Trop de web ? Trop de numérique ? Quel avenir ?

 

Le débat sur l’impact du numérique sur l’économie s’accélère et se densifie dans notre pays. Deux lois sur le numérique sont en préparation, après la parution d’une multitude de rapports, documentés et stimulants, mais restés pour l’essentiel lettre morte. Cantonnée, Il y a peu de temps encore, aux secteurs de la presse, de la musique, du voyage, la prise de conscience de la transformation profonde engendrée par le web réveille aujourd’hui l’éternel débat sur la vitesse de la transformation induite par la technique. Comme à chaque étape de l’histoire humaine, la mise en tension des structures qu’implique l’émergence d’un nouveau système socio-technique bouscule l’ordre établi, déstabilise les pouvoirs, ravive les fractures sociales, remet en cause les hiérarchies et l’équilibre des territoires. Et inquiète tous ceux qui ne comprennent pas le mouvement et craignent, souvent à raison, d’en être les victimes ! La destruction créatrice de Schumpeter est en marche. Elle est violente et rapide d’autant plus qu’elle n’obéit pas à un plan prévisible et pré-établi comme nous les aimons dans notre pays marqué par la centralisme de notre culture politique et économique.

Néanmoins, la révolution numérique, en dépit de son caractère spectaculaire, n’est, comme les révolutions techniques qui l’ont précédé, qu’une œuvre humaine. Elle n’est pas magique mais résulte de l’action conjuguée de forces maîtrisables. Il est donc possible, et même absolument indispensable, de l’analyser avec lucidité. Il faut d’abord comprendre pourquoi cette révolution, venue d’ailleurs, nous heurte particulièrement en France, avant d’esquisser les pistes d’une prise en compte active de cette dynamique sur notre territoire.

  1. La révolution numérique est rapide et violente

Le tempo de cette transformation est imposé par les leaders nord-américains.

La santé insolente que manifeste les leaders du GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon) est une provocation pour l’économie européenne et l’aveu d’un cruel échec pour ce respectable terroir qui a dominé pendant plus de deux siècles l’économie mondiale par son talent et sa capacité d’innovation. En 2000, l’Europe s’était donné comme objectif pour 2010 de devenir leader dans la science et la technique ! En effet, il n’y a plus, après l’échec de Nokia, aucun point lourd dans les techniques numériques en Europe ! Parmi les entreprises du CAC 40, aucune n’appartient à ce courant des champions du web. Et on peut admettre que seuls Orange et Cap Gemini, Alcatel Lucent étant absorbé par Nokia, portent les couleurs de cette nouvelle vague d’informatisation, avec de pâles valeurs de capitalisation : 43 et 14 milliards €. Et cette domination n’est pas prête de se ralentir car les licornes, entreprises ayant dépassé une capitalisation boursière d’un milliard de dollars, se développent à toute vitesse aux Etats-Unis. Plus d’une centaine de ces entreprises sont ainsi apparues depuis 2014. Si toutes ne réussiront pas, il est clair que certaines viendront grossir le rang de leurs aînées ou seront absorbées.

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Les jeux sont faits : la Silicon Valley est devenue le centre du monde économique du XXIe siècle. La capitalisation boursière atteint, en novembre 2015, des niveaux jamais atteints : 651 milliard $ pour Apple, 500 milliards $ pour Google, plus de 300 milliards $ pour Facebook et Amazon. Seul, Apple vaut autant que les dix premières entreprises du CAC 40. Avec les profits de son année fiscale 2014-2015, soit 53,4 milliards $, Apple a battu le record du plus haut niveau de profits jamais atteint en une année dans l’histoire économique. Ceci représente 79% des bénéfices des entreprises du CAC 40 pour l’année 2014!

Dans le chaudron neuronal californien, où abondent les talents et les capitaux, s’invente, dans le style décontracté inimitable des tycoons californiens, l’économie de demain. Et rien n’est trop beau ni laissé au hasard : ni le nouveau siège d’Apple, ni la nouvelle ville de Facebook, ni l’appétit omnivore de Google pour le futur. L’ambition et la certitude d’avoir raison animent cette nouvelle génération d’entrepreneurs qui bousculent tous les establishments en imposant leurs codes. Leur vocation est de développer leur influence dans tous les secteurs, sans frein à leur appétit, sans précaution pour laisser vivre en dehors de leur écosystème les audacieux qui refusent d’y entrer. Le gagnant emporte toute la mise sans rien laisser aux concurrents. Cette logique d’universalité doit servir le bien de l’humanité car les tycoons ne sont pas avares de déclarations généreuses. Le « moon shot » est là et prend le pouvoir politique comme l’a démontré le rejet d’une proposition anti-Airbnb à San Francisco. Le moonshot, par similitude avec le programme Apollo, consiste à adopter des solutions radicales tant sur le plan technique qu'organisationnel, sans précaution majeure ni pour la prise de risque ni pour la rentabilité à court terme. Les pratiques fiscales des barons de la nouvelle économie sont opaques et ni dans les pays où ils opèrent ni même aux Etats-Unis, ces géants du web ne figurent pas parmi les entreprises citoyennes exemplaires. Mais est-ce vraiment différent des Carnegie et Rockfeller en leur temps, sinon que leur terrain d’action est mondial et qu’ils pénètrent beaucoup plus profondément les consciences que pouvaient le faire les rois de l’acier, du chemin de fer et du pétrole ? La logique d’un entrepreneur est d’exploiter, sans état d’âme, tout le terrain que lui laissent ses concurrents… et le législateur.

Les conséquences sociales sont considérables

La disruption – mot clef de ce et début de XXIe siècle – est un tsunami qui s’attaque à tous les secteurs économiques. Bien sûr la construction des fondations de l’internet a nécessites près de trois décennies pour créer, progressivement, ce réseau mondial universel. Mais l’accélération a été déclenchée par l‘irruption d’un nouvel objet. Le premier smartphone. L’iPhone, doté de fonctionnalités qui faisaient sourire en 2007 comme la géolocalisation, ou un appareil photo, a mis entre toutes les mains un puissant ordinateur, mobile et connecté au réseau internet. Passer de quarante années d’informatique « assise », coûteuse, lourde, complexe à une informatique « debout », ergonomique, mobile, accessible et géolocalisée, a créé une brèche spatio-temporelle dans laquelle se sont engouffrés développeurs et entrepreneurs pour inventer un monde poussé par la recherche de solutions utiles et simples à la plupart des problèmes de la vie quotidienne. Sans intermédiaires, grâce à l’idée géniale des magasins d’applications gratuites ou peu onéreuses, ils distillent l’élixir de la transformation numérique de la société directement vers les utilisateurs qui s’en emparent avec délectation, parce que c’est simple, utile et… pas cher ! Ce phénomène défie les lois de l'économie car la plupart des enteprises porteuses de ces nouveaux services ne gagnent pas d'argent en dépit d'une capitalisation boursière pharaonique. Néanmoins elles bousculent les secteurs établis, les forcent à s'adapter ou à disparaître. 

Citons quelques exemples. AirBnB, né en 2008, s’est développé ainsi de façon virale, sans autorisation, sans prévenir. Et sans que personne n’ait vraiment vu le phénomène se développer, sauf les pourvoyeurs d’espaces – promus « hôtes »- et leurs clients, ravis d’une telle aubaine, AirBnB capte des millions d’utilisateurs et, en pertes, génère un revenu de moins d'un milliard $ pour une capitalisation boursière de 24 milliards $. En 2020, l'entreprise devrait enfin être rentable ! Or tout peut changer dans ce secteur très ouvert...

Pour étendre son spectre d’activités, Google investit des milliards de dollars. Google, qui est désormais fractionné en plusieurs entités légales, sous une nouvelle holding, Alphabet, a nommé le pape de l’intelligence artificielle à la tête de son département de recherche, Ray Kurtweil, et fait de nombreuses acquisitions dans le domaine des robots, comme Boston Dynamics, spécialisé dans les robots militaires. la boulimie de Google est incommensurable mais son alimentation en cash est permise par une activité tout ce qu'il y a de plus classique, la publicité. 

Les structures politiques sont ébranlées

Pour la première fois dans l’histoire, l’innovation ne connait pas de frontière et se déplace instantanément, sans délai, entre les pays, supprimant l’avantage comparatif que donnait aux pays développés leur avance technique. Le développement des télécommunications bouleverse la séquence historique de développement. La totalité des habitants de la planète accède maintenant au téléphone mobile, et bientôt, grâce aux smartphones à bas prix qui se vendent par centaines de millions, bénéficiera de tous les services du web. Les gouvernements ne peuvent que constater que la révolution numérique se fait sans eux, sans leur autorisation et hors de leur contrôle.. Si le Parlement européen s’émeut, et vote en novembre 2014 une résolution pour démanteler Google, l'entreprise ne se plie pas pour autant aux exigences européennes.

Peu de dirigeants ont encore intégré le fait numérique dans leurs pratiques

Si les Français adorent les technologies numériques pour leur usage personnel, les pratiques en entreprise et dans la vie publique sont en retrait par rapport à cet engouement individuel, même si, au fil du temps, on observe des changements significatifs de comportement. Les images du bureau de François Hollande sans ordinateur et noyé sous les parapheurs ont choqué. Il n’est pas le seul à parler du numérique, pour les autres. Les dirigeants français ont dans l’ensemble raté la seconde vague de la révolution informatique, celle des années quatre vingt-dix avec les ERP. Ils trouvent aujourd’hui qu’avoir une stratégie « digitale » est beaucoup plus chic que de faire de l’informatique, activité reléguée au rang définitif et peu enviable de « centre de coûts ». Si utiliser un mot anglais permet d’avancer la prise de conscience, tant mieux. Mais il ne faudrait pas que ce soit un leurre de même nature que l’e-commerce au début des années 2000. Car si techniquement le numérique ne se dissocie pas de l’informatique, culturellement il n’en est rien. Là où l’informatique permettait d’accroître la productivité de l’existant, le numérique consiste à remettre en cause, ou simplement ignorer, cet existant pour inventer tout autre chose.

Bien peu de dirigeants acceptent l’idée que la révolution numérique est avant tout une révolution managériale qui s’appuie sur la compétence de la totalité des collaborateurs avec un minimum de technostructure et d’encadrement. La révolution numérique, c’est une large décentralisation avec des équipes petites, autonomes connectées en réseau. C’est la réactivité privilégiée par rapport au plan et au budget venus d’en haut. La reconnaissance ne se fait pas par la hiérarchie mais par les pairs. C’est une incitation permanente à l’initiative et au non-conformisme. On ne tue pas une idée, on l’améliore ! C’est une remise en cause radicale du système hiérarchique pyramidal, ses rituels et ses ordres.

La révolution numérique bouscule emplois et compétences

La désintermédiation, qui a désormais un nom, « ubérisation » est un processus simple et efficace. C’est pour cela qu’elle s’impose dans tous els secteurs. Elle consiste à supprimer tous les intermédiaires inutiles d’un processus pour délivrer un résultat, rapidement, efficacement et pour le moins cher possible. Le réengineering des processus, activité phare des années quatre vingt-dix se fait désormais de façon beaucoup plus radicale en mettant en place un outil informatique, une plateforme d'intermédiation, qui met en relation directe émetteur et récepteur La désintermédiation est aussi connexe à la dématérialisation. Comme le support physique n’est plus utile à l’accomplissement de la fonction, la production de l’information suffit. Et elle est immatérielle, peu coûteuse et se prête à tous les traitements qui assurent la traçabilité et le contrôle du dénouement physique et économique de la transaction.

Avec la suppression de fonction physique de production, de diffusion et de contrôle, ce sont des centaines de milliers d’emplois industriels et tertiaires qui sont d’ores et déjà supprimés ou encore seulement menacés. Les exemples sont multiples dans l'édition musicale, la presse, la photographie.. .Prenons l'exemple d’un produit récent qui fut innovant, le Compact Disc, diffusé à partir de 1982. Editer un CD à partir d’un fichier numérique, le presser, l’emballer, le transporter, le distribuer dans des points de vente représentait un grand nombre de tâches matérielles et l’utilisation de ressources physiques - papier, carton, plastique, stockage, véhicules, manutention - que la diffusion en un clic du même fichier sur un serveur supprime définitivement. Aujourd'hui les magasins de disques ont quasiment disparu, à l'instar du célèbre HMV à Londres, plus grand magasin de disque du monde, ouvert en 196 et fermé en 2014. Il en est ainsi dans les guichets, les points de vente, les caisses de supermarché, les bureaux… Il est bien naturel que les emplois directement associés à ces tâches physiques disparaissent également. Mais la logistique impose encore beaucoup de main-d’œuvre et Amazon propose un nouveau type de contrat de travail, Flex, pour ses livreurs occasionnels aux Etats-Unis. Il s’agit d’utiliser sa propre voiture, sans couverture sociale, pour livrer quand on le veut dans un périmètre restreint pour 18 à 25 $ de l’heure. Les initiatives de ce type se multiplient dans tous les métiers, sapant sans bruit les bases historiques du salariat.

Bruissante, tumultueuse, sans égards pour le passé, la révolution numérique apporte à tous et bouscule tout le monde. Elle n'est nullement morale ou vertueuse par elle-même, s'inscrivant dans une longue histoire de l'innovation, mais elle peut le devenir si elle sert l'intérêt général.

A suivre ...

  1. A la recherche d’un nouvel équilibre

Faire basculer la France dans le XXIe siècle : le numérique

Le G9+, think tank informatique, télécoms et numérique des anciens des grandes écoles, a lancé une démarche de réflexion collective pour 2017 : "100 idées pour une France numérique". Ce texte, sous une forme adaptée,  s’intègre dans cet ensemble de contributions qui sera débattu le 19 novembre.

De multiples rapports ont été consacrés au développement numérique de la France. Un des plus importants est celui publié en 2014 par la commission Lemoine sur « la transformation numérique de l’économie française ». De nombreuses structures, think tanks et organismes professionnels, ont émis des propositions et réunis les acteurs engagés dans la révolution numérique. Ce n’est donc pas l’originalité, ni l’exhaustivité, des mesures qui doit être prise en compte dans le cadre de cette réflexion, mais la recherche d’un effet de masse sur la société. Dans la situation actuelle de la société et de l’économie française, il est indispensable de sortir du champ de l’intention et de l’expérimentation pour franchir un seuil irréversible d’adoption massive.

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Dans ce débat qui  a commencé à la fin des années quatre-vingt dix quand certains ont commencé à prendre conscience que le développement mondial de l'internet et du web était un phénomène d'une ampleur qui promettait d'être exceptionnelle. La France a beaucoup hésité face à ce processus clairement américain dont elle n'avait pas été à l'origine, et qu'elle avait sous-estimée, malgré les courageuses initiatives de Louis Pouzin. Vingt ans plus tard, internet et les services du web ont conquis le monde avec trois milliards d'internautes.

Aussi les ultimes résistances tendent enfin à s’estomper devant la prise de conscience de l’irréversibilité de la transformation en cours partout dans le monde. Plus que la somme des techniques de communication, désormais disponibles à faible coût et sans complexité,  qui permettent d'accéder sans limite à des informations de toutes natures, ce sont les changements culturels et comportementaux qui marquent la vie sociale. Or l’expérience des succès de l’économie du web démontre que c’est la rencontre entre un besoin, souvent latent, et une offre, ergonomique et économique, qui déclenche l’adoption. La créativité des start-upers  est sans frein ce qui conduit les magasins d'applications à proposer des millions d'applications diverses dont certaines ne sont jamais exploitées par ceux qui les ont téléchargées. Cet usage privé, que chacun gère en fonction de ses envies et de ses besoins, est une première étape plaisante et pratique dans la numérisation. Mais il faut aller au-delà pour ancrer le numérique dans les pratiques sociales qui, en France, nécessitent la plupart du temps l'engagement de l'Etat. Car, dès lors qu’il s’agit de rechercher un effet de masse qui dépasse l’adoption privée, poussée par l’innovation, les évolutions du cadre législatif et réglementaire se révèlent nécessaires pour rendre possibles ces transformations.

Au-delà d'un mouvement comme  la French Tech, qui mobilise les talents des entrepreneurs,  et la dynamique des start-ups, relayée par les écosystèmes régionaux, ce sont les pratiques régaliennes qu'il faut revisiter à travers le prisme de la culture numérique. Dématérialisation, réactivité, engagement, décentralisation sont les vecteurs de cette transformation qui doit transformer nos modes de fonctionnement conventionnels pour faire basculer notre culture du papier et de l'autorité vers celle du numérique et de la responsabilité.

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Si, en France, les infrastructures sont globalement capacitaires, si l’adhésion spontanée des consommateurs est forte,  Il s’agit maintenant de fournir un cadre de confiance collective envers le numérique qui ne peut être produit sans impulsions législatives et réglementaires. Il faut également améliorer l’offre de services collectifs, sans qu’ils soient nécessairement publics, au-delà des propositions du marché pour produire un effet de transformation collective des comportements.

Les mesures proposées, qui s’inscrivent dans le prolongement de mesures déjà engagées,  ou incluses dans les projets de loi d'Axelle Lemaire et Emmanuel Macron, visent une accélération du développement universel des usages en stimulant la confiance envers les solutions numériques de tous les citoyens et la créativité numérique. Il s’agit de renforcer les motivations des pionniers et développer l’adhésion des milieux encore sceptiques, ou hostiles, en créant les conditions transparentes d’adhésion lucide et responsable à la société numérique du XXIe siècle. Le besoin de sécurité et de confidentialité est un élément structurant de la demande sociale. Faute d’y répondre clairement, la transformation numérique reste partielle et ne livre pas ses promesses économiques et culturelles. Cinq mesures ne suffisent pas. Mais il est important de créer un cadre général sur des sujets pour lesquels le changement de pratiques pourra induire le développement d'une nouvelle culture d’initiatives et de responsabilités dont la France a besoin.

1/ Rendre obligatoire la facturation électronique pour tous les échanges inter-entreprises au 1er janvier 2019

La dématérialisation des commandes et des factures est le seul mécanisme collectif déclencheur d’une transformation numérique des processus. En effet, l’échange de documents informatisés implique la mise en place de processus et d’outils dans toutes les entreprises et organisations, quel que soit leur taille. C’est donc le moyen d’obtenir que se mettent en place des processus numérisés de bout en bout.

2/ Mettre en œuvre un titre universel d’identification numérique individuelle

Contexte :

Le projet d’une carte d’identité numérique est ancien. Il a été  lancé en 2003 et visait  de produire une’identification forte associant un cadre régalien et un cadre commercial.  Ce qui fait l’originalité de ce projet a justement conduit à de multiples tergiversations qui ont finalement différé son adoption qui nécissattn une loi n’a pas trouvé le cadre et les supports requis.

Relancé en 2012 sous l’appelation IDéNum, le projet a été adopté mais de nombreuses dispositions ont été jugées anticonstitutionnelles.

Objectif

Doter chaque personne d’un outil d’identification numérique irréfragable, sécurisé et garanti par l’Etat, permettant à la fois de répondre aux objectifs régaliens et d’assurer dans toutes les transactions, publiques ou commerciales, une preuve d’identité.

3/ Dématérialiser tous les documents concernant la vie professionnelle et la gestion du patrimoine avec l’instauration d’un service de coffre-fort électronique personnel.

Objectif

Eviter l’émission de millions de documents en double (papier et numérique)  notamment la feuille de paye avec stockage électronique à vie,  les actes de gestion individuelle et patrimoniale (contrats, titres de propriété…)

Faciliter la liquidation des droits à pension de retraite et de façon générale simplifier la gestion des actes administratifs personnels

Fournir sous forme numérique tous les éléments validés pour des transactions (achats immobiliers, achats de véhicules…)

Unifier toutes les informations sociales

Garantir  la sécurité juridique des éléments clefs de la vie sociale

Offrir un cadre pérenne, sécurisé, permettant la sécurisation de long terme

 

4/ Déployer le « contrat de coopération » pour fluidifier la circulation des compétences 

Contexte

L’ouverture, la flexibilité, la prise d’initiatives, la collaboration spontanée, l’esprit entrepreneurial constituent des propriétés naturellement développées et encouragées par les écosystèmes numériques. Réinventer les parcours de travail au cours de la vie à l’ère du numérique implique de multiples changements dans notre compréhension du travail contemporain, dans les organisations et la culture managériale mais aussi dans l’affirmation de sa responsabilité individuelle dans le développement de son parcours professionnel. Les entreprises qui sauront devenir des fédérateurs naturels de talents individuels gagneront la compétition économique. Affranchie des contraintes conventionnelles issues de la fragmentation de la société, la mise en synergie des talents peut trouver des réponses radicalement nouvelles aux problèmes de notre société et combler les lacunes des mécanismes classiques. 

Quand on fait appel au « cerveau-d’œuvre », plus il y a d’acteurs, plus il y a d’idées qui germent et réussissent. Il faut donc abattre toutes les barrières à l’entrée à l’activité en renforçant, avec un code du travail simplifié, l’efficacité des sanctions.

Mesure

Introduire un « contrat de coopération »  à échéance variable, de 2 à 5 ans,  qui n’est pas un contrat de subordination, mais définit contractuellement les droits et obligations des deux parties, et précise la nature de la contribution et les règles d’évaluation. La rémunération reste un salaire, chargé, mais le salarié ne figure pas parmi les effectifs statutaires de l’entreprise et n’entre pas dans le comptage des seuils sociaux.  Il est soumis aux conditions de travail de l’entreprise mais peut également inclure le télétravail.

5/ Développer l’industrie du logiciel éducatif et pédagogique à travers les enseignants et le diffuser à travers l’enseignement

Contexte

Le développement des supports numériques pédagogiques inclus dans les programmes  est très lente alors que l’échec scolaire s’accroît, surtout sur les disciplines fondamentales comme la langue française, les langues étrangères, les mathématiques, l’histoire géographie…

Objectif

L’objectif est d’exploiter l’appétit naturel des jeunes générations pour les outils numériques pour installer le numérique au cœur des processus pédagogiques. Ce mouvement ne peut passer que par les enseignants eux-mêmes et par l’inclusion des outils numériques dans tous les processus d’apprentissage.  Il ne s’agit pas d’ajouter le numérique comme matière d’enseignement ( même si la question est pertinente pour la formation à la programmation) mais d’inclure les outils numériques dans la progression pédagogique et l’évaluation ;

La mesure proposée est donc d’inciter les enseignants à partager leur expérience pédagogique par la création de logiciels professionnels. C’est une action qui permettra l’émergence de start-up francophones produisant des produits totalement insérés dans les processus pédagogiques et dans les programmes.

 

 


Innovation... pourquoi toujours invoquer Schumpeter ?

Dans notre société avide de slogans, le terme « révolution schumpétérienne » est facilement jeté en pâture comme explication ultime des problèmes liés au changement technologique sans chercher à approfondir l’analyse.

Or la pensée de Joseph Schumpeter, dont le premier ouvrage date de 1908 et le dernier, posthume, de 1954, s’inscrit dans le cadre très intense et riche en controverses de la réflexion macro-économique de la première moitié du XXe siècle. Schumpeter est né comme Keynes, en 1883, année de la mort de Karl Marx. Ces trois auteurs convergent sur leur volonté de comprendre le monde économique et la structure du capitalisme. La pensée économique classique fondée sur la théorie générale de l’équilibre développée par Walras ne permettait pas de rendre compte des violentes perturbations de l’économie mondiale. Les spécialistes de la macro-économie quantitative ne donnaient pas de meilleurs résultats. Les économistes cherchaient donc à réconcilier plusieurs approches pour comprendre ces  mouvements.

L’ouvrage de l’économiste universitaire britannique Chris Freeman, « As time goes by...», analyse avec méthode les joutes intellectuelles de cette époque dans lesquelles les plus grands noms de l’économie comme Keynes et Kondratieff se sont illustrés. L’ambition de ces économistes, dans la lignée de Marx, était immense : décrire un système général d’analyse de l’économie expliquant aussi bien la nature de l’équilibre économique que celle du déséquilibre ainsi que la compréhension  des forces qui transforment en permanence le système économique.

Schumpeter dans « History of Economic Analysis”, publié en 1954, définit la société comme étant un système « organique » et non pas mécanique. Ce sont les poussées induites par l’innovation technique qui vont forcer les organisations établies, institutions comme entreprises, à se transformer. Cette « destruction créative », terme, hérité de Marx, qu’il emploie en 1942 dans « Capitalisme, socialisme et démocratie »,  libère la capacité de croissance de l’économie en remettant en cause les situations acquises et les rentes qui bloquent les transformations. Toutefois l’innovation est exogène et dépend de décisions individuelles non modélisables et aléatoires. Les besoins de la société ne sont pas pré-déterminés, ce sont les processus de l’économie réelle qui vont faire émerger de nouveaux besoins et créer de nouvelles offres. C’est la fonction de l’entrepreneur d’imaginer la combinaison de plusieurs facteurs qui vont constituer une innovation. Il considère que l’économie est mouvement car «  serait une bien misérable figure celle de l’agent économique recherchant en permanence avec anxiété l’équilibre. Il n’aurait ni ambition ni esprit entrepreneurial ; en bref il serait sans force et sans vie ».

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Sur les bases de travaux de Schumpeter, les réflexions se sont poursuivies dans la communauté scientifique sur les conditions  de déploiement de l’innovation technique et sa diffusion par la transformation des organisations et des méthodes. Les néo-schumpétériens, animés notamment par Carlota Perez, professeur à Tallinn, poursuivent cette réflexion sur la dynamique du cycle de l'innovation. Il y a consensus pour considérer que les changements structurels ne peuvent survenir qu’à travers une crise d’ajustement qui implique l’émergence d’un nouveau cadre institutionnel et social.

La cinquième vague d’innovations introduite par les techniques de traitement de l’information - après la mécanisation hydraulique, la vapeur, l’électrification, la motorisation - est bien le déclencheur d’une troisième révolution industrielle dont on ne vit aujourd'hui que les prémices. Car c'est une révolution qui se développe dans un secteur bien déterminé , celui des techniques de l'information et de la communication, et se propage transversalement dans tous les autres en s'accélérant. Les effets de ces turbulences sont difficilement prédictibles. Mais tout confirme que la reconfiguration du monde est bien en marche.

A consulter : http://carlotaperez.org

http://claude-rochet.fr/innov/schumpeter/


Sécurité sur le web, comment faire ?

En juin 2013, Edouard Snowden, un ancien consultant de l’Agence Nationale de Sécurité américaine (NSA), révèle l’existence d’un programme secret de surveillance électronique, nommé PRISM. Depuis 2007, ce programme permet aux Etats-Unis de collecter en masse des informations sur tote forme d'activité en ligne (conversations audio, emails, photos, activités sur les réseaux sociaux, etc.), au niveau mondial, auprès d’entreprises américaines, dont Google, Yahoo!, Microsoft ou Apple, mais aussi de services de pays amis. Depuis, chaque semaine, sont révélées, partout dans le monde, des opérations d’intrusion menées par des services secrets. Dans cette vaste parade de l'observation mutuelle, il n'y a plus ni amis ni ennemis mais que des suspects. Car depuis le 11 septembre, les Etats-Unis, suivis par tous les grands pays, ont engagé une guerre totale contre le terrorisme en utilisant tous les moyens techniques pour capter les informations permettant de réduire le risque terroriste. La première réaction du gouvernement français, à la suite des attentats du 11 janvier 2015 a été d’allouer des ressources supplémentaires aux services de renseignement électronique. Plus encore, l’exploitation de ces informations autorise les Etats à procéder, comme dans Minority report à des interventions préventives contre des personnes dont « tout indique » qu’elle s’apprêterait à commettre un acte terroriste.

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A la lumière de ces événements, citoyens et entreprises du monde entier prennent conscience avec indignation, mais aussi fatalisme, de l’ampleur de l’intrusion dans leurs données privées et confidentielles permise par les techniques de plus en plus sophistiquées. Mais est-ce un phénomène nouveau ?

En réalité, toutes ces affaires renvoient à de multiples notions de « sécurité ». Si l’intrusion des Etats dans la vie des citoyens n’est pas une nouveauté propre à la société de l’information, son ampleur et sa précision ont été décuplés par la puissance des moyens techniques. Toutefois il serait préjudiciable que le buzz médiatique autour de la cyber-guerre ou du cyber-terrorisme conduise à discréditer le web  au risque d’en paralyser toute initiative d’utilisation pertinente. Cet équilibre délicat entre information, prévention, sanction et interdiction est bien illustré dans le préambule du « Rapport sur la cybercriminalité* » publié en France en février 2014 et fruit d’un groupe de travail interministériel : « Il importe d’avoir les yeux ouverts sur ces dangers nouveaux sans pour autant dramatiser, ni prétendre à un verrouillage sécuritaire d’ailleurs hors d’accès, mais aussi sans tomber dans un discours lénifiant invoquant une évolution inéluctable, un risque acceptable et préconisant le laisser-faire. L’objectif est bien de mieux cerner ces dangers, d’y sensibiliser tout un chacun et d’examiner la meilleure façon de les prévenir ou de les réprimer, sans porter atteinte aux libertés fondamentales auxquelles nous sommes tous attachés ; »

Le web est devenu aujourd’hui le vecteur incontournable de la compétitivité des entreprises et du fonctionnement efficient de la société. On peut plus s'en passer et même les pays autoritaires comme la Chine doivent autoriser que leurs citoyens exploitent le potentiel du web pour favoriser le développement économique. L’enjeu actuel pour les démocraties est bien de réconcilier capacité d’innovation, usages du web créateurs de valeur, et sécurité et ceci dans le respect des personnes et des libertés. Il faut que les démocraties reprenent un tour d'avance et réinventent ce qui a fait leur succès dans un tout autre contexte technique. Comme tout défi qui s’attaque aux conséquences sociétales des potentiels techniques, il est complexe, mulit-facettes et implique des réflexions et des pratiques nouvelles.

Essayons donc d’analyser les composants de la sécurité sur internet pour tenter de faire émerger les bases sereines d’une stratégie de protection. Car toutes les données ne se valent pas et il faut être en mesure, comme avec les biens physiques, de mesurer les risques, les coûts et l'efficacité des mesures de protection. chacun sait qu'une porte blindée banale ne résistera pas des heures à des professionnels équipés. Il en est de même en matière de sécurité numérique ! 

Tout d’abord, cette affaire révèle qu’un homme seul, Snowden, a pu mettre à jour une opération d’espionnage à grande échelle menée par la première puissance mondiale. Ceci prouve que le système est loin d’être infaillible. Or la notion d’espionnage n’est pas nouvelle et a rythmé l’histoire de la géopolitique internationale. Tous les Etats disposent d’une palette d’organismes de renseignements spécialisés dans le domaine militaire (Direction du renseignement militaire en France), économique (Direction de la protection et de la sécurité de la défense en France), de la sécurité intérieure (FBI aux Etats-Unis) ou encore de la sécurité extérieure (MI-6 au Royaume-Uni). Cette surveillance, élaborée au cours du XXe siècle afin de détecter les activités d’espionnage et de terrorisme dirigées contre les intérêts nationaux, se développe dans le nouveau contexte crée par la démocratisation des usages du web et le renforcement des moyens techniques. En France, l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d'information (ANSSI) a été créée en 2009 pour assurer la sécurité informatique de l’Etat. Si le numérique offre des possibilités croissantes aux internautes en termes d’accès et d’échanges d’informations, de produits et de services, l’évolution des menaces en termes de sécurité va naturellement de pair.

Les états ne se contentent pas d’une position défensive. Certains n’hésitent pas, comme dans une guerre classique, à exploiter leurs capacités à des fins offensives. Le piratage de Sony Pictures, qui aurait coûté à la firme 35 millions $, attribué à la Corée du Nord, sans preuve formelle pour le moment, en est un exemple récent, comme l’attaque désormais historique subie par l’Estonie en 2007. Les groupes mafieux et radicaux utilisent les mêmes moyens à des fins de chantage, de déstabilisation, de propagande.

Au-delà des actions entre Etats, trois champs distincts peuvent être identifiés: la cybercriminalité, la protection de la vie privée des utilisateurs et l’exploitation commerciale des données personnelles.

La cybercriminalité englobe les formes traditionnelles de criminalité, comme les escroqueries et la diffusion de contenus illicites par voie électronique. Elle comprend surtout des infractions propres aux réseaux électroniques : atteinte à la vie privée, cyberattaque visant les systèmes d’information, fraude informatique, déni de service etc. Le territoire de la cybercriminalité est mondial, les cibles sont multiples (entreprises, particuliers, gouvernements), les actes instantanés et les attaquants difficiles à localiser du fait de l’utilisation de machines mises en chaîne pour diffuser virus, vers et autres chevaux de Troie. Les attaques peuvent viser également directement des installations industrielles, des véhicules, des réseaux comme l’énergie ou les télécommunications, et demain potentiellement tous les objets connectés. Les cyberattaques de grande ampleur, comme celle qui a permis le détournement de 80 millions de dollars auprès de plusieurs établissement bancaire en Europe et en Amérique en 2012 ou celle qui a touché le secteur aéronautique français début 2014, préoccupent les Etats qui ont placé la cybersécurité parmi leurs priorités stratégiques.  La Loi de Programmation Militaire (LPM) votée en France en décembre 2013 renforce le contrôle extra-judiciaire du web de façon très large, et controversée.  La France a consacré en 2014 un milliard d’euros au renforcement des capacités nationales en matière de cyberdéfense pour se préparer à d’éventuelles attaques à grande échelle. De nouveaux efforts ont été annoncé par le Premier ministre en janvier 2015. La dimension internationale du phénomène implique une régulation et une prévention au niveau mondial, comme l’illustrent les réflexions sur la sécurité du web initiées au sein de l’Union Européenne, de l’ONU et de l’OTAN.

Le deuxième champ est celui de la protection de la vie privée. Courriels, recherches sur le web, géolocalisation, réseaux sociaux : l’adoption croissante des nouvelles technologies de l’information et de communication a multiplié les données personnelles disponibles sur chacun sur la toile. Nos mouvements immatériels sont tracés, comme le sont l’utilisation de notre téléphone mobile ou de notre carte de paiement.  La collecte, le traitement et le stockage des données personnelles de chaque internaute sont encadrés par loi “Informatique et Libertés” de 1978 que la Commission nationale de l'informatique et des libertés (CNIL) est chargée de faire respecter en France. Mais le contexte de 1978, pré-internet, où les fichiers informatiques pouvaient être tracés précisément, ne ressemble plus au monde du web qui génère des exaoctets de données structurées et non structurées.

Toutefois rechercher et agréger les données en ligne sur un individu devient beaucoup plus facile que par le passé. Entre les données ajoutées volontairement par les utilisateurs et celles rendues publiques par d’autres, l’usurpation d’identité personnelle est un délit accessible, bien que puni pénalement. De nombreux sites ont renforcé leurs options de protection de vie privée depuis le scandale de PRISM mais la transparence sur les données conservées par les services en ligne n’est pas toujours au rendez-vous. L’exemple de Facebook est assez frappant : en 10 ans d’existence, le réseau social est passé d’un réseau fermé, restreignant l’accès aux informations uniquement à un groupe de personnes défini par chaque utilisateur, au partage public par défaut d’informations personnelles (nom, prénom, photos, listes d’amis, centres d’intérêts, etc.). De plus, même après la suppression de son profil, la firme californienne conserve sur ses serveurs les informations publiées sur son site : une politique, également appliquée par d’autres sites, qui alimente le débat encore naissant sur le droit à l’oubli numérique.

Enfin, au-delà de la protection de la vie privée des internautes, se posent des questions autour de la commercialisation des données personnelles récoltées sur le web. Les géants d’Internet ont développé un modèle d’affaires basé sur la monétisation des données personnelles de leurs utilisateurs en proposant des publicités ciblées en fonction de l’historique de navigation ou de l’analyse des emails, grâce notamment aux cookies. Ces fichiers qui permettent de stocker des informations spécifiques sur un utilisateur permettent en partie de bénéficier des services en ligne de façon gratuite. La CNIL a d’ailleurs prôné fin 2013 une plus grande transparence vis-à-vis des cookies en recommandant l’affichage de bandeaux informatifs sur leur exploitation et en demandant le consentement des internautes, technique appelée opt-in actif qui impose de demander expressément l’accord des intéressés pour interférer avec leur usage du web.

Il semble que ce compromis entre gratuité du service et exploitation des données privées ne soit plus satisfaisant pour les internautes. En effet, 20% à présent d’entre eux utiliseraient des bloqueurs de publicité dans leurs navigateurs Internet, comme AdBlock Plus, outil open source. Cette pratique en progression qui n’est pas sans conséquence pour les sites de contenus : ces blocages publicitaires se traduisent en pertes financières nettes pour les sites qui se tournent désormais vers des solutions payantes comme l’abonnement. Largement adopté par les plus technophiles au sein d’une panoplie d’outils anti-traçage, ces pratiques soulignent la volonté d’une partie des internautes de ne plus être la source passive de données susceptibles d’être exploitées commercialement.

Or l’exploitation des données en masse est considérée comme un des moyens marketing les plus puissants à la disposition des entreprises. Le  marché du Big Data (ou « données massives »), qui représenterait déjà une dizaine de milliards d’euros en 2013 devrait ainsi croître entre 30 et 50% dans les prochaines années afin de permettre aux entreprises de tirer parti de ces flux de données et d’adapter leur stratégie. Certaines entreprises sont conscientes des risques pour leur image d’une stratégie abusive d’utilisations des données qu’elles collectent. Moins nombreuses sont celles qui ont pris conscience que leurs bases d’informations sur leurs clients, même transparentes et éthiques, peuvent devenir l’objet d’exploitation délictueuse des données qu’elles renferment par des tiers. Elles deviennent de fait garantes de l’usage indirect de ces données. La prise de position du président et directeur général de Ford au CES 2015, Mark Fields, sur le ferme engagement de sa société de protéger toutes les données conservées par Ford a indiqué une évolution majeure de la responsabilisation des entreprises.   

Capture d’écran 2015-02-28 à 09.43.45Les objets connectés vont devenir une source majeure de collecte de données dans des domaines qui touchent de très près la vie quotidienne. L’irruption de données personnelles très privées liées à la santé, aux pratiques sportives, à l’alimentation, au rythme de vie et aux permettra d’établir des analyses précises des comportements individuels pour cibler encore mieux  les propositions commerciales. Les risques d’intrusion non désirée et d’abus rendent indispensable une protection efficace de ces données et la répression efficace des pratiques délictueuses.

La sécurité sur le web est donc un thème à facettes multiples qui va alimenter le débat et la production juridique dans les prochaines années. Comme à chaque étape de la transformation technique de la société, l’arbitrage entre la liberté individuelle et les contraintes d’usage  reste un exercice d’équilibre délicat où s’opposent capacités techniques, opportunités et inquiétudes. Lucidité et vigilance s’imposent dans un débat complexe loin de s’éteindre. 

*http://www.justice.gouv.fr/include_htm/pub/rap_cybercriminalite.pdf


S'emparer des outils numériques pour revitaliser l'économie

Où en est la France dans la relance de son économie ? Perdue dans le rêve d'un retour à la croissance d'antan, transpercée par les déficits, la France se vit comme la grande victime de la mondialisation. Comme tous les autres pays, elle dispose toutefois d'un levier de transformation majeur, la généralisation des outils numériques pour simplifier, rationaliser le passé et ouvrir le champ immense du futur. Or tout se passe comme s'il fallait encore convaincre les dirigeants qu'ils avaient entre les mains un moyen puissant de reconfigurer leurs processus et d'inventer de nouvelles activités. Cette cécité paradoxale dans un pays qui aime l'innovation technologique pour ses usages individuels conduit, par exemple, à être très en retrad en matière de robots industriels. Or le web et internet fournissent des solutions accessibles, faciles à mettre en oeuvre et peu coûteuses. Il n'est que temps d'agir sans délai pour changer et aller de l'avant !

Vingt ans après la démocratisation de l’accès à internet par la mise au point d’outils de navigation simples et efficaces, le réseau internet et l’ensemble des services accessibles par le web sont partout dans le monde devenus une réalité économique, culturelle et sociologique dont l’ampleur, dans l’histoire de l’innovation, est unique. La France n'y échappe pas. Pourtant elle en retarde la prise de conscience en dépit du nombre élévé de rapports pertinents qui visent à en réveiller la conscience numérique.

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Or cette mutation a été servie par la démocratisation de l’accès aux services de l’internet et du web, qui n’exige aucun apprentissage, par la baisse des coûts des terminaux et des services et par la généralisation des usages dans chacune des sphères de la vie professionnelle et sociale. Chacun de ces vecteurs de transformation va continuer à agir dans les prochaines années pour amplifier le nombre des innovations et leur impact sur la vie sociale. C'est un phénomène inéluctable, sauf cygne noir qui viendrait bouleverser toutes les perspectives mondiales.

Avec plus de 90% de la population mondiale pouvant accéder aux services de la téléphonie mobile, avec plus du tiers de la population mondiale disposant d’un accès au web, avec plus d’un milliard de terminaux intelligents mobiles vendus en 2014, le web ne représente plus une nouvelle frontière élitiste et confidentielle, mais un phénomène de masse totalement immergé dans la réalité économique et sociale de notre époque. La France qui a pu se considérer comme en retard par rapport à ses principaux concurrents n’est plus techniquement pénalisée grâce à la concurrence qui offre des accès économiques aux ressources fixes et mobiles du web. Le nombre de start-ups, l’action publique  pour la numérisation des services publics, le développement des services numériques dans les grands secteurs économiques mettent la France au diapason des grands pays.  La France peut même s'enorgueillir d'être classée en 2014 par l'ONU parmi les premiers pays mondiaux et même au premier rang en Europe pour la e-administration.  Mais toute situation acquise est fragile dans un champ hautement concurrentiel et mondial. Car très prochainement, c’est bien l’ensemble de la population mondiale qui pourra accéder aux potentiel du web, ce sont les objets connectés qui  vont être au cœur de la future vague de transformation. Cette double expansion dans le nombre d’utilisateurs  et dans le champ des usages possibles du numérique offre naturellement de nouvelles opportunités mais aussi dilue rapidement tout avantage comparatif temporaire. 

Nous avons construit pour la simple année 2010, selon les calculs du MIT,  cent fois le volume d’informations créées depuis l’origine de la civilisation.  Nous ne sommes qu’au début d’une aventure humaine exceptionnelle où la mise en connexion par le web de milliards d’êtres humains constitue une expérience cognitive sans aucun équivalent dans notre histoire. Nous sommes sortis d’une vision linéaire, prédictive du progrès de connaissances pour entrer dans un modèle à la fois systémique et exponentiel, où chaque discipline se nourrit et alimente les progrès des autres disciplines. De cette croissance sans limite  vont émerger des produits et services aujourd’hui simplement inimaginables. 50% des produits et services que nous utiliserons couramment en 2025 n’existent pas aujourd’hui.

La  capture de données, la recherche d’informations et l’élaboration de connaissances constituent les fondements d’un nouveau cycle économique impliquant nouveaux acteurs, nouvelles disciplines, nouveaux modes de gestion et de management.

C'est là où se joue vraiment l'avenir des entreprises : concevoir et mettre sur le marché des produits innovants, attractifs, en ligne avec les besoins des clients  est la vraie -et seule- finalité des entreprises. Le faire en disposant d'un moyen ultra efficace pour rapprocher des informations structurées issues du système d'information interne, et les informations non structurées internes comme externes, donne une efficacité accrue au système de conception, qui bénéficie d'une nouvelle qualité d'exploitation du stock d'informations et de connaissances, souvent dormant. Il s’agit non seulement de gérer des données structurées, mais surtout non structurées, dont des images 3D. Veille technologique, analyses concurrentielles, suivi en temps réel du cycle de vie des produits, analyses fines de la réaction des clients sont les nouveaux outils de la performance. Ce qui naguère fut un exercice souvent négligé, la gestion et l’archivage des données numériques devient désormais un outil incontournable d'efficacité dans tous les métiers.

La France, par la qualité de son enseignement, par la persistance d’une industrie numérique qui a su résister dans les applications professionnelles, même si elle a quasi disparu dans les applications grand public, par l’existence d’une génération d’entrepreneurs numériques audacieux, par une infrastructure numérique de qualité  peut retrouver une dynamique de croissance économique alimentée par un usage pertinent du potentiel numérique dans l’entreprise.

Produire dans l’ère numérique c’est bien évidemment s’adapter en temps réel à la  demande par une analyse continue de l’évolution de la demande finale, des stocks et des encours de production. Le cycle de conception, production, distribution est désormais ramassé dans le temps ce qui offre de nouvelles perspectives de réindustrialisation des territoires. Cet exercice est sous-tendu par la capacité de gérer les approvisionnements en flux tendu grâce à une logistique précise. Passer de la conception numérique à la maquette numérique puis au  process numérique devient naturel grâce aux outils de PLM (« product life management ») qui permettent de rassembler dans un référentiel unique l’ensemble des informations nécessaires à la conception, à l’évolution et à la production. La conception entièrement numérique  permet des gains considérables dans les phases d'industrialisation et de production : élimination des retouches et problèmes de fabrication, qualité maximale atteinte dès le démarrage de la production industrielle,  temps d'assemblage divisé par deux, outillage de production réduit de plus de 50%. Ainsi, l’avantage lié au coût de la main-d’œuvre disparaît si les gains obtenus par la vitesse de conception et de déploiement des produits, la réduction des stocks et la limitation des coûts logistiques.

Cette logique s’applique également aux produits dont toute la chaîne de conception est numérique, qu’ils adoptent une forme matérielle (le journal papier) ou immatérielle (l’image du même journal sur internet). Cette continuité protéiforme qui conduit d’ailleurs à remettre en cause l’opposition duale matériel/immatériel s’applique à de nombreux produits comme par exemple un prêt bancaire ou un voyage où la chaîne de conception et de décision purement numérique s’incarne dans une réalité physique. Ces outils permettent un gain de temps et d’efficacité considérables par rapport aux circuits fragmentés de décision. Leur mise en œuvre est de plus en plus simple et accessible, même aux petites entreprises.

Que peut faire l'Etat dans ce contexte nouveau pour lui d'une révolution dont il n'a pas les clefs ? De ce fait, les modes d’actions que peut impulser l’initiative publique ont changé de nature. Il ne s’agit plus de faire connaître et comprendre  le web en tant qu’objet technologique à travers des laboratoires d’expériences, il faut désormais construire avec les outils courants du marché, largement disponibles, les organisations et les processus d’affaires qui vont servir la compétitivité de la France à travers de nouveaux modèles d’affaires, à travers de nouvelles structures, de nouveaux modes d’apprentissages et de nouveaux comportements. Il est aussi indispensable, dans cette réalité mouvante qu’est l’économie numérique, d’en comprendre les ressorts pour anticiper les évolutions futures et préparer leur intégration dans la quotidienneté. Le choix de soutenir des projets techniques doit être sélectif pour éviter une dilution préjudiciable des moyens.

Certes en dépit de cette généralisation rapide, la révolution numérique est encore inégalement répartie entre les territoires, les groupes sociaux, les usages. Comme face à chaque nouvelle mutation, certains acteurs peuvent estimer être gagnants et d’autres perdants, voire victimes. L’action publique doit favoriser un accès équitable aux ressources numériques en laissant l’initiative individuelle opérer de façon libre. Un des thèmes majeurs de cette dynamique est l’accès aux ressources de l’internet haut débit dans les zones où la rentabilité des investissements ne peut être garanti par la seule dynamique du marché. Or la qualité de l’accès à internet, de façon fixe ou mobile, est une des conditions de base d’un usage pertinent du web.

Le monde du web, et de façon générale l’économie numérique, présente la caractéristique d’être oligopolistique dans ses fournisseurs techniques et totalement dilutif dans la capacité de chacun à tirer profit des objets et services fournis par les moteurs du cœur technique. La compétition ne porte plus sur seulement sur l’invention de nouveaux outils mais sur la combinaison rapide des outils et des services pour proposer  de nouvelles opportunités aux utilisateurs. C’est en portant ces nouvelles opportunités dans les activités et métiers que l’impulsion numérique fait naitre de nouveaux potentiels qui trouveront leurs marchés et leurs publics. Ce processus de métabolisation peut être favorisé et accéléré par les acteurs publics dès lors que les composantes de cette dynamique sont bien identifiées et comprises. Il ne s’agit plus de donner des moyens financiers, il faut favoriser la construction d’écosystèmes qui deviendront rapidement autoporteurs. C’est la philosophie du Fonds national pour la société numérique gérée par la Caisse des dépôts.

C’est bien la capacité à construire des modèles coopératifs entre acteurs qui va permettre de concevoir et porter de nouvelles propositions de valeur dont l'utilisateur sera, in fine, seul juge de la pertinence. S'il y a bien une caractéristique de l'économie numérique qui perturbe les pouvoirs publics et les décideurs, c'est bien cette absence de prévision sur la maîtrise des éléments. Or si l'on ne peut prévoir, c'est alors qu'il faut préparer !

Références

 - Pour ceux que l'industrie numérique passionne, il faut lire l'excellent document publié par le Gimelec  sous le thème de l'industrie 4.0  http://www.gimelec.fr/Publications-Outils/Industrie-4.0-l-usine-connectee-Publication

- Le rapport des Nations Unies, élogieux pour la France, sur le e-government est accessible sur le site

 http://unpan3.un.org/egovkb/en-us/Reports/UN-E-Government-Survey-2014

- Philippe Lemoine a été chargé par Fleur Pellerin en janvier 2014 d'une mission sur la transformation numérique de l'économie française dont les conclusions seront présentées en septembre 2014

 


Le choc numérique, le livre, le site

Pour enrichir la compréhension du monde numérique dans lequel nous entrons avec force, et qui inquiète autant qu'il peut stimuler, nous avons décidé de mettre en oeuvre nos convictions par la réalisation d'un ouvrage collaboratif. Pour valider notre vision d'un monde nouveau où ce n'est plus la hiérarchie seule qui peut résoudre des problèmes complexes, mais un processus collaboratif intégrant la diversité des cultures, des parcours et des opinions, nous avons co-construit avec dix consultants de Sia Partners cet ouvrage, Le choc numérique, qui sort le 26 novembre chez Nuvis dans la collection "Economie et prospective numérique". Le livre papier n'est qu'un support particulier d'un ensemble qui comprend une édition numérique, et un site web où la vidéo, les outils de présentation comme prezi, les forums et un wiki trouvent toute leur place.


Le choc numérique

Lancé en mars 2013, notre travaill collectif est entré dans sa phase finale, l'impression. Dans quelques jours, l'ouvrage va être mis en distribution par l'éditeur Nuvis sous forme papier et numérique. Toute l'équipe est heureuse d'avoir mené à bien ce projet collectif qui illustre pleinement notre propos : le numérique met en synergie les compétences et les efforts individuels pour un résultat supérieur à celui atteint par une personne seule. Bien entendu le collectif ne se décrète pas, c'est aussi le résultat d'une volonté et d'un effort particulier de se mettre au service du groupe en acceptant de négocier son point de vue afin de trouver systématiquement un consensus; nous expliquons cela dans le "making off" du livre. Que toute l'équipe enthousiaste des consultants de Sia Partners qui ont participé spontanément à cette aventure soit ici remerciée !

En attendant la parution voici, en avant-première,  la préface de Geoffroy Roux de Bézieux, vice-président délégué du MEDEF en charge, notamment, de l'économie numérique et l'introduction.

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Préface

Jamais l’espèce humaine n’a produit autant de traces de son quotidien, de ses actions, de ses modes de vie et de son intelligence en si peu de temps et à si grande échelle. Jamais elle n’a bâti de réseaux aussi gigantesques et ouverts, qu’elle ne le fait aujourd’hui grâce aux technologies de l’information et de la communication. Jamais elle n’a tiré autant parti de l’intelligence collective pour changer son environnement, son quotidien et pour transformer son futur.

Et pourtant, ce à quoi nous assistons aujourd’hui n’est qu’un commencement ! Nous sommes à l’aube de transformations qu’un seul individu est incapable de conceptualiser mais que chacun d’entre nous est d’ores et déjà en train d’amorcer. La force du numérique est une promesse que nous contribuons tous à construire, à titre individuel mais surtout de façon collective.

L’enjeu maintenant est d’être en capacité de tirer le meilleur de cet écosystème mouvant, itératif, évolutif, en s’en appropriant les règles du jeu, la logique et surtout en en définissant les objectifs. Tout semble désormais possible, le numérique nous affranchit des distances et du temps, il est un levier incontestable d’optimisation des actions et un accélérateur de la prise de décision. Mais il  impose en même temps, une veille, une vigilance et une responsabilisation des acteurs décuplées tant les effets produits sont puissants.

 

Pour l’entreprise, le défi est à la hauteur des promesses portées : promesses de performances, promesses de compétitivité, promesses de créativité et d’innovation renouvelées. Le saut qualitatif est renforcé par des conditions de coûts qui ne constituent plus une barrière à l’entrée. La PME et le grand groupe bénéficient des mêmes accès, des mêmes avantages, pour peu que la transformation des process et des modèles devienne leur priorité. Nous sommes passés dans un univers où les pesanteurs matérielles s’estompent par la montée en puissance de l’immatériel et sa souplesse d’appropriation.

Tout serait alors vraiment idyllique ?

L’avantage comparatif ira désormais au plus souple, au plus adaptable, à celui qui aura su capter les forces de la métamorphose des systèmes. Il ne faudra plus être le plus gros pour durer mais le plus agile, il ne faudra plus être le riche pour se doter des moyens les plus performants mais certainement le mieux informé, le plus initié. Parce que voilà, la clé du succès dans l’appréhension de ce changement majeur de paradigmes, se cache dans ces petits détails : l’information et sa maîtrise !

Ces deux notions sont en effet le corolaire de la performance des outils qui ont contribué à imposer les nouveaux modèles. Celui qui décode, rend intelligible, s’approprie, diffuse ou organise les flux d’informations produits par la « multitude » saura, à n’en pas douter, tirer son épingle du jeu. A l’inverse, ne pas s’en emparer condamne à quitter le jeu.

Aussi, l’entreprise quelle qu’elle soit, n’a plus le choix du numérique ! Elle n’a d’ailleurs même plus le temps de se poser la question. Tôt ou tard, l’ensemble de ses fonctions, son organisation elle-même, son management et les ressources humaines dont elle a besoin seront impactées par ces transformations.

Le défi aujourd’hui pour les entreprises de France est d’opérer au plus vite ce basculement inéluctable.

En tant que vice-Président délégué du MEDEF en charge de l’économie, de la fiscalité, de l’innovation et du numérique, j’aurai donc à cœur d’accompagner les entrepreneurs dans cette mutation des modèles. Parce que le « Choc numérique » fera résonner encore et pour longtemps ses répliques, nous devons tous nous mobiliser pour rendre cette mutation la plus opportune qu’il soit ! Il en va en effet, de l’intérêt de notre économie, de l’emploi et plus largement du rayonnement de la France dans le monde.

 Geoffroy Roux de Bézieux 

 

Introduction

« J’ai fini par comprendre que les grandes révolutions économiques de l’histoire se produisent quand de nouvelles technologies de communication convergent avec de nouveaux systèmes d’énergie »

Jeremy Rifkin, La troisième révolution industrielle

 Ceci est une oeuvre collective. Passionnée. Imparfaite. Nous avons voulu rassembler nos connaissances, nos interrogations, enrichir notre culture naissante de cette ère de l’internet et du web. Tous acteurs d’un cabinet de conseil, engagés auprès de nos clients, nous souhaitons comme eux comprendre cette époque pour les aider à tirer parti des formidables opportunités qu’elle recèle, mais aussi à en déjouer les pièges et les risques. Nous ressentons aussi le devoir comme acteurs sociaux de contribuer à éclairer ce chemin nouveau et bien entendu incertain pour expliquer les faits, poser les problèmes, les expliquer et tenter de contribuer à les résoudre. Avec cette écriture à plusieurs mains, beaucoup de neurones et de travail, de longues discussions et échanges animés, nous avons aussi voulu écrire un ouvrage contemporain. Casser le mode traditionnel avec un livre qui puisse se lire facilement, permettant de rassembler les pièces de ce puzzle parfois complexe que représente l’émergence d’un nouveau cadre socio-technique. Essayer, à chaque instant, de dépasser les modes, dont on mesure la volatilité, comme la pensée toute faite, unique, aux conséquences aussi tranchantes que fragiles. Se poser plus de questions certainement, que les résoudre totalement, car ce monde se créée chaque jour et bien ambitieux celui qui pourra prétendre en dessiner les contours à dix ou vingt ans. C’est un essai. C’est-à-dire une réflexion inachevée, avec  des impasses assumées, qui se poursuivra sous forme d’un site web collaboratif, ouvert aux réflexions de chacun. Nous avons tenté de ne pas refaire ce qui a déjà été fait cent fois en assénant des convictions définitives sur le monde numérique ou en poussant des solutions marchandes du moment. Chaque chapitre éclaire des thématiques indépendantes, des questionnements forts sur le « comment faire ? », étayés par de nombreux exemples. Chaque entrée peut être abordée indépendamment et permet de comprendre le sujet de façon holographique à partir de plusieurs angles.

Nous sommes partis d’un constat simple : beaucoup de gens se posent des questions sans réponse sur cette époque déconcertante. Nous pensons que l’irruption dans nos vies de travailleur, de consommateur, d’épargnant, de citoyen, de parent de cette avalanche de données et d’outils numériques rebat totalement les cartes. En nous adressant aux chefs d’entreprise comme aux décideurs politiques qui sont par leur position actuelle les acteurs majeurs de cette transformation, nous leur disons aussi que leur responsabilité n’est pas seulement économique et politique, mais aussi sociétale. La transformation ne viendra plus seulement comme par le passé des seuls décideurs, mais sera aussi entraînée par de puissants courants décentralisés. Mais il appartient aux responsables politiques de préparer cette société nouvelle en avancant sur deux éléments du socle sociétal : l’éducation et la sécurité.

 Nous disons à tous ceux qui pensent que le développement de nouveaux objets et programmes numériques suffit à transformer le monde que la technologie seule ne fait rien, mais que le changement suppose la révolution des usages, et donc l’adhésion et la compréhension de tous. Un système n’a ni centre ni périphérie. Tout y est important et suppose engagement et conscience.

 Nous vivons une rupture dans l’histoire qui ouvre les portes d’un monde nouveau, attirant et inquiétant à la fois. Mais n’en était-il pas de même lorsque le livre, tous les livres, et surtout ceux qui n’étaient ni attendus ni autorisés, se sont répandus dans l’Europe du XVe siècle ? Aujourd’hui, c’est la planète tout entière qui est entraînée à grande vitesse dans ce monde de l’information et de la connaissance en temps réel. Sans frein, sans chef de projet, sans régulateur...

 

 

 


Retrouver les sources de la démocratie : la e-démocratie

Il ne suffit pas de comprendre le monde, si on reste impuissants à résoudre les problèmes du monde. Or le paysage actuel de la planète, tel que nous le livre en temps réel le web, est assez peu encourageant dans la capacité des dirigeants à faire émerger des solutions durables et crédibles. Cette crise de crédibilité crée un malaise général qui mine la confiance envers les solutions et les régimes démocratiques. Les tentations totalitaires, le pouvoir de la rue, la violence sous toutes ses formes s’infiltrent toujours dans ces situations de crise morale et de précarité économique. Il est pour le moins affligeant en France de voir réapparaître des mots que l’on croyait oubliés, fascistes et anti-fascistes, certes modernisés à la sauce SMS en « fa » et « antifa ». Mais ce symptôme renvoie à une cause unique, la perte de confiance envers la classe politique et les solutions démocratiques issues des urnes. Cette perte de confiance trouve sa source à la fois dans le comportement personnel des dirigeants et dans leur incapacité collective à faire émerger des solutions crédibles. Cette situation est dangereuse car elle ne permet pas aux peuples d’exercer sereinement leur responsabilité dans la recherche de solutions aux graves problèmes de notre planète.

Les dirigeants à la peine

 En France, un an seulement après la dernière élection présidentielle et les élections législatives qui ont donné une large majorité au Parti socialiste, l’accumulation de déconvenues mine l’exécutif au point que chaque élection partielle devient un calvaire pour le parti au pouvoir. La « faute morale impardonnable » dont a été coupable le ministre chargé de la probité financière, Jérôme Cahuzac, ouvre une brèche bien difficile à colmater  dans la crédibilité d’un pouvoir qui se voulait exemplaire. L’ancienne équipe dirigeante n’est pas en reste tant dans son incapacité à faire émerger une « chefferie » stable que dans les démêlés multiples avec la justice de quelques uns de ses leaders. Sur fond de chômage et de récession, cette série noire renforce le sentiment général dans l’opinion que le pouvoir est impuissant à contrôler la situation et s’enfonce d’échec en échec dans l’impuissance. La multiplication des révélations sur les conduites indignes d’acteurs clefs des clans au pouvoir alimente un rejet global de la classe politique, non seulement impuissante, mais de plus malhonnête. La cyclique tentation populiste devient alternative crédible. 

Cette situation n’est pas propre à la France. Tous les pays démocratiques vivent une crise de leur exécutif pour des motifs multiples qui tiennent soit à leurs décisions impopulaires soit à leur inconduite coupable. Julia Gillard, l’atypique premier ministre australienne vient d’être poussée à la démission par son propre parti, à la veille des élections générales, comme Margaret Thatcher en son temps. Son style carré a pu miner sa crédibilité au moins autant que la taxe carbone qu’elle a fait adopter dans un pays très hostile à ce type de mesure. Aux Etats-Unis, Barack Obama surfe entre les scandales et sa popularité est en chute libre. L’opposition à Angela Merkel se réveille pour stigmatiser la dureté de sa politique en des termes inédits et très durs.

L’exemple du Québec est intéressant. Il y a été crée en 2011 une commission, dirigée par la juge France Charbonneau, chargée d’enquêter sur les « possibles activités de collusion et de corruption dans l’octroi et la gestion de contrats publics dans l’industrie de la construction incluant, notamment, les organismes et les entreprises du gouvernement et les municipalités, incluant des liens possibles avec le financement des partis politiques et le crime organisé ». Ses travaux déstabilisent la classe politique. Quelques mois après la démission de son prédécesseur, Gerald Tremblay, pour liens supposés avec la mafia, c’est Michael Appelbaum, nouveau maire de Montréal élu en novembre 2012, qui démissionne à son tour accusé de « complot, abus de confiance et actes de corruption dans les affaires municipales" ! Pour faire bonne mesure le maire de la troisième ville du Québec, Laval, vient à son tour d’être rattrapé par un scandale sexuel et a démissionné. Comment dans un tel contexte faire confiance aux élus ?

 Au-delà des joutes électorales classiques, et de leurs jeux de coups bas et petites phrases assassines, le problème change en effet de dimension. Le peuple semble tellement désabusé qu’il consomme son personnel politique à belles dents. Il n’y a plus d’état de grâce... Mais changer ne conduit qu’à plus de la même chose avec un personnel politique usé et une gouvernance minée par les scandales et l’impuissance.

Crise de confiance sous le regard instantané du web

 Cette situation n’est peut-être pas nouvelle mais nous sommes dans un monde tellement différent avec la globalisation numérique qu’elle prend un tour beaucoup plus inquiétant. Tout se passe comme si la démocratie était en panne et ouvrait le champ à toutes les éruptions de violence soudaine qui démontrent chaque fois leur impuissance et leur stérilité nihiliste. La révolte des peuples est certes l’expression du refus des mesures d’austérité imposées par l’échec des dirigeants dans la gestion de la crise financière de 2008.  Les racines de cette réaction sont en fait beaucoup plus profondes. La classe dirigeante démontre son incapacité à comprendre les  causes profondes de cette crise qui dure depuis cinq ans et dont on ne voit aucune solution crédible. Les mesures annoncées, et âprement discutées entre dirigeants, comme la lutte contre la corruption et les paradis fiscaux, ne se concrétisent pas rapidement. Plus encore, les tensions entre les vieux pays démocratiques riverains du fleuve atlantique et leurs nouveaux rivaux asiatiques font planer une menace sur le maintien de la prospérité et de l’équilibre social de l’ouest alors que la démographie profite aux nouveaux pays « émergés » leur ouvrant de prometteuses perspectives. Et ce spectacle est désormais en temps réel, amplifié par les caméras de télévision et par le web.

Faire de la politique ou remplir une mission ?

 Nous sommes en train de constater que nous vivons sur un mythe, celui de la démocratie, qui veut bien dire le gouvernement par le peuple. Comme il n’est pas très commode de diriger avec la foule, on a inventé le système représentatif qui est supposé apporter par le jeu d’élections libres des représentants du peuple dans les instances d’élaboration de la loi, le législatif,  et de sa mise en oeuvre, l’exécutif. L’article 3 de la constitution  de la République française en rappelle les principes. « La souveraineté nationale appartient au peuple qui l'exerce par ses représentants et par la voie du référendum. 

Aucune section du peuple ni aucun individu ne peut s'en attribuer l'exercice. » La voix du peuple est censée être protégée par les institutions qui assurent que les conditions de concurrence politique sans être pures et parfaites demeurent loyales. Ce bel édifice si tant est qu’il n’ait jamais fonctionné conformément à l’intention de ses concepteurs a été purement et simplement balayé par l’émergence d’une « classe politique » qui s’est interposée durablement entre le peuple et le pouvoir.  Elle désire tant le pouvoir qu’elle a fait le champ clos de ses ambitions, de sa quête de couverture médiatique et n’hésite plus à monnayer son rôle, comme de vulgaires footballeurs ou stars de téléréalité.

Dès lors la distinction entre « le » politique, champ de la réflexion et de l’action sur la conduite des affaires de la cité, et « la » politique, champ de batailles d’une oligarchie qui a fait de la conquête du pouvoir son obsession quotidienne devient impossible. La mauvaise monnaie chasse la bonne. La polis grecque définissait un lien étroit entre un territoire, son peuple et ses institutions, une capacité à vivre ensemble et à se projeter dans un avenir commun. Or dans nos sociétés modernes, ce lien s’est dissocié entre l’état, la nation et le peuple. Le pouvoir politique s’est affaissé derrière les exigences du marché. Si cette distinction  avait peu de conséquences pratiques pour le citoyen dans un monde de croissance économique et de redistribution sociale, elle devient cruciale alors qu’il n’y plus de croissance et que la redistribution se révèle à chaque instant de plus en plus problématique. L’attente de leadership des citoyens est de plus en plus exigeante face aux périls qui les menacent et  la désinvolture de la classe politique est particulièrement troublante. La tension est à son paroxysme quand la classe politique explique avec le naturel le plus stupéfiant que ses agissements sont « naturels ». Mentir est normal, comme est normal de dépenser en liquide quand on est payé en argent liquide...

La démocratie 2.0, seule solution ?

 Face aux tensions démographiques, économiques, écologiques, la qualité et la crédibilité de la réponse des gouvernants est majeure. Sans confiance, le système se déchire, les perspectives s’assombrissent, et la crise s’amplifie en se nourrissant d’elle-même dans une prédiction auto-réalisatrice.

Revenir aux bases pour arrêter cette dérive est une obligation pour les dirigeants. Or "le" politique, c’est défendre la cité, le territoire, et ceux qui l’habitent. La grande supercherie du citoyen du monde ne tient pas la route face aux besoins réels des peuples. Nous sommes tous ancrés dans un territoire, à la fois refuge et lieu d’épanouissement des talents.

La fin de l’histoire que nous promettait la chute du mur de Berlin, et Francis Fukuyama, se révèle en fait le retour aux vieilles tentations totalitaires et hégémoniques dans un climat de violence et de révolte. Le Brésil se réveille dans la douleur de son rêve de croissance. La Chine suffoque sous la pollution et connaît une vive tension intérieure. Le monde arabe ne se relève pas de son printemps bien trop prématurément loué par les intellectuels occidentaux. Et tout le monde se désintéresse du sort des peuples afghans et irakiens qui ne font plus la une des journaux télévisés dès lors que la vie des « boys » n’est plus en jeu.

 Réinventer la démocratie pour les pays qui en ont été le creuset est aujourd’hui une impérieuse nécessité. Au delà des enjeux de court terme, il faut en France, mais aussi aux Etats-Unis, autre république fondatrice, un sursaut national qui restaure leur dignité aux élus du peuple et ressoude le pacte républicain. Il y a certes beaucoup de travail. Mais le web qui permet le partage des problèmes peut faciliter l’émergence de solutions comme le peuple islandais l’a démontré. Mais en même temps dans ce XXIe siècle vacillant, cet effort de refondation est vital pour réussir la réconciliation entre efficacité et équité. 

5xBoz

http://www.coe.int/web/world-forum-democracy

http://www.opendemocracy.net/thorvaldur-gylfason/democracy-on-ice-post-mortem-of-icelandic-constitution


L'open data, arme naturelle de la transparence

Le débat sur le patrimoine des ministres met en lumière une des grandes difficultés de la démocratie française qui est de parler librement de l’argent.  Ce vieux tabou n’est plus compatible avec une des tendances les plus profondes de la société numérique, la libre circulation de l’information comme base du débat et de la décision. L’ère de l’internet et du web changent radicalement le mode de production et de distribution de l’information et imposent à tous une rigueur nouvelle dans le « rendre compte ». Cette transformation est puissante, perturbante et remet en cause beaucoup de pratiques qui sont dans notre pays héritées d’une culture du secret  qui est au fil du temps devenue une des grandes sources des blocages de la société française.

La classe politique n’a pas l’habitude de rendre des comptes

L’analyse de cette poussée fondamentale du désir de transparence ne se limite pas à la seule sphère de l’action publique. Elle y est encore plus légitime car il s’agit de l’argent public confié par le peuple souverain à ses représentants pour en faire le meilleur usage. Le droit de lever l’impôt dans la clarté est un des fondements du pouvoir démocratique et a été à l’origine de toutes les révolutions contre l'absolutisme royal. La Magna Carta de 1214 en est la source historique. Face à l’absolutisme royal le contrôle de la dépense et donc la légitimité des prélèvements obligatoires - le consentement à l'impôt - constituent la base existentielle du rôle du parlement. Que l’on attende des parlementaires à leur tour la plus grande transparence sur leurs revenus pour éviter toute suspicion à leur égard est un des fondements sacrés de la démocratie. Ce principe s’étend naturellement à tous ceux qui exercent une autorité publique. Il est curieux, dès lors, d’entendre parler de déballage ou de voyeurisme quand il ne s’agit que d’exercer un contrôle démocratique sur les représentants du peuple dans l’exercice de leur mission.  Il est en effet piquant de constater que deux ministres du budget, de deux appartenances politiques distinctes, ont pu être en quelques années suspectés de manque de probité et de transparence…

Il n’en reste pas moins vrai que même désirée ou controversée, cette information ne signifie… rien ! Il n’y a aucun lien naturel entre un niveau de patrimoine, fruit de l’histoire personnelle et familiale, et une aptitude quelconque à participer à la direction des affaires publiques. Un état de fortune, concept tout à fait relatif puisque selon la plupart des perceptions traduites par les enquêtes  est riche celui qui dispose de 50% de plus que soi, ne traduit ni le talent qu’un habile gestionnaire privé pourra transférer dans la sphère publique, ni une inquiétante  prodigalité. Le temps est révolu où la gestion en bon père de famille, à laquelle se référait le suffrage censitaire, apparaissait comme une garantie publique. En ces temps de divorces tempétueux, de paradis fiscaux, de spéculation, mais aussi de chômage, de carrière indécise, être riche ou pauvre, trop riche ou trop pauvre,  ne prouve rien. Au mieux, peut-on contrôler, en début et fin de mandat,  que l’exercice de la responsabilité publique ne génère pas un enrichissement personnel. Le seul mérite de cet exercice est de démystifier le tabou de  l’argent. Au fond savoir ce que chacun gagne, au-delà du décryptage hasardeux des signes de richesse, libère d’une interrogation et permet surtout de passer à autre chose. Après quelques jours de commentaires médiatiques, cette affaire ne suscitera plus d’intérêt majeur.

La vraie question est en effet ailleurs : quelles sont les qualités nécessaires pour  diriger un pays, une commune, une région, et, peut-on ajouter, une entreprise, dans un contexte socio-économique instable ? Il n’y a aucun réponse simple, sinon que les hommes apparemment les plus vertueux et qualifiés n’ont jamais vraiment réussi dans l’exercice du pouvoir. Pierre Mendes-France, qui en est un peu le symbole, n’est resté que 232 jours au pouvoir et laisse une trace d’intégrité et de compétence que peut-être une année supplémentaire aurait définitivement ternie… Jacques Delors, prudent et sage, a renoncé à la tentation présidentielle. Seule la rotation dans l’exercice du pouvoir assure une garantie contre les abus d’intérêt personnel et surtout d’exercice de l’incompétence qui est au fond la plus grand menace que font peser les quelques 500000 élus français sur le pays. Seule la diversité des expériences et des expertises peut offrir à un pays un corps de représentants aguerris capable de transposer pour partie dans l’exercice public une fraction de leurs talents car il ne s’agit au mieux que de présomption tant l’exercice du pouvoir est complexe dans un contexte général « d’impuissance démocratique ».

Ceci implique une vraie « démocratisation » de l’exercice du pouvoir qui ne peut plus être confié à une classe politique qui en a  abusivement fait un métier. Le seul vrai métier de gestionnaire est celui des fonctionnaires qui proposent et exécutent en fonction des règles techniques et du droit. Le responsable politique décide en fonction de sa conception de l’intérêt général. Sa légitimité provient du suffrage universel et est contrôlée politiquement par le corps électoral comme encadrée par le droit. Le retour espéré à plus de rigueur dans l’exercice du pouvoir ne passe pas seulement par la transparence, mais surtout par la démocratisation du processus de prise de décision. Le non-cumul des mandats, leur non-prolongement abusif dans le temps, associés au recours beaucoup plus large au référendum d’initiative populaire sont les outils classiques de la transparence. Mais on peut aussi explorer des voies nouvelles, comme par exemple le recours au tirage au sort pour une partie des élus locaux.

Mais c’est un partage général de l’information – qualifiée, certifiée, documentée – qui doit assurer la base fondamentale du débat démocratique prélude à la prise de décision motivée.

Une transparence élargie à la vie quotidienne

Mais le désir de transparence ne se limite pas à la sphère publique. Chacun d’entre nous dans ses différentes facettes - collaborateur, consommateur, voyageur, patient, lecteur, auditeur, téléspectateur… - souhaite désormais s’assurer que les informations qui lui sont transmises soient « libres et non faussées ». On a érigé la concurrence en dogme absolu de l’efficacité collective en négligeant que la concurrence sans information peut conduire à tous les excès du « renard libre dans le poulailler libre ».

 Cet appétit est d’autant plus légitime que les cas de manipulation de l’information sont légion, le mensonge et la dissimulation étant un des vecteurs majeurs de l’exercice de l’autorité de la connaissance dans une relation dissymétrique entre celui qui sait et qui recherche un avantage grâce à l’information qu’il détient et celui qui subit sans avoir les moyens de contrôler. L’histoire du Mediator ou de la viande de cheval ne sont que des exemples marquants par leur actualité. Le refus récent de l’industrie agro-alimentaire européenne de mettre en place un marquage simple (rouge, jaune, vert) des risques associés à la consommation abusive de ses produits traduit la résilience de la culture de l’information dissymétrique, dont on peut toujours suspecter qu’elle cache de noirs desseins. Dans un passé plus lointain les manipulations prouvées de l’information par l’industrie du tabac ou de l’amiante ont montré que sciemment des industries ont truqué et acheté l’information pour cacher un désastre sanitaire. Il est encore plus grave de cacher des informations vitales pour des millions de consommateurs que de dissimuler des revenus individuels…

Or le débat démocratique peut aujourd’hui s’appuyer sur la technologie. L'open data » ou, en français, les le libre accès aux données publiques, a pour but de rééquilibrer l’accès à l’information. Il s’agit bien en effet de rendre publiques toutes les données économiques, statistiques, scientifiques pour permettre à la société dans son ensemble de comprendre les enjeux. Ces données publiées sont analysées et mises en forme lisibles par le plus grand nombre afin de fournir une information exploitable dont chacun tire les enseignements et pratiques qu’il décide d’adopter en toute lucidité. Elle rend possible la détection de phénomènes cachés et permet la prévention, que ce soit en matière de santé publique, de risques naturels, d’environnement ou plus prosaïquement de dysfonctionnements dans la vie quotidienne comme le transport. Ainsi les pays scandinaves tirent un avantage majeur de leur connaissance approfondie et publique de leur population.

L’accès à ces données permet à des entrepreneurs d‘imaginer des services nouveaux pour faciliter l’exercice de cette liberté de choix que la technologie rend désormais possible.

Mais d’ores et déjà les consommateurs ont bien compris toute l’importance de cette mutation. La plupart des actes d’achat majeurs sont aujourd’hui préparés en concaténant de l’information sur le web. Cette émergence du consommateur expert est un défi pour la distribution et les industriels, mais aussi une formidable opportunité de travailler avec les consommateurs dans une relation de confiance mutuelle. Il en est de même en médecine où les praticiens ont intérêt au dialogue avec des personnes lucides seules gestionnaires  de leur capital-santé. Expliquer les faits de façon pédagogique ne peut que renforcer l’efficacité comme la dignité collectives.

Chaque acteur dans la chaîne de valeur a intérêt à partager une information authentique pour élever le niveau de conscience et de compétence. Les résistances initiales ne peuvent que se dissoudre face à cette poussée inéluctable qui va dans le sens du bien commun, dont aucune catégorie sociale ne peut se prévaloir avec exclusive.


Politique... l'impuissance démocratique

Dans le contexte de la crise que traversent durablement l’Europe occidentale, les Etats-Unis, le Japon, la classe politique souffre partout d’un discrédit majeur. Les titulaires du pouvoir abordent avec fébrilité toute nouvelle élection tant le risque de désaveu est élevé. Les échecs sont nombreux, violents, humiliants. Les périodes de grâce post-électorales sont fugaces et très rapidement les critiques fusent pour sanctionner sans pitié tout écart, même mineur, à une règle d’excellence que la démocratie semble désormais exiger de ses dirigeants. La confiance, partout, est au plus bas alors même que les circonstances exigeraient de la classe politique qu’elle suscite le désir de rassemblement dans la durée pour résoudre les problèmes complexes de notre époque.

Maléfice

Est-ce que ce jeu de massacre est légitime ? Quelles en sont les causes ?

La crainte légitime que suscite, sur l’emploi et le revenu,  l’atonie de la croissance  est le moteur principal de ce discrédit. L’incertitude envers le futur rejette sur le pouvoir la cause majeure de tous les troubles. De plus, la classe politique semble exonérée de la dureté des temps et capable de s’affranchir, par des moyens suspectés douteux, des temps difficiles que vivent les citoyens. Le débat récurrent sur le cumul des mandats n’est pas une réflexion théorique de droit constitutionnel sur le degré optimal de concentration sur un niveau de responsabilité, mais un problème de gestion du revenu des élus qui n’a rien de choquant en soi. Tout travail mérite salaire… Mais quand la performance du travail est contestée, la rémunération sur fonds publics perd de sa légitimité.

Le web est une des causes de ce « politician bashing », ce lynchage systématique sont les politiciens se plaignent amèrement faisant du web le seul artisan de leur discrédit. Il est clair que la puissance de l’outil limite les zones grises où pendant longtemps les politiciens ont pu tenter de s’échapper pour se soustraire à l’âpreté du jugement de leurs électeurs. Rien n’échappe au regard mondial du web, ni les petites phrases maladroites, ni les photos  compromettantes, ni les agendas cachant de suspectes rencontres. Tout est en direct. Sans filtre et sans pitié.

Mais cette loupe grossissante sur les méthodes et les mœurs de nos élus ne doit pas conduire systématiquement à leur mise en accusation. Pourquoi situeraient-ils au-delà des normes habituelles de comportement de la population alors qu’ils sont choisis en son sein sans filtre spécifique pour la représenter ? Il est ainsi curieux que les hommes politiques les plus appréciés de l’opinion sont ceux qui ont, dans une certaine mesure, échoué. L’échec est-il un brevet de vertu démocratique ? Le sacrifice personnel ne peut-il être que le seul moyen de produire une bonne image en politique ?

La classe politique ne mérite certes ni cet honneur ni cette indignité. Elle n’est là que parce le peuple lui demande d’assurer cette fonction de régulation que le système démocratique confie à l’Etat. Elle ne peut résoudre tous les problèmes de chacun, emploi, revenu, éducation, sécurité…. Ce que Lionel Jospin avait dit, dans un aveu d’impuissance qu’on lui a reproché, « L’Etat ne peut pas tout » est devenu un constat universel dans une économie mondiale ouverte. Barack Obama en fait l’amère expérience même dans un pays où, structurellement, on attend peu de Washington quand on ne dénie pas au pouvoir fédéral tout droit d’ingérence dans la vie des gens.

Un essai récent vient éclairer le débat à la lumière des principes « génétiques » de la démocratie grecque. Dans « Le maléfice de la vie à plusieurs », dont le sous-titre annonce le projet « La politique est-elle vouée à l’échec ? », Etienne Tassin  s’interroge sur cette tragédie que vit la démocratie. Le peuple est par nature divisé. En régime démocratique, la prise du pouvoir de l’un est la défaite de l’autre, et non pas sa destruction comme dans les régimes totalitaires. Le vaincu  voudra échapper à la domination « naturellement » perçue comme injuste de celui qui a gagné et préparer une revanche qui ne peut être qu’une remise en cause de sa légitimité et de ses choix. La division  qui est « le lien de la liberté » limite la capacité d’action du vainqueur.

Aussi Etienne Tassin avance-t-il cette définition de la démocratie : « La démocratie, nom d’un régime où le peuple divisé entend exercer un pouvoir sur lui-même, affronter victorieusement les séditions qu’il produit de lui-même en son sein ».

Tassin met en évidence, comme Merleau-Ponty qu’il cite abondamment, l’impureté de la politique. «  La liberté est toujours compromise, empêchée ou déviée, par les autres, les choses, le monde, les tâches et les hasards. L’acteur politique, celui qui porte cette liberté en acte, ne saurait être jugé que sur ses actes, et non ses intentions. Or les effets desdits actes lui échappent en partie le plus souvent et il doit les assumer quand bien même il ne les défendrait pas. »

Rude mission que la politique vouée à l’échec et à l’impuissance. Car plus large est le spectre de la mission, plus les aléas se multiplient et rendent l’atteinte d’un objectif totalement aléatoire. De plus si cet objectif est atteint qui peut en prétendre être le seul responsable ? Pour fonctionner, la démocratie ne pourrait s’appliquer qu’à des objets précis à l’ampleur limitée. Les votations suisses permettent en cernant précisément le champ technique et géographique  de la décision de construire les conditions d’un succès. Veut-on autoriser  le travail du dimanche, sujet constant en France et jamais tranché ? Il a suffi au peuple de Genève de voter contre pour mettre un terme au débat… à Genève. Est-il pertinent d’avoir le même système à Bale, Zurich ou Zermatt ?

C’est par son désir d’universalité que la république française s’empêtre bien souvent dans des débats inextricablles au niveau où ils sont traités. Dans un système complexe comme notre économie européenne, immergée dans l’économie mondiale, qui peut décider sérieusement sur des sujets aux multiples implications ? Il en ressort de pitoyables déclarations où les hommes politiques impuissants tempêtent, invectivent, blâment, condamnent et promettent, dans un déluge de mots sans conséquences

Ce que Tassin met aussi en évidence est que cette incertitude fatale à la politique s’applique aussi au passé. Il est en effet difficile avec certitude  d’attribuer à un homme, à une équipe gouvernementale le succès d’une politique qui résulte de multiples facteurs exogènes. Certains hommes politiques tirent au fond leur gloire de ne pas avoir eu le temps de faire la preuve durable de leur talent. Le meilleur exemple en est Pierre Mendes-France. Pourquoi a-t-il éclipsé jusqu’au nom même un autre homme politique talentueux de la IVe république, Felix Gaillard ? La fascination pour ceux qui n’ont pu échouer faute d’avoir réussi est infinie.

D’autres ont su exploiter avec intelligence les circonstances pour se les approprier. Ainsi la seconde guerre mondiale a pu faire naître le renouvellement de la classe politique à travers des positions courageuses face à ce qui est devenu a posteriori une exigence claire, le refus de la soumission à l’Allemagne. Mais qui aurait pu imaginer la trajectoire d’un Charles de Gaulle sans ces circonstances. Que serait devenu un Jean Moulin s’il avait survécu ? Les héros sont d’autant plus intègres qu’ils sont morts car on ne raconte que les belles histoires qui arrangent tout le monde comme l’illustre Taleb dans « Le cygne noir ».

Si du fait des interactions entre les hommes libres, qui peuvent décider de ne pas se soumettre à la pensée et à la volonté d’un seul ou d’un groupe, la politique est destinée à échouer en démocratie  ou à ne réussir que par accident, faut-il alors abandonner l’exercice de  la politique au hasard ? C’est ainsi qu’est née l’idée de confier le pouvoir à des citoyens choisis au hasard, ce qu’on fait pour la justice, dans les jurys d’assise dont les conséquences ne sont pas moins graves.

Alors si on ne peut juger une politique et les personnes qui en sont à l’origine ni sur les intentions ni sur les résultats, que reste-t-il pour en démocratie conserver au rituel électoral un intérêt réel ?  Tassin comme Merleau-Ponty proposent de retenir comme critère le résultat de l’action immédiate sur une communauté d’acteurs et sur l’espace d’apparition qu’elle déploie avec elle. Le sens de la politique serait donc le désir d’action, auquel on prête volontiers « les vertus du commencement, de la natalité, de la révélation, de la manifestation ».

Cet essai illustre brillamment l’impuissance de la démocratie. Mais c’est dans la gestion de cette impuissance que se place la grandeur de la démocratie.