettes de 15 passagers sur une distance linéaire de 1,3 km à 20 km/h dans le quartier lyonnais de Confluence. Ces véhicules coûtent 200 000 €.

Il faut également suivre les travaux d’Uber pour valider un modèle de conduite automatique hautement sécurisée qui permettrait de fournir le service sans devoir gérer les chauffeurs. Ce n’est pas une expérience anodine car Uber emploie dans le monde un million de chauffeurs. Quelques SUV Volvo XC90 ont été équipés pour tester le service dans les rues de Pittsburg, avec toutefois un chauffeur à bord pour des raisons de sécurité et d’acclimatation des usagers. Il est prévu que la flotte comporte dès fin 2016 cent véhicules, ceci dans le cadre d’un plan d’investissement de 300 millions $ copiloté par Volvo et Uber pour commercialiser des voitures autonomes en 2021. Mais si on estime que le coût total d’un chauffeur Uber en France ne dépasse pas 60 000 € par an, il faudrait que le coût supplémentaire d’un véhicule autonome soit significativement intérieur pour prendre ce risque commercial. L’expérience de taxis autonomes de Singapour qui a démarré mi-2016, porte sur un test plus modeste de véhicules électriques rendus autonomes par une start-up, nuTonomy, spécialisée en robotique et intelligence artificielle. Il s’agit de six Renault Zoe et Mitusbishi i-MIEV qui opèrent à partir d’emplacements précis dans un quartier d’affaires de 200 hectares. Ces voitures ont toutefois un chauffeur prêt à prendre les commandes. L’objectif de la start-up est de réduire le nombre de voitures circulant à Singapour de 900 000 à 300 000.

Les véhicules lourds comme les engins de manutention, en site propre, et les poids lourds profiteront certainement de l’avancée de ces techniques.

Carlos Ghosn, parmi d’autres dirigeants, s’est risqué à annoncer en 2016 un plan précis en trois étapes pour Renault et Nissan: conduite automatique dans les bouchons en 2016, conduite automatique sur autoroute en 2018 et conduite en ville en 2020. La conduite automatisée en toutes circonstances ne pourrait être imaginée qu’à partir de 2025. Dans le concert des effets d’annonce que ne va pas manquer de susciter le Mondial de l’automobile de Paris il va être intéressant de distinguer les constructeurs sur le caractère réaliste sur le plan économique de leurs projets de voitures à délégation de conduiteLa voiture autonome, nouvelle frontière de l'automobile ? 

Ce texte est tiré d'une étude Fondapol-Sia Partners qui va paraître fin septembre 2016 sur les enjeux politiques du véhicule électrique


Uberisation, menace ou opportunité ?

« Uberisation », du nom désormais célèbre de la start-up née en Californie il n'y a que quatre ans, en 2012, "UberCab", est devenu en quelques mois un nom commun. C'est un privilège que les grandes marques mettent des décennies à acquérir. or le treme Uber et ses déclinaisons sont devenus sur toute la planète à la fois le symbole des vertus du web et un repoussoir absolu pour l’économie traditionnelle. Cette polarisation extrême des opinions illustre parfaitement  l’ampleur des bouleversements induits par Internet et le web. rappelons qu'entre quatre ans Uber s'est déjà installé dans 66 pays et 500 villes.

Uber dégage Uber-980x420Deux visions du monde s'affrontent

Nés seulement  à la fin du XXe siècle dans la sphère des usages domestiques,  l’infrastructure internet et les services du web ont bousculé le monde des entreprises qui ne considérait pas cette innovation grand public comme pertinente pour le monde professionnel. Douze ans après les premières apparitions du web, c’est l’iPhone qui allait en 2007 provoquer une nouvelle vague de mutations. En permettant l’accès mobile à toute l’information, en exploitant à large échelle le potentiel de la géolocalisation,  le smartphone mettait fin au règne de « l’informatique assise » qui servait de base à toutes les pratiques sociales de l’organisation du travail. Le traitement de l’information et de la connaissance, en situation de mobilité, casse les frontières et remet en cause les processus. En bousculant le temps et le lieu de travail, l’informatique nomade donne à celui qui est proche du terrain le moyen d’agir et d’interagir avec son environnement.

L’ubérisation, le rêve d’un marché efficace

Loin d’être achevée, cette révolution se traduit par une désintermédiation massive des métiers. Quand on peut trouver à travers une plateforme informatique agréable la solution à son problème, on ne cherche plus à utiliser les processus traditionnels, guichets, téléphone, intermédiaires obligés et coûteux. L’utilisateur va au plus simple et au plus agréable. Cette « ubérisation », redoutée par toutes les entreprises, est à l’œuvre partout au grand bénéfice du client, qui trouve dans ces outils le moyen de se libérer des carcans des processus bureaucratisés et de la mauvaise humeur des intermédiaires. A travers une interface ergonomique, il peut trouver, en toute transparence et sans stress, le meilleur outil de transport, le meilleur billet d’avion, le meilleur rapport coût/valeur pour un produit, le restaurant ou l’hébergement le mieux adapté à ses besoins, la référence de la pièce détachée qui lui manque.  La désintermédiation à travers une plate-forme répond à un vieux rêve : être capable de prendre lucidement la meilleure décision en temps réel et de façon contextuelle. La technologie le permet, les utilisateurs l’ont adopté.

L'agilité, plus qu'un outil, une culture

La généralisation de ce modèle et de ses dérivés nourries par l’évolution technique  est le moteur du changement que nous allons continuer à vivre dans le futur. Il sera graduel, continu, et va toucher tous les actes professionnels comme privés. L’informatique,  quittant le champ de l’industrialisation des processus répétitifs, est en marche pour conquérir tous les espaces de la conception, de la production, de la diffusion.  L’action se nourrit de l’information et de la connaissance, du rationnel comme des émotions. C’est la mise en relation, continue et riche, qui va donner à la décision, à tous les niveaux de l’organisation, une densité et une robustesse renforçant l’efficacité collective dès le niveau le plus fin, c’est à dire chaque personne.  

 Ce modèle d’organisation est agile et réduit la complexité pour s’adapter plus rapidement à un environnement changeant. L’agilité est une vision du travail basée sur l’idée de changement permanent, itératif et incrémental, où le produit final, matériel ou immatériel, doit pouvoir évoluer en s’adaptant au désir du client et aux conditions du marché. L’entreprise agile privilégie des cycles de développement courts, développe ses produits par itérations en fonction, en priorisant les évolutions identifiées,  se confronte très tôt au feedback du marché et des clients. Au besoin, elle peut « pivoter », c’est à dire changer radicalement son produit ou son business model si le marché l’exige. L’entreprise agile se nourrit de collaborations extérieures et remet en cause constamment, et sans drame, son modèle d’organisation. S’appuyant sur le réseau maillé collaboratif, l’entreprise agile est infiniment « scalable », c’est à dire qu’elle s’adapte au contexte sans délai ni rupture.

Revitaliser le sens du travail

Dans ce modèle, qui  n’a pas vocation à être marginal car il peut couvrir l’essentiel des activités, la personne est revenue au centre. Ceci peut apparaître comme scandaleux pour beucoup de tenants d'une économie plus stable et prédictive, plus administrée, telle qu'ils ont le sentiment de l'avoir vécue au cours des dernières décennies. Mais c'était une économie de rarété gérée au seul profit des productuers. Dans la mouvance du web, produire ou consommer ne sont plus des exercices frustrants imposés par d’autres, mais le moyen d’exprimer ses compétences, son talent, ses envies dans un cadre à la fois solide et fluide. Les tenants de l’économie conventionnelle peuvent se lamenter sur les conditions de travail des chauffeurs Uber, mais eux-mêmes considèrent que conduire une voiture et rendre des services est moins déshonorant que le chômage et génère un niveau de revenus satisfaisant dans un cadre plus libre que le salariat traditionnel. Uber affirme créer 20000 emplois dans le monde chaque mois.

Or pour beaucoup de gens aujorud'hui, ce n’est pas le travail qui pose problème mais la façon dont il s’exerce. La persistance de modèles autoritaires, inefficaces, prive beaucoup de collaborateurs du plaisir de la coopération, et alimente les dégâts du stress au travail. Uber n'est certes pas un modèle paradisiaque d'organisation du travail et de la gestion des compétences. Mais en existe-t-il vraiment ? Est-ce que le modèle de protection historique auquel est attaché nombre de salariés, en France, garantit, dans un monde qui bouge et avec une technologie qui ne cesse de rebattre les cartes, l'épanouissement, le développement des compétences, le sens de l'initiative et de l'innovation. La rigidté engendre la crise. Les exemples d'entreprises indestructibles qui ont fini par sombrer le démontrent.

Innover en matière de travail, c’est produire du sens et développer sans cesse la compréhension, le respect, la confiance et la formation, seuls moteurs de l’adhésion. Le numérique oblige à repenser le fonctionnement de  l’entreprise comme un réseau ouvert sur l’extérieur et non plus comme une pyramide fermée. L’ouverture, la flexibilité, la prise d’initiatives, la collaboration spontanée, ne constituent pas des propriétés que l’on trouve à l’état naturel dans les entreprises. Il faut les fabriquer. C’est un travail de remise en cause des acquis. Réinventer les parcours de travail au cours de la vie à l’ère du numérique implique de multiples changements dans notre compréhension du travail contemporain, dans les organisations et la culture managériale mais aussi dans l’affirmation de sa responsabilité individuelle dans le développement de son parcours professionnel. L’ubérisation n’est pas seulement un risque, c’est une opportunité pour la plupart des entreprises de se remettre en cause en relevant leur niveau d’exigence qualitative et leur capacité d’innovation pour séduire et fidéliser aussi bien les clients que les collaborateurs.


Web, pouvoir et (trans)humanisme

L’histoire se résume en trois dates clefs : 1969, 1993, 2007, soit moins de cinquante ans pour changer le monde. Le réseau Internet est né, il y a quarante ans, de la rencontre entre les exigences de la sécurité nationale des Etats-Unis et de la culture libertaire des hippies californiens. D’une telle hérédité ne pouvait pas sortir une créature anodine, mâtinée d’inspiration libérale voire libertaire et d’aspiration à un ordre nouveau, eugénique et hygiénique. A partir de 1993, le web allait rendre le réseau internet accessible et familier et permettre le développement de nouveaux services que le smartphone allait encore étendre avec l’iPhone en 2007. Ce formidable succès, comme celui des acteurs qui sont à l’origine de cet engouement planétaire, ravit les utilisateurs autant qu’il inquiète les intellectuels. Internet et le web portent simultanément les gènes de l’ordre et du pouvoir et celles du désordre et de la transgression. Comme toute innovation humaine structurante !

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La prise de conscience de l’émergence d’un monde nouveau, d’une civilisation nouvelle, est encore peu répandue en France où on affecte encore de vouloir retrouver les formes de la croissance d’antan en sous-estimant la rupture scientifique et technique du monde numérique. Cette situation n’est en effet pas nouvelle. Elle est commune à chaque étape de mutation rapide. Adolphe Thiers ne parlait-il pas du train comme d’un jouet pour lequel l’intérêt serait éphémère ? Jacques Chirac et son mulot comme Nicolas Sarkozy avec son ignorance du plus grand site d’échanges marchands entre particuliers perpétuent cette tradition. Que ces avancées soient pour l’essentiel nord-américaine ne fait qu’amplifier la cécité, au moment où notre pays se débat dans l’impuissance collective qui absorbe une grande part de son énergie.

Il faut donc saluer le travail d'intellectuels français qui projettent ce débat dans des ouvrages de clarification et de mises en garde dans des registres différents, mais aux interrogations convergentes. « L’homme nu » de Marc Dugain et Christophe Labbé, sous-titré « La dictature invisible du numérique », est l’œuvre d’une équipe, un écrivain et un journaliste, et « La révolution transhumaniste » de Luc Ferry est le travail d’un philosophe qui n’a pas oublié qu’il a joué un rôle politique. Ces deux livres, parus au printemps 2016, sont utiles car, documentés et bien écrits par des personnalités reconnues, ils forcent à la réflexion.

Leur mérite est de marquer ce territoire où science, technique et comportements tissent les trames d’un monde nouveau qui va changer en profondeur tout ce que nous faisons. Qu’ils posent ces questions fondamentales est nécessaire. L’angoisse se nourrit d’ignorance et se réfugie dans l’inaction incantatoire, art où nous excellons. Il serait catastrophique pour notre futur de s’enfermer dans le déni et de sous-estimer l’ampleur des mutations en cours. Il serait également coupable de ne pas voir les menaces de l’émergence d’un nouvel ordre mondial qui derrière une façade avenante ne serait qu’un avatar d’une histoire bien connue, celle du pouvoir d’une minorité.

Il faut donc comprendre pour agir avec discernement, car le futur n’est pas plus écrit qu’il n’est prédictible.

Un constat implacable

Le web s’est insinué, sans aucun doute, dans tous les compartiments de la vie de l’homme du XXIe siècle. Il le fait partout sur la planète et de façon invasive, nuit et jour. Ce compagnon omniprésent a su se rendre indispensable pour nous aider à régler les mille et un problèmes de notre vie quotidienne. Disponible, mobile, prévenant, le web est plus qu’un outil pratique. C’est un observateur infatigable des moindres de nos faits et gestes. Ce que nous faisons, ce que nous mangeons, les gens que nous voyons, les lieux que nous fréquentons, ce que nous pensons, tout ceci laisse, électron après électron, des traces dans une immense mémoire où il suffi(rai)t de plonger avec quelques logiciels malins pour établir des liens entre tous les compartiments, parfois étanches, de notre vie. Nous produisons à chaque instant des traces numériques soigneusement enregistrées. Le croisement de ces données individuelles et collectives apporte des informations précieuses, donc monnayables. Nous devenons la matière première de la décision. Google, Facebook cherchent à le faire pour notre bonheur et leurs résultats financiers. Nous devenons « l’homme nu » dont parle avec angoisse Marc Dugain. Cette vision est étayée par les déclarations mêmes des acteurs de ce mouvement Mark Zuckerger, Serguei Prin, Jeff Bezos et les autres. Tous les tycoons de la Silicon Valley le répètent à l’envi : « We want to build a better world ». Ce n’est pas absurde pour les consommateurs. Il faut que cela soit aussi vrai pour les autres dimensions de la vie sociale.

Car nous devenons aussi « l’homme omniscient » puisque tout savoir est désormais à portée de clic. Chaque décision, même mineure, peut être adéquatement informée. Et comme nous pouvons savoir tout de tout, nous constituons progressivement un immense réseau cognitif justement capable de se protéger contre les excès. Chaque humain, et plus seulement les institutions spécialisées, devient un composant d’un système global où coopèrent de plus en plus intimement humains et machines pour repousser les limites du savoir et faciliter dans tous les domaines la prise de décision. Les mécanismes économiques qui étayent la puissance de la société en réseau ont été largement développés en 2006 dans le magistral ouvrage de Yochai Benkler « The Wealth of Networks ». Le capital de la connaissance est plus facile à exploiter que le capital matériel et ouvre donc à de multiples opportunités de création de richesse.

Notre société technique, comme à chaque palier de transformation, génère des questionnements légitimes qui appellent à une réflexion lucide. Mais peut-on s’enfermer dans la nostalgie d’un monde meilleur, qui n’a jamais été, ou tenter de décrypter ce que nous vivons pour profiter pleinement de la technique et peser sur l’évolution ?

Le futur angoisse toujours, le notre comme ceux de nos prédécesseurs

Le livre de Dugain et Labbé est clairement à charge, même si son analyse est précise et documentée. Car les conclusions sont anxiogènes et se focalisent sur un cri d’alarme : on est manipulés, c’est le grand complot entre le GAFA et le NSA. Le but des Etats-Unis n’est pas de conquérir le monde mais de le dominer… Les « Big Data », c’est ainsi qu’ils nomment les firmes qui ont structuré le monde du web, en contrôlent les clefs et veulent faire fructifier ce savoir et ce pouvoir en vendant, « maîtres du temps », la promesse de l’immortalité. Mais ce ne sera que pour une minorité fortunée. Pour les autres, le pronostic est sombre : « Dans un univers digitalisé et automatisé où le travail se raréfie, l’arrivée des robots humanoïdes va précipiter le « chômage technologique » jusqu’à l’étape ultime du chômage total ! ».Pour Dugain et Labbé, les « Big data » ont sombré dans l’hybris, la démesure absolue. Ces maîtres du monde nous ont piégé en nous anesthésiant , le pire est désormais sûr : « les avantages proposés par les nouveaux maitres du monde sont trop attrayants et la perte de liberté trop diffuse pour que l’individu moderne souhaite s’y opposer, pour autant qu’il en ait les moyens ».... Quand on est un propagateur des mérites de l’économie numérique, on se trouve tout un coup pris d’un malaise : ais-je été manipulé à ce point pour devenir le zélé héraut d’une société aussi sombre ?

Sommes-nous aussi impuissants face au GAFA ?

Mais pourquoi considérer d’une part que ce ne peut être que pour nous exploiter, au pire nous contrôler ? Pourquoi imaginer que tous les contre-pouvoirs seront impuissants face à ces nouveaux maîtres ? A chaque nouvelle percée technique, il y a eu des auteurs sérieux, mais affolés, qui annonçaient le pire sur l’usage du train, de l’automobile, de l’électricité. Mais nous avons été ravis de confier aux machines le soin d’amplifier notre capacité musculaire et de nous permettre de produire et de nous déplacer rapidement, facilement et confortablement. Malgré les défauts de « la voiture à gaz de pétrole » on cherche aujourd’hui à l’améliorer plutôt qu’à la supprimer et personne n’a envie de revenir exclusivement à la marche à pied et à la traction hippomobile. D’ailleurs, signe de lucidité collective, les transports en commun ne cessent de gagner en part de trafic dans les grandes villes. La révolution des transports a changé notre univers mental. La révolution de la machine, elle, nous a donné des pouvoirs considérables, dont souvent, certes, nous ne faisons pas le meilleur usage. La chimie, le nucléaire, l’exploitation des énergies fossiles ont des limites dont nous sommes désormais conscients et qui appellent des correctifs.

L’histoire nous montre certes que nous nous engageons dans des voies nouvelles, sans en mesurer a priori toutes les conséquences, car c’est impossible. Trop de principe de précaution asphyxie l’innovation. En revanche pour pouvons collectivement corriger la trajectoire. Aussi qui peut raisonnablement prétendre que l’avenir donnerait aux seules firmes qui manipulent les données massives un pouvoir tellement asymétrique qu’il deviendrait démesuré et hors de contrôle ? Risque, oui, certitude, non, motif suffisant pour ne rien faire, certainement pas !

Le monde de la connaissance est beaucoup plus équilibré qu’il ne l’a jamais été

Ces liens multiples en permettant de comprendre - rappelons que l’intelligence vient du latin « interligere », c’est à dire établir des liens – les relations qui existent entre nos comportements. De cette capacité surpuissante on peut bien évidemment tirer le meilleur – tout ce qui nous permettre de vivre plus longtemps, en paix et en bonne santé et en limitant notre impact sur les ressources naturelles – mais aussi le pire, le contrôle possible de nos comportements, leur anticipation et potentiellement la maîtrise de nos consciences. Alors que pour la machine il ne s’agissait que de puissance musculaire, la révolution numérique nous dote d’une prothèse cérébrale qui touche au cœur de notre essence.

C’est pourquoi Luc Ferry choisi de dépasser le cadre de la révolution numérique telle qu’elle est aujourd’hui définie en posant clairement la question du transhumanisme : la technique va-t-elle amplifier les capacités de l’homme comme elle n’a cessé de le faire depuis les origines, ou va-t-elle par sa puissance absolue remettre en cause l’humanité en la dépassant par une création nouvelle d’hommes-machines hybrides ? Le transhumanisme ne serait-il que le prolongement de la quête des Lumières telle que la formulait Condorcet : « Nous trouverons dans l’expérience du passé, dans l’observation des progrès que la science, que la civilisation ont faits jusqu’ici, dans l’analyse de la marche de l’esprit humain et du développement de ses facultés, les motifs les plus forts de croire que la nature n’a mis aucun terme à nos espérances ». Il n’y a pas de limite à notre capacité, nous nous en donnons les moyens et nous n’avons aucun motif de brider notre capacité à nous surpasser.

Luc Ferry a réalisé un remarquable travail de synthèse de la littérature sur ce sujet, très largement commenté outre-Atlantique. Son cheminement est lucide et laisse une large part au doute. Il ne condamne pas mais tente d’esquisser un chemin raisonné compatible avec nos valeurs. Entre ubérisation de la société et transhumanisme, il y a une convergence car le socle technique est bien le même : un réseau mondial qui fait circuler, analyse et enrichit toute l’information et la connaissance a des conséquences sur la dimension matérielle de la vie sociale mais aussi sur sa dimension métaphysique et spirituelle. Mais Luc Ferry ne soutient pas l’idée qu’il s’agit d’un chemin pavé de roses vers l’utopie de la fin du capitalisme, en éreintant au passage les thèses de Rifkin avec une certaine jubilation.

Une voie raisonnée est-elle possible ?

C’est le pari de Luc Ferry. Il n’est pas le seul à pondérer à la lumière de l’histoire et de la philosophie les risques de la société de la connaissance. Ils ne sont pas nouveaux par nature, puisque la maîtrise de l’information pour tenir le pouvoir est une constante, mais ils sont amplifiés par la puissance de machines. Néanmoins la résistance est possible. Faut-il rappeler qu’il a suffi d’un seul homme, Edward Snowden, pour contrer la CIA et la NSA ? WikiLeaks défend depuis 2006 le droit à une information libre. Comme dans « 1984 », la conscience individuelle des donneurs d’alerte reste plus forte que la conformité aux normes dominantes. Néanmoins, ce serait un peu fragile et illusoire de confier le futur de l’humanité à quelques héros solitaires. Luc Ferry estime que face aux bouleversements annoncés du travail, de la vie sociale et de la vie tout court, nos outils actuellement de régulation sont impuissants. Interdire Amazon comme UberPop est absurde. La démocratie est dépassée par un double mouvement : une profonde aspiration à l‘individualisation, qui s’inscrit dans le courant de long terme initié par les Lumières, fondé sur la recherche de toutes les formes de désaliénation, et l’ultra-compétitivité induite par la mondialisation technique, et qui pousse de façon inexorable à étendre sans fin le champ du « techniquement possible « . Ce qui est bon pour Google est bon pour l’humanité. Cette double aspiration vertigineuse, qui laisse au fond l’individu seul face à la technique, tous les freins ayant disparu, l’Etat, la religion, la morale, pousse une partie de l’opinion pensante à un profond pessimisme.

Mais ce monde déstructuré est aussi une opportunité pour inventer autre chose, fondé sur la frugalité dans l’utilisation des ressources et la générosité dans l’exploitation des talents. Au fond, notre destin humain est tragique, mais notre époque est la moins tragique de toutes si on fait preuve de sagacité statistique sur le long terme en oubliant que sa cave a été inondée. Alors ce monde imparfait peut-il continuer à cheminer cahin-caha vers moins d’imperfection en utilisant la science et la technique ? Pour Marc Dugain et Christophe Labbé, il faut organiser la résistance à partir de micro-communautés militantes. Pour Luc Ferry la réponse est positive si on invente une forme de régulation publique avisée qui dépasse les points de vue individuels et les pressions technicistes et mercantiles. Ceci passe par la compréhension impérieuse que nous vivons une mutation qui n’a rien de magique mais qui reste profondément humaine. C’est un appel à la formation et à la conscience.

Vaste programme !

Marc Dugain et Christophe Labbé, « L’homme nu », Plon, 2016

Luc Ferry « La révolution transhumaniste »,Plon, 2016

La question n’étant pas triviale pour être tranchée facilement, je conseille au lecteur de se plonger dans la littérature abondante sur l’avenir du web, très largement exploitée par les auteurs anglo-saxons

Andrew Keen, « The Internet Is not the Answer », Atlantic Books, 2015

Larry Downes and Paul Nunes « Big Bang Disruption : Strategy in the Age of Devastating Innovation », Penguin Portfolio, 2014

Laurent Alexandre « La mort de la mort », JCLattès, 2011

A lire aussi cette réflexion de Jean-Baptiste Fressoz sur la prévisibilité des dégâts du progrès : « L’apocalypse joyeuse », 2012, UH Seuil

Et bien sûr le blog d'Yves Caseau http://informationsystemsbiology.blogspot.fr comme celui de l'Institut de l'iconomie http://www.iconomie.org


Vous avez dit "digital" ? Qu'entendez-vous par là ?

Après beaucoup de désintérêt et d’ignorance, le numérique, et surtout sa version hype anglo-saxonne, le « digital », est désormais sur toutes les lèvres. Il faut « en » faire, et vite ! Mais dans cette agitation, beaucoup de gens ont oublié de s’interroger sur la nature et la réalité de cette nouvelle idole. A force de considérer comme acquise une compréhension homogène des concepts, plus personne, par peur de paraitre ringard, ne fait l’effort de définir précisément ce dont on parle. Il en ressort une cacophonie généralisée qui permet de multiplier les procès en sorcellerie de ceux qui osent poser la question simple et sans réponse évidente « de quoi parle-t-on au juste quand on parle de « digital » ?

L’aveu en mai 2016 par Nicolas Sarkozy de son ignorance de ce qu’est « le bon coin », 8e site français quand même fréquenté par plus de 22 millions d’utilisateurs chaque mois, dont 50% à partir de mobiles, illustre la coupure entre la déclamation de principe de la priorité du numérique et sa compréhension réelle par beaucoup de décideurs. Le même, alors candidat, n’hésitait pas en effet à déclarer en 2007 : « Il n’est pas un secteur de notre société qui ne soit pas touché par l’apparition d’internet et les bouleversements qui en résultent. C’est une révolution qui se déroule sous nos yeux, la révolution numérique ». Il est surprenant que Le bon coin ait échappé neuf ans plus tard à cette vigilance tant c’est un site populaire dans la vie des gens qui a effectivement transformé le fonctionnement de l’économie de proximité. De même l’absence d’ordinateur sur le bureau présidentiel de François Hollande a surpris. Jacques Attali avait malicieusement fait observer lors de l’Université numérique du MEDEF en 2015 que s’interroger sur l’usage du numérique en 2015 était surréaliste et ressemblait à un colloque du CNPF de 1950 sur l’utilisation du téléphone par les entreprises.

Faute de connaitre la « vraie » réponse sur la nature de cette révolution numérique, on cherche avant tout les coupables sans comprendre les causes. Sommes-nous « en retard » ? Pourquoi ? Où se situe la France dans sa maturité numérique ? Qui doit conduire la transition numérique en entreprise ? Ce débat alimente désormais avec régularité les colloques et articles sur la transformation numérique. Le DSI sera-t-il ou non supplanté par le CDO, Chief Digital Officer ? Le suspense est total.

Cette dramatisation du débat, transformé en conflit de structure et de personnes, ne sert pas la cause car elle occulte la véritable question : comment (continuer à) transformer l’organisation, comme la société, confrontée à un nouveau paradigme socio-technique que ce terme « numérique » tente de définir ? Comme c’est un sujet complexe, incertain, qui engage toutes les fonctions mais en premier lieu le cercle historique des décideurs, il est indispensable, pour réussir à s’engager résolument dans le chemin de la transformation, de commencer par le débroussailler. Il serait grand temps de s'y mettre sérieusement...

Qu’est ce que le "numérique" ?

Une convergence de définition sur ce point central doit étayer toute démarche. Faute de compréhension, le débat sur la stratégie, et donc sur les personnes et les structures les mieux aptes à la mener, est faussé. Les approches peuvent être multiples, académiques ou empiriques. Depuis plus de vingt ans, les ouvrages sur l’émergence de la société numérique tentent cette approche. Don Tapscott, qui avait déjà prévenu dès 1993 avec "Paradigm Shift",  écrivait en 1996 dans son ouvrage « Digital Economy » : «  The computer is expanding from a tool for information management to a tool for communications… In this digital economy, individuals and entreprises create wealth by applying knowledge, networked humain intelligence and effort to manufacturing , agriculture and services. In the digital frontier of this economy, the players, dynamics, rules , and requirements for survival and success are changing ». Dix ans plus tard, en 2006, Yochai Benkler écrit « The Wealth of Networks ». Le professeur de Yale y développe sa vision : « The removal of the physical contraints on effective information production has made human creativity and the economics of information itself the core structuring facts in the new networkeded information economy ».

Tout est dit. Nous étions prévenus depuis longtemps et, d'ailleurs, nous n'avons pas été inactifs en France. Les structures, comme le Conseil national du numérique, existent. De multiples rapports passionnants ont été écrits. mais cette qualité d'analyse n'a pas nécessairement conduit les entreprises à l'exception de quelques pionniers à se mettre sérieusement en route. Or il est impossible d'ignorer que nous sommes face à un tsunami et il faut se préparer et agir.

Si les nuances existent, le consensus est fort sur ce constat : il ne s’agit pas seulement de technique informatique, mais d’un système global où la technique, les produits, les processus et les compétences sont engagés dans une nouvelle combinaison des facteurs. En ce sens la nature de la révolution numérique ne diffère en rien de celles qui l’ont précédé : l’écriture, l’imprimerie, la vapeur, l’électricité… La numérisation de l’entreprise, comme de la société, est une transformation radicale qui exploite le potentiel de toutes les techniques de traitement de l’information - logiciels, réseaux, interfaces, serveurs - objets pour réinventer le mode de fonctionnement global, tant économique que politique. Mais s’il y a bien une différence à chercher avec les étapes antérieures, c’est la vitesse et l’ampleur de la diffusion des outils qui font, en deux décennies, de la révolution numérique une révolution spécifique. C'est aussi le fait que la révolution industrielle a permis l'humanité de se doter d'un prothèse musculaire, alors que la révolution numérique nous permet de privilégier le cerveau-d'oeuvre à la main-d'oeuvre en nous offrant une prothèse cérébrale efficiente. 

Ces techniques ne sont pas récentes comme on en a l’illusion. Elles ont graduellement été mises au point depuis les années cinquante, internet et le web étant la dernière vague de cette construction. Chaque étape technique - avec un pas de dix ans environ: ordinateurs centraux , puis départementaux, ordinateur individuel, internet, web - a permis d’étendre le spectre des usages et de baisser les coûts de mise en œuvre.

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Les techniques informatiques peuvent être imagées sous la forme d'un cône inversé qui repose sur la base historique que constitue aucun doute le modèle de von Neumann, qui date de 1945. Sur ce modèle, et grâce à la loi de Moore,  la production d'outils informatiques (réseaux, processeurs, programmes)  s’élargit rapidement pour couvrir un  champ de plus en plus vaste Ces outils engendrant eux-mêmes de nouveaux usages, le cône informatique englobe désormais un volume de plus en plus important que l’on nomme par convention « numérique ». Si la construction de la pointe du cône a pris beaucoup de temps, coûté cher et laissé souvent d’amers souvenirs de projets avortés, de performances médiocres, l’accélération technique, et les choix structurants de l’architecture de l’internet, permettent aujourd’hui d’atteindre des performances de fiabilité et de coût qui autorisent une totale démocratisation des usages et de nouvelles ambitions. Le monde des données massives (Big data), l'internet des objets, l'exploitation de l'intelligence artificielle, les robots constituent le nouveau front de cette expansion.

En effet, la combinaison des outils disponibles, désormais abondants, économiques et interopérables, permet de réaliser de nouvelles constructions qui dépassent la capacité des outils antérieurs. Cette extension de la performance intrinsèque coût/valeur permet également d’appliquer ces outils à de nouvelles catégories et, par là, d’étendre le champ de la réflexion et de l’action. Si la population des terriens a maintenant accès, partout, à l’information numérique grâce aux réseaux hertziens et à la fibre optique, c’est grâce à 70 ans de recherches, d’innovations et d’investissements considérables. La démocratisation du « téléphone intelligent », le smartphone, qui n’est plus téléphone que pour 15% de ses usages, mais ordinateur le reste du temps, ouvre à chacun le potentiel d’accès aux ressources du web. La révolution informatique continue sa marche en avant. Elle s’appelle désormais numérique, alliant la complexité technique de ses couches invisibles à la facilité d’usage de ses outils pratiques.

Un monde nouveau émerge

En décloisonnant les disciplines, effaçant les frontières des entreprises, bouleversant les statuts, transformant les rôles la révolution numérique fait émerger progressivement un monde nouveau qui remet en cause les situations et les convictions. Mais la puissance de ce mouvement est telle que la déstructuration du monde ancien se fait très rapidement, sans laisser le temps aux structures antérieures de s’adapter. Cohabitent ainsi deux mondes, l’ancien qui refuse de mourir, le nouveau qui malgré ses percées remarquables peine encore à se généraliser ce qui alourdit les coûts, différant la transformation dans toute son amplitude est donc la récupération effective des bénéfices. Ce déploiement différencié entre les entreprises et les nations conduit à l’émergence d’hyperpuissances numériques, l’Amérique et ses « champions du web », qui raflent la mise de la transformation, laissant aux moins rapides le soin de gérer les externalités négatives. Cette définition démontre d’ailleurs que la numérisation de l’entreprise n’est pas un big bang, mais un processus de transformation permanente qui emprunte au flux d’innovations celles qui sont les plus pertinentes pour atteindre l’objectif générique de compétitivité.

Il n’y a donc pas un modèle unique de transformation numérique -ou digitale- mais une adaptation des processus, des structures et des comportements pour renforcer l’entreprise sur ses marchés, sa profitabilité et ses perspectives. C'est un projet qui dépasse de très loin les seules responsabilités du CIO, mais engage toute l'entreprise, même si obtenir des résultats ne peut être envisagé sans maîtrise de la technique. De nouvelles entreprises qui comprennent mieux que d’autres l’alliage entre la technique et les usages se déploient mondialement avec talent sans s'interroger trop longtemps sur les nuances  d'une stratégie digitale. C'est ce qu'il convient de faire, sans délai : agir, aller de l'avant, projet par projet, usage par usage, faire confiance aux innovateurs, aux jeunes.

D ‘autres souffrent pour s’adapter. Beaucoup n’y parviendront pas. C’est la logique de l’évolution économique qui n’est en rien choquante si les processus d’adaptation des hommes aux nouvelles compétences requises et aux nouveaux comportements se déploient dans la lucidité et l’équité.

C’est bien le (seul ?) sujet de la démocratie aujourd’hui : qui doit payer le coût de l’adaptation ? Qui va en récolter les bénéfices ? Comment assurer une transition douce ? Les questions de l'emploi, des revenus, de sécurité et de respect de la personne doivent être réévaluées dans la perspective de la révolution numérique. La réponse n’est pas dans les idéologies anciennes, ni dans les hommes providentiels, mais dans une réinvention de la prise de décision collective, en entreprise et dans la société.

C’est possible... en exploitant les mêmes outils.

La vision du Chief Digital Evangelist de Salesforce, Vala Afshar, sur les six axes de la transformation numérique 

 http://www.huffingtonpost.com/vala-afshar/6-stages-of-digital-trans_b_9822640.html

Quelques lectures "historiques" pour se rafraichir la mémoire :

"The Digital Economy", Don Tapscott, 1996, McGraw-Hill

"What will be." How the new world of information will change our lives, Michael Dertouzos, 1997, HarperEdge

"The Wealth of networks" How social production transforms markets and freedom, Yochai Benkler, Yale University Press, 2006

Pour les passionnés, "A history of modern computing" de Paul E. Ceruzzi, The MIT Press, 1998, est un régal !

NB : ce blog qui a été lancé en 2005 est en fait une chronique de la révolution numérique qui permet de mesurer l'évolution de la perception