Drôle de campagne, vrais enjeux...

Beaucoup de scrutins, peu de débats de fond

Cette drôle de campagne électorale pour les vrais scrutins d’avril, mai et juin entretient un malaise qui dure depuis le démarrage  de cette  longue campagne pré-présidentielle qui nous a valu déjà quatre scrutins. Tout se passe comme si l’opinion, oubliant les enjeux réels, usée par ces débats, et ces scrutins dont on peut aujourd’hui douter de l’utilité, se laissait aller, apathique, assommée face aux scandales qui offrent une dramaturgie renouvelée à chaque instant. Par ailleurs, tétanisée par l’improbable show quotidien qu’offre Trump, qui démontre que tout est possible et tout est à craindre d’une machine politique devenue folle, l’opinion se met sérieusement à s’inquiéter sur l’issue opérationnelle du scrutin. Car même si ce théâtre peut passionner par ses rebondissements, nul n’ignore que pendant les travaux les ventes doivent continuer. Avec les primaires et la mise en place de la nouvelle équipe de l’exécutif, c’est plus d’une année d’incertitude que le pays s’offre.

Malgré cet état d’apesanteur et ces manœuvres dilatoires qui retardent le moment où le débat va devoir finalement se dérouler pour dessiner le futur des cinq prochaines années, il va bien falloir travailler, réfléchir et in fine décider. Or le temps presse car même si le pouvoir du Président de la République est beaucoup moins large que ne laissent entendre les candidats, il occupe une place essentielle dans le jeu politique de la Ve République.

Pour prendre le temps de la réflexion, ce qui est toujours difficile quand on vit les événements en temps réel, il faut se rappeler que nous sommes dans un régime mixte, présidentiel et parlementaire. Les décisions qui sont prises impliquent une forme de consensus entre des deux pouvoirs également issus du suffrage universel. La plupart des décisions de gestion sont du ressort du gouvernement, responsable devant l’Assemblée, comme l’ont démontré les cohabitations toujours possible même si l’alignement des calendriers des élections présidentielle et législative a pour but de les éviter. Parfois la cohabitation se déroule au sein du même camp. Si l’affrontement  présidentiel surmédiatisé agite les esprits depuis des mois par sa dramaturgie, il n’est qu’une pièce d’un système plus large qui va également nous occuper en juin 2017 et bien au-delà….

Ces précisions nous incitent à mieux comprendre que si les enjeux électoraux sont décisifs, ils ne sont pas exclusifs car la vie économique et sociale d’un pays ne dépend que pour partie des choix politiques. Les déterminants socio-techniques jouent un rôle beaucoup plus important car ils fixent des limites et ouvrent des opportunités aux intentions des gouvernants en dépassant le cadre territorial et temporel de l’action publique. Toutefois les dirigeants surestiment de façon récurrente leur capacité à comprendre ces mécanismes systémiques complexes et à intervenir pour infléchir le jeu des facteurs. Ils ont tous le sentiment que le volontarisme, martelé avec plus ou moins de vigueur, pourra faire revenir les fleuves à leur source. Ceci serait facilité par un « retour » aux frontières nationales, la souveraineté nationale étant proposée à l’opinion comme le cadre magique de la résolution de la plupart de nos problèmes. 

Pour la première fois dans un tel scrutin, la question du protectionnisme est en effet au cœur du débat. Une majorité de candidats en fait un axe central de leurs propositions. Cette audace dans un pays qui depuis la fin de la seconde guerre mondiale a fait de son ancrage dans une Europe économique, puis politique, l’invariant de sa stratégie internationale, surprend car l’opinion semble s’accoutumer d’une idée qui tourne résolument le dos a une culture qui a marqué plusieurs générations.

L'ancrage international de la France

Les attendus du Traité de Paris de 1951 créant la Communauté européenne du charbon et de l’acier, en 1951, ont en effet ouvert la voie à un effort continu et ambitieux  de coopération en Europe. L’Europe a été conçue à la fin de la seconde guerre comme l’outil indispensable de la paix et de la prospérité. La France a ainsi  toujours été motrice dans le processus d’élargissement de l’Union Européenne,  mais également sur le plan mondial avec une adhésion sans réserve à l’Organisation Mondiale du Commerce.

« CONSIDÉRANT que la paix mondiale ne peut être sauvegardée que par des efforts créateurs à la mesure des dangers qui la menacent;

CONVAINCUS que la contribution qu'une Europe organisée et vívante peut apporter à la civilisation est indispensable au maintien des relations pacifiques;

CONSCIENTS que l'Europe ne se construira que par des réalisations concrètes créant d'abord une solidarité de fait, et par l'établissement de bases communes de développement économique;

SOUCIEUX de concourir par l'expansion de leurs productions fondamentales au relèvement du niveau de vie et au progrès des oeuvres de paix;

RÉSOLUS à substituer aux rivalités séculaires une fusion de leurs intérêts essentiels, à fonder par l'instauration d'une communauté économique les premières assises d'une commumaulé plus large et plus profonde entre des peuples longtemps opposés par des divisions sanglantes, et à jeter les bases d'institutions capables d'orienter un destin désormais partagé »

Si ces principes forts ne font plus aujourd’hui l’unanimité, ils n'ont toutefois pas perdu leur sens et leur actualité. L’Europe comme construction volontariste a été mal comprise et mal aimée des peuples.  Les bénéfices de cette coopération apparaissent insuffisants au regard des contraintes que des gouvernants peu courageux ont fait porter sur une Europe qualifiée de désincarnée, et donc jugée bureaucratique. Or ce n’est pas la Commission qui gouverne l’Europe, mais le Conseil de l’Union européenne, composé des chefs de gouvernement des Etats que rassemble l’Europe. La complexité des institutions européennes, le manque de soutien populaire à cette construction difficile à appréhender et mal expliquée ont rendu l’idée européenne peu porteuse au cours des dernières années, même si le Parlement européen, élu au suffrage universel, apporte une indéniable dimension de transparence et de démocratie. Mais à 28 membres, la cohérence et la lisibilité de l’action sont difficiles à valoriser. Est-ce que face à la Chine, aux Etats-Unis, à la Russie, la France seule peut aborder la complexité systémique d'un monde multiple mais confronté aux mêmes problèmes : menaces climatiques, raréfaction des ressources naturelles, fragilisation des océans, dégradation de la biodiversité, migrations non désirées ? Les Etats sont trop grands pour les petits problèmes, mais certainement trop petits pour las grands problèmes. Le moment est-il bien bien choisi pour détricoter l'oeuvre de la construction européenne, certes incomplète et imparfaite, mais qui constitue un cadre de résolution de problèmes existant, démocratique et améliorable. 

Le sentiment de déclassement nourrit la colère 

Mais c’est surtout la crise de 2009 et la transformation rapide des équilibres économiques du monde avec l’émergence de la Chine et de l’Asie qui ont conduit plusieurs courants politiques à développer dans les pays matures l’idée que la mondialisation était la cause des problèmes rencontrés dans ces nations qui, ayant été à l’origine du développement économique mondial, souffraient de voir leur leadership contesté et leur économie ralentie. Cette montée d’un désir de protection contre la concurrence mondiale, jugée déloyale, s’est incarnée dans le vote de sortie du Royaume Uni de l’Union européenne et dans l’élection de Donal Trump aux Etats-Unis.  Les peuples frappés par la remise en cause de leur environnement professionnel et social se sentent abandonnés, trahis par leurs dirigeants qui eux s'en sortent bien. 

Friches
Le discours d’investiture de Donald Trump présente une théorisation de ce mouvement. Une analyse intéressante du Guardian de ce discours met bien en évidence qu’il s’agit d’une déclaration de guerre contre les compromis conduits depuis des décennies par la classe dirigeante américaine dans le concert mondial. C’est une promesse de redressement national fondé sur le retour au protectionnisme et une vision sans nuance et sans précaution du "America first" au profit des classes moyennes et populaires qui auraient été victimes de la mondialisation... Analyse sommaire, discours sans nuance, tout ceci est nouveau dans l'histoire contemporaine car, malgré ce volontarisme cinglant, les Etats-Unis restent une démocratie avec des contre-pouvoirs, comme les premiers mois du mandat de Trump le démontrent,  et doivent respecter les engagements internationaux. Il reste que cette vision repose sur une analyse aussi limpide que celle des populistes européens : le peuple a été trahi par la classe dirigeante qui s'est enrichie par la mondialisation, alors qu'elle transformait un pays prospère en champ de ruines industrielles et de dégénération morale. Le diagnostic est sans précaution, les réponses sont simples : droits de douane élevés, arrêt total de l'immigration, préférence nationale en matière d'emplois et d'investissements. Cette vision prend le contrepied exact de cinquante années de croissance et de relations internationales.

Aujourd'hui nul ne peut dire si cette rupture majeure voulue en 2016 aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne, qui ont avec Ronald Reagan et Margaret Thatcher initié la vague de libéralisation économique des années quatre-vingt, va ouvrir une nouvelle page de l’histoire économique mondiale. Il est certain que ces positions ouvrent le débat sur les limites de la libéralisation de l’économie mondiale et sur les conditions de la transformation technique et sociale des économies matures. Mais on ne tue pas une idée, car c'est trop coûteux, on l'améliore ! 

Et pendant ce temps-là, rien n'arrête la révolution numérique 

Car indépendamment de l’émergence cette culture protectionniste, d’année en année se dessine, de façon systémique, un monde où le numérique revisite chaque secteur, chaque métier, chaque processus. Le numérique se joue des frontières. Sur toute la planète, ce sont des milliards d'humains de tous âges qui utilisent le téléphone mobile, désormais "intelligent", et accèdent aux savoirs et services du web.Il ne s’agit pas de louer candidement une « digitalisation » à tout crin de la société pilotée par quelques entreprises si habiles, qu’elles pourraient en devenir cyniques, mais d'en comprendre les ressorts, les enjeux, les risques. L'iconomie, ce n’est pas chanter les louanges d’une disruption ravageuse, mais chercher à construire une société plus efficiente dans la gestion des ressources naturelles et plus ambitieuse dans le respect des hommes et la stimulation de leurs infinies compétences cognitives. 

Robots

Pour y parvenir nous allons, comme les générations précédentes, exploiter la science et la technique, mais plus vite et à plus grande échelle puisqu’il s’agit de notre planète Terre et plus seulement de l'Occident ou de la Chine. Tout ce que nous voyons chaque année au CES de Las Vegas, de l’hygiène bucco-dentaire à la voiture autonome, des exo-squelettes pour handicapés aux imprimantes 3D pour fabriquer des voitures,  aux jeux pour apprendre à construire et programmer des robots dès le plus jeune âge fait sens par rapport à une perspective historique globale : l’amélioration de nos compétences et de notre discernement. Lucidement, en mesurant les conséquences et en trouvant des parades aux problèmes potentiels, nous pouvons construire un monde meilleur où le progrès retrouvera tout son sens : vivre mieux, plus longtemps et en bonne santé, rendre le travail stimulant et non épuisant grâce à la coopération avec les robots, se déplacer en toute sécurité avec des véhicules autonomes, anticiper  les tensions sur les ressources et le climat grâce au big data, apprendre toujours et encore pour donner à chaque habitant de la terre ses chances dans le respect le plus total et sans discrimination avec le concours de l’intelligence artificielle.

Transférer à des machines et à des logiciels des tâches pénibles et peu valorisantes est plutôt une bonne nouvelle. Mais ce sont des humains qui vont, au moins temporairement,  perdre ces emplois et ces revenus, et on ne peut contempler ce phénomène ne se croisant les bras. Ce tarissement progressif d'une source d'emploi faiblement qualifiés impose une réflexion lucide et des mesures d'accompagnement de long terme.

C'est un chantier complexe qui ne peut que se développer dans un esprit de co-construction pragmatique visant l’intérêt général, c’est à dire la prospérité et la sécurité.  Peut-on le faire isolément ? Peut-on le faire à partir d'une lecture partisane, idéologique, du monde et du progrès ? La France seule a-t-elle la taille critique pour concevoir et mettre en œuvre la politique nécessaire pour embrasser ces problèmes ?

De toute évidence, non… L'exercice de la souveraineté n'exclut pas la recherche de solutions mutualisées au niveau régional face aux grands ensembles qui sont constitués sur la planète. Il faut rechercher inlassablement le bon niveau d'exercice de cette orchestration dont nous avons besoin pour éviter que le destin des nations et des peuples soit décidé par les nouveaux maîtres de la technologie. 


CES, amplificateur de la révolution numérique

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La transformation numérique est la plus récente étape de la révolution cognitive de l’homme. Elle diffère des étapes précédentes par son caractère à la fois global et rapide. Elle concerne la planète toute entière, et se développe de façon exponentielle depuis la démocratisation de l’internet avec le web en 1995. Jamais dans son histoire l’humanité n’avait accumulé autant de potentiel technique et d’information pour transformer son environnement et ses connaissances. Et les progrès que nous avons accomplis en dix ans dans la maîtrise de chacun des composants techniques - processeurs, réseaux, logiciels - sont stupéfiants.

Le CES révèle la dualité de la révolution numérique. L’industrie informatique ne cesse de gagner en puissance et de se concentrer, quelques acteurs majeurs ayant la maîtrise de l’infrastructure technique qui constitue le socle indispensable de la performance. Simultanément, viennent se greffer sur ce socle une multitude de solutions, parfois marginales ou éphémères, issues de centaines de milliers d’entrepreneurs et d’innovateurs répartis sur toute la planète. De cette effervescence créative, brouillonne et spontanée, émergeront des pratiques et des usages qui contribueront à tisser les mailles d’un nouvel environnement socio-technique. Les formes de ce nouvel environnement émergent progressivement de ce double mouvement de transformation technique et de création d’opportunités. Elles sont encore floues, certaines pistes ne se concrétiseront pas comme nous l’avons vu pour la promesse avortée de la généralisation de l’image 3D ou de la transformation du système de production par la multiplication des imprimantes 3D. Elles prendront certainement des formes imprévisibles et une ampleur encore insoupçonnable. L’intérêt du CES est de nous plonger dans ce mouvement puissant de tectonique des plaques techniques et d’usages et de permettre sinon des prévisions fiables, tout au moins des analyses des vecteurs de force en présence.

La transformation continue des pratiques sociales

Chacun peut observer dans son environnement immédiat, au travail, dans la vie quotidienne, la transformation effective des pratiques courantes. Avec l’irruption du smartphone, on sait désormais, avec ce seul outil, prendre des décisions informées et contextuelles pour organiser son temps, ses itinéraires, l’usage des moyens de transport, ses relations personnelles et professionnelles. On sait choisir, comparer, acheter, payer. On peut améliorer sa forme physique, gérer la température de son domicile, surveiller ses enfants à distance, piloter sa consommation d’énergie. Et tout ceci sans délai, de n’importe quel point, à n’importe quelle heure.… Quand à chaque nouvelle version de smartphone, la presse boude en trouvant qu’il n’y a plus d’innovations, on a tout simplement oublié qu’avec cet outil, et son environnement technique de logiciels, de réseaux, de géolocalisation, de capteurs, tout a déjà profondément changé. Et si le marché ralentit, les chiffres font encore rêver avec environ 1,6 milliard de ventes en 2016.

L’innovation se porte massivement dans l’industrie qui a su rapidement apprendre à acclimater robots et capteurs, drones et imprimantes 3D, pour repenser les processus industriels dans un souci d’optimisation énergétique et de meilleure gestion des ressources naturelles. L’homme y trouve  sa place dans une coopération nouvelle homme/machines qui appelle de nouvelles compétences. La continuité numérique permet de gérer simultanément plusieurs niveaux d'implication personnelle et donc d'augmenter sa capacité d'interaction avec l'environnement. C'est certainement au prix d'effets secondaires, comme un risque de superficialité, une forme de distraction, ou encore de stress. Tout ceci commence à faire l'objet d'études scientifiques, mais force est de reconnaître que chacun d'entre nous a su apprendre à évoluer dans ce nouveau monde sans difficulté et sans douleur.

L’innovation, ce n’est plus une percée isolée d’un nouvel usage, d’un nouveau produit, c’est une avancée systémique qui englobe une multitude de nouvelles pratiques et de nouveaux services, tellement intégrés dans la vie sociale qu’ils sont immédiatement métabolisés.

Le CES de Las Vegas, dans les premiers jours de janvier chaque année, est avant tout un lieu d’observation de cette nouvelle réalité numérique, qu'il faut analyser à travers la visite des stands, écouter comme au spectacle lors des keynote et des conférences, humer lors des échanges entre participants. Plus exactement, il ne faudrait pas parler de "réalité numérique" mais d'"amplification numérique de la réalité". Car le numérique ne se substitue pas au monde réel, il y ajoute une couche de simplification et de mise en cohérence qui rend plus faciles les décisions les plus triviales comme les plus complexes. Mais nous vivons dans le réel. Notre rythme de vie est scandé par des activités réelles et notre rythme biologique. Jusqu‘alors, l’informatique était bien éloignée des considérations quotidiennes des terriens. Bien sûr, l’informatique est déjà présente depuis des décennies dans les grandes organisations, et imprime sa marque sur toutes les transactions. Mais c’est une action invisible souterraine, pilotée par d’autres. Ce n’est vraiment que depuis le début du web que l’on peut toucher chaque jour un objet informatique, produit et application, qui va nous aider à accomplir une tâche, à régler un problème, par nos propres moyens, sans investissement coûteux en ressources, en temps et en compétences.

L’ère numérique décrit cette situation nouvelle dans laquelle se multiplient les situations personnelles et professionnelles où l’utilisation d’un objet, généralement connecté au réseau internet, et doté de programmes quasiment gratuits et faciles à utiliser, va s’insérer dans notre vie pour nous aider de façon continue à accomplir des tâches. On observe depuis dix ans au CES l’amplification de ce phénomène dans trois directions:

  • le nombre d’objets connectés, couvrant un nombre croissant de cas d’usage, augmente
  • ces objets ne se contentent plus d’interagir de façon unitaire avec l’homme, mais coopèrent pour apporter un service qui recouvre plusieurs types d’interactions spécifiques
  • cette coopération laisse de plus en plus de place à l’utilisation des outils de l’intelligence artificielle pour affiner le service rendu de façon prédictive et contextuelle

Au-delà des fausses bonnes vraies idées qui foisonnent avec des start-up souvent éphémères, il y a plusieurs courants de fond qui, de fait, vont changer la manière dont nous vivons et dont la société est organisée. Robots, intelligence artificielle auto-apprenante ("machine learning"), traitements informatiques et stockages de données déportés dans des serveurs distants ("cloud"), déploiement de réseaux à bas coût pour les objets connectés, déploiement de la 5G à haut débit, tout ceci compose la couche technique qui permet d'inventer des services peu coûteux et facilement déployables. Les progrès fulgurants du matériel et du logiciel permettent de constituer aujourd'hui de nouvelles plateformes qui offrent un niveau de service aux intégrateurs que deviennent les constructeurs automobiles, les transporteurs, les institutions de santé, les opérateurs de voyage. Evidemment ce niveau de service élevé s'appuie sur la maîtrise fine d'une information personnalisée et géolocalisée, dont l'usage ouvre également des champs d'intrusion dans nos vies à un niveau jamais imaginé. Il y a donc un défi nouveau pour les législateurs : trouver le juste niveau d'équilibre entre les bénéfices fournis et le niveau de risque. Au CES, il y a encore beaucoup d'innovations et de transformations, parfois subtiles d’année en année, de l’écosystème mais aucune ne revêt de caractère spectaculaire. Désormais c'est la cohérence systémique qui va devenir révolutionnaire, tous les outils étant mis à profit simultanément pour délivrer un service efficient et utile. La technique doit servir l'homme, pour de grands projets comme pour la vie quotidienne. C'est moins spectaculaire mais plus profond. La question du sens de l’innovation technique, l’impact sur la transformation de l’emploi, le problème du traitement des données personnelles sont des sujets qui ont été abordés de façon directe pendant les conférences du CES 2017 avec une certaine gravité. La prise de conscience auprès des acteurs engagés dans cette révolution de son caractère anthropologique, avec des conséquences majeures sur la vie de hommes, est récente. C’est un fait important de ce CES 2017 qui replace l’innovation dans un contexte beaucoup plus large de l’intérêt de la technique pour les humains.

La France est désormais très présente

La France peut s'enorgueillir d'une forte présence au CES 2017 dans tous les secteurs. Le CES n’a longtemps été qu’une manifestation commerciale américaine. Depuis plusieurs années, les entreprises chinoises ont étendu leur présence passant du statut discret de fournisseurs de composants et d’assembleurs aux premières places désormais occupées par des entreprises de stature mondiale, comme Huawei ou Baidu, ou des acteurs majeurs en Chine mais encore faiblement implantés sur les grands marchés mondiaux comme Hisense ou Haier. Si l’influence japonaise s’étiole, avec la disparition de Sharp, les difficultés de Sony, Panasonic est encore largement présent notamment grâce à son partenariat avec Tesla dans les batteries. Les grands firmes coréennes LG et Samsung rivalisent en créativité pour faire de leurs stands au CES un brillant démonstrateur de leur savoir-faire dans tous les segments du marché.

Il faut se féliciter de la forte présence française en 2017. Car si les start-up sont actives, le tissu économique régional très présent, on peut rencontrer dans des stands plus grands et établis au cœur des grandes marques une première génération d'ETI qui ont fait leurs débuts au CES il y a quelques années, comme Netatmo, Sculpteo ou Withings, des éditeurs comme Dassault Systems, des services publics comme La Poste, des énergéticiens (EDF, Engie) des entreprises historiques comme Valeo, Air Liquide ou Somfy et Terraillon. Loin d'être une opération vitrine, la présence française au CES, il y a encore quelques années marginale, illustre un savoir-faire systémique qu'il faut valoriser et développer.

Plus que jamais il faut être tiré par ce futur entrepreneurial et innovant plutôt que poussé par un passé nostalgique. C’est la leçon pour la France d’un CES 2017 où la créativité est imprégnée de gravité face aux responsabilités des acteurs sociaux dans un monde qui se révèle avec ses multiples opportunités brillantes mais aussi fait émerger de nouvelles vulnérabilités..


Vérité ou mensonge, qu’en pense Facebook ?

- Tu sais toi-même que la moitié de ce que tu dis est un mensonge.  - Tu en es bien sûr ? Et quand bien même ce serait un mensonge, nous le transformerions en vérité. Et c'est cela qui compte : ce que les gens croient.                                    Eduardo Padura, L'homme qui aimait les chevaux

 

La démocratie, comme le reste de la vie sociale, est bousculée par la vague de fond d’internet. Dans un monde qui valorise la transparence, l’authenticité des engagements, la transparence, le système représentatif est perçu comme élitiste, accaparé par une minorité de professionnels de la politique, et incapable de résoudre les problèmes redoutables d’une époque turbulente. Cette interrogation n’est pas nouvelle. Elle est inhérente à la démocratie représentative, dès son origine. Est-ce que le peuple souverain peut avoir confiance en ses représentants ? Quel est le meilleur système pour traduire la volonté populaire en décision collective ? Sans ménagement, le peuple, irrité, n’hésite pas à rejeter très rapidement ses dirigeants, rendant l’exercice du pouvoir, non seulement complexe par nature, mais aussi douloureux face à cette impatience du peuple. Le système représentatif déprécié, on se prend à imaginer une vie démocratique où le peuple reprendrait le contrôle de son destin grâce à une nouvelle forme de démocratie directe fondé sur le web. Le système représentatif serait-il soluble dans le web ?

Hemicycle

La démocratie représentative en question

Revenons aux racines de la démocratie représentative. Cette forme de pouvoir a été inventée au XVIIIe siècle (un peu avant en Grande-Bretagne…) pour mettre un terme à l’absolutisme. La démocratie est le fruit d’une révolte contre un système inique fondé sur la volonté d’un seul d’appliquer sa vision à un peuple sans débat ni droit d’opposition. De plus, se prévalant du soutien inconditionnel d’une autorité suprême spirituelle, difficile à démontrer, le monarque s’était habilement doté d’une légitimité hors de tout champ de contestation.

C’est pourquoi la démocratie, exigence des Lumières, mais aux sources athéniennes, est fondée sur la liberté d’opinion pour chacun. Liberté de construire ses opinions, de les exprimer, de se rassembler avec d’autres pour en discuter et accroître leur audience et d’en faire usage pour prendre des décisions. Et ceci sans crainte d’être embastillé, décapité, proscrit, déporté… En démocratie, on émet donc tout le temps des opinions pour essayer de comprendre les problèmes et leur trouver une solution. Mais des millions d’opinion individuelles, ça ne suffit pas pour résoudre les problèmes collectifs. Alors on a inventé un système qui permet de concentrer ces millions d’opinions dans un faisceau de quelques idées, ce qui est plus facile pour les mettre en œuvre. Il existe ainsi des gens appointés pour fabriquer des opinions, des sortes d’industriels de l’opinion, qui disposent des outils, des codes, des moyens de diffusion. Ils produisent des « opinions certifiées » – que l’on appelle valeurs, convictions – et construisent, avec ces matériaux, des programmes qui constituent une offre de solutions.

Ces programmes partent d’une analyse, et engagent leurs auteurs sur un bouquet de solutions dont l’application a pour but sinon de supprimer, tout au moins d’atténuer les problèmes identifiés. La lutte politique se traduit par un débat pour obtenir l’adhésion de la majorité sur le diagnostic et les solutions. Le camp qui a remporté cette adhésion, en accédant aux responsabilités, est donc mandaté pour mettre en œuvre son programme pour obtenir les résultats promis.

La vie démocratique, c’est donc la confrontation d’une « offre de solutions », portée par des mouvements, appelés partis politiques, et incarnée par des personnes physiques, leaders, responsables, et d’une « demande de solution », émanant de chacun d’entre nous. C’est ce rapprochement dynamique, permanent, qui trouve son expression rituelle dans l’élection, processus périodique de sélection des personnes à qui le peuple confie le mandat, provisoire, d’exercer le pouvoir que lui, le peuple seul, détient. Le mécanisme est simple et éprouvé, il s’appuie sur le suffrage universel et s’appelle le système représentatif. Voilà pour les principes…

Volatilité des opinions

Regardons, avec lucidité, quelle est la réalité en ce début de XXIe siècle ? Comment se fabriquent les opinions ? Est-ce un processus transparent, honnête, « sous qualité totale »? Est-ce que les industriels et grossistes, qui assemblent et distribuent les opinions en s’appuyant sur les médias d’information ou les vecteurs d’opinion que sont les partis, mouvements, cercles, think tank, font correctement leur travail d’élaboration d’une offre compétitive ? Une fois au pouvoir, que font les dirigeants de la confiance qu’on leur a déléguée ? Le web, qui a libéré tant de secteurs, peut-il aujourd’hui influencer le processus de fabrication des opinions et d’élaboration du choix des dirigeants en corrigeant les biais du système représentatif ?

N’oublions pas que la démocratie, avec toutes ses imperfections, est toujours meilleure que le moins agressif des systèmes totalitaires pour des raisons simples :

- chacun peut s’y exprimer et s’y défendre librement, dans le limite des droits définis par la communauté

- chacun peut choisir ses représentants et s’en débarrasser librement par des moyens pacifiques.

Ce socle constitue les conditions de base à partir desquelles un régime peut être qualifié de démocratique. Il faut d’abord que ces conditions soient acquises puis constamment consolidées. Ce n’est que sur cette base que l’on peut ensuite commencer à discuter d’améliorations au système. Car le système démocratique est vulnérable s’il ne peut pas garantir une libre expression et des élections non faussées. L’espoir d’Internet était de soustraire la « fabrique d’opinions » aux professionnels qui en avaient les codes pour permettre à chacun d’exprimer son point de vue et de contribuer directement à la décision. Or cette vision, vite rangée au magasin des utopies, a laissé la place à un chaos informationnel.

La multiplication des opinions individuelles, associatives, citoyennes ne garantit en rien un modèle de prise de décision démocratique. La profusion d’informations qu’autorise aujourd’hui le web n’est pas contrôlable. Cette question a été remise à jour par le débat soulevé lors des élections américaines sur l’influence des réseaux sociaux. Par la nature même du débat démocratique, la construction des opinions a toujours été influencée par de multiples moyens. Il n’a pas fallu attendre le web et Facebook. L’édition, puis la presse écrite, puis la radio et la télévision contribuent depuis des centaines d’années à façonner l’opinion de façon partisane, car l’objectivité ne peut être que relative. C’est du choc des idées qu’émerge une pensée structurée qui va permettre de construire un modèle de prise de décision. Le processus d’accès au pouvoir en régime démocratique passe par cette confrontation naturellement biaisée par le filtre d’analyse que choisissent les acteurs dans le but avoué d’accéder au pouvoir. Pour les autres systèmes évidemment la question est résolue d’avance. Comme il n’y a pas de règles dans la compétition, c’est le plus fort, le plus rusé qui gagne, et qui ensuite s’installe durablement au pouvoir en empêchant les autres de s’en approcher par la violence.

La démocratie est un système complexe qui pour fonctionner convenablement doit être assuré que chacun des composants est en mesure de livrer le service attendu. Les opinions, constituent un recueil organisé d’analyses sur la nature des problèmes que la société doit résoudre. Elles sont ensuite distribuées par des canaux qui doivent effectuer correctement leur travail de transmission sans détérioration du message. Elles sont portées par des personnes issues des rangs du peuple, c’est-à-dire sans privilège de naissance, mais dotées de caractéristiques personnelles qui les distinguent. Ce sont les leaders d’opinion. Enfin elles sont reçues par des « clients » - les citoyens - qui jugent la qualité de ce qu’on leur propose en fonction de multiples filtres culturels, idéologiques, comportementaux. Un de ces filtres est la personnalité, la force de conviction, le talent de ceux qui portent les opinions. Agissent-ils dans leur intérêt propre pour finalement exercer une fonction qui peut être perçue comme lucrative et en tout cas créant une image médiatique, ce qui, en soi, dans notre société a de la valeur? Ou tentent-ils d’agir de façon « désintéressée » pour le bien commun ?

Ce qui rend ce système complexe, voire ambigu, c’est que les citoyens sont au deux bouts de la chaine. Le constitutionnaliste Georges Burdeau définissait (en 1952) deux types de liberté : la liberté-autonomie, qui se définit par l’indépendance de l’individu par rapport aux contraintes extérieures, et la liberté-participation, « prérogative qui permet à l’individu d’être associé à l’exercice du pouvoir ». C’est cette dualité qui permet aux peuples de résister à l’oppression des gouvernants tout en leur donnant le moyen concret d’exercer leur souveraineté. Puisque le pouvoir leur appartient, les signaux qu’ils émettent sont à la source des offres qu’on leur propose. Ils peuvent toutefois ne pas se reconnaître dans ces offres. Et penser qu’on ne les comprend pas ! Alors, en régime démocratique, ils ont la liberté de changer de gouvernants.

Imaginer ainsi qu’une opinion serait un produit sur étagère, packagée pour se vendre avec tous les atours du marketing et de la communication, est indigne de la noblesse de l’exercice du pouvoir. Or cette nouvelle vision a commencé à s’imposer avec l’émergence de la télévision puis avec internet. Le temps où les gens s’assemblaient dans des locaux inconfortables dans des instances de réflexions, nommées, selon les familles d’opinion, sections, cellules ou clubs, pour débattre et construire avec leurs propres moyens, leur temps, leurs convictions, leurs propres sources d’information, cette offre de solutions est révolu. La source même de l‘opinion, le débat démocratique, sanctionné par un vote, est tarie. Trop lent, trop cher, trop aléatoire…

Les fabricants officiels d’opinion y ont préféré un autre système facile et peu coûteux, le sondage. Les sondages scientifiquement établis ont pour mérite de faire dire à mille personnes ce que pensent des millions. Mais ce système, mis en défaut car fondé sur des modèles prédictifs vieillissants, s’est lui-même fait hacker par les réseaux sociaux, encore plus rapides, encore moins chers. Il suffit qu’une opinion apparaisse, sur Facebook ou Twitter, qu’elle soit suffisamment saignante pour capter l’attention, et immédiatement elle se propage par transmission virale. Elle n’est plus opinion certifiée, elle devient vérité ultime. On peut ironiser, se défendre, menacer, démentir. Rien n’y fait. Prisunic, enseigne que tout le monde avait oubliée, devient un marqueur politique indélébile. Mais cela ne durera pas, car ces grands coups de cymbales médiatiques sont sans lendemain ce qui n’empêche pas qu’ils puissent avoir un effet toxique sur la qualité du débat.

On a ainsi inventé une démocratie hors sol, sans terroir, sans travail méticuleux, mais dopée aux engrais de la communication, dominée par le sens de la formule, l’angle de l’image. Ce fast food démocratique, sans autre nourriture que la volatilité d’opinions fragmentées, ne peut satisfaire personne et inquiète même ceux qui en sont à l’origine, ces communicants dont tous les pouvoirs se sont entichés tant leurs recettes paraissaient miraculeuses. Le système échappe à ses créateurs. Les erreurs multiples faites par les sondeurs démontrent que les modèles ne sont plus prédictifs. La créature leur échappe. Buzz, surenchères, bruits ne sont plus des parasites, ils sont devenus le message.

La fragilité intrinsèque de la démocratie

Or la démocratie est un bien fragile qui suppose un pacte stable entre tous ses acteurs. La liberté individuelle n’existe qu’encadrée par des normes, règles et lois. Prendre prétexte que ce cadre contraignant n’a pas été produit « démocratiquement », parce qu’il ne prend pas chaque point de vue en compte et s’appuie sur des compromis pour rejeter le système démocratique parlementaire est une posture en vogue. Elle est dangereuse car elle excuse par anticipation toute transgression. La pensée libertarienne qui rejette en bloc toute autorité a pour but de donner à l’individu seul le pouvoir ultime sur ses choix. Elle inspire une frange importante de l’opinion aux Etats-Unis et tend à attirer quelques européens. Le populisme qui simplifie le débat pour faire appel au bon sens prêté au peuple à partir d’idées apparemment séduisantes par leur simplicité tend aussi à tordre le débat en lui enlevant toute dimension analytique perçue comme une manipulation des « élites » évidemment présentées comme méprisantes pour le peuple.

Or l’individu en société doit s’effacer devant le citoyen faute de quoi la vie sociale revient à un état totalement instable où le pouvoir du plus fort retrouve toute sa légitimité brute. Mais pour que la contrainte collective soit acceptable, il faut que les conditions d’élaboration de la règle soient insoupçonnables et que le champ des contraintes crée soit perçu comme légitime. Les exemples récents de toutes natures ont démontré que loin d’être exemplaires, certains dirigeants politiques ont fait passer leur intérêt particulier avant la mission qui leur était confiée qui suppose une impartialité sans faille.

Trop d’exemples de déviances de députés, de commissaires européens, de ministres entachent la neutralité du processus d’élaboration des règles. L’expression d’intérêts privés leur retirent leur impartialité, donc leur légitimité. L’organisation puissante des lobbies démontre que nombre d’élus sont sous influence. Le financement des campagnes électorales, de plus en plus coûteuses, est perçu comme une avance sur bénéfices ultérieurs. Ces exemples, marginaux, de formes diverses de corruption suffisent à délégitimer les règles. L’individu, au mépris du citoyen, se sent libéré. Quand un ministre ne paie pas ses impôts ou ses contraventions, on trouve naturel d’imiter cet exemple en s’engouffrant avec complaisance dans cette faille. Par ailleurs, une critique courante de l’opinion porte sur la pertinence des règles, souvent jugées inutiles et agaçantes. La bureaucratie, plus encore quand elle est lointaine, à Bruxelles ou Washington, serait la coupable universelle de la multiplication des règles absurdes dont les exemples abondent, la taille des abattants de WC, l’affichage des paquets de cigarettes …

Là encore l’idée qu’il puisse y avoir une autorité collective qui pourrait agir sur les individus pour influencer le bien commun est en perte de vitesse. Même si la cause est noble, elle est facilement caricaturée. En cherchant à limiter la pollution atmosphérique, le réchauffement climatique, les accidents de la route, l’exposition aux méfaits du tabac, la « bureaucratie » exercerait un pouvoir tatillon et vengeur qui briderait l’exercice de la liberté individuelle. Oublier le bien commun c’est aussi saper une des sources de la démocratie qui doit imposer la même loi à tous.

C’est un moment critique pour les démocraties européennes car le déficit d’offre crédible dans les partis traditionnels fait face à de profondes insatisfactions, voire colère, de la demande des individus-citoyens. La démocratie est mal armée pour faire face à ces défis. Elle apparait inefficiente, lente, inadaptée face à un monde en changement rapide et anxiogène… Mais il n’y a pour le moment rien de mieux ! Car la logique populiste, de gauche comme de droite, peut s’enfoncer sans difficulté dans le ventre mou d’un système qui a tardé à prendre conscience du caractère insupportable de ses failles.

Il y a donc urgence à travailler sur l’amélioration rapide du fonctionnement des systèmes démocratiques. La revitalisation de l’intérêt démocratique ne peut pas provenir que du spectacle, même s’il est aussi riche que 2016 en coups de théâtre. Elle doit s’ancrer dans la recherche méthodique de solutions aux problèmes complexes que nos sociétés traversent. Or rien ne peut se faire sans rigueur, sans méthode, sans débat non biaisé, sans temps… Le web peut y contribuer. Sans miracle. Rappelons, sans conclure, le remarquable essai de Dominique Schnapper, déjà analysé dans ce blog pour reprendre cette conclusion « A travers les modalités diverses de la vie publique, elle {la démocratie} reste un projet d’émancipation de tous les êtres humains par-delà leur diversité» Dominique Schnapper, L’esprit démocratique des lois.


Uberisation, menace ou opportunité ?

« Uberisation », du nom désormais célèbre de la start-up née en Californie il n'y a que quatre ans, en 2012, "UberCab", est devenu en quelques mois un nom commun. C'est un privilège que les grandes marques mettent des décennies à acquérir. or le treme Uber et ses déclinaisons sont devenus sur toute la planète à la fois le symbole des vertus du web et un repoussoir absolu pour l’économie traditionnelle. Cette polarisation extrême des opinions illustre parfaitement  l’ampleur des bouleversements induits par Internet et le web. rappelons qu'entre quatre ans Uber s'est déjà installé dans 66 pays et 500 villes.

Uber dégage Uber-980x420Deux visions du monde s'affrontent

Nés seulement  à la fin du XXe siècle dans la sphère des usages domestiques,  l’infrastructure internet et les services du web ont bousculé le monde des entreprises qui ne considérait pas cette innovation grand public comme pertinente pour le monde professionnel. Douze ans après les premières apparitions du web, c’est l’iPhone qui allait en 2007 provoquer une nouvelle vague de mutations. En permettant l’accès mobile à toute l’information, en exploitant à large échelle le potentiel de la géolocalisation,  le smartphone mettait fin au règne de « l’informatique assise » qui servait de base à toutes les pratiques sociales de l’organisation du travail. Le traitement de l’information et de la connaissance, en situation de mobilité, casse les frontières et remet en cause les processus. En bousculant le temps et le lieu de travail, l’informatique nomade donne à celui qui est proche du terrain le moyen d’agir et d’interagir avec son environnement.

L’ubérisation, le rêve d’un marché efficace

Loin d’être achevée, cette révolution se traduit par une désintermédiation massive des métiers. Quand on peut trouver à travers une plateforme informatique agréable la solution à son problème, on ne cherche plus à utiliser les processus traditionnels, guichets, téléphone, intermédiaires obligés et coûteux. L’utilisateur va au plus simple et au plus agréable. Cette « ubérisation », redoutée par toutes les entreprises, est à l’œuvre partout au grand bénéfice du client, qui trouve dans ces outils le moyen de se libérer des carcans des processus bureaucratisés et de la mauvaise humeur des intermédiaires. A travers une interface ergonomique, il peut trouver, en toute transparence et sans stress, le meilleur outil de transport, le meilleur billet d’avion, le meilleur rapport coût/valeur pour un produit, le restaurant ou l’hébergement le mieux adapté à ses besoins, la référence de la pièce détachée qui lui manque.  La désintermédiation à travers une plate-forme répond à un vieux rêve : être capable de prendre lucidement la meilleure décision en temps réel et de façon contextuelle. La technologie le permet, les utilisateurs l’ont adopté.

L'agilité, plus qu'un outil, une culture

La généralisation de ce modèle et de ses dérivés nourries par l’évolution technique  est le moteur du changement que nous allons continuer à vivre dans le futur. Il sera graduel, continu, et va toucher tous les actes professionnels comme privés. L’informatique,  quittant le champ de l’industrialisation des processus répétitifs, est en marche pour conquérir tous les espaces de la conception, de la production, de la diffusion.  L’action se nourrit de l’information et de la connaissance, du rationnel comme des émotions. C’est la mise en relation, continue et riche, qui va donner à la décision, à tous les niveaux de l’organisation, une densité et une robustesse renforçant l’efficacité collective dès le niveau le plus fin, c’est à dire chaque personne.  

 Ce modèle d’organisation est agile et réduit la complexité pour s’adapter plus rapidement à un environnement changeant. L’agilité est une vision du travail basée sur l’idée de changement permanent, itératif et incrémental, où le produit final, matériel ou immatériel, doit pouvoir évoluer en s’adaptant au désir du client et aux conditions du marché. L’entreprise agile privilégie des cycles de développement courts, développe ses produits par itérations en fonction, en priorisant les évolutions identifiées,  se confronte très tôt au feedback du marché et des clients. Au besoin, elle peut « pivoter », c’est à dire changer radicalement son produit ou son business model si le marché l’exige. L’entreprise agile se nourrit de collaborations extérieures et remet en cause constamment, et sans drame, son modèle d’organisation. S’appuyant sur le réseau maillé collaboratif, l’entreprise agile est infiniment « scalable », c’est à dire qu’elle s’adapte au contexte sans délai ni rupture.

Revitaliser le sens du travail

Dans ce modèle, qui  n’a pas vocation à être marginal car il peut couvrir l’essentiel des activités, la personne est revenue au centre. Ceci peut apparaître comme scandaleux pour beucoup de tenants d'une économie plus stable et prédictive, plus administrée, telle qu'ils ont le sentiment de l'avoir vécue au cours des dernières décennies. Mais c'était une économie de rarété gérée au seul profit des productuers. Dans la mouvance du web, produire ou consommer ne sont plus des exercices frustrants imposés par d’autres, mais le moyen d’exprimer ses compétences, son talent, ses envies dans un cadre à la fois solide et fluide. Les tenants de l’économie conventionnelle peuvent se lamenter sur les conditions de travail des chauffeurs Uber, mais eux-mêmes considèrent que conduire une voiture et rendre des services est moins déshonorant que le chômage et génère un niveau de revenus satisfaisant dans un cadre plus libre que le salariat traditionnel. Uber affirme créer 20000 emplois dans le monde chaque mois.

Or pour beaucoup de gens aujorud'hui, ce n’est pas le travail qui pose problème mais la façon dont il s’exerce. La persistance de modèles autoritaires, inefficaces, prive beaucoup de collaborateurs du plaisir de la coopération, et alimente les dégâts du stress au travail. Uber n'est certes pas un modèle paradisiaque d'organisation du travail et de la gestion des compétences. Mais en existe-t-il vraiment ? Est-ce que le modèle de protection historique auquel est attaché nombre de salariés, en France, garantit, dans un monde qui bouge et avec une technologie qui ne cesse de rebattre les cartes, l'épanouissement, le développement des compétences, le sens de l'initiative et de l'innovation. La rigidté engendre la crise. Les exemples d'entreprises indestructibles qui ont fini par sombrer le démontrent.

Innover en matière de travail, c’est produire du sens et développer sans cesse la compréhension, le respect, la confiance et la formation, seuls moteurs de l’adhésion. Le numérique oblige à repenser le fonctionnement de  l’entreprise comme un réseau ouvert sur l’extérieur et non plus comme une pyramide fermée. L’ouverture, la flexibilité, la prise d’initiatives, la collaboration spontanée, ne constituent pas des propriétés que l’on trouve à l’état naturel dans les entreprises. Il faut les fabriquer. C’est un travail de remise en cause des acquis. Réinventer les parcours de travail au cours de la vie à l’ère du numérique implique de multiples changements dans notre compréhension du travail contemporain, dans les organisations et la culture managériale mais aussi dans l’affirmation de sa responsabilité individuelle dans le développement de son parcours professionnel. L’ubérisation n’est pas seulement un risque, c’est une opportunité pour la plupart des entreprises de se remettre en cause en relevant leur niveau d’exigence qualitative et leur capacité d’innovation pour séduire et fidéliser aussi bien les clients que les collaborateurs.


Web, pouvoir et (trans)humanisme

L’histoire se résume en trois dates clefs : 1969, 1993, 2007, soit moins de cinquante ans pour changer le monde. Le réseau Internet est né, il y a quarante ans, de la rencontre entre les exigences de la sécurité nationale des Etats-Unis et de la culture libertaire des hippies californiens. D’une telle hérédité ne pouvait pas sortir une créature anodine, mâtinée d’inspiration libérale voire libertaire et d’aspiration à un ordre nouveau, eugénique et hygiénique. A partir de 1993, le web allait rendre le réseau internet accessible et familier et permettre le développement de nouveaux services que le smartphone allait encore étendre avec l’iPhone en 2007. Ce formidable succès, comme celui des acteurs qui sont à l’origine de cet engouement planétaire, ravit les utilisateurs autant qu’il inquiète les intellectuels. Internet et le web portent simultanément les gènes de l’ordre et du pouvoir et celles du désordre et de la transgression. Comme toute innovation humaine structurante !

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La prise de conscience de l’émergence d’un monde nouveau, d’une civilisation nouvelle, est encore peu répandue en France où on affecte encore de vouloir retrouver les formes de la croissance d’antan en sous-estimant la rupture scientifique et technique du monde numérique. Cette situation n’est en effet pas nouvelle. Elle est commune à chaque étape de mutation rapide. Adolphe Thiers ne parlait-il pas du train comme d’un jouet pour lequel l’intérêt serait éphémère ? Jacques Chirac et son mulot comme Nicolas Sarkozy avec son ignorance du plus grand site d’échanges marchands entre particuliers perpétuent cette tradition. Que ces avancées soient pour l’essentiel nord-américaine ne fait qu’amplifier la cécité, au moment où notre pays se débat dans l’impuissance collective qui absorbe une grande part de son énergie.

Il faut donc saluer le travail d'intellectuels français qui projettent ce débat dans des ouvrages de clarification et de mises en garde dans des registres différents, mais aux interrogations convergentes. « L’homme nu » de Marc Dugain et Christophe Labbé, sous-titré « La dictature invisible du numérique », est l’œuvre d’une équipe, un écrivain et un journaliste, et « La révolution transhumaniste » de Luc Ferry est le travail d’un philosophe qui n’a pas oublié qu’il a joué un rôle politique. Ces deux livres, parus au printemps 2016, sont utiles car, documentés et bien écrits par des personnalités reconnues, ils forcent à la réflexion.

Leur mérite est de marquer ce territoire où science, technique et comportements tissent les trames d’un monde nouveau qui va changer en profondeur tout ce que nous faisons. Qu’ils posent ces questions fondamentales est nécessaire. L’angoisse se nourrit d’ignorance et se réfugie dans l’inaction incantatoire, art où nous excellons. Il serait catastrophique pour notre futur de s’enfermer dans le déni et de sous-estimer l’ampleur des mutations en cours. Il serait également coupable de ne pas voir les menaces de l’émergence d’un nouvel ordre mondial qui derrière une façade avenante ne serait qu’un avatar d’une histoire bien connue, celle du pouvoir d’une minorité.

Il faut donc comprendre pour agir avec discernement, car le futur n’est pas plus écrit qu’il n’est prédictible.

Un constat implacable

Le web s’est insinué, sans aucun doute, dans tous les compartiments de la vie de l’homme du XXIe siècle. Il le fait partout sur la planète et de façon invasive, nuit et jour. Ce compagnon omniprésent a su se rendre indispensable pour nous aider à régler les mille et un problèmes de notre vie quotidienne. Disponible, mobile, prévenant, le web est plus qu’un outil pratique. C’est un observateur infatigable des moindres de nos faits et gestes. Ce que nous faisons, ce que nous mangeons, les gens que nous voyons, les lieux que nous fréquentons, ce que nous pensons, tout ceci laisse, électron après électron, des traces dans une immense mémoire où il suffi(rai)t de plonger avec quelques logiciels malins pour établir des liens entre tous les compartiments, parfois étanches, de notre vie. Nous produisons à chaque instant des traces numériques soigneusement enregistrées. Le croisement de ces données individuelles et collectives apporte des informations précieuses, donc monnayables. Nous devenons la matière première de la décision. Google, Facebook cherchent à le faire pour notre bonheur et leurs résultats financiers. Nous devenons « l’homme nu » dont parle avec angoisse Marc Dugain. Cette vision est étayée par les déclarations mêmes des acteurs de ce mouvement Mark Zuckerger, Serguei Prin, Jeff Bezos et les autres. Tous les tycoons de la Silicon Valley le répètent à l’envi : « We want to build a better world ». Ce n’est pas absurde pour les consommateurs. Il faut que cela soit aussi vrai pour les autres dimensions de la vie sociale.

Car nous devenons aussi « l’homme omniscient » puisque tout savoir est désormais à portée de clic. Chaque décision, même mineure, peut être adéquatement informée. Et comme nous pouvons savoir tout de tout, nous constituons progressivement un immense réseau cognitif justement capable de se protéger contre les excès. Chaque humain, et plus seulement les institutions spécialisées, devient un composant d’un système global où coopèrent de plus en plus intimement humains et machines pour repousser les limites du savoir et faciliter dans tous les domaines la prise de décision. Les mécanismes économiques qui étayent la puissance de la société en réseau ont été largement développés en 2006 dans le magistral ouvrage de Yochai Benkler « The Wealth of Networks ». Le capital de la connaissance est plus facile à exploiter que le capital matériel et ouvre donc à de multiples opportunités de création de richesse.

Notre société technique, comme à chaque palier de transformation, génère des questionnements légitimes qui appellent à une réflexion lucide. Mais peut-on s’enfermer dans la nostalgie d’un monde meilleur, qui n’a jamais été, ou tenter de décrypter ce que nous vivons pour profiter pleinement de la technique et peser sur l’évolution ?

Le futur angoisse toujours, le notre comme ceux de nos prédécesseurs

Le livre de Dugain et Labbé est clairement à charge, même si son analyse est précise et documentée. Car les conclusions sont anxiogènes et se focalisent sur un cri d’alarme : on est manipulés, c’est le grand complot entre le GAFA et le NSA. Le but des Etats-Unis n’est pas de conquérir le monde mais de le dominer… Les « Big Data », c’est ainsi qu’ils nomment les firmes qui ont structuré le monde du web, en contrôlent les clefs et veulent faire fructifier ce savoir et ce pouvoir en vendant, « maîtres du temps », la promesse de l’immortalité. Mais ce ne sera que pour une minorité fortunée. Pour les autres, le pronostic est sombre : « Dans un univers digitalisé et automatisé où le travail se raréfie, l’arrivée des robots humanoïdes va précipiter le « chômage technologique » jusqu’à l’étape ultime du chômage total ! ».Pour Dugain et Labbé, les « Big data » ont sombré dans l’hybris, la démesure absolue. Ces maîtres du monde nous ont piégé en nous anesthésiant , le pire est désormais sûr : « les avantages proposés par les nouveaux maitres du monde sont trop attrayants et la perte de liberté trop diffuse pour que l’individu moderne souhaite s’y opposer, pour autant qu’il en ait les moyens ».... Quand on est un propagateur des mérites de l’économie numérique, on se trouve tout un coup pris d’un malaise : ais-je été manipulé à ce point pour devenir le zélé héraut d’une société aussi sombre ?

Sommes-nous aussi impuissants face au GAFA ?

Mais pourquoi considérer d’une part que ce ne peut être que pour nous exploiter, au pire nous contrôler ? Pourquoi imaginer que tous les contre-pouvoirs seront impuissants face à ces nouveaux maîtres ? A chaque nouvelle percée technique, il y a eu des auteurs sérieux, mais affolés, qui annonçaient le pire sur l’usage du train, de l’automobile, de l’électricité. Mais nous avons été ravis de confier aux machines le soin d’amplifier notre capacité musculaire et de nous permettre de produire et de nous déplacer rapidement, facilement et confortablement. Malgré les défauts de « la voiture à gaz de pétrole » on cherche aujourd’hui à l’améliorer plutôt qu’à la supprimer et personne n’a envie de revenir exclusivement à la marche à pied et à la traction hippomobile. D’ailleurs, signe de lucidité collective, les transports en commun ne cessent de gagner en part de trafic dans les grandes villes. La révolution des transports a changé notre univers mental. La révolution de la machine, elle, nous a donné des pouvoirs considérables, dont souvent, certes, nous ne faisons pas le meilleur usage. La chimie, le nucléaire, l’exploitation des énergies fossiles ont des limites dont nous sommes désormais conscients et qui appellent des correctifs.

L’histoire nous montre certes que nous nous engageons dans des voies nouvelles, sans en mesurer a priori toutes les conséquences, car c’est impossible. Trop de principe de précaution asphyxie l’innovation. En revanche pour pouvons collectivement corriger la trajectoire. Aussi qui peut raisonnablement prétendre que l’avenir donnerait aux seules firmes qui manipulent les données massives un pouvoir tellement asymétrique qu’il deviendrait démesuré et hors de contrôle ? Risque, oui, certitude, non, motif suffisant pour ne rien faire, certainement pas !

Le monde de la connaissance est beaucoup plus équilibré qu’il ne l’a jamais été

Ces liens multiples en permettant de comprendre - rappelons que l’intelligence vient du latin « interligere », c’est à dire établir des liens – les relations qui existent entre nos comportements. De cette capacité surpuissante on peut bien évidemment tirer le meilleur – tout ce qui nous permettre de vivre plus longtemps, en paix et en bonne santé et en limitant notre impact sur les ressources naturelles – mais aussi le pire, le contrôle possible de nos comportements, leur anticipation et potentiellement la maîtrise de nos consciences. Alors que pour la machine il ne s’agissait que de puissance musculaire, la révolution numérique nous dote d’une prothèse cérébrale qui touche au cœur de notre essence.

C’est pourquoi Luc Ferry choisi de dépasser le cadre de la révolution numérique telle qu’elle est aujourd’hui définie en posant clairement la question du transhumanisme : la technique va-t-elle amplifier les capacités de l’homme comme elle n’a cessé de le faire depuis les origines, ou va-t-elle par sa puissance absolue remettre en cause l’humanité en la dépassant par une création nouvelle d’hommes-machines hybrides ? Le transhumanisme ne serait-il que le prolongement de la quête des Lumières telle que la formulait Condorcet : « Nous trouverons dans l’expérience du passé, dans l’observation des progrès que la science, que la civilisation ont faits jusqu’ici, dans l’analyse de la marche de l’esprit humain et du développement de ses facultés, les motifs les plus forts de croire que la nature n’a mis aucun terme à nos espérances ». Il n’y a pas de limite à notre capacité, nous nous en donnons les moyens et nous n’avons aucun motif de brider notre capacité à nous surpasser.

Luc Ferry a réalisé un remarquable travail de synthèse de la littérature sur ce sujet, très largement commenté outre-Atlantique. Son cheminement est lucide et laisse une large part au doute. Il ne condamne pas mais tente d’esquisser un chemin raisonné compatible avec nos valeurs. Entre ubérisation de la société et transhumanisme, il y a une convergence car le socle technique est bien le même : un réseau mondial qui fait circuler, analyse et enrichit toute l’information et la connaissance a des conséquences sur la dimension matérielle de la vie sociale mais aussi sur sa dimension métaphysique et spirituelle. Mais Luc Ferry ne soutient pas l’idée qu’il s’agit d’un chemin pavé de roses vers l’utopie de la fin du capitalisme, en éreintant au passage les thèses de Rifkin avec une certaine jubilation.

Une voie raisonnée est-elle possible ?

C’est le pari de Luc Ferry. Il n’est pas le seul à pondérer à la lumière de l’histoire et de la philosophie les risques de la société de la connaissance. Ils ne sont pas nouveaux par nature, puisque la maîtrise de l’information pour tenir le pouvoir est une constante, mais ils sont amplifiés par la puissance de machines. Néanmoins la résistance est possible. Faut-il rappeler qu’il a suffi d’un seul homme, Edward Snowden, pour contrer la CIA et la NSA ? WikiLeaks défend depuis 2006 le droit à une information libre. Comme dans « 1984 », la conscience individuelle des donneurs d’alerte reste plus forte que la conformité aux normes dominantes. Néanmoins, ce serait un peu fragile et illusoire de confier le futur de l’humanité à quelques héros solitaires. Luc Ferry estime que face aux bouleversements annoncés du travail, de la vie sociale et de la vie tout court, nos outils actuellement de régulation sont impuissants. Interdire Amazon comme UberPop est absurde. La démocratie est dépassée par un double mouvement : une profonde aspiration à l‘individualisation, qui s’inscrit dans le courant de long terme initié par les Lumières, fondé sur la recherche de toutes les formes de désaliénation, et l’ultra-compétitivité induite par la mondialisation technique, et qui pousse de façon inexorable à étendre sans fin le champ du « techniquement possible « . Ce qui est bon pour Google est bon pour l’humanité. Cette double aspiration vertigineuse, qui laisse au fond l’individu seul face à la technique, tous les freins ayant disparu, l’Etat, la religion, la morale, pousse une partie de l’opinion pensante à un profond pessimisme.

Mais ce monde déstructuré est aussi une opportunité pour inventer autre chose, fondé sur la frugalité dans l’utilisation des ressources et la générosité dans l’exploitation des talents. Au fond, notre destin humain est tragique, mais notre époque est la moins tragique de toutes si on fait preuve de sagacité statistique sur le long terme en oubliant que sa cave a été inondée. Alors ce monde imparfait peut-il continuer à cheminer cahin-caha vers moins d’imperfection en utilisant la science et la technique ? Pour Marc Dugain et Christophe Labbé, il faut organiser la résistance à partir de micro-communautés militantes. Pour Luc Ferry la réponse est positive si on invente une forme de régulation publique avisée qui dépasse les points de vue individuels et les pressions technicistes et mercantiles. Ceci passe par la compréhension impérieuse que nous vivons une mutation qui n’a rien de magique mais qui reste profondément humaine. C’est un appel à la formation et à la conscience.

Vaste programme !

Marc Dugain et Christophe Labbé, « L’homme nu », Plon, 2016

Luc Ferry « La révolution transhumaniste »,Plon, 2016

La question n’étant pas triviale pour être tranchée facilement, je conseille au lecteur de se plonger dans la littérature abondante sur l’avenir du web, très largement exploitée par les auteurs anglo-saxons

Andrew Keen, « The Internet Is not the Answer », Atlantic Books, 2015

Larry Downes and Paul Nunes « Big Bang Disruption : Strategy in the Age of Devastating Innovation », Penguin Portfolio, 2014

Laurent Alexandre « La mort de la mort », JCLattès, 2011

A lire aussi cette réflexion de Jean-Baptiste Fressoz sur la prévisibilité des dégâts du progrès : « L’apocalypse joyeuse », 2012, UH Seuil

Et bien sûr le blog d'Yves Caseau http://informationsystemsbiology.blogspot.fr comme celui de l'Institut de l'iconomie http://www.iconomie.org


Vous avez dit "digital" ? Qu'entendez-vous par là ?

Après beaucoup de désintérêt et d’ignorance, le numérique, et surtout sa version hype anglo-saxonne, le « digital », est désormais sur toutes les lèvres. Il faut « en » faire, et vite ! Mais dans cette agitation, beaucoup de gens ont oublié de s’interroger sur la nature et la réalité de cette nouvelle idole. A force de considérer comme acquise une compréhension homogène des concepts, plus personne, par peur de paraitre ringard, ne fait l’effort de définir précisément ce dont on parle. Il en ressort une cacophonie généralisée qui permet de multiplier les procès en sorcellerie de ceux qui osent poser la question simple et sans réponse évidente « de quoi parle-t-on au juste quand on parle de « digital » ?

L’aveu en mai 2016 par Nicolas Sarkozy de son ignorance de ce qu’est « le bon coin », 8e site français quand même fréquenté par plus de 22 millions d’utilisateurs chaque mois, dont 50% à partir de mobiles, illustre la coupure entre la déclamation de principe de la priorité du numérique et sa compréhension réelle par beaucoup de décideurs. Le même, alors candidat, n’hésitait pas en effet à déclarer en 2007 : « Il n’est pas un secteur de notre société qui ne soit pas touché par l’apparition d’internet et les bouleversements qui en résultent. C’est une révolution qui se déroule sous nos yeux, la révolution numérique ». Il est surprenant que Le bon coin ait échappé neuf ans plus tard à cette vigilance tant c’est un site populaire dans la vie des gens qui a effectivement transformé le fonctionnement de l’économie de proximité. De même l’absence d’ordinateur sur le bureau présidentiel de François Hollande a surpris. Jacques Attali avait malicieusement fait observer lors de l’Université numérique du MEDEF en 2015 que s’interroger sur l’usage du numérique en 2015 était surréaliste et ressemblait à un colloque du CNPF de 1950 sur l’utilisation du téléphone par les entreprises.

Faute de connaitre la « vraie » réponse sur la nature de cette révolution numérique, on cherche avant tout les coupables sans comprendre les causes. Sommes-nous « en retard » ? Pourquoi ? Où se situe la France dans sa maturité numérique ? Qui doit conduire la transition numérique en entreprise ? Ce débat alimente désormais avec régularité les colloques et articles sur la transformation numérique. Le DSI sera-t-il ou non supplanté par le CDO, Chief Digital Officer ? Le suspense est total.

Cette dramatisation du débat, transformé en conflit de structure et de personnes, ne sert pas la cause car elle occulte la véritable question : comment (continuer à) transformer l’organisation, comme la société, confrontée à un nouveau paradigme socio-technique que ce terme « numérique » tente de définir ? Comme c’est un sujet complexe, incertain, qui engage toutes les fonctions mais en premier lieu le cercle historique des décideurs, il est indispensable, pour réussir à s’engager résolument dans le chemin de la transformation, de commencer par le débroussailler. Il serait grand temps de s'y mettre sérieusement...

Qu’est ce que le "numérique" ?

Une convergence de définition sur ce point central doit étayer toute démarche. Faute de compréhension, le débat sur la stratégie, et donc sur les personnes et les structures les mieux aptes à la mener, est faussé. Les approches peuvent être multiples, académiques ou empiriques. Depuis plus de vingt ans, les ouvrages sur l’émergence de la société numérique tentent cette approche. Don Tapscott, qui avait déjà prévenu dès 1993 avec "Paradigm Shift",  écrivait en 1996 dans son ouvrage « Digital Economy » : «  The computer is expanding from a tool for information management to a tool for communications… In this digital economy, individuals and entreprises create wealth by applying knowledge, networked humain intelligence and effort to manufacturing , agriculture and services. In the digital frontier of this economy, the players, dynamics, rules , and requirements for survival and success are changing ». Dix ans plus tard, en 2006, Yochai Benkler écrit « The Wealth of Networks ». Le professeur de Yale y développe sa vision : « The removal of the physical contraints on effective information production has made human creativity and the economics of information itself the core structuring facts in the new networkeded information economy ».

Tout est dit. Nous étions prévenus depuis longtemps et, d'ailleurs, nous n'avons pas été inactifs en France. Les structures, comme le Conseil national du numérique, existent. De multiples rapports passionnants ont été écrits. mais cette qualité d'analyse n'a pas nécessairement conduit les entreprises à l'exception de quelques pionniers à se mettre sérieusement en route. Or il est impossible d'ignorer que nous sommes face à un tsunami et il faut se préparer et agir.

Si les nuances existent, le consensus est fort sur ce constat : il ne s’agit pas seulement de technique informatique, mais d’un système global où la technique, les produits, les processus et les compétences sont engagés dans une nouvelle combinaison des facteurs. En ce sens la nature de la révolution numérique ne diffère en rien de celles qui l’ont précédé : l’écriture, l’imprimerie, la vapeur, l’électricité… La numérisation de l’entreprise, comme de la société, est une transformation radicale qui exploite le potentiel de toutes les techniques de traitement de l’information - logiciels, réseaux, interfaces, serveurs - objets pour réinventer le mode de fonctionnement global, tant économique que politique. Mais s’il y a bien une différence à chercher avec les étapes antérieures, c’est la vitesse et l’ampleur de la diffusion des outils qui font, en deux décennies, de la révolution numérique une révolution spécifique. C'est aussi le fait que la révolution industrielle a permis l'humanité de se doter d'un prothèse musculaire, alors que la révolution numérique nous permet de privilégier le cerveau-d'oeuvre à la main-d'oeuvre en nous offrant une prothèse cérébrale efficiente. 

Ces techniques ne sont pas récentes comme on en a l’illusion. Elles ont graduellement été mises au point depuis les années cinquante, internet et le web étant la dernière vague de cette construction. Chaque étape technique - avec un pas de dix ans environ: ordinateurs centraux , puis départementaux, ordinateur individuel, internet, web - a permis d’étendre le spectre des usages et de baisser les coûts de mise en œuvre.

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Les techniques informatiques peuvent être imagées sous la forme d'un cône inversé qui repose sur la base historique que constitue aucun doute le modèle de von Neumann, qui date de 1945. Sur ce modèle, et grâce à la loi de Moore,  la production d'outils informatiques (réseaux, processeurs, programmes)  s’élargit rapidement pour couvrir un  champ de plus en plus vaste Ces outils engendrant eux-mêmes de nouveaux usages, le cône informatique englobe désormais un volume de plus en plus important que l’on nomme par convention « numérique ». Si la construction de la pointe du cône a pris beaucoup de temps, coûté cher et laissé souvent d’amers souvenirs de projets avortés, de performances médiocres, l’accélération technique, et les choix structurants de l’architecture de l’internet, permettent aujourd’hui d’atteindre des performances de fiabilité et de coût qui autorisent une totale démocratisation des usages et de nouvelles ambitions. Le monde des données massives (Big data), l'internet des objets, l'exploitation de l'intelligence artificielle, les robots constituent le nouveau front de cette expansion.

En effet, la combinaison des outils disponibles, désormais abondants, économiques et interopérables, permet de réaliser de nouvelles constructions qui dépassent la capacité des outils antérieurs. Cette extension de la performance intrinsèque coût/valeur permet également d’appliquer ces outils à de nouvelles catégories et, par là, d’étendre le champ de la réflexion et de l’action. Si la population des terriens a maintenant accès, partout, à l’information numérique grâce aux réseaux hertziens et à la fibre optique, c’est grâce à 70 ans de recherches, d’innovations et d’investissements considérables. La démocratisation du « téléphone intelligent », le smartphone, qui n’est plus téléphone que pour 15% de ses usages, mais ordinateur le reste du temps, ouvre à chacun le potentiel d’accès aux ressources du web. La révolution informatique continue sa marche en avant. Elle s’appelle désormais numérique, alliant la complexité technique de ses couches invisibles à la facilité d’usage de ses outils pratiques.

Un monde nouveau émerge

En décloisonnant les disciplines, effaçant les frontières des entreprises, bouleversant les statuts, transformant les rôles la révolution numérique fait émerger progressivement un monde nouveau qui remet en cause les situations et les convictions. Mais la puissance de ce mouvement est telle que la déstructuration du monde ancien se fait très rapidement, sans laisser le temps aux structures antérieures de s’adapter. Cohabitent ainsi deux mondes, l’ancien qui refuse de mourir, le nouveau qui malgré ses percées remarquables peine encore à se généraliser ce qui alourdit les coûts, différant la transformation dans toute son amplitude est donc la récupération effective des bénéfices. Ce déploiement différencié entre les entreprises et les nations conduit à l’émergence d’hyperpuissances numériques, l’Amérique et ses « champions du web », qui raflent la mise de la transformation, laissant aux moins rapides le soin de gérer les externalités négatives. Cette définition démontre d’ailleurs que la numérisation de l’entreprise n’est pas un big bang, mais un processus de transformation permanente qui emprunte au flux d’innovations celles qui sont les plus pertinentes pour atteindre l’objectif générique de compétitivité.

Il n’y a donc pas un modèle unique de transformation numérique -ou digitale- mais une adaptation des processus, des structures et des comportements pour renforcer l’entreprise sur ses marchés, sa profitabilité et ses perspectives. C'est un projet qui dépasse de très loin les seules responsabilités du CIO, mais engage toute l'entreprise, même si obtenir des résultats ne peut être envisagé sans maîtrise de la technique. De nouvelles entreprises qui comprennent mieux que d’autres l’alliage entre la technique et les usages se déploient mondialement avec talent sans s'interroger trop longtemps sur les nuances  d'une stratégie digitale. C'est ce qu'il convient de faire, sans délai : agir, aller de l'avant, projet par projet, usage par usage, faire confiance aux innovateurs, aux jeunes.

D ‘autres souffrent pour s’adapter. Beaucoup n’y parviendront pas. C’est la logique de l’évolution économique qui n’est en rien choquante si les processus d’adaptation des hommes aux nouvelles compétences requises et aux nouveaux comportements se déploient dans la lucidité et l’équité.

C’est bien le (seul ?) sujet de la démocratie aujourd’hui : qui doit payer le coût de l’adaptation ? Qui va en récolter les bénéfices ? Comment assurer une transition douce ? Les questions de l'emploi, des revenus, de sécurité et de respect de la personne doivent être réévaluées dans la perspective de la révolution numérique. La réponse n’est pas dans les idéologies anciennes, ni dans les hommes providentiels, mais dans une réinvention de la prise de décision collective, en entreprise et dans la société.

C’est possible... en exploitant les mêmes outils.

La vision du Chief Digital Evangelist de Salesforce, Vala Afshar, sur les six axes de la transformation numérique 

 http://www.huffingtonpost.com/vala-afshar/6-stages-of-digital-trans_b_9822640.html

Quelques lectures "historiques" pour se rafraichir la mémoire :

"The Digital Economy", Don Tapscott, 1996, McGraw-Hill

"What will be." How the new world of information will change our lives, Michael Dertouzos, 1997, HarperEdge

"The Wealth of networks" How social production transforms markets and freedom, Yochai Benkler, Yale University Press, 2006

Pour les passionnés, "A history of modern computing" de Paul E. Ceruzzi, The MIT Press, 1998, est un régal !

NB : ce blog qui a été lancé en 2005 est en fait une chronique de la révolution numérique qui permet de mesurer l'évolution de la perception


L'économie collaborative est-elle fondée sur... le partage ?

La technologie avance, les grands acteurs se mettent en place et exploitent habilement leurs positions aux "postes de péage" de la société numérique. Faut-il craindre la construction de nouveaux monopole qui facilitant l'économie collaborative seraient les premiers à en tirer profit sans limite ? Le débat n'est pas simple alors que l'on s'interroge sur les emplois du futur et sur les mécanismes de financement des charges collectives mutualisées : fonctionnement de services publics, santé, prévoyance. Il faut inventer cette économie du XXIe siècle qui ne doit pas inquiéter mais faire réfléchir et agir sur des bases nouvelles. C'est le sens des travaux de l'Institut de l'Iconomie dont cet article est une production.

 

Article publié dans Le Monde du 4 février avec mes amis de l'Institut de l'Iconomie

 


Economie du partage ou hypercapitalisme ?
Les plates-formes numériques ne seront durables que si la rente qu'en tirent leurs propriétaires est redistribuée à leurs utilisateurs


Automatisation, robotisation, ubérisation : la révolution numérique porte la menace d'un chômage de masse. Il ne faudrait pas s'en plaindre, car la fin du travail ouvrirait, selon l'influent essayiste américain Jeremy Rifkin, une période d'activités bénévoles intenses. A l'image de Wikipédia, la connaissance, les images, les objets imprimables en 3D ne coûteront plus rien. L'énergie produite par chacun, le partage des objets et des services comme Vélib' ou Blablacar feront chuter les dépenses. L'économie du partage s'imposera ainsi jusqu'à éclipser le capitalisme et la nécessité de travailler.

Cette vision est séduisante, mais c'est un leurre. Cette nouvelle route du " communisme " conduit en réalité à l'hypercapitalisme. L'économie collaborative moissonne les richesses au profit d'une minorité, mais sans les redistribuer. Les contributeurs s'en indignent dès qu'ils en prennent conscience, ce qu'illustre le cas du Huffington Post aux Etats-Unis. Ce " Wikipédia du journalisme " faisait intervenir des milliers de chroniqueurs bénévoles, qui se sont révoltés le jour où le journal a été vendu pour 315 millions de dollars (plus de 288 millions d'euros) à AOL sans qu'ils reçoivent leur part.

Des milliers de crowdfunders (adhérant au financement participatif) se sont scandalisés quand Oculus, le développeur d'un système de réalité virtuelle auquel ils avaient apporté leur contribution,s'est vendu pour 2 milliards de dollars à Facebook. De plus, les grandes plates-formes de l'économie collaborative ne payent pas d'impôts. Sur ce point, cette économie ressemble à l'économie financiarisée, dans laquelle les plates-formes de trading à haute fréquence prélèvent leur dîme sans contrepartie. Dès lors, le cerveau, matière première du XXIe siècle, s'expose à la même surexploitation que les matières premières naturelles du XXe siècle. Dans sa forme actuelle, l'économie collaborative n'est pas durable.

Il faut donc introduire un nouveau mécanisme de partage des richesses. L'échec de la taxe Tobin nous a déjà montré que ce ne sera pas par l'impôt. Il vaut mieux s'inspirer des industries créatives, comme celles des jeux vidéo ou du cinéma, dont la production est monétisée par la propriété intellectuelle, ce que préconisait Maurice Lévy, le PDG de Publicis, dès 2006.

Innovations d'usage
Ce mécanisme doit intégrer une double détente, pour que le bénévolat initial puisse être rétribué équitablement dans le cas de sa monétisation indirecte, ce que recommande aujourd'hui le Conseil national du numérique. Il doit enfin s'adosser à des fonds souverains dont les actifs sont les brevets et les marques, sur le modèle déjà expérimenté de France Brevets, pour collecter des montants de redevances au lieu d'impôts.

Il faut aussi faciliter l'innovation d'usage, seule créatrice d'emplois, comme l'illustre la banque assurance. L'emploi de ce secteur était menacé par l'informatisation : le rapport Nora-Minc de 1978 anticipait 30 % de réduction d'effectifs à cause de l'automatisation du traitement des chèques, des distributeurs de billets, des relevés de compte, des virements, des prélèvements mensuels, de la comptabilité, etc. Mais, dans le même temps, les innovations d'usage apportées par l'informatique, comme la carte à puce ou la gestion personnalisée de portefeuilles de titres, ont plus que compensé ces réductions. Au final, les effectifs du secteur ont augmenté de 25 %. Aujourd'hui, le premier créateur d'emplois en France est de fait la société O2, dont l'innovation permet aux femmes de ménage de disposer de toute leur organisation dans leur smartphone.

La vision dominante de la révolution numérique est une menace. Quelques ajustements de partage des richesses et de doctrine économique permettraient d'en canaliser la puissance pour la rendre créatrice de nouveaux usages et de nouveaux emplois.

par Vincent Lorphelin, Jean-Pierre Corniou et Christian Saint-Etienne


Au-delà du CES... qui prend en charge la transformation numérique ?

La leçon majeure apportée par le CES est que transformation numérique de l’économie s’appuie sur deux composants indissociables : la pertinence du service rendu au client final et l’excellence technique. Tous les témoignages et démonstrations convergent vers ce constat. La révolution numérique résulte de la conjonction de la compréhension des attentes des clients et de la qualité de l’exécution technique. La fourniture de biens et services pointus implique un investissement technique majeur pour garantir une qualité perçue optimale, le client ne faisant plus preuve de tolérance envers toute forme de défaillance. C'est dire que la prise en compte du numérique est un travail collectif qui implique, partout, un changement profond de la culture managériale ! 

Mais la déclinaison de l’excellence technique, qui se fait tout au long de la chaîne de traitement de l’information, appelle de la part des DSI à une réflexion   sur le « réinvestissement » technique qu’implique la transformation numérique. En effet, après la phase de séduction que les solutions web, isolées, souvent en mode SaaS, ont apporté par la qualité visuelle et graphique des interfaces et la simplicité des développements et des déploiements, on constate que la transformation numérique soulève des problèmes de plus en plus complexes. Il faut attaquer la totalité du système d'information et en redéfinir les couches techniques souvent anciennes et ayant emprisonné dans leurs sédiments chaque strate d'évolution.

Pour garantir un accès mobile de tous, clients et collaborateurs, aux informations nécessaires à l’action, la « webification » du système d’information, dans son ensemble, implique une modernisation des applications comme des infrastructures. Ceci nécessite une révision des architectures pour permettre de délivrer un nouveau niveau de services. La nouvelle vague d’informatisation que va apporter l’internet des objets, l’augmentation considérable du nombre et de la diversité des données qui vont être collectées et les traitements qu’elles vont impliquer vont également accroître la complexité du système d’information. Le monde du web s’appuie sur l’excellence technique, gage de la qualité de service qu’exigent les clients, 24/24, sur toute la planète. Mais cette performance est désormais hors de portée des seules équipes internes et doit s’appuyer sur de solides partenariats.

 

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Quelques exemples de l’intensification technique captés au CES

La démonstration de Netflix a beaucoup apporté sur le rôle central des réseaux et de la maîtrise des protocoles de traitement de l’image indispensable pour distribuer en streaming sur tous les réseaux, tous les formats de terminaux et ceci maintenant dans 130 pays. L’expertise qu’ont développée les ingénieurs de Netflix est la pierre angulaire de la qualité de service qui est au cœur du modèle d’affaire du distributeur de contenus. Mais en dépit des investissements consentis par Netflix pour obtenir ce niveau de performance, Netflix a renoncé à opérer ses propres datacenters et a décidé en 2015 de s’appuyer sur les services d’Amazon. Ceci démontre que l’exigence technique implique des niveaux de performance de plus en plus critiques que seules des compagnies spécialisées peuvent garantir.

YouTube a exprimé le même engagement dans la technique, notamment en optant pour une diffusion à haute définition 4K et la norme HDR.

Intel, Qualcomm, Samsung et Nvidia ont démontré à quel point la conception des processeurs, coeur du système numérique, joue un rôle majeur dans la diversité des usages. En mettant en évidence par une pluralité d’exemples que la nouvelle frontière des usages – reconnaissance d’image, 3D, temps réel, gestion du mouvement, production de musique, conditions extrêmes dans le sport ou les drones, utilisation en biologie – est exigeante en termes de fiabilité, de performance et de consommation d’énergie, les concepteurs et fondeurs de processeurs sont clairement à la source de cette transformation. Or c’est une activité exigeante, fortement capitalistique et risquée. Les difficultés de SMT Microlectronics comme les résultats d’Intel, légèrement en baisse fin 2015, montrent que ces firmes dont les performances sont indispensables aux avancées numériques sont également vulnérables.

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Samsung, Bosch, Panasonic, parmi d’autres, ont démontré que l’intégration des potentialités de l’internet des objets pour fournir des services «  sans couture » aux clients rendait nécessaire une plate-forme d’interopérabilité. La Poste, qui n’est pas un opérateur technologique naturel, propose cette intégration avec son hub en y accueillant de multiples fournisseurs de services. C’est donc une tendance de fond qui dépasse les débats sur les composants et les protocoles pour proposer le cadre d’interopérabilité simple qu’attendent les clients.

La  technique permet de mettre le client au coeur du SI

Le CES met en évidence une transformation continue de l’environnement technique du traitement de l’information qui pour les DSI représente de nouvelles opportunités d’action. Cette poussée continue issue du monde de la consommation grand public a un impact immédiat sur toutes les entreprises en B-to-C qui doivent revoir leurs processus pour coller aux nouvelles exigences des consommateurs. Mais toutes les entreprises présentes ont également montré que même en amont de la chaîne de valeur elles doivent également intégrer les attentes du client final. La marche du B-to-B vers le B-to-C est inéluctable, même si la logique partenariale, qui est une autre composante illustrée par CES implique que la relation entre l’entreprise, ses fournisseurs et ses partenaires, devienne également une composante du système global tel que le définit la cadre industriel du manufacturing 4.0 porté notamment par Bosch.

Les DSI doivent donc se préparer à intégrer rapidement dans le système d’information la demande de traduction par les métiers de ces nouvelles pratiques. Elles doivent agir en amont sur la préparation de l’infrastructure aussi bien que, dans la phase de production, sur la vitesse de réponse aux sollicitations des métiers. Elles doivent aussi prendre sans délai les initiatives nécessaires pour identifier les partenaires nécessaires pour les accompagner dans cette mutation. Elles devront notamment élargir le cercle habituel de leurs partenaires informatiques pour s’ouvrir à de nouveaux acteurs, totalement immergés dans la culture du web.

Les DSI doivent donc considérer que la conjonction des tendances structurantes, identifiées ou confirmées lors du CES 2016, appelle une réponse cohérente en direction de l’ensemble des parties prenantes du SI d’entreprise. Car faut intègrer dans une vision unique la pérennisation du SI opérant actuel, avec les modernisations requises, et l’apport des nouvelles techniques.

Le CES a révélé et accentué le caractère critique induit par la transformation des comportements sur la capacité du SI.

1/ Prééminence de la donnée

La donnée est devenue l’élément central du système d’information. Elle est aujourd’hui interne comme externe, structurée comme non structurée, constatée ou calculée, produite par les humains ou des capteurs automatiques. Plus que jamais les principes du CobIT en matière de donnée s’appliquent parfaitement et ce dans un périmètre largement étendu par rapport aux origines du SI. La DSI doit garantir à l’entreprise que les données traitées répondent aux exigences définies par CobiT : efficacité, efficience, confidentialité, intégrité, disponibilité, conformité, fiabilité.

Captées, acheminées, traitées, restituées, stockées, archivées, protégées, ces données multi-formats représentent un capital dont la volumétrie ne va pas cesser de croître notamment avec le développement continu de l’IoT (Internet of Things). Ceci appelle de nouvelles compétences, notamment en matière de réseaux (Sigfox, LoRa) et en matière d’outils de traitement, comme Hadoop et de façon générale de connaissance du champ mouvant des méthodes d’analyse (« analytics »). L’utilisation des outils de l’intelligence artificielle trouve sa dynamique dans le contexte de la massification des données. Néanmoins, elle n’est pas d’un usage évident et implique l’acquisition de compétences nouvelles.

2/ Accroissement global de la technicité

La prééminence de la donnée, devenue cœur du SI, en modifie la technicité toute au long de la chaine de traitement. La DSI doit développer une compétence d’architecture technique intégrant tous les nouveaux composants issus du web et de l’IoT, des protocoles de communication et de l’IP V6 jusqu’aux nouveaux langages de programmation.

En matière de développement, aux côtés de s méthodes classiques qui subsisteront encore pour un temps dans les applications transactionnelles lourdes ressortissant encore du cycle en V, le développement agile et le DevOps vont s’imposer. Contrairement à ce qui a pu être recommandé dans le passé, l’existence de développeurs internes rompus aux nouveaux langages peut représenter un avantage concurrentiel direct grâce à la compréhension des attentes métiers et à la rapidité du développement.

Enfin la technicité du nouveau SI étendu passe par une véritable rupture en matière de fiabilité qui doit pour les applications critiques atteindre 99,999%

Dans ce cadre général, la possession et l’exploitation de données d’origines multiples pose de nouveaux problèmes de sécurité qui dépassent le cadre traditionnel de la protection anti-intrusion pour traiter des problèmes rigoureux de protection des données personnelles.

3/ De nouvelles frontières techniques pour la DSI

La DSI est née de l’automatisation des processus régaliens de l’entreprise et a graduellement étendu son champ de responsabilité. L’apparition de solutions issues du web a pu laisser penser que le travail de mise en cohérence et d’orchestration du système d’information avait conduit à des solutions lourdes et contraignantes pour les métiers qui pouvaient trouver très vite dans ce catalogue de nouvelles solutions en mode SaaS réponse à leurs besoins. Le nouveau chapitre de l’évolution du système d’information redonne à la DSI une légitimité qu’elle peut exploiter dès lors que la qualité et le niveau de service qu’elle délivre répond aux besoins et aux désirs des métiers. Le défi pour la DSi est d’étendre le spectre de son offre tout en faisant évoluer son modèle de service.

Il est évident que l’augmentation exponentielle du nombre des potentialités offertes par la technique ouvre de nouvelles perspectives aussi bien pour l’informatique dite de gestion que pour les outils de production, de biens comme de service. Le temps réel devient une réalité opérationnelle. Le champ immense de la production additive transforme les imprimantes 3D d’outils anecdotiques en instruments de production insérés dans la gestion de production. Même les drones trouvent un positionnement dans le monde de la production et du service qui en font un nouvel auxiliaire précieux du système d’information.

Les techniques dans lesquelles la plupart des DSI étaient peu engagées prennent désormais une importance clef dans la réponse de l’entreprise au marché. La reconnaissance d’image et de formes, la reconnaissance de la parole, démocratisée par les services d’Apple avec Siri mais aussi par Amazon avec Alexa, sont des auxiliaires du SI qui rendent possibles de nouvelles performances, comme le prédictif contextuel. L’ergonomie et le design, le soin apporté à la qualité des interfaces, l’obligation de gérer l’information dans des contextes multi-environnements sont aussi de nouveaux défis auxquels la DSI doit pouvoir apporter, seule et en partenariat interne avec les métiers comme en externe avec les spécialistes, les réponses appropriées.

4/ Un nouveau cadre de management

La DSI de 2020 sera profondément différente de cette de 2010. L’expansion illimitée de l’internet, notamment vers les objets, l’exploitation de la donnée sous toutes ses formes appelleront de nouveaux modes d’organisation et de nouvelles compétences. Ce n’est évidemment pas une surprise pour les DSI du CIGREF, organisation qui s’est donnée comme mission, il y a plusieurs années, de développer la capacité des grandes entreprises à intégrer et maîtriser le numérique.

La confrontation directe au CES avec les pratiques des acteurs de la société numérique comme avec les grandes entreprises en mutation, notamment automobiles, offre l’avantage de fournir sous un format compact de quatre jours une vue à la fois globale et incisive sur les transformations des usages et des techniques. Au-delà d’une connaissance générale, cette plongée dans le monde numérique à travers le prisme, certes imparfait, parfois biaisé par la culture de la démonstration spectaculaire, mais impressionnant du CES, permet de mesurer la vitesse de transformation et de comprendre les intentions et les pratiques des acteurs.

Pour le DSI, il est clair que ce choc doit conduire à une réévaluation des pratiques sur les domaines techniques clefs qui ont été identifiés mais, de façon générale, à une révision de la gestion des priorités.

Cinq points d’action émergent sans ambiguïté :

  • Le pilotage des partenariats est un levier majeur de la transformation numérique
  • Les nouvelles disciplines techniques doivent être comprises et acquises
  • Le cycle de l’innovation s’accélère et doit être piloté de façon proactive et partagée
  • Le mode agile implique une évolution majeure des comportements
  • La vitesse comme la qualité d’exécution, c’est à dire la culture du service, font de la DSI un centre d’excellence

On pourrait conclure que si la robustesse du SI socle, gage de la performance opérationnelle au quotidien de l’entreprise, ne doit pas être négligée, il faut conduire sa transformation avec l’audace et les méthodes des start-ups. Exacerber une sorte de rivalité entre CIO et CDO - Chief digital officer - est sans intérêt car il y a du travail pour tous dans cette transformation. Mais une des leçons du CES est qu'il faut l'engager sans délai avec une équipe de direction générale en ordre de bataille, identifiant bien les forces internes et externes, et mettant les ressources requises au bon endroit.


Décryptages du CES, suite...

On peut faire une première lecture du CES. Elle est déjà stimulante ! Elle consiste à lire en direct le flot des innovations techniques servi par la forme brillante que savent déployer les entreprises américaines. C'est le temps de l’enthousiasme. Il y a un second niveau de lecture, qui n'est plus dans le "quoi" de la révolution numérique mais dans le "pourquoi". A chaque étape de la remise en cause du système socio-technique, les humains ont cherché à comprendre le pourquoi de ce changement qui allait bouleverser leur vie, souvent d'ailleurs de façon tacite. Evidemment c'est une phase de questionnement et de doute. Le marketing du strass et des paillettes n'a plus cours : il faut trier ce qui est pertinent pour la vie des humains et qui va rester.  C'est le temps de la lucidité...

Le CES constitue une chambre de résonance exceptionnelle où se mêlent les histoires  des produits,  des entreprises et des entrepreneurs qui produisent l’économie numérique. Les key notes  en sont les amplificateurs. Le talent de communicateur des dirigeants invités est servi par des moyens techniques qui assurent une orchestration parfaite de l’histoire qu’ils ont choisi de raconter. Le casting de ces key notes est aussi révélateur du poids accordé par la CTA – Consumer Technology Association– à chaque entreprise et à chaque tendance structurante de la révolution numérique. La puissante CEA qui organise le CES, sous la férule de son dynamique président, Gary Schapiro,  a changé de nom cette année en abandonnant l’appellation historique de Consumer Electronics Association pour remplacer Electronics par Technology, ce qui illustre parfaitement le changement de positionnement du CES. La CTA demande d’ailleurs de ne plus décliner l’acronyme, l’évènement CES dépassant désormais largement les frontières du monde de la consommation.

Ces symboles savamment distillés traduisent bien l’évolution du CES. Naguère grand salon du son et de l’image, c’est aujourd’hui plus qu’un vaste marché. C’est un carrefour de rencontres, un lieu où s’expriment les tendances mondiales du marché. Derrière la force de ces démonstrations et l’habilité du spectacle, toujours réussi, il faut tenter de décrypter les messages porteurs de sens pour la grande histoire de la construction numérique dont nous sommes les témoins en temps réel. Car le CES provoque aussi un effet de halo qui projette des tendances sans lendemain. La montée et la chute de la télévision en 3D en sont un exemple récent. Au-delà des spectateurs immédiats, c’est le marché et les investisseurs qui sont les destinataires de ces messages. Les 3500 journalistes présents assurent une couverture médiatique unique à l’évènement. Emmanuel Macron à Las Vegas, surtout quand il intervient dans une key note, devient une star mondiale. La Poste présente au CES, c’est un message très fort qui a un retentissement majeur en France. Le détour par Las Vegas est un amplificateur de renommée, et un accélérateur d’affaires, surtout quand on y est couronné par un Award.

L’édition 2016 a vu apparaître plusieurs nouveaux venus - Reed Hastings, CEO de Netflix, Herbert Diess, CEO de Volkswagen, Mary Barra, CEO de General Motors, Ginni Rometty, CEO d’IBM, Robert Kyncl, Chief Business Officer de YouTube – relayer les habitués.

Si Diess était plus dans la contrition que dans la démonstration, Brian Krzanich CEO d’Intel est intervenu pour une seconde présentation  très « hype » pour démontrer qu’Intel est tout à fait  engagé dans l’internet des objets. IBM qu’on ne voit jamais est obligé de démontrer que son choix stratégique d’abandonner le matériel au profit des logiciels et des services de l’intelligence artificielle est justifié, alors que le chiffre d’affaires ne cesse de régresser. Mary Barra, qui remplaçait Ford un grand habitué du CES, a fait une démonstration sans révélation de l’intérêt de GM pour le véhicule électrique en présentant son dernier modèle.

La thématique majeure de tous ces acteurs est de montrer que le monde numérique constitue un ensemble homogène où tout – personnes et objets – est connecté. Cette omni-connexion n’a qu’un but : améliorer le sort de l’humanité. Cette affirmation, constante, ne souffre d’aucune limitation. Gary Shapiro admet bien toutefois que les « bad guys » peuvent aussi tirer profit de cet univers connecté. Mais cela ne doit en rien ralentir l’enthousiasme – « amazing » reste le maître mot -  et surtout justifier un interventionnisme gouvernemental.

Bien entendu les messages commerciaux ne sont jamais loin. Il faut convaincre les consommateurs et les investisseurs de la pertinence de la vision stratégique. Pour un Français, l’excès de publicité peut l’emporter sur la pertinence stratégique du message. Ce point a été notamment évoqué pour Netflix, qui n’a pas hésité à en rajouter pour montrer qu’Hollywood, désormais, c’était eux, en convoquant force acteurs et bandes annonces, ou pour Intel dont les invités multiples n’ont pas été avares de louanges pour expliquer que sans Intel, la musique, les drones, la mode et même la banque ne seraient pas les mêmes. La palme de la sobriété a été décernée à Samsung qui distillant le même message – nous sommes la plate-forme de référence – l’a fait avec méthode et pédagogie.

Trois idées fortes et partagées émergent de ces discours et de ces images:

  • Plus personne ne réussit seul. Le temps est à la coopération.
  • Laisser parler clients et partenaires, ils sont plus convaincants que vous pour expliquer que la coopération est indispensable
  • La disruption c’est vraiment mettre le client au cœur de son attention, et donc du business. Pour parler au client, il ne faut pas hésiter à se défaire de toute intermédiation. Il faut toujours se positionner au plus près du client de peur que quelqu’un d’autre le fasse.

L’éloquente démonstration de Netflix, au-delà du discours promotionnel, était centrée sur le caractère vital de la maîtrise technique pour être capable de servir le client.

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Oeuvre phare qui a lancé vraiment Netflix

Reed Hastings a expliqué comment, d’entreprise de vente par correspondance, mettant des DVD dans des enveloppes, Netflix est devenu producteur et diffuseur de contenus dans le monde entier. C’est par la maîtrise du video streaming, sur tous les réseaux, tous les formats d’écran qui a permis à la plate-forme de rentrer directement chez le client, et d’en connaitre les moindres réactions face au contenu diffusé. C’est cette connaissance intime, millimétrée, des clients qui permet à Netflix de devenir producteur de contenus à succès. Dès lors Netflix peut s’affranchir des autres producteurs de contenus en maîtrisant parfaitement toute la chaine de valeur. La leçon s’applique à tout acteur qui loin en amont du client dépend de l’improbable bonne volonté des intermédiaires pour améliorer sa performance. Il y a ainsi une forte aspiration vers l’aval des producteurs qui ne peuvent plus camper sur leur positionnement B2B historique.

Mais ce mouvement vital n’est pas à la portée de chacun. La culture interne, le poids des processus, la résistance des intermédiaires, l’image institutionnelle empêchent bien souvent de sortir du statu quo, quand ce n’est pas par simple inertie. Malgré ses efforts massifs, Intel a beaucoup de peine à sortir de l’image du couple Wintel et à apparaître comme un acteur majeur du monde de la mobilité contrairement à Qualcomm. Faute de succès rapide dans cette mutation, il tente de devenir incontournable dans le monde de l’internet des objets. Tous les constructeurs automobiles cherchent avec la voiture connectée à se rapprocher du client final en en connaissant les comportements. Mais c’est un mouvement tardif, qui peine à renforcer l’intimité client en hors de quelques constructeurs premium au moment où les clients se passent des constructeurs pour valoriser leurs véhicules par l’autopartage et le co-voiturage.

La leçon du CES 2016 est que le monde de l’internet et du web n’a pas fini de déstabiliser les acteurs en place au profit de nouveaux venus qui en ont compris, dans leur ADN, tous les éléments. L’internet des objets, nouvelle frontière, ne va pas simplifier la tâche des acteurs historiques. Dans tous les domaines, notamment le transport, l’énergie, la santé, la capture de l’information dans les objets en réseau va donner aux acteurs de l’information numérique une place majeure. Curieusement le peu de présence au CES de l’industrie bancaire tend à dissimuler une conséquence majeure de l’internet des objets : la prochaine disparition du cash, déjà largement engagée en Europe du Nord, et sa transformation par des échanges électroniques qui vont donner aux plate-formes de l’internet un rôle prééminent.

Le CES 2016 ne fait que marquer une étape dans la grande restructuration en cours de l’économie mondiale qui, pour l’instant, est dominée par les produits et la culture des Etats-Unis. L’information s’impose comme matière première du service  et de la création de valeur. Elle s’appuie sur les réseaux - internet et les réseaux de l’internet des objets -, le traitement des données, la restitution en temps réel et contextuelle des informations utiles, l’automatisation des processus enrichie par l’intelligence artificielle. Ceux qui comprennent les enjeux de cette nouvelle économie en deviendront, pour un temps, les leaders.

Chacun se bat pour se situer au plus près du client final au carrefour de la création de valeur entre objets, réseaux et service. C’est une quête risquée et passionnante dont l’issue ne peut être qu’incertaine. Derrière les déclarations d’autosatisfaction, savamment distillées, tous les acteurs de l’économie numérique ne peuvent être que lucides : tout peut changer vite. Et seule la vitesse d’action offre le moyen de s’adapter.


A la recherche d’un nouvel équilibre

 

Le monde numérique n’est pas une abstraction théorique : c’est le monde physique d’avant auquel a été ajouté une couche nouvelle, pratique, esthétique, conviviale, permettant de faire rapidement et de façon simple des tâches souvent très basiques. Même si se prendre en photos sur Instagram ou s’envoyer des messages sur WhatsApp sont des activités qui absorbent beaucoup de temps, cela ne suffit pas à construire le monde de demain, qui sera aussi matériel. Les acteurs du numérique ne s’y trompent pas. C’est bien dans le monde physique que l’économie continue de se développer. Concevoir, produire, distribuer, consommer, se déplacer sont autant de tâches que le numérique contribue à faire évoluer mais qui demeurent, pour l’essentiel, physiques. Ce n’est pas un hasard si le président Obama a clairement annoncé à l’ouverture de la COP 21 que l’avenir de l’énergie résidait dans les géants du web, et que Bill Gates lance une fondation pour financer les travaux dans ce domaine. Cette initiative « Mission Innovation / Clean Tech » vise à financer les travaux destinées à trouver des solutions bas carbone dans l’énergie. La révolution numérique ne se joue pas seulement dans le monde étroit des « producteurs  de plateformes », elle se joue quotidiennement dans tous les secteurs d’activité en instillant dans les pratiques anciennes les idées neuves permettant de faire mieux pour les personnes et pour la planète. Or le web, décentralisé, fondé sur le fait que chacun est à la fois émetteur et récepteur des réseaux interactifs s'installe dans le paysage institutionnel comme étant le modèle de ce qu'il faut faire dans toutes les activités. Reconnaitre que l'intelligence est dans le réseau et non plus seulement dans le centre est une remise en cause de la pensée fondatrice du système hiérarchique pyramidal. Par vagues, l'utopie fondatrice du web se développe dans des secteurs bien lointains de ceux qui l'ont vu naître, l'énergie par exemple. Si le coeur de la forteresse du web est bien tenu par les tycoons milliardaires de la Silicon Valley, tout le reste est à conquérir. Il reste toutefois à démontrer que les entreprises du XXe siècle sauront s'adapter suffisamment vite avant que les leaders du web ne s'emparent de leurs domaines. Or ils ont prêts à le faire. La course est engagée.

 

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Centrale solaire dans le désert de Mojaves aux Etats-Unis

Disrupter les disrupteurs

Le monde du web n’est pas figé. Les positions, même dominantes, ne sont pas définitivement acquises et les changements de pratiques des utilisateurs sont rapides. Aussi les contre-attaques sont possibles en trouvant de meilleures idées de produits et de services, de chaînes de valeur, d’alliances ou d’interfaces techniques. C’est souvent dans le détail que se fera la différence. La contre-offensive des secteurs conventionnels est engagée. Il est intéressant de voir comment G7 a réagi contre Uber en améliorant son service de façon rapide sur les mêmes plans que son compétiteur : paiement par carte, voiture impeccable, chauffeur attentionné. Mais G7 est allé plus loin avec le service de desserte des aéroports Wecab qui permet, avec un prix fixe, de partager le véhicule avec une autre personne pour réduire le coût par passager, mais aussi l’encombrement et les émissions. Le groupe Accor a engagé une riposte autant contre Booking que contre Airb’nb. La SNCF ne cesse d’améliorer son service numérique en dématérialisant totalement titres de transport et cartes d’abonnements. Les banques installées sont les premières à développer les services numériques en ligne. Il ne faut pas se réjouir des coups portés contre les entreprises du CAC 40, car c'est un système global qui assure notre prospérité qui est menacé. Il faut au contraire pousser les entreprises du XXe siècle à se transformer, parfois radicalement comme le fait avec talent la Poste depuis dix ans.

Ainsi, le journal montréalais de langue française, La Presse, fondé en 1884, vénérable institution de plus de 130 ans, a inventé un nouveau support numérique qui allie un format mobile original, la qualité rédactionnelle et la richesse de l’iconographie. Séduisant les annonceurs avec ce nouveau support, la Presse +, le journal numérique est rentable ce qui va permettre dès janvier 2016 de supprimer le coûteux format papier en semaine. Comme le déclare Jean-Marc de Jonghe, vice-président numérique de la Presse, l’objectif est de fournir « quelque chose de pertinent dans la vie des gens. » La technique doit s’effacer au service du sens.

Si l’économie européenne a perdu la bataille des plate-formes, elle n’a pas perdu celle du sens et c’est là où se situe véritablement la compétition de demain. Les techniques sont fragiles, volatiles, les fortunes obtenues par les tycoons ne sont pas pérennes, d’autres viendront changer cet ordre. Mais ce qui est pertinent c’est l’usage de la technique dans la vie des gens. Et sur ce point il n’y a pas de barrière ! Les brillantes jeunes pousses françaises comme Withings et Netatmmo, Criteo et Sigfox, Blablacar et Drivy doivent continuer leur essor et trouver les relais de financement leur permettant d'atteindre la taille mondiale sans céder aux milliards de dollars que la Valley peut avancer sans problème pour les ingérer.

Libérer les initiatives

La révolution numérique n’est pas venu du sommet de la pyramide. Elle s’est développée de façon anarchique, en rupture et à partir de la base. L’histoire de l’internet et du web est une histoire continue de prise de risque par des jeunes gens irrévérencieux dont beaucoup sont aujourd’hui devenus milliardaires, mais beaucoup également ont échoué. Ce n’est pas une longue marche tranquille. L’échec est même devenu culte dans la Silicon Valley ! Et  on innove d’autant plus que l’on a rien à perdre, sans  base installée, sans usine, sans distributeur, sans procédures figées. Il faut donc encourager systématiquement la prise de risque technique et économique en oubliant le vieux principe de précaution qui impose un business plan sur trois ans. Comme la mise initiale est très souvent faible, le risque est également faible, mais il faut multiplier les pistes. Le financement collaboratif est bien adapté à l’amorçage, mais le déploiement et l’industrialisation exigent des fonds plus importants, et plus solides.  

Plus que l’argent, c’est l’esprit d’innovation qui doit guider. Essayer sans cesse, échouer, corriger, repartir, c’est la méthode de travail qui doit s’appliquer à toutes les idées, et pas seulement au monde des start-up. Le respect de la prise de risque doit être encouragé dans toutes les entreprises, et surtout à l’école et dans le secteur public. Notre vieux principe républicain d’égalité devant le service public a conduit de fait à multiplier les inégalités par l’ignorance des différences de fond. A situation inégale, traitement égal ! Seule l’expérimentation décentralisée permet de valider des hypothèses de départ et de corriger l’action, au fil du temps, par touches continues et non pas par grandes réformes centralisées au déploiement improbable. Pratiquer à grande échelle « le crédit d’intention » fondé sur la confiance, gagé sur la formation, nourri par la transparence, coûte beaucoup moins cher à la communauté que la méfiance et le contrôle a priori.

Reconnaître les innovateurs

L’innovateur est forcément déviant : c’est celui qui ose autre chose qu’appliquer la « doxa », c’est celui qui se moque, de fait, des situations installées et du pouvoir en place. « On a toujours fait comme ça » est une pensée couramment admise dans tous les cadres professionnels. Mais quand tout bouge, cette posture confortable devient une imposture maléfique. « On a jamais fait comme ça et on va essayer » doit devenir le mode normal de fonctionnement des structures.

Il est clair que cette logique se heurte non pas à la résistance individuelle des personnes, mais à celle des organisations figées dans leur fonctionnement conventionnel. Mais une organisation n’existe pas en tant que telle, elle existe à travers un ordre structuré de relations de pouvoir. Changer cet ordre, c’est donc forcément prendre le risque sinon de changer les personnes au pouvoir, au moins l’exercice du pouvoir, et c’est là où se situe l’allergie au changement. C’est la raison pour laquelle les grandes entreprises qui ont réussi ont beaucoup de peine à innover en profondeur, comme le décrivait dès 1997 Clayton Christensen dans son ouvrage « The Innovator’s Dilemma ». Les entreprises bien gérées et qui réussissent ont beaucoup de difficultés à changer ce qui a fait leur succès et qui peut provoquer leur perte.

L’innovateur « paradoxal » reconnaît les faiblesses et les risques et n’hésite pas à bousculer les tabous de la pensée unique que les entreprises pratiquent aisément. Ce n’est certainement pas à lui qu’il faut couper la tête !