A la recherche d’un nouvel équilibre

 

Le monde numérique n’est pas une abstraction théorique : c’est le monde physique d’avant auquel a été ajouté une couche nouvelle, pratique, esthétique, conviviale, permettant de faire rapidement et de façon simple des tâches souvent très basiques. Même si se prendre en photos sur Instagram ou s’envoyer des messages sur WhatsApp sont des activités qui absorbent beaucoup de temps, cela ne suffit pas à construire le monde de demain, qui sera aussi matériel. Les acteurs du numérique ne s’y trompent pas. C’est bien dans le monde physique que l’économie continue de se développer. Concevoir, produire, distribuer, consommer, se déplacer sont autant de tâches que le numérique contribue à faire évoluer mais qui demeurent, pour l’essentiel, physiques. Ce n’est pas un hasard si le président Obama a clairement annoncé à l’ouverture de la COP 21 que l’avenir de l’énergie résidait dans les géants du web, et que Bill Gates lance une fondation pour financer les travaux dans ce domaine. Cette initiative « Mission Innovation / Clean Tech » vise à financer les travaux destinées à trouver des solutions bas carbone dans l’énergie. La révolution numérique ne se joue pas seulement dans le monde étroit des « producteurs  de plateformes », elle se joue quotidiennement dans tous les secteurs d’activité en instillant dans les pratiques anciennes les idées neuves permettant de faire mieux pour les personnes et pour la planète. Or le web, décentralisé, fondé sur le fait que chacun est à la fois émetteur et récepteur des réseaux interactifs s'installe dans le paysage institutionnel comme étant le modèle de ce qu'il faut faire dans toutes les activités. Reconnaitre que l'intelligence est dans le réseau et non plus seulement dans le centre est une remise en cause de la pensée fondatrice du système hiérarchique pyramidal. Par vagues, l'utopie fondatrice du web se développe dans des secteurs bien lointains de ceux qui l'ont vu naître, l'énergie par exemple. Si le coeur de la forteresse du web est bien tenu par les tycoons milliardaires de la Silicon Valley, tout le reste est à conquérir. Il reste toutefois à démontrer que les entreprises du XXe siècle sauront s'adapter suffisamment vite avant que les leaders du web ne s'emparent de leurs domaines. Or ils ont prêts à le faire. La course est engagée.

 

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Centrale solaire dans le désert de Mojaves aux Etats-Unis

Disrupter les disrupteurs

Le monde du web n’est pas figé. Les positions, même dominantes, ne sont pas définitivement acquises et les changements de pratiques des utilisateurs sont rapides. Aussi les contre-attaques sont possibles en trouvant de meilleures idées de produits et de services, de chaînes de valeur, d’alliances ou d’interfaces techniques. C’est souvent dans le détail que se fera la différence. La contre-offensive des secteurs conventionnels est engagée. Il est intéressant de voir comment G7 a réagi contre Uber en améliorant son service de façon rapide sur les mêmes plans que son compétiteur : paiement par carte, voiture impeccable, chauffeur attentionné. Mais G7 est allé plus loin avec le service de desserte des aéroports Wecab qui permet, avec un prix fixe, de partager le véhicule avec une autre personne pour réduire le coût par passager, mais aussi l’encombrement et les émissions. Le groupe Accor a engagé une riposte autant contre Booking que contre Airb’nb. La SNCF ne cesse d’améliorer son service numérique en dématérialisant totalement titres de transport et cartes d’abonnements. Les banques installées sont les premières à développer les services numériques en ligne. Il ne faut pas se réjouir des coups portés contre les entreprises du CAC 40, car c'est un système global qui assure notre prospérité qui est menacé. Il faut au contraire pousser les entreprises du XXe siècle à se transformer, parfois radicalement comme le fait avec talent la Poste depuis dix ans.

Ainsi, le journal montréalais de langue française, La Presse, fondé en 1884, vénérable institution de plus de 130 ans, a inventé un nouveau support numérique qui allie un format mobile original, la qualité rédactionnelle et la richesse de l’iconographie. Séduisant les annonceurs avec ce nouveau support, la Presse +, le journal numérique est rentable ce qui va permettre dès janvier 2016 de supprimer le coûteux format papier en semaine. Comme le déclare Jean-Marc de Jonghe, vice-président numérique de la Presse, l’objectif est de fournir « quelque chose de pertinent dans la vie des gens. » La technique doit s’effacer au service du sens.

Si l’économie européenne a perdu la bataille des plate-formes, elle n’a pas perdu celle du sens et c’est là où se situe véritablement la compétition de demain. Les techniques sont fragiles, volatiles, les fortunes obtenues par les tycoons ne sont pas pérennes, d’autres viendront changer cet ordre. Mais ce qui est pertinent c’est l’usage de la technique dans la vie des gens. Et sur ce point il n’y a pas de barrière ! Les brillantes jeunes pousses françaises comme Withings et Netatmmo, Criteo et Sigfox, Blablacar et Drivy doivent continuer leur essor et trouver les relais de financement leur permettant d'atteindre la taille mondiale sans céder aux milliards de dollars que la Valley peut avancer sans problème pour les ingérer.

Libérer les initiatives

La révolution numérique n’est pas venu du sommet de la pyramide. Elle s’est développée de façon anarchique, en rupture et à partir de la base. L’histoire de l’internet et du web est une histoire continue de prise de risque par des jeunes gens irrévérencieux dont beaucoup sont aujourd’hui devenus milliardaires, mais beaucoup également ont échoué. Ce n’est pas une longue marche tranquille. L’échec est même devenu culte dans la Silicon Valley ! Et  on innove d’autant plus que l’on a rien à perdre, sans  base installée, sans usine, sans distributeur, sans procédures figées. Il faut donc encourager systématiquement la prise de risque technique et économique en oubliant le vieux principe de précaution qui impose un business plan sur trois ans. Comme la mise initiale est très souvent faible, le risque est également faible, mais il faut multiplier les pistes. Le financement collaboratif est bien adapté à l’amorçage, mais le déploiement et l’industrialisation exigent des fonds plus importants, et plus solides.  

Plus que l’argent, c’est l’esprit d’innovation qui doit guider. Essayer sans cesse, échouer, corriger, repartir, c’est la méthode de travail qui doit s’appliquer à toutes les idées, et pas seulement au monde des start-up. Le respect de la prise de risque doit être encouragé dans toutes les entreprises, et surtout à l’école et dans le secteur public. Notre vieux principe républicain d’égalité devant le service public a conduit de fait à multiplier les inégalités par l’ignorance des différences de fond. A situation inégale, traitement égal ! Seule l’expérimentation décentralisée permet de valider des hypothèses de départ et de corriger l’action, au fil du temps, par touches continues et non pas par grandes réformes centralisées au déploiement improbable. Pratiquer à grande échelle « le crédit d’intention » fondé sur la confiance, gagé sur la formation, nourri par la transparence, coûte beaucoup moins cher à la communauté que la méfiance et le contrôle a priori.

Reconnaître les innovateurs

L’innovateur est forcément déviant : c’est celui qui ose autre chose qu’appliquer la « doxa », c’est celui qui se moque, de fait, des situations installées et du pouvoir en place. « On a toujours fait comme ça » est une pensée couramment admise dans tous les cadres professionnels. Mais quand tout bouge, cette posture confortable devient une imposture maléfique. « On a jamais fait comme ça et on va essayer » doit devenir le mode normal de fonctionnement des structures.

Il est clair que cette logique se heurte non pas à la résistance individuelle des personnes, mais à celle des organisations figées dans leur fonctionnement conventionnel. Mais une organisation n’existe pas en tant que telle, elle existe à travers un ordre structuré de relations de pouvoir. Changer cet ordre, c’est donc forcément prendre le risque sinon de changer les personnes au pouvoir, au moins l’exercice du pouvoir, et c’est là où se situe l’allergie au changement. C’est la raison pour laquelle les grandes entreprises qui ont réussi ont beaucoup de peine à innover en profondeur, comme le décrivait dès 1997 Clayton Christensen dans son ouvrage « The Innovator’s Dilemma ». Les entreprises bien gérées et qui réussissent ont beaucoup de difficultés à changer ce qui a fait leur succès et qui peut provoquer leur perte.

L’innovateur « paradoxal » reconnaît les faiblesses et les risques et n’hésite pas à bousculer les tabous de la pensée unique que les entreprises pratiquent aisément. Ce n’est certainement pas à lui qu’il faut couper la tête !


Trop de web ? Trop de numérique ? Quel avenir ?

 

Le débat sur l’impact du numérique sur l’économie s’accélère et se densifie dans notre pays. Deux lois sur le numérique sont en préparation, après la parution d’une multitude de rapports, documentés et stimulants, mais restés pour l’essentiel lettre morte. Cantonnée, Il y a peu de temps encore, aux secteurs de la presse, de la musique, du voyage, la prise de conscience de la transformation profonde engendrée par le web réveille aujourd’hui l’éternel débat sur la vitesse de la transformation induite par la technique. Comme à chaque étape de l’histoire humaine, la mise en tension des structures qu’implique l’émergence d’un nouveau système socio-technique bouscule l’ordre établi, déstabilise les pouvoirs, ravive les fractures sociales, remet en cause les hiérarchies et l’équilibre des territoires. Et inquiète tous ceux qui ne comprennent pas le mouvement et craignent, souvent à raison, d’en être les victimes ! La destruction créatrice de Schumpeter est en marche. Elle est violente et rapide d’autant plus qu’elle n’obéit pas à un plan prévisible et pré-établi comme nous les aimons dans notre pays marqué par la centralisme de notre culture politique et économique.

Néanmoins, la révolution numérique, en dépit de son caractère spectaculaire, n’est, comme les révolutions techniques qui l’ont précédé, qu’une œuvre humaine. Elle n’est pas magique mais résulte de l’action conjuguée de forces maîtrisables. Il est donc possible, et même absolument indispensable, de l’analyser avec lucidité. Il faut d’abord comprendre pourquoi cette révolution, venue d’ailleurs, nous heurte particulièrement en France, avant d’esquisser les pistes d’une prise en compte active de cette dynamique sur notre territoire.

  1. La révolution numérique est rapide et violente

Le tempo de cette transformation est imposé par les leaders nord-américains.

La santé insolente que manifeste les leaders du GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon) est une provocation pour l’économie européenne et l’aveu d’un cruel échec pour ce respectable terroir qui a dominé pendant plus de deux siècles l’économie mondiale par son talent et sa capacité d’innovation. En 2000, l’Europe s’était donné comme objectif pour 2010 de devenir leader dans la science et la technique ! En effet, il n’y a plus, après l’échec de Nokia, aucun point lourd dans les techniques numériques en Europe ! Parmi les entreprises du CAC 40, aucune n’appartient à ce courant des champions du web. Et on peut admettre que seuls Orange et Cap Gemini, Alcatel Lucent étant absorbé par Nokia, portent les couleurs de cette nouvelle vague d’informatisation, avec de pâles valeurs de capitalisation : 43 et 14 milliards €. Et cette domination n’est pas prête de se ralentir car les licornes, entreprises ayant dépassé une capitalisation boursière d’un milliard de dollars, se développent à toute vitesse aux Etats-Unis. Plus d’une centaine de ces entreprises sont ainsi apparues depuis 2014. Si toutes ne réussiront pas, il est clair que certaines viendront grossir le rang de leurs aînées ou seront absorbées.

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Les jeux sont faits : la Silicon Valley est devenue le centre du monde économique du XXIe siècle. La capitalisation boursière atteint, en novembre 2015, des niveaux jamais atteints : 651 milliard $ pour Apple, 500 milliards $ pour Google, plus de 300 milliards $ pour Facebook et Amazon. Seul, Apple vaut autant que les dix premières entreprises du CAC 40. Avec les profits de son année fiscale 2014-2015, soit 53,4 milliards $, Apple a battu le record du plus haut niveau de profits jamais atteint en une année dans l’histoire économique. Ceci représente 79% des bénéfices des entreprises du CAC 40 pour l’année 2014!

Dans le chaudron neuronal californien, où abondent les talents et les capitaux, s’invente, dans le style décontracté inimitable des tycoons californiens, l’économie de demain. Et rien n’est trop beau ni laissé au hasard : ni le nouveau siège d’Apple, ni la nouvelle ville de Facebook, ni l’appétit omnivore de Google pour le futur. L’ambition et la certitude d’avoir raison animent cette nouvelle génération d’entrepreneurs qui bousculent tous les establishments en imposant leurs codes. Leur vocation est de développer leur influence dans tous les secteurs, sans frein à leur appétit, sans précaution pour laisser vivre en dehors de leur écosystème les audacieux qui refusent d’y entrer. Le gagnant emporte toute la mise sans rien laisser aux concurrents. Cette logique d’universalité doit servir le bien de l’humanité car les tycoons ne sont pas avares de déclarations généreuses. Le « moon shot » est là et prend le pouvoir politique comme l’a démontré le rejet d’une proposition anti-Airbnb à San Francisco. Le moonshot, par similitude avec le programme Apollo, consiste à adopter des solutions radicales tant sur le plan technique qu'organisationnel, sans précaution majeure ni pour la prise de risque ni pour la rentabilité à court terme. Les pratiques fiscales des barons de la nouvelle économie sont opaques et ni dans les pays où ils opèrent ni même aux Etats-Unis, ces géants du web ne figurent pas parmi les entreprises citoyennes exemplaires. Mais est-ce vraiment différent des Carnegie et Rockfeller en leur temps, sinon que leur terrain d’action est mondial et qu’ils pénètrent beaucoup plus profondément les consciences que pouvaient le faire les rois de l’acier, du chemin de fer et du pétrole ? La logique d’un entrepreneur est d’exploiter, sans état d’âme, tout le terrain que lui laissent ses concurrents… et le législateur.

Les conséquences sociales sont considérables

La disruption – mot clef de ce et début de XXIe siècle – est un tsunami qui s’attaque à tous les secteurs économiques. Bien sûr la construction des fondations de l’internet a nécessites près de trois décennies pour créer, progressivement, ce réseau mondial universel. Mais l’accélération a été déclenchée par l‘irruption d’un nouvel objet. Le premier smartphone. L’iPhone, doté de fonctionnalités qui faisaient sourire en 2007 comme la géolocalisation, ou un appareil photo, a mis entre toutes les mains un puissant ordinateur, mobile et connecté au réseau internet. Passer de quarante années d’informatique « assise », coûteuse, lourde, complexe à une informatique « debout », ergonomique, mobile, accessible et géolocalisée, a créé une brèche spatio-temporelle dans laquelle se sont engouffrés développeurs et entrepreneurs pour inventer un monde poussé par la recherche de solutions utiles et simples à la plupart des problèmes de la vie quotidienne. Sans intermédiaires, grâce à l’idée géniale des magasins d’applications gratuites ou peu onéreuses, ils distillent l’élixir de la transformation numérique de la société directement vers les utilisateurs qui s’en emparent avec délectation, parce que c’est simple, utile et… pas cher ! Ce phénomène défie les lois de l'économie car la plupart des enteprises porteuses de ces nouveaux services ne gagnent pas d'argent en dépit d'une capitalisation boursière pharaonique. Néanmoins elles bousculent les secteurs établis, les forcent à s'adapter ou à disparaître. 

Citons quelques exemples. AirBnB, né en 2008, s’est développé ainsi de façon virale, sans autorisation, sans prévenir. Et sans que personne n’ait vraiment vu le phénomène se développer, sauf les pourvoyeurs d’espaces – promus « hôtes »- et leurs clients, ravis d’une telle aubaine, AirBnB capte des millions d’utilisateurs et, en pertes, génère un revenu de moins d'un milliard $ pour une capitalisation boursière de 24 milliards $. En 2020, l'entreprise devrait enfin être rentable ! Or tout peut changer dans ce secteur très ouvert...

Pour étendre son spectre d’activités, Google investit des milliards de dollars. Google, qui est désormais fractionné en plusieurs entités légales, sous une nouvelle holding, Alphabet, a nommé le pape de l’intelligence artificielle à la tête de son département de recherche, Ray Kurtweil, et fait de nombreuses acquisitions dans le domaine des robots, comme Boston Dynamics, spécialisé dans les robots militaires. la boulimie de Google est incommensurable mais son alimentation en cash est permise par une activité tout ce qu'il y a de plus classique, la publicité. 

Les structures politiques sont ébranlées

Pour la première fois dans l’histoire, l’innovation ne connait pas de frontière et se déplace instantanément, sans délai, entre les pays, supprimant l’avantage comparatif que donnait aux pays développés leur avance technique. Le développement des télécommunications bouleverse la séquence historique de développement. La totalité des habitants de la planète accède maintenant au téléphone mobile, et bientôt, grâce aux smartphones à bas prix qui se vendent par centaines de millions, bénéficiera de tous les services du web. Les gouvernements ne peuvent que constater que la révolution numérique se fait sans eux, sans leur autorisation et hors de leur contrôle.. Si le Parlement européen s’émeut, et vote en novembre 2014 une résolution pour démanteler Google, l'entreprise ne se plie pas pour autant aux exigences européennes.

Peu de dirigeants ont encore intégré le fait numérique dans leurs pratiques

Si les Français adorent les technologies numériques pour leur usage personnel, les pratiques en entreprise et dans la vie publique sont en retrait par rapport à cet engouement individuel, même si, au fil du temps, on observe des changements significatifs de comportement. Les images du bureau de François Hollande sans ordinateur et noyé sous les parapheurs ont choqué. Il n’est pas le seul à parler du numérique, pour les autres. Les dirigeants français ont dans l’ensemble raté la seconde vague de la révolution informatique, celle des années quatre vingt-dix avec les ERP. Ils trouvent aujourd’hui qu’avoir une stratégie « digitale » est beaucoup plus chic que de faire de l’informatique, activité reléguée au rang définitif et peu enviable de « centre de coûts ». Si utiliser un mot anglais permet d’avancer la prise de conscience, tant mieux. Mais il ne faudrait pas que ce soit un leurre de même nature que l’e-commerce au début des années 2000. Car si techniquement le numérique ne se dissocie pas de l’informatique, culturellement il n’en est rien. Là où l’informatique permettait d’accroître la productivité de l’existant, le numérique consiste à remettre en cause, ou simplement ignorer, cet existant pour inventer tout autre chose.

Bien peu de dirigeants acceptent l’idée que la révolution numérique est avant tout une révolution managériale qui s’appuie sur la compétence de la totalité des collaborateurs avec un minimum de technostructure et d’encadrement. La révolution numérique, c’est une large décentralisation avec des équipes petites, autonomes connectées en réseau. C’est la réactivité privilégiée par rapport au plan et au budget venus d’en haut. La reconnaissance ne se fait pas par la hiérarchie mais par les pairs. C’est une incitation permanente à l’initiative et au non-conformisme. On ne tue pas une idée, on l’améliore ! C’est une remise en cause radicale du système hiérarchique pyramidal, ses rituels et ses ordres.

La révolution numérique bouscule emplois et compétences

La désintermédiation, qui a désormais un nom, « ubérisation » est un processus simple et efficace. C’est pour cela qu’elle s’impose dans tous els secteurs. Elle consiste à supprimer tous les intermédiaires inutiles d’un processus pour délivrer un résultat, rapidement, efficacement et pour le moins cher possible. Le réengineering des processus, activité phare des années quatre vingt-dix se fait désormais de façon beaucoup plus radicale en mettant en place un outil informatique, une plateforme d'intermédiation, qui met en relation directe émetteur et récepteur La désintermédiation est aussi connexe à la dématérialisation. Comme le support physique n’est plus utile à l’accomplissement de la fonction, la production de l’information suffit. Et elle est immatérielle, peu coûteuse et se prête à tous les traitements qui assurent la traçabilité et le contrôle du dénouement physique et économique de la transaction.

Avec la suppression de fonction physique de production, de diffusion et de contrôle, ce sont des centaines de milliers d’emplois industriels et tertiaires qui sont d’ores et déjà supprimés ou encore seulement menacés. Les exemples sont multiples dans l'édition musicale, la presse, la photographie.. .Prenons l'exemple d’un produit récent qui fut innovant, le Compact Disc, diffusé à partir de 1982. Editer un CD à partir d’un fichier numérique, le presser, l’emballer, le transporter, le distribuer dans des points de vente représentait un grand nombre de tâches matérielles et l’utilisation de ressources physiques - papier, carton, plastique, stockage, véhicules, manutention - que la diffusion en un clic du même fichier sur un serveur supprime définitivement. Aujourd'hui les magasins de disques ont quasiment disparu, à l'instar du célèbre HMV à Londres, plus grand magasin de disque du monde, ouvert en 196 et fermé en 2014. Il en est ainsi dans les guichets, les points de vente, les caisses de supermarché, les bureaux… Il est bien naturel que les emplois directement associés à ces tâches physiques disparaissent également. Mais la logistique impose encore beaucoup de main-d’œuvre et Amazon propose un nouveau type de contrat de travail, Flex, pour ses livreurs occasionnels aux Etats-Unis. Il s’agit d’utiliser sa propre voiture, sans couverture sociale, pour livrer quand on le veut dans un périmètre restreint pour 18 à 25 $ de l’heure. Les initiatives de ce type se multiplient dans tous les métiers, sapant sans bruit les bases historiques du salariat.

Bruissante, tumultueuse, sans égards pour le passé, la révolution numérique apporte à tous et bouscule tout le monde. Elle n'est nullement morale ou vertueuse par elle-même, s'inscrivant dans une longue histoire de l'innovation, mais elle peut le devenir si elle sert l'intérêt général.

A suivre ...

  1. A la recherche d’un nouvel équilibre

L'urgence iconomique

S’il faut stimuler la réflexion, ce n’est pas pour le plaisir de l’exercice de style, mais pour contribuer à aider les acteurs sociaux à trouver des repères et à anticiper. Notre travail collectif, au sein de l’Institut de l’Iconomie, est précisément de réfléchir à l’ampleur des transformations en cours sur notre planète pour comprendre, anticiper, construire. Il y a urgence. Nous devons revoir en profondeur nos méthodes de travail, notre culture managériale pour ouvrir, partout, des espaces de liberté et de créativité.

 Ce décodage est indispensable quand tout bouge simultanément et que le découragement gagne face à l’inefficacité des réponses convenues. L’erreur la plus commune est en effet de vouloir résoudre des problèmes nouveaux avec des solutions anciennes. Notre pire ennemi, c’est le passé, répète Elon Musk. Il faut inventer en matière d’organisation de la société comme nous savons si bien le faire en matière technique, sans tabou ni totem.

La révolution du web n'est pas technologique

Internet et le web sont arrivés à la fin du XXe siècle sans que personne n’ait vraiment pris la mesure de l’ampleur de cette transformation. Le monde des entreprises où se déploient les règles, les pratiques et les rituels  du travail, ne considérait pas cette innovation grand public comme pertinente pour le monde professionnel. En 2007, c’était l’iPhone qui allait ouvrir le champ à une profonde mutation de la communication et de la connaissance, probablement une des plus riches de conséquences de l’histoire de l’humanité. En permettant l’accès mobile à toute l’information, on mettait fin à la suprématie de « l’informatique assise » qui servait de base à toutes les pratiques sociales de l’organisation du travail. Car la mobilité casse les frontières, remet en cause les processus, le temps et le lieu de travail, donne à celui qui est proche du terrain le moyen d’agir et d’interagir avec son environnement. Loin d’être achevée, cette révolution entraine une désintermédiation massive des métiers. Cette « ubérisation », redoutée par toutes les entreprises, est à l’œuvre partout au grand bénéfice du client, libéré des carcans des monopoles et des processus bureaucratisés. Mais le client, qui est aussi un producteur, est entraîné lui aussi dans les conséquences de ce bouleversement systémique.

L'agilité, plus qu'un outil, une culture

 C’est probablement le changement que nous allons continuer de vivre dans les quinze prochaines années. Il sera graduel, continu, et va toucher tous les actes professionnels. L’informatique  a quitté le champ de l’industrialisation des processus répétitifs pour conquérir tous les espaces de la conception, de la production, de la diffusion.  L’action se nourrit de l’information et de la connaissance, du rationnel comme des émotions. Le système d’information, décloisonné, ouvert, traite aussi bien les données structurées internes, comme le font très bien les ERP, que les données structurées externes, et surtout les données non structurées, internes bien sûr, comme externes. C’est cette mise en relation continue et riche qui va donner à la décision, à tous les niveaux de l’organisation, une densité et une robustesse renforçant l’efficacité collective dès le niveau le plus fin, c’est à dire chaque collaborateur.  

 Ce nouveau modèle d’organisation est qualifié d’agile. L’objectif est de réduire la complexité pour s’adapter plus rapidement à un environnement changeant. Appliquée plus largement à l’entreprise, l’agilité est une vision du travail basée sur l’idée de changement permanent, itératif et incrémental, où le produit final, matériel ou immatériel, proposé doit pouvoir évoluer en s’adaptant au désir du client ou aux conditions du marché. L’entreprise agile privilégie des cycles de développement courts, développe ses produits par itérations en fonction, en priorisant les évolutions identifiées,  se confronte très tôt au feedback du marché et des clients. Au besoin, elle peut « pivoter », c’est à dire changer radicalement son produit ou son business model si le marché l’exige. L’entreprise agile se nourrit de collaborations extérieures et remet en cause constamment, et sans drame, son modèle d’organisation. S’appuyant sur le réseau maillé collaboratif, l’entreprise agile est infiniment « scalable », c’est à dire qu’elle s’adapte au contexte sans délai ni rupture.

Revitaliser le sens du travail

Il est clair que dans ce modèle, qui  n’a pas vocation à être marginal car il peut  couvrir l’essentiel des activités, l’homme est revenu au centre. Le travail n’est plus un exercice frustrant imposé par d’autres, mais le moyen d’exprimer ses compétences, son talent, ses envies dans un cadre robuste mais fluide. L’idée n’est pas neuve. Dès les années soixante-dix, la logique d’enrichissement du travail a permis graduellement de sortir de la déshumanisation imposée par le taylorisme de pure obédience. Ce n’est que la persistance de modèles autoritaires, inefficaces, qui prive beaucoup de collaborateurs du plaisir de la coopération, et alimentent les dégâts du stress au travail.

 Innover en matière de travail, c’est produire du sens et développer sans cesse la compréhension, le respect, la confiance et la formation, seuls moteurs de l’adhésion. Le numérique oblige certes à repenser le fonctionnement de  l’entreprise comme un réseau ouvert sur l’extérieur et non plus comme une pyramide fermée. Ce ne sont  plus les mêmes profils de compétence et de comportement. Mais l’ouverture, la flexibilité, la prise d’initiatives, la collaboration spontanée, ne constituent pas des propriétés naturellement développées. C’est un travail de remise en cause des acquis. Réinventer les parcours de travail au cours de la vie à l’ère du numérique implique de multiples changements dans notre compréhension du travail contemporain, dans les organisations et la culture managériale mais aussi dans l’affirmation de sa responsabilité individuelle dans le développement de son parcours professionnel.

Les entreprises qui sauront devenir des fédérateurs naturels de talents individuels gagneront la compétition économique. Affranchie des contraintes conventionnelles issues de la fragmentation de la société, la mise en synergie des talents peut trouver des réponses radicalement nouvelles aux problèmes de notre société et combler les lacunes des mécanismes classiques. Utopie ? Certainement moins que l'idée d'atteindre couramment cent ans pouvait apparaître folle au XIXe siècle au temps de Karl Marx... Reconnaître que toutes ces questions, sans réponses univoques, ne constituent pas un problème mais une formidable opportunité est une première étape. Admettre l’urgence et la remise en cause, sans inhibition, de la plupart des modèles qui ont construit l’entreprise, et donc la société, depuis la XIXe siècle est une seconde étape, courageuse, qu’il faudra rapidement franchir si on veut éviter l’effondrement de ces modèles devenus progressivement obsolètes.

Notre réflexion doit nourrir de façon tonique et coopérative, cette remise en cause lucide et efficace. C’est un long et exaltant chemin !


Tesla inspire les constructeurs allemands

Ce texte est une adaptation du texte publié le 21 septembre par le site d'information Atlantico.

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Tesla ne cesse d'intriguer. Cette société américaine née en 2013 est en train de s'imposer comme la référence des berlines positives de luxe dans le monde. Or c'est une voiture électrique pure, à l'autonomie de 500 km, qui redéfinit le luxe avec un intérieur raffinée, une ligne exceptionnelle et un silence de fonctionnement unique.  Surtout c'est une voiture qui a mis le logiciel au coeur de son fonctionnement comme le manifeste l'étonnante planche de bord où trône un immense écran d'ordinateur. Au moment où Tesla Motors s'apprête à lancer un second model, un SUV, lance une usine de batteries au coeur du Nouveau Mexique, l'industrie automobile s'interroge sur les performances de ce trublion qui prétend changer les règles du jeu et inspire d'autres acteurs redoutables que sont Apple et Google. Où va l'automobile au XXIe siècle, entre le grand luxe de la Tesla S et la sobriété inventive du nouveau véhicule d'entrée de gamme de Renault, conçu en Inde, Kwid, qui sera vendu autour de 5000 €, quand on sait que pour le prix d'une Tesla on pourrait acquérir une flotte de 15 Kwid ?

1/ Pourquoi les véhicules électriques Tesla se vendent mieux aux Etats-Unis qu'en Europe (11700 véhicules vendus aux Etats-Unis contre 7100 en Europe durant la première moitié de l'année)?

Les véhicules électriques suivent l’évolution globale du marché. Le marché nord-américain a retrouvé une puissante dynamique, en grande partie nourrie par l’excès de crédit, qui fait que les volumes y sont plus élevés qu’en Europe. Le marché américain est le premier marché au monde pour les voitures électriques avec 345000 voitures vendues entre 2008 et juin 2015, dont 46% pour la seule Californie. Nissan est leader avec 82000 Leaf vendues, suivi de GM avec 79000 Chevrolet Volt et Tesla avec près de 50000 Model S. Le gouvernement fédéral et 37 états subventionnent l’acquisition d’un véhicule électrique..

Au premier juillet 2015, Tesla avait vendu 21550 voitures dans le monde, dont 11900 aux Etats-Unis, son objectif étant de 55000 pour l’année. Tesla a une politique de distribution originale et n’a pas de concessionnaire. Les boutiques Tesla sont présentes dans 22 états, mais la vente ne se fait que sur le web

 2/ Comment analysez-vous les freins que rencontre la marque dans ses ventes en Europe, notamment en Allemagne et en France ?

La Tesla S est un véhicule de très haut de gamme qui coûte plus de 80000 € ! Malgré son prix et son niveau de prestations, Tesla Model S se vend presque aussi bien en Europe au premier semestre que Renault Zoe (7382 Tesla contre 8479 Zoe) ! La performance du Model S est remarquable car elle se compare aux véhicules très haut de gamme essentiellement allemands. En France, les ventes de ce type de voiture sont très marginales. En Allemagne, elles sont plus courantes mais la préférence nationale pour haut de gamme allemand est une solide tradition. Il faut rappeler que Tesla ne vend la Model S en Europe que depuis août 2013. La renommée de cette marque originale, qui n’est pas issue du monde de l’automobile, n’en est que plus remarquable. Il s’est ainsi vendu en France au second trimestre 326 Tesla au prix de base de 76000 € contre 146 BMW i3 à 28000 €, après aide de 7000 €, alors que le réseau et la renommée de la marque n’ont rien de comparables.

Le marché global du véhicule électrique en Europe a atteint en 2014 65200 véhicules, en croissance de 61% par rapport à 2013. La progression en 2015 continue avec le réveil notable du marché britannique qui prend la seconde place devant la France et l’Allemagne. Il est dominé par l’Alliance Renault Nissan avec ses deux véhicules, Zoe et Leaf. C’est encore un marché très conditionné par le niveau des aides fiscales.

 3/ Pourquoi Tesla rencontre-t-elle un tel succès en Norvège ?

La Norvège a décidé d’adopter une démarche très volontariste de développement du véhicule électrique. Cette politique est unique au monde et crée les conditions optimales pour les constructeurs de véhicules électriques au détriment de leurs concurrents thermiques. Les aides fiscales en faveur des véhicules électriques y sont très élevées alors que les taxes à l’importation se situent à un haut niveau. 50000 voitures électriques ont été vendues en 2013 et 2014, alors que cet objectif gouvernemental avait été fixé pour 2018. Les voitures électriques représentent 12,5% du marché en 2014, contre en France. Tesla est leader, suivi de la Volkswagen e_golf et de la Nissan Leaf. Fin décembre 2014, il y avait en Norvège 16000 Leaf immatriculées et 6000 Tesla. Les Norvégiens qui veulent accéder au haut de gamme préfèrent acheter des véhicules technologiques en rupture plutôt que des berlines traditionnelles. Aussi une BMW Serie 7 va coûter 3 fois plus cher qu’une Tesla S. Un tiers des véhicules immatriculés au premier semestre 2015 sont des véhicules électriques, situation unique au monde. Les avantages accordés au véhicule électrique sont multiples : droit d’utilisation des voies d’autobus, gratuité des parkings, péages et ferries. Cette politique d’aide massive, coûteuse, a été reconduite jusqu’en 2017.

 3/ Quelle politique doit adopter la marque pour augmenter ses ventes en Europe ?

Elle doit se faire connaître et a commencé à le faire tant par l’implantation d’un réseau des bornes de recharge (supercharger) qui permettent aux Tesla se sillonner l’Europe que par des actions promotionnelles visant un public très large. Il y avait récemment une présentation de la Tesla S à la Gare de Lyon. Il y a 150 stations de recharge Tesla en Europe, qui permettent une charge permettant 270 km en 30 minutes. Mais c’est surtout en sortant de la niche du très haut de gamme que la marque peut espérer les volumes dont elle a besoin pour rentabiliser l’investissement de son usine de batteries. Une petite Tesla est prévue pour 2018 autour de 35000 $, après la sortie cet automne d’un luxueux SUV.

 4/ Quel est l'état de la concurrence ? Dans quelle mesure Tesla peut-elle s'en inspirer ?

La grande force de la marque est d‘être unique. Il n’y a pas de concurrence pour ce véhicule, ni pour ses performances en autonomie, ni pour le niveau de prestations, ni pour l’effort particulier qui a été consenti pour en faire un objet technologique d’exception. D’ailleurs les constructeurs allemands commencent à en prendre ombrage et après avoir longtemps traité par l’ignorance cette « start-up » insolente qui refuse de suivre les canons de l’automobile ont tous annoncé au salon de Francfort préparer des véhicules concurrents. Le concept car Porsche Mission E avec 500 km d’autonomie montre que les constructeurs historiques du segment sport ne veulent pas se laisser dépasser. Mais il ne s’agit que d’un concept alors que Tesla roulent ! BMW, Audi et Daimler ont tous annoncé des véhicules avec une autonomie de 500 km, qui est indiscutablement le point fort de Tesla.

 5/ Tesla parviendra-t-elle selon vous à débloquer cette situation ? Si oui, comment ?

Tesla n’emprunte pas les chemins habituels. Elon Musk et ses équipes ont défini, à partir de zéro,  un genre à part de voiture haut de gamme électrique aux prestations exceptionnelles. Ils vont descendre en gamme en gardant un caractère exclusif à la marque ! L’avance de Tesla sur les batteries reste considérable et la nouvelle usine, qui va produire dès 2017 un nombre de cellules supérieur à toute la production mondiale de 2013, va donner à la marque, en partenariat avec Panasonic, les moyens industriels d’en baisser le coût de l’ordre de 30%. On compare souvent Tesla à Apple dans sa démarche technique et marketing. Tesla ne veut pas être un constructeur automobile comme les autres. Il reste à savoir si la concurrence acharnée que les constructeurs allemands, mais aussi Toyota avec la Miura à piles à combustible à hydrogène, va menacer Tesla dont le développement spectaculaire n’a toujours pas permis de rendre la société rentable alors que sa capitalisation en bourse est estimée à 34 milliards $. 


L'intelligence iconomique

Nous sommes un poignée d'économistes, de dirigeants d'entreprise, de chercheurs, de spécialistes en sciences des organisations en en sciences humaines, d'informaticiens, à nous être retrouvés autour d'une envie, celle de comprendre et expliquer cette société nouvelle dans laquelle la généralisation de l'usage de l'informatique nous fait entrer avec force.

Regroupés sous l'initiative de Xerfi et de son dirigeant, Laurent Faibis, nous avons crée une structure, un think tank indépendant, échappant à la culture partisane, L'institut de l'iconomie, présidé par Michel Volle. Nous écoutons , travaillons, produisons pour décrypter les signaux faibles de cette nouvelle société. Nous cherchons à dialoguer avec tous ceux qui se passionnent pour cette construction en marche.

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Au début du mois  de septembre, nous avons publié un livre collectif, dont la réalisation  a été dirigée par Claude Rochet et Michel Volle,  L'intelligence iconomique, publié chez de  boeck. le sous-titre en explique bien le projet : les modèles d'affaires de la troisième révolution industrielle. Autour de Michel Volle et Claude Rochet, Francis Jacq, Jacques Printz, Laurent Bloch et Pierre-Jean Benghozi ont illustré un thème de réflexion qui donne une vision  approfondie de ce qu'est l'iconomie.

Pour ma part, j'ai rédigé le chapitre sur "La France dans l'iconomie, une étoile qui s'éteint ?" aux conclusions moins pessimistes que le titre. "

L'institut de l'iconomie est présent sur les réseaux sociaux et invite toutes les personnes intéressées par cette réflexion collective à faire connaitre leurs contributions. 

http://www.iconomie.org


Regards sur le monde : entre fragilité et transformation

 

Comprendre le monde a toujours été un exercice difficile. Le faire en temps réel, sous le bombardement continu des dépêches d’agence et le flot continu de la parole des dirigeants politiques et économiques, amplifiée sans nuance, oubliée instantanément, devient un exercice impossible. La surexposition au flux à haute énergie de l’information  a un premier effet pathologique : la dictature de l’instant rend l’époque encore plus illisible. Non seulement on ne comprend plus ce qu’il se passe, mais, ce qui est encore plus perturbant, c’est qu’on ne sait plus dire si un événement est une bonne chose ou une mauvaise chose. Faute de clef de lecture, tout se mélange, et l’opinion individuelle perd tout repère pour se structurer. Le bon sens a perdu le Nord… 

Auparavant, jusqu’en 1989, on pouvait se raccorder à un référentiel idéologique ce qui ne rendait pas le jugement plus juste, mais simplement plus confortable et plus prédictible. Dans un monde bipolaire on choisissait son camp et on passait facilement sur les nuances. Dans un monde « zéro-polaire », l’exercice est difficile. On pouvait facilement nourrir les dîners entre amis ou les longs débats dans la fumée des bistrots. Mais avant, c’était avant.  On était de droite ou de gauche, foot ou rugby, Renault ou Peugeot, gitane ou américaine, Bardot ou Garbo, Brassens ou Ferrat, Bécaud ou yéyé. Et quand on voulait mettre un peu de rationnel dans le débat, on se précipitait sur le Quid !

Aujourd’hui si on peut parler de tout puisque l’information est « à un clic »,  on a beaucoup de peine à se fâcher sur une analyse car pour cela il faudrait se construire ce qu’on appelle « une opinion ». Si les matériaux ne manquent pas, c’est clairement le ciment qui n’est pas là… On est entrés dans le supermarché Ikea des idées, mais sans mode d’emploi. La pensée brinquebale, et pas seulement celles des dirigeants politiques, si faciles à brocarder. La stratégie des entreprises est tout aussi complexe à analyser, parcours sinueux entre stratégie de long terme et opportunisme roublard.

Dans un monde où toute la tentative de conviction formalisée soulève une immédiate tempête de  critiques, de sarcasmes, de hurlements, l’audacieux qui a osé émettre une pensée articulée n’a d’autre choix que le démenti immédiat s’il veut éviter le lynchage. Il n’y a même plus de « politiquement correct », d’ébauche de pédagogie car cela passe tout de suite pour de la tiédeur et du conformisme. Les commentaires sur la situation de la Grèce ont atteint dans le champ de l’hypocrisie des sommets inédits. De toute façon, tout ceci ne dure que 24 heures et personne ne sera durablement atteint dans sa crédibilité…

Mais existe-t-il encore une « vraie vie » en dehors du discours ? La pensée de Feuerbach, qui date de 1841, est terriblement actuelle : « Sans doute notre temps préfère l’image à la chose, la copie à l’original, la représentation à la réalité, l’apparence à l’être. » Notre société du spectacle, de l’illusion, qui a fait du langage une arme naturelle, et du mensonge sa munition la plus facile, rend la compréhension de choses problématique et mine toute forme de confiance. Personne ne croit plus aux déclarations des acteurs politiques.

Et pourtant, le monde réel existe encore. D’un côté le bruit et la fureur de  l’information volatile, de l’autre les débats graves sur l’avenir de l’humanité occupent de façon dissymétrique le champ de l’analyse.

Depuis que l’homme a commencé à construire sa destinée, trois moteurs ont alimenté son évolution : la maîtrise de l’énergie, l’organisation des transports, la formalisation des idées. Ces moteurs ont alimenté la recherche d’une amélioration continue des conditions de survie, qui se sont transformées pour le grand bienfait d’une partie de l’humanité par une recherche permanente du bien-être. C’est une idée neuve pour l’espèce humaine dont la survie a été précaire pendant des milliers d’années. On imagine même effacer la dernière frontière, celle du déclin physique et de la mort. La seconde dimension de la quête humaine est  la recherche du sens. Si nous sommes autre chose qu’une collection d’individus animés par le seul instinct de survie, tel que nous imaginons les autres espèces animales, la question du pourquoi n’a cessé d’habiter la réflexion humaine. Cette quête s’est scindée en deux courants, la dimension religieuse qui fournit une explication sinon rationnelle, au moins commode, à l’origine et au sens de notre vie, et la dimension scientifique, qui a les mêmes objectifs, mais se donne la légitimité de l’objectivité et du démontrable. L’histoire de la science démontre que cette légitimité est toute relative ! Quant à elle, la religion, mue par la transcendance,  s’est construite pour ne pas avoir à faire la preuve de sa légitimité. Posture bien commode !

En ce début du XXIe siècle, où nous plaçons-nous les repères par rapport à ces grands axes de notre développement ?

On peut résumer en disant, pour l’optimiste, que nous avons autant de bonnes  nouvelles que de mauvaises nouvelles. Mais si l’on pense qu’un optimiste n’est qu’un pessimiste mal informé, alors ! Si  l’humanité a  beaucoup avancé sur les trois grands moteurs de son évolution, ceci n’a pas beaucoup permis de progresser sur le fond… Pire on peut même craindre que l’humanité ne se soit jamais autant mise en danger depuis le début de l’anthropocène.

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Il est clair que notre maîtrise simultanée de l’énergie, des transports et de la représentation des connaissances est spectaculaire.

Internet et le web ont parachevé la construction engagée dès la fin du XIXe d’une « société de la connaissance » dont l’informatique est le moteur toujours aussi puissant. Jamais l’humanité n’a produit, échangé, stocké autant d’informations et de connaissances qu’au cours des toutes dernières années. Et cette croissance exponentielle bouleverse tous les métiers de la connaissance, bousculés, remis en cause par le partage sans limite des connaissances naguère confinées dans les cercles étroits du savoir et du pouvoir qu’on appelait « l’élite ». La facilité à partager l’information a fait naître de nouvelles activités autour des plateformes de rapprochement, immédiat et peu coûteux, de l’offre et de la demande dans  tous les domaines variés de l’expérience humaine. Cette émergence de nouveaux services, effaçant  rapidement les équilibres antérieurs fondés sur le malthusianisme, fait voler en éclat de multiples secteurs dont les medias, le transport, le tourisme ont été les premiers à être touchés. Jamais notre capacité à comprendre le monde n’a été aussi intense tant les travaux de recherche circulent désormais entre les disciplines pour féconder les idées neuves à un rythme jamais atteint. Nous pouvons penser que cette effervescence va nous aider à résoudre nos problèmes.

Sur le front des religions, la situation est largement préoccupante tant se mêlent le spirituel et le temporel au service du pouvoir et des conséquences extrêmes, le nationalisme, la violence. Nous avons connu cette situation en Europe pendant des siècles pour en sortir presque guéris après des conflits qui nous ont coûté notre leadership. La Révolution française et le XIXe siècle avaient permis de dissocier ces deux mondes qui quand ils se confondent sont capables du pire. Tant du côté de l’islamisme radical que de l’extrémisme hindou, pour ne prendre que ces deux exemples,  nous assistons à des mouvements de bottes qui permettent de douter de la neutralité bienveillante de la spiritualité.

Notre capacité à extraire du sol l’énergie et les matières premières a été à l’origine d’un développement considérable des infrastructures et des produits. Nous savons nous déplacer d’un point à un autre de la planète en quelques heures, vivre dans les endroits les plus inhospitaliers en produisant sans précaution les ressources que la nature avait refusé, comme le gaz et le pétrole retenus dans les schistes. Nous avons défriché la terre pour la couvrir de champs cultivés avec des produits chimiques, de routes et de parkings bituminés, de voies ferrées, de bâtiments qui occupent 66 % du territoire français. Dans un pays comme la France, les surfaces artificialisées ont augmenté de 87% depuis 1981.  C'est une perte de 7 millions d'hectares de terres agricoles en cinquante ans.

Faire du ski à Dubai ou du golfe à Las Vegas sont des exploits sans intérêt. Cette voracité sans autre logique que l’appropriation des richesses créées par ces exploits futiles n’est que l’illustration de l’absurde auquel nous a poussé notre rêve prométhéen. L’homme a tellement changé la nature de la vie sur terre que le climat en est modifié. Il n’a fallu que quelques décennies pour dégrader le spectacle grandiose des glaciers alpins et remettre en cause partout dans le monde l’approvisionnement en eau douce que les grands massifs montagneux assuraient avec générosité.  La Californie souffre d’une sécheresse désormais structurelle qui bouleverse l’économie de cette région prospère. Avec plus de sept milliards de passagers avides de bien-être, bientôt huit, le vaisseau spatial terre consomme plus que jamais ses ressources non renouvelables. Depuis le début de l’ère industrielle

Oui nous avons réussi à domestiquer la planète et en connaître les moindres recoins, pour les exploiter. Et simultanément alors que l’espérance de vie moyenne n’a jamais été aussi élevée, nous prenons conscience que nous avons aussi fragilisé la vie des hommes sur terre, menacés par l’épuisement des ressources, dont les plus vitales, l’air respirable et l’eau douce,  le réchauffement climatique qui provoque des catastrophes naturelles et bouleverse les paysages, les productions agricoles, la santé végétale et animale et, in fine, celle de l’homme. Car au sommet de la chaîne de la biodiversité, l’homme en est le maillon le plus sophistiqué et le plus vulnérable.

Le grand rêve est toujours de corriger par la science et la technique  les désordres que nous avons provoqués au cours d’une si courte période de l’histoire. Peut-on inverser les tendances ? Réconcilier bien-être et sobriété, développement et frugalité ? Beaucoup de gens sérieux pensent qu’il est trop tard. Que même si nous arrivions à limiter de 1,5° la température de la planète nous ne pourrions inverser les phénomènes de dégradation structurelle que nous avons déclenchés. Les modèles semblent converger sur l’idée qu’un basculement climatique est possible si certains paramètres glissent, comme l’acidité des océans qui absorbent une partie du CO2 produit. L’acidité des océans a augmenté de 30 depuis le début de l’ère industrielle. 80%  des eaux usées dans le monde ne sont ni collectées, ni traitées. La chaîne alimentaire qui conditionne la vie sur terre est complexe et fragile, et surtout difficilement modélisable dans sa totalité. Nous ne connaissons pas toutes les interdépendances de ce système.      

Mais soyons rassurés. Ce qui sûr, c’est qu’il y aura une Fête de la rose à Prengy cette année, que des paroles définitives y seront prononcées, générant d’autres paroles aussi définitives. Et que bien sûr tout sera oublié le lendemain… What else ?


Travail et entreprise en 2030

« La prévision est un art difficile, surtout quand il s’agit de l’avenir », disait Pierre Dac. Rien ne change dans cet exercice d’équilibrisme délicat. Les auteurs de science-fiction, écrivains et scénaristes, excellent dans la création d’univers dont seule la mise en scène renforce la cohérence et la crédibilité. Peu importe le carcan du réalisme, il faut faire rêver. Une démarche, qui se veut scientifique, visant à apporter des réponses dans un débat d’une extrême complexité, est en revanche particulièrement risquée. Prolonger les tendances est paresseux et inapproprié dans un monde ouvert et instable. A l’inverse, prendre toutes les libertés pour faire exploser les scénarios convenus ouvre le champ à beaucoup de créativité, mais aussi à des assertions qui peuvent être provocantes et peu mobilisatrices.

Car s’il faut stimuler la réflexion, ce n’est pas pour le plaisir de l’exercice de style, mais pour contribuer à aider les acteurs sociaux à trouver des repères et à anticiper. Ce décodage est indispensable quand tout bouge simultanément et que le découragement gagne face à l’inefficacité des réponses convenues. L’erreur la plus commune est en effet de vouloir résoudre des problèmes nouveaux avec des solutions anciennes. Notre pire ennemi, c’est le passé. Or le problème du travail au XXIe siècle n’a rien à voir avec ce que nous avons déjà connu. Il faut inventer en matière d’organisation de la société comme nous savons si bien le faire en matière technique, sans tabou ni totem.

Le travail n’est pas un composant stable

Car la question du travail n’a jamais été aussi aiguë. Non seulement la persistance d’un chômage endémique aujourd’hui est une plaie sociale qui s’aggrave et dégrade sournoisement la vie économique, sociale et politique. Mais pour demain la situation n’est pas non plus simple et les incantations rituelles sur le retour du dieu croissance n’y pourront rien. Les perspectives d’une informatisation et d’une robotisation des emplois tertiaires qui avaient été préservés jusqu’alors risquent, si les structures et les comportements ne changent pas, d’amplifier le sous-emploi.  Or les solutions ne s’imposent pas par leur évidence si on persiste à raisonner comme hier.

Aussi la prospective, qui ne vise pas à prévoir, mais à explorer pour préparer,  revêt en matière de travail et d’emploi un caractère indispensable qu’il ne faut pas esquiver. En explorant ce futur proche  on cherche à faire réfléchir les acteurs sociaux sur des hypothèses de travail, qui même si elles sont inexactes, rassemblent suffisamment de facteurs d’analyse robustes pour éclairer les enjeux.

2030 est très proche. En tout cas pas plus éloigné de nous que 2000. En 2000, on sortait de la grande peur du « bug » qui avait mobilisé tous les informaticiens pendant plusieurs années. Cet effort de correction des systèmes anciens avait monopolisé l’attention en détournant les regards de la vraie révolution qui allait brutalement bouleverser l’informatique conventionnelle et ouvrir la voie à l’explosion des usages numériques qui façonnent aujourd’hui, quinze ans plus tard, notre société. Internet et le web arrivaient, mais le monde des entreprises où se déploient les règles, les pratiques et les rituels  du travail, ne considérait pas cette innovation grand public comme pertinente pour le monde professionnel. Sept ans plus tard c’était l’iPhone qui allait ouvrir le champ à une profonde mutation de la communication et de la connaissance, probablement une des plus riches de conséquences de l’histoire de l’humanité. En permettant l’accès mobile à toute l’information, on mettait fin à la suprématie de « l’informatique assise » qui servait de base à toutes les pratiques sociales de l’organisation du travail. La mobilité casse les frontières, remet en cause les processus, le temps et le lieu de travail, donne à celui qui est proche du terrain le moyen d’agir et d’interagir avec son environnement. Loin d’être achevée, cette révolution entraine une désintermédiation massive des métiers. Cette « ubérisation », redoutée par toutes les entreprises, est à l’œuvre partout au grand bénéfice du client, libéré des carcans des monopoles et des processus bureaucratisés. Mais le client, qui est aussi un producteur, est entraîné lui aussi dans les conséquences de ce bouleversement systémique.

Parler du travail en 2030, c’est partir du constat que le travail, dans toutes ses acceptions, connaît une profonde remise en cause. Dans tous les pays matures, on observe simultanément une réduction du nombre d’emplois disponibles et une mutation dans le contenu du travail et dans les comportements face au travail. Une croissance durablement molle dans nos pays matures, et sur la planète, conduit à une augmentation du taux de chômage et un alourdissement des coûts de la solidarité. Cette situation critique appelle des réponses toniques qui ne peuvent trouver leur inspiration dans l’arsenal des mesures du XXe siècle. En effet ces techniques visent toutes à baisser le coût apparent du travail en transférant progressivement sur l’impôt le coût des mesures de protection et de redistribution sociales basées depuis le XXe siècle sur la rémunération du travail. Or comme à chaque grande étape de l’histoire, c’est l’innovation technique et sa diffusion dans la société qui vont induire un renouveau. Cette innovation s’appelle notamment, en ce début de XXIe siècle, le numérique.

La « fin du travail » n’est pas une malédiction

Mais c’est un défi complexe tant notre conception du travail est enracinée dans un inconscient profond qui se traduit par des règles de fonctionnement de la société difficiles à faire évoluer. Le travail reste la référence classique de l’analyse sociale et politique. Or paradoxalement grâce à l’allongement de la vie et aux gains de productivité, nous sommes collectivement « condamnés » à travailler de moins en moins. Depuis le début du XXe siècle, la durée moyenne, toutes catégories confondues, du travail effectif est passée de 200000 heures à 67000 heures. Comme on a gagné plusieurs centaines de milliers d’heures de vie en un siècle pour vivre 700000 heures, le travail ne représente plus que 12% de notre existence, contre 40% à la fin du XIXe siècle, mais nous passons 15% de notre vie devant un téléviseur et 30% à dormir… Nous vivons désormais grâce à l’allongement de la vie, et à l’amélioration de l’efficacité productive, deux vies complètes, une vie de travailleur et une vie de rentier. On commence la vie dite « professionnelle » de plus en plus  tard pour l’achever de plus en plus tôt. Par rapport à nos grands-parents, nous sommes tous de grands fainéants, et en plus nous nous plaignons. Bien sûr les moyennes ne sont que des outils bien sommaires pour rendre compte de la réalité, de notre réalité individuelle qui seule compte.  Mais cette tendance lourde est bien installée dans la paysage social car nous savons, dans tous les domaines faire plus de choses avec moins de moyens. Sauf cygne noir, cette réalité mesurable devrait se poursuivre avec le déploiement des robots, de l’intelligence artificielle, des sciences cognitives qui vont nous aider à prendre en charge de nouvelles fonctions.

Le constat incontestable est que nous vivons beaucoup plus longtemps, et en bonne santé, et que nous avons besoin de beaucoup moins travailler pour vivre… longtemps et en bonne santé. Il faut s’habituer à cette réalité troublante qui ne correspond pas nécessairement au vécu individuel. Le travail ne devient plus qu’un cas très particulier de notre passage sur terre. Il va même plonger au-dessous de 10% du temps de vie dans un futur immédiat. Bonne nouvelle, bien sûr ! Mais aussi défi majeur pour une société qui avait construit tous ses mécanismes de transfert sociaux sur… le travail ! Si un grand nombre d’emplois restent associés à un cycle de tâches élémentaires directement liées au temps qui leur est consacré - coupe de cheveux, par exemple -, la plupart des emplois modernes dissocient temps de travail et production. C’est le cas de tous les emplois conceptuels - les manipulateurs de symboles - dont la production intellectuelle n’est pas fonction du temps qui lui est consacré. L’exemple parfait est celui du chercheur. Les professions de création ne permettent pas d’établir un lien prédictible entre le volume de travail, le résultat atteint et la rémunération qui en découle. Partout dans la société les travailleurs utilisent un outil informatique pour concevoir, produire, décider, diffuser de l’information et de la connaissance. Mais cet usage, utilitaire et fragmenté, n’a pas encore faire émerger un modèle alternatif de production ni fait évoluer l’image du travail. Et pourtant, tout est en train de changer…

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Source : Centre d'analyse stratégique 

Le modèle de 2030 existe déjà

C’est probablement le changement que nous allons continuer de vivre dans les quinze prochaines années. Il sera graduel, continu, et va toucher tous les actes professionnels. L’informatique  a quitté le champ de l’industrialisation des processus répétitifs pour conquérir tous les espaces de la conception, de la production, de la diffusion.  L’action se nourrit de l’information et de la connaissance. Le système d’information, décloisonné, ouvert, traite aussi bien les données structurées internes, comme le font très bien les ERP, que les données structurées externes, et surtout les données non structurées, internes bien sûr, comme externes. C’est cette mise en relation continue et riche qui va donner à la décision, à tous les niveaux de l’organisation, une densité et une robustesse renforçant l’efficacité collective dès le niveau le plus fin, c’est à dire chaque collaborateur.  

 

Ce nouveau modèle d’organisation est qualifié d’agile. L’objectif est de réduire la complexité pour s’adapter plus rapidement à un environnement changeant. Appliquée plus largement à l’entreprise, l’agilité est une vision du travail basée sur l’idée de changement permanent, itératif et incrémental, où le produit final, matériel ou immatériel, proposé doit pouvoir évoluer en s’adaptant au désir du client ou aux conditions du marché. L’entreprise agile privilégie des cycles de développement courts, développe ses produits par itérations en fonction, en priorisant les évolutions identifiées,  se confronte très tôt au feedback du marché et des clients. Au besoin, elle peut « pivoter », c’est à dire changer radicalement son produit ou son business model si le marché l’exige. L’entreprise agile se nourrit de collaborations extérieures et remet en cause constamment, et sans drame, son modèle d’organisation. S’appuyant sur le réseau maillé collaboratif, l’entreprise agile est infiniment « scalable », c’est à dire qu’elle s’adapte au contexte sans délai ni rupture.

 

Il est clair que dans ce modèle, qui  n’a pas vocation à être marginal car il peut  couvrir l’essentiel des activités, l’homme est revenu au centre. Le travail n’est plus un exercice frustrant imposé par d’autres, mais le moyen d’exprimer ses compétences, son talent, ses envies dans un cadre robuste mais fluide. L’idée n’est pas neuve. Dès les années soixante-dix, la logique d’enrichissement du travail a permis graduellement de sortir de la déshumanisation imposée par le taylorisme de pure obédience. Ce n’est que la persistance de modèles autoritaires, inefficaces, qui prive beaucoup de collaborateurs du plaisir de la coopération, et alimentent les dégâts du stress au travail.

 

Comment faire ?

Chaque nouvelle étape de la vie des organisations est l’opportunité de mettre en place des organisations fluides, collaboratives, décentralisées. Les « grandes » réformes, brutalement top down, vécues comme agressives et mutilantes, ne se prêtent pas à cette réinvention permanente du tissu vivant de l’organisation. C’est une transformation continue peut être accélérée par des inducteurs divers. Un changement de produit, d’équipe dirigeante, de réglementation, toute variation dans l’environnement interne et externe doit être mise à profit pour ne pas reproduire à l’identique les chemins de fonctionnement traditionnels. Innover en matière de travail, c’est produire du sens et développer sans cesse la compréhension, le respect, la confiance et la formation, seuls moteurs de l’adhésion. Le numérique oblige certes à repenser le fonctionnement de  l’entreprise comme un réseau ouvert sur l’extérieur et non plus comme une pyramide fermée. Ce ne sont  plus les mêmes profils de compétence et de comportement. Mais l’ouverture, la flexibilité, la prise d’initiatives, la collaboration spontanée, ne constituent pas des propriétés naturellement développées et encouragées ni dans le processus éducatif, ni dans les diverses étapes de la vie professionnelle. Elles sont pourtant au cœur de l’efficacité numérique. Or, enfermés dans une logique verticale de compétences, cloisonnés dans des organisations pyramidales rigides, les salariés ont trop fait confiance à l’entreprise pour qu’elle prenne en charge leur employabilité au risque d’en devenir totalement dépendants et de ne plus être acteurs de leur destinée.

Réinventer les parcours de travail au cours de la vie à l’ère du numérique implique de multiples changements dans notre compréhension du travail contemporain, dans les organisations et la culture managériale mais aussi dans l’affirmation de sa responsabilité individuelle dans le développement de son parcours professionnel.

 

Les entreprises qui sauront devenir des fédérateurs naturels de talents individuels gagneront la compétition économique. Affranchie des contraintes conventionnelles issues de la fragmentation de la société, la mise en synergie des talents peut trouver des réponses radicalement nouvelles aux problèmes de notre société et combler les lacunes des mécanismes classiques. Mais cette transformation pose de redoutables problèmes. Est-ce que le marché, qui demeure le moins mauvais des systèmes d'arbitrage, peut inventer les modèles de régulations jugés souhaitables ? Le développement de la gratuité comme forme courante des échanges sur le web permet-il la mise en place de mécanismes de rémunération du travail et des idées acceptables ?

 

Ce résultat, heureux, du progrès technique qui devrait réduire la pénibilité du travail se mue à court terme en fléau faute de capacité rapide d’adaptation.

Le coût social du non-travail est en fait  le principal facteur de non-compétitivité. Laisser en dehors des entreprises des millions d’actifs formés est un gaspillage considérable de talents et de propositions d’activités. Le travail n’est  pas un stock fini, qu’on se partage, mais un flux qui se recompose de façon dynamique. Quand on fait appel au « cerveau-d’œuvre », plus il y a d’acteurs, plus il y a d’idées qui germent et réussissent. Il faut donc abattre toutes les barrières à l’entrée à l’activité en renforçant, avec un code du travail simplifié, l’efficacité des sanctions. Alors que les règles du jeu changent sous la poussée des techniques de communication et face à la transformation culturelle, il ne faut pas interdire a priori en matière de durée du travail, d’activité dominicale ou nocturne, de travail à la maison. Là encore, il faut savoir intelligemment nuancer selon les secteurs et les conditions effectives de travail.  Il faut en revanche punir sans pitié les exploiteurs et les escrocs.

Utopie ? Certainement moins que l'idée d'atteindre couramment cent ans pouvait apparaître folle au XIXe siècle au temps de Karl Marx... Reconnaître que toutes ces questions, sans réponses univoques, ne constituent pas un problème mais une formidable opportunité est une première étape. Admettre l’urgence et la remise en cause, sans inhibition, de la plupart des modèles qui ont construit l’entreprise, et donc la société, depuis la XIXe siècle est une seconde étape, courageuse, qu’il faudra rapidement franchir si on veut éviter l’effondrement de ces modèles devenus progressivement obsolètes.

http://clio-cr.clionautes.org/le-travail-en-2030.html#.VXdQ0sbh_zc

NB : version développée d'un article qui sera publié dans le magazine numérique Alliancy http://www.alliancy.fr


Innovation... pourquoi toujours invoquer Schumpeter ?

Dans notre société avide de slogans, le terme « révolution schumpétérienne » est facilement jeté en pâture comme explication ultime des problèmes liés au changement technologique sans chercher à approfondir l’analyse.

Or la pensée de Joseph Schumpeter, dont le premier ouvrage date de 1908 et le dernier, posthume, de 1954, s’inscrit dans le cadre très intense et riche en controverses de la réflexion macro-économique de la première moitié du XXe siècle. Schumpeter est né comme Keynes, en 1883, année de la mort de Karl Marx. Ces trois auteurs convergent sur leur volonté de comprendre le monde économique et la structure du capitalisme. La pensée économique classique fondée sur la théorie générale de l’équilibre développée par Walras ne permettait pas de rendre compte des violentes perturbations de l’économie mondiale. Les spécialistes de la macro-économie quantitative ne donnaient pas de meilleurs résultats. Les économistes cherchaient donc à réconcilier plusieurs approches pour comprendre ces  mouvements.

L’ouvrage de l’économiste universitaire britannique Chris Freeman, « As time goes by...», analyse avec méthode les joutes intellectuelles de cette époque dans lesquelles les plus grands noms de l’économie comme Keynes et Kondratieff se sont illustrés. L’ambition de ces économistes, dans la lignée de Marx, était immense : décrire un système général d’analyse de l’économie expliquant aussi bien la nature de l’équilibre économique que celle du déséquilibre ainsi que la compréhension  des forces qui transforment en permanence le système économique.

Schumpeter dans « History of Economic Analysis”, publié en 1954, définit la société comme étant un système « organique » et non pas mécanique. Ce sont les poussées induites par l’innovation technique qui vont forcer les organisations établies, institutions comme entreprises, à se transformer. Cette « destruction créative », terme, hérité de Marx, qu’il emploie en 1942 dans « Capitalisme, socialisme et démocratie »,  libère la capacité de croissance de l’économie en remettant en cause les situations acquises et les rentes qui bloquent les transformations. Toutefois l’innovation est exogène et dépend de décisions individuelles non modélisables et aléatoires. Les besoins de la société ne sont pas pré-déterminés, ce sont les processus de l’économie réelle qui vont faire émerger de nouveaux besoins et créer de nouvelles offres. C’est la fonction de l’entrepreneur d’imaginer la combinaison de plusieurs facteurs qui vont constituer une innovation. Il considère que l’économie est mouvement car «  serait une bien misérable figure celle de l’agent économique recherchant en permanence avec anxiété l’équilibre. Il n’aurait ni ambition ni esprit entrepreneurial ; en bref il serait sans force et sans vie ».

Cit-schumpeter

Sur les bases de travaux de Schumpeter, les réflexions se sont poursuivies dans la communauté scientifique sur les conditions  de déploiement de l’innovation technique et sa diffusion par la transformation des organisations et des méthodes. Les néo-schumpétériens, animés notamment par Carlota Perez, professeur à Tallinn, poursuivent cette réflexion sur la dynamique du cycle de l'innovation. Il y a consensus pour considérer que les changements structurels ne peuvent survenir qu’à travers une crise d’ajustement qui implique l’émergence d’un nouveau cadre institutionnel et social.

La cinquième vague d’innovations introduite par les techniques de traitement de l’information - après la mécanisation hydraulique, la vapeur, l’électrification, la motorisation - est bien le déclencheur d’une troisième révolution industrielle dont on ne vit aujourd'hui que les prémices. Car c'est une révolution qui se développe dans un secteur bien déterminé , celui des techniques de l'information et de la communication, et se propage transversalement dans tous les autres en s'accélérant. Les effets de ces turbulences sont difficilement prédictibles. Mais tout confirme que la reconfiguration du monde est bien en marche.

A consulter : http://carlotaperez.org

http://claude-rochet.fr/innov/schumpeter/


Energie et information, une complémentarité vitale

Sans énergie, accessible et économique, rien n’aurait été possible pour l’homme. Toute l’histoire du développement est conditionnée par la capacité des terriens à domestiquer l’énergie. C’est le fruit d’un long et patient travail qui a commencé par la découverte du feu, il y a 400000 ans. La domestication du feu en permettant la cuisson des aliments, a changé fondamentalement la capacité physique des hommes et allongé leur espérance de vie  en limitant les maladies. Elle a aussi permis le développement de la vie sociale. A chaque étape, la maîtrise du vent et de l’eau, la conquête de la vapeur, l'exploitation    maîtrisée du charbon et du pétrole, puis avec le nucléaire, le système technique mis en place a conditionné le système social, et induit un mode d’exercice du pouvoir. Au moins autant que la lutte pour l’information et la connaissance, la maîtrise de l’énergie est le grand vecteur de structuration de la société. Nous en mesurant pleinement les conséquences avec l’avènement récent - les années cinquante - d’une géopolitique du pétrole qui a totalement transformé les rapports de force entre Etats depuis soixante-dix ans.

Mais en ce début du XXIe siècle, nous touchons à de nouvelles limites. Elles sont politiques, économiques, techniques, sanitaires. Nous avons pris conscience que les ressources énergétiques de la planète lorsqu’elles sont présentes sous forme de stocks ne sont pas renouvelables. Aller forer plus loin, plus profond, continuer par la fracturation hydraulique le travail inachevé des millions d’années pour libérer le gaz ou le pétrole des roches qui l’enferment, ne sont pas des actes anodins. Les conséquences sur l’environnement des océans, sur les nappes phréatiques qui nous alimentent en eau potable sont tangibles même si elles alimentent une controverse sans fin. Produire plus d’énergie fossile, c’est aussi  envoyer plus de carbone dans l’atmosphère… Mais l’engouement pour les énergies renouvelables ne règle pas par magie tous les problèmes. Car quelles que soient leurs vertus, les énergies renouvelables ne sont pas non plus sans impact sur l’environnement, tant pour les produire, comme les  panneaux photovoltaïques, que pour les faire fonctionner – énergie des fleuves ou des océans, éoliennes -. Elles ont aussi la faiblesse de dépendre de facteurs exogènes et instables, le soleil comme le vent,  et imposent leur rythme aux réseaux de distribution en l’absence, pour le moment, de moyens de stockage souples et économiques.

Nous avons le sentiment d’une profonde menace sur la sécurité de la planète quand Iran et Arabie Saoudite, surarmés et belliqueux, pour le moment par vassaux interposés, se font face et peuvent instantanément condamner le détroit d’Ormuz qui reste le cordon ombilical énergétique de la planète. Nous avons tous tremblé devant les conséquences de Tchernobyl ou Fukushima en nous appuyant sur la certitude que rien de ceci ne serait possible chez nous. Nous savons bien qu’il existe un lien fort, démontré,  entre les allergies, les affectations respiratoires, les cancers qui affectent les populations urbaines et les rejets atmosphériques de la combustion imparfaite des carburants fossiles.

Mais entre les peurs, la lucidité et le déclenchement de l’action pour changer, il y a un pas immense. Aujourd’hui, à quelques mois de la grande conférence sur le climat de décembre 2015, on peut reconnaître sans peine qu’il n’y a pas de consensus pour changer notre manière de vivre, ni encore moins pour y accéder pour les pays qui s’en sentent exclus, en remettant profondément en question notre relation ambigüe avec l’utilisation à bon marché des sources d’énergie. Cet arbitrage inconscient se déchire parfois  lors des drames et des crises pour bien vite revenir à la situation antérieure. Jusqu’à la prochaine crise.

Or si nous avons besoin d’énergie pour bien vivre, on peut aussi imaginer utiliser les possibilités de la science et de la technique pour vivre tout aussi bien, et certainement de façon moins angoissée, en repensant notre relation à l’énergie. L’équation est simple : consommer moins, tout produire différemment, dont l’énergie.

La lecture du rapport annuel de l’Agence internationale de l’énergie est un exercice de salubrité intellectuelle auquel devraient rituellement sacrifier dirigeants, hommes politiques et journalistes. Il n’y a rien de plus excitant que de comprendre les données collectées par des centaines d’experts. Tous nous disent sans ambigüité que d’ici 2040 l’approvisionnement énergétique de la planète sera composé en parts égales de pétrole, de charbon, de gaz et de sources à bas carbone incluant le nucléaire et les énergies renouvelables. Tous disent que d’ici 2040 nous n’avons aucune chance d’atteindre les objectifs d’émission nous permettant d’éviter une augmentation de la température de la planète supérieure au 2° C communément admis pour éviter des conséquences dramatiques non contrôlables

.Tesla home battery, which is currently produced for SolarCity's home energy storage system (House Photo: Shutterstock)

 

Si l’énergie est le vecteur principal de notre bien-être et de notre style de vie et de consommation, il est difficile d’extraire la composante énergétique de ce que nous produisons et consommons pour en faire un objet spécifique d’attention et donc d’action… Chaque produit, chaque service a en effet une composante énergétique importante. Quand on jette des produits alimentaires, on gaspille aussi l’énergie qui a été nécessaire pour les produire, les transporter, les distribuer, les stocker. Consommer moins d’énergie de façon consciente suppose en effet que l’énergie soit isolée et identifiée pour devenir un facteur spécifique de décision. Or il n’y a rien de plus complexe même si des efforts d’information sont faits, à l’achat de certains produits, grâce notamment aux étiquettes énergétiques. Néanmoins, il est difficile de pouvoir prendre des décisions rationnelles sur la consommation d’énergie car on ignore les conséquences de nos actes aussi bien sur le volume que sur le coût.

Si adopter un comportement vertueux dans la consommation est difficile, il est encore plus complexe de modéliser l’impact d’une décision d’investissement sur le moyen terme compte tenu des évolutions de la technologie, du prix et de la fiscalité. Les acheteurs de véhicules diesel  ou de véhicules GPL, les investisseurs en panneaux photovoltaïques, peuvent être déçus de leurs prévisions. Les industriels ont eu meilleure capacité que les consommateurs mais ne sont pas non plus à l’abri des variations des cours et de la fiscalité.

Que ce soit pour l’habitat ou pour l’automobile, les innovations énergétiques suscitent beaucoup d’interrogations et de scepticisme auprès des acheteurs, qui sont rarement guidés dans leur choix par un avis impartial et documenté des vendeurs eux-mêmes.

Nous sommes donc confrontés à des choix cruels. La prise de conscience de la nécessité d’une économie moins gourmande en énergie se heurte à la difficulté des consommateurs à comprendre cette composante énergétique et à prendre des décisions pertinentes.

Les Etats disposent de moyens puissants pour faire évoluer les comportements par la réglementation et la fiscalité, tant pour encourager les comportements réputés vertueux que pour sanctionner les choix critiquables peur leurs effets nocifs. Mais leur action n’est pas exempte de biais. Le manque d’études scientifiques  justifiant des positions tranchées, l’influence des lobbies, les choix idéologiques viennent nourrir des décisions nécessairement partiales. Si le subventionnement public peut créer l’incitation nécessaire pour convaincre les clients à opter pour une technique nouvelle, ce n’est pas toujours sans risque d’erreur ni d’effet secondaire non maitrisé. Par ailleurs cet usage des fonds publics pose le problème de l’utilité marginale des fonds limités ainsi affectés.

Les gouvernements, partout dans le monde, tendent à influencer les automobilistes dans leur choix de motorisation. Ils subventionnent largement les véhicules électriques ou hybrides pour faire naître un marché de masse, sensibiliser le public et baisser les coûts industriels. La réglementation vient encadrer cette politique pour forcer les constructeurs à réorienter leur offre. C’est une logique que l’on retrouve partout avec une sévérité diverse entre les Etats-Unis, la Chine, le Japon et l’Europe.

Mais in fine c’est le consommateur lui-même qui doit être en mesure d’opérer des choix les plus rationnels et c’est donc, par rapport à la valeur perçue,  le signal prix et le coût total de possession qui orientent réellement les choix.

La révolution numérique donne à la politique de l’énergie une autre voie d’action. Par l’information contextuelle captée par multiples objets de l’internet des objets, par les aides à la décision apportées aux utilisateurs d’énergie pour prendre à tout moment la décision la plus efficiente, par la multiplication des actionneurs automatiques, nous allons disposer d’un puissant  arsenal d’outils. Le but reste le même : prendre des décisions informées pour économiser la ressource rare. Mais là où les informations étaient incomplètes et diffuses, l’internet des objets et le traitement des données massives (« big data ») apportent les éléments qui faisaient défaut pour créer un réseau interopérable et efficient.

La révolution scientifique sur l’ensemble des moyens de production et sur les produits eux-mêmes va offrir des potentiels nouveaux pour consommer moins de ressource et gérer en temps réel de façon efficiente l’énergie.

Mais comme le souligne l’Agence internationale de l’énergie, ces changements nécessiteront des investissements considérables, consommateurs de capitaux, et prendront du temps.

L’énergie est au cœur de la civilisation. Nous n’avons pas toujours conscience des implications considérables d’une raréfaction de l’énergie à bon marché. Aussi l’action n’est pas seulement du ressort des entreprises et des Etats mais relève aussi de la prise de conscience collective. Le fait énergétique doit devenir un objet public, connu, compris et documenté aussi bien dans le débat public que dans la vie quotidienne.

 

http://www.developpement-durable.gouv.fr/L-Agence-internationale-de-l,41647.html

http://www.developpement-durable.gouv.fr/L-Agence-internationale-de-l,43313.html


Electrique, hybride, hydrogène, la voiture de demain se cherche toujours

Après 130 ans d’adhésion sans partage au moteur thermique, l’industrie automobile s’est mise à explorer fébrilement depuis 2009, face aux menaces pressantes sur l’énergie et l’environnement, toutes les voies imaginables en renouant avec les sources historiques de l’automobile. Alors que chacun se réjouit de la subite division par deux du prix du pétrole, qui écarte au moins temporairement les menaces, que reste-t-il de cet activisme 6 ans plus tard dans les propositions de l’industrie française de véhicules alternatifs ?

L’offre se cherche face à une demande hésitante

Les faits sont décidemment têtus.

A l’aube du XXe siècle, trois types de motorisations s’affrontaient encore : la vapeur, en déclin, l’essence, en plein essor, et l’électricité, qui suscitait déjà beaucoup d’espoir. L’air comprimé a été également expérimenté, mais sera vite abandonné faute d’autonomie pour le volume embarqué et en raison d’un rendement médiocre. Toutefois c’est une idée qui persiste et a été reprise en France par un inventeur tenace, Guy Négre, qui tente d‘industrialiser ses véhicules à air comprimé, et en Inde par Tata. Cette idée a trouvé une nouvelle crédibilité avec le projet PSA. PSA avait annoncé tenir une solution avec l’annonce de son véhicule hybride/air, financé notamment dans le cadre du programme gouvernemental  de recherche sur la voiture à très faible consommation « 2 litres aux 100 ». Sans être vraiment ni nouvelle ni révolutionnaire, cette solution, développée avec Bosch,  présentait l’intérêt d’être hybride c’est-à-dire de n’utiliser la solution pneumatique que sur de courtes distances, en ville notamment, et de recourir pour les autres situations à un petit moteur essence. PSA avait aussi misé sur une autre solution atypique, l’hybride diesel, avec des véhicules aboutis, DS5, 508, 3008, qui ont en 2013 représenté un succès réel sur le marché. Las, dans la remise à plat de son portefeuille, ces deux solutions n’ont pas survécu au réalisme de Carlos Tavares, face à l’incapacité de trouver un partenaire pour développer et commercialiser cette nouvelle technologie. Le partenariat avec Mitsubishi sur le véhicule électrique s’est également achevé. PSA se tourne vers l’hybride rechargeable essence, solution qui semble aujourd’hui cumuler les avantages. En effet le marché des hybrides en France a reculé de 8,5% en 2014 pour s'établir à 42 000 immatriculations en raison de la forte baisse des ventes des hybrides diesel du groupe PSA qui ont chuté de 32%.

Pour avoir moins souffert de la crise que son concurrent historique, Renault  qui avait mise sur la voiture électrique dès  continue dans cette voie, soutenu par son partenaire Nissan. Si beaucoup d’annonces n’ont pas été suivies d’effet, notamment la création à Flins d’une usine de batteries, Renault est le seul constructeur français à offrir une gamme de voitures, recentrée sur deux modèles de voitures, Zoe et Kangoo, et sur un quadricycle Twizy. La berline Fluence a été victime de l’échec de l’ambitieux plan de Better Place de développer un service de voitures électriques en location. Ce plan a connu un début de déploiement en Israël et au Danemark, mais Better Place, confronté à un problème de liquidités, a fait faillite en mai 2013 après avoir consommé 850 millions $.

Avec persistance, l’Alliance Renault Nissan croit en l’avenir de l’électrique  et est devenu dans un marché mondial, encore marginal s'il est plus confidentiel, le premier constructeur mondial de véhicules électriques. Si les volumes demeurent faibles, leur progression est encourageante. La France est un territoire où l’idée électrique a un succès certain. Notons que le paradis de la voiture électrique est en 2014 la Norvège où 65200 voitures électriques sont été immatriculées, soit 12,5 % du marché et 31% des ventes de voitures électriques en Europe. La Norvège qui aide massivement l’achat de véhicule électrique avec une exonération de taxes et des aides à l’usage nous dépasse en volume. Cette situation qui résulte d'une fiscalité exceptionnelle, dans un pays riche... de son pétrole, pourrait subitement changer si le gouvernement décide de changer ce régime.

Le marché français, premier de l’UE, était de  10560 véhicules particuliers dont 56 % de Renault Zoe 15% de Nissan Leaf et 4485 véhicules utilitaires en 2014, dont 59% de Kangoo ZE. Twizy s’est vendu  à plus de 15000 exemplaires depuis son lancement. Les premiers chiffres de 2015 amplifient ces tendances. Le premier trimestre cumule 2877 ventes dont 54% de Zoe et 21% de Leaf. L’onéreuse Tesla S atteint 4,2% de part de marché contre 3,1% sur l’année 2014. Rappelons qu’en 2010 il ne s’était vendu que 184 voitures électriques. Enfin, la voiture électrique la plus vendue au monde et aux Etats-Unis est la Nissan Leaf produite entre 2010 et fin 2014 à 158000 exemplaires. Le marché existe donc et l’existence d’un parc visible a un effet d’entrainement sur la demande. Notons que ni Renault; ni Nissan ne proposent de voitures hybrides pour l'instant.

Avec des ventes cumulées en 2014 de 290 000 véhicules les Etats-Unis sont  le pays où circulent le plus de véhicules à motorisations alternatives. La Chine vient plus loin avec 113 000 voitures  devant le Japon, 104 000.  C’est la Californie où règne Tesla et les hybrides, menées par Toyota, Ford et GM qui a stimulé avec sa réglementation restrictive cet essor du marché.  

Un enjeu technique complexe

Les motorisations alternatives s’affrontent dans un combat incertain où le marché arbitre en fonction de  la séduction des offres et de la pertinence de leur  rapport coût/valeur. Techniquement, il n’y a pas en effet de solution absolue. Dans tous les cas, il faut de l’énergie  pour se déplacer, qu’elle soit fabriquée à l’extérieur du véhicule (essence, gaz naturel, électricité, hydrogène) ou à bord (piles à combustible, air comprimé). Pour être crédible, les solutions alternatives au pétrole doivent résoudre des problèmes complexes : poids, fiabilité, sécurité, autonomie, coût de la technique, coût d’usage. Si l’électricité peine à s’imposer – 10000 véhicules vendus en France en 2014 sur 1,8 millions – c’est que cette équation n’est pas encore convaincante, notamment en termes d’autonomie.

Dans un marché très fragilisé, une technique nouvelle ne pourra s’imposer que si elle est en mesure de rassurer le consommateur sur une série de paramètres : coût de possession, coût d’usage, valeur de revente, autonomie, fiabilité. Or le marché automobile est très conservateur, notamment dans son réseau de distribution,  et le client démontre son scepticisme face aux nouvelles technologies, multiples, difficiles à comprendre et instables. Le conducteur classique hésite à acheter un véhicule dont il a peur qu’il ne couvre qu’une partie de ses besoins. Et dont la valeur de revente est aléatoire  Les flottes sont plus innovantes et peuvent notamment pour la ville considérer cette nouvelle offre si elle démontre son intérêt économique. L'exemple de La Poste avec ses 16000 véhicules électriques est jugé très probant par les gestionnaires comme par les postiers conducteurs de VE.

 

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Le groupe Toyota met largement en valeur le fait que la Yaris soit fabriquée à Valenciennes


L’industrie automobile est certes condamnée à innover sur l’ensemble des composants de son offre, mode de propulsion, mais aussi conception générale du véhicule, coût de possession, qualité des services associés. Les constructeurs automobiles qui sont des industriels sont à l’aise dans un système de production de masse aux rouages parfaitement maîtrisés depuis des décennies et régulièrement optimisés de façon incrémentale. Toute innovation majeure mettra du temps à s’imposer si elle ne représente pas un gain incontestable. Tout le mérite de Toyota est d’avoir proposé un système hybride suffisamment attractif pour ne pas être très éloigné des normes de l’industrie tout en proposant des gains visibles d’agrément et de consommation. Mais en 15 ans, et plus de 7 millions de véhicules hybrides vendus, dont la « française » Yaris,  en tête des ventes des hybrides en 2014 avec plus de 10000 exemplaires, Toyota a pris une avance qu’il est difficile d’égaler pour ses concurrents. Toyota entend bien mettre cette expérience unique au service de son ambition dans les véhicules à piles à combustible à hydrogène, dont sa Mirai, en vente depuis fin 2014, est le premier véhicule conçu pour être vendu en série. Une percée technologique d’une autre nature ne pourra se développer que sur une longue période et nécessitera beaucoup d’opiniâtreté et des moyens financiers que les constructeurs français ne peuvent espérer réunir que dans une coopération poussée.