Electric Road 2018 à Nantes, entre futurisme et pragmatisme

Chaque utilisateur de moyens de transport, public ou privé, a pu mesurer à quel point l’innovation numérique, concrétisée par le smartphone et la géolocalisation, avait apporté une qualité d’informations permettant de prendre de meilleures décisions de choix de services, d’itinéraires et de coût. En revanche, les objets du transport, voiture, train, avaient peu évolué. C’est dire à quel point la vague d’innovation qui saisit depuis dix ans le monde automobile, après 120 ans de progrès incrémentaux, a été accueillie avec curiosité et intérêt. Elle émanait en effet d’acteurs nouveaux, comme Tesla ou Google, issus du monde des technologies de l’information habitué aux bouleversements. C’est pourquoi, depuis le début de la décennie, la voiture électrique a fait l’objet de beaucoup d’engouement dans le milieu de la mobilité. Entre l’offre des acteurs nouveaux, et la riposte des constructeurs traditionnels, le monde de la mobilité s’est brutalement mis à bouger. Face à l’extrême complexité des problèmes à résoudre, l’innovation automobile de rupture était devenue le symbole attendu par les commentateurs et dirigeants politiques pour reparler d’un futur rêvé en échappant au poids traditionnel des questions quotidiennes de mobilité. La voiture électrique et connectée remplit, dans l’imaginaire collectif, une place privilégiée car elle apparait comme un outil attractif, propre, silencieux, incarnant la modernité. Mais elle se voit d’ailleurs déjà contester ce statut flatteur par la voiture autonome, encore plus complexe, encore plus lointaine, encore plus fantasmée.

Malheureusement, les données de marché ne donnent pas raison à cette vision euphorique. Avec 1% du marché mondial de l’automobile le véhicule électrique n’est pas, à court terme, la solution de masse attendue. La voiture autonome, celle qui se passera vraiment de présence humaine responsable à bord, est pour un futur lointain. Quand la réalité a tort, c’est que le discours est inapproprié. Le discours doit donc muter et se transformer en une analyse multifactorielle de la mobilité afin de permettre l’élaboration de réponses efficientes et pragmatiques. Le véhicule électrique est une des solutions, ni la seule, ni la meilleure sur tous les critères.

Le colloque Electric Road qui s’est tenu à Nantes les 18 et 19 juin a présenté, dans cet esprit d’objectivité systémique, un panorama complet de la situation à travers les tables rondes plénières, les ateliers et les présentations de matériels et de solutions, sans céder ni au rêve ni au pessimisme.

Il y a un consensus clair : il faut se résoudre à considérer que la mobilité est une question concrète et terriblement complexe qui touche chaque jour des milliards d’êtres humains et pour laquelle il n’existe pas de solution miracle. Transporter des humains, des produits ou des informations exige de l’énergie, de la place et du temps. La récente floraison de recherches et d’idées en rupture est utile et permettra de faire émerger des solutions à long terme. A court terme, il faut néanmoins agir. La confusion entre les deux plans temporels peut conduire à de graves contre-sens. La voiture autonome est un bon exemple de machine à fantasmer. L’identifier comme une solution de court terme fait naitre des espoirs vains. Penser que l’on peut réduire rapidement la mortalité automobile mondiale de 90% avec la voiture autonome peut conduire à différer des mesures plus efficaces, mais d’intérêt immédiat, alors même qu’on ne sait rien du calendrier de mise au point et de diffusion de la voiture autonome et encore moins de son impact quantitatif.

Pour sortir de l’optatif, mode du souhait et d’un militantisme clivant, il faut conjuguer l’indicatif présent et le futur immédiat. Les rencontres d’Electric Road ont permis de nourrir le dossier et d’approfondir les questions techniques, économiques, sociétales. Cette abondante matière permet d’aborder avec prudence et réalisme deux champs d’action :

-       Simplifier et faciliter immédiatement les services de mobilité

-       Identifier et tester des solutions nouvelles

  1. Simplifier et faciliter immédiatement les services de mobilité

L’attente du public est de disposer d’un système de mobilité point à point prédictible, fiable, simple, confortable et économique. La responsabilité de l’autorité publique est de fournir une infrastructure et un cadre réglementaire permettant d’atteindre ces objectifs de la façon la plus compatible avec l’intérêt général. La responsabilité de l’offre de solutions est de répondre à ce cahier des charges explicite, mais souvent aussi fantasque. Il n’y a pas de demande technologique propre, c’est un marché « technology push », le seul objectif est l’efficience.  L’utilisateur, instruit par l’expérience, admet qu’il devra transiger sur certains de ses critères pour remplir son objectif de transport.

C’est un modèle d’une complexité infinie car aux demandes individuelles de mobilité l’industrie et les pouvoirs publics répondent par un cadre de solutions qui ont été élaborées au fil du temps et qui n’a pas de souplesse. Les investissements d’infrastructure sont coûteux, complexes à mettre en œuvre pour des raisons d’environnement et de foncier, et lents à déployer. L’offre d’infrastructure est inerte, alors que la demande et variable. L’expérimentation à l’échelle est risquée.

Il fut un temps où deux solutions concurrentes s’offraient au « voyageur » : le transport public ou la voiture individuelle en plein propriété. L’arbitrage était économique. Quand on en avait les moyens, on prenait sa voiture, gage de service de bout en bout et d’autonomie, dans la plupart des cas. Aujourd’hui, le choix est plus vaste et devient contextuel et multi-critères. Cette complexité du choix offre en contrepartie une gamme foisonnante de services différenciés, entre les solutions éprouvées et les solutions expérimentales. Les micro-arbitrages se font sur la base d’informations partielles, où l’appréciation du client se fonde sur  sa perception, personnelle et instantanée, du meilleur rapport coût /valeur. Mais la somme des décisions individuelles ne procure pas un équilibre global optimal. Il suffit de prendre sa voiture le vendredi soir à la sortie des villes pour en faire l’amère expérience. La complexité de la gestion de la mobilité tient à ce choc imprévisible entre des décisions individuelles et un cadre collectif capacitaire et normatif.

On comprend facilement que les arbitrages sont complexes. Comment alors décider lucidement en étant pragmatique et opérationnel pour fournir des solutions de masse sans condamner l’innovation qui ne peut être que partielle ?  Comment, dans cet équilibre délicat, concilier la liberté individuelle et l’efficacité collective ?

C’est là que l’analyse des points de vue de chacun des acteurs illustre la difficulté de mettre en œuvre une politique de mobilité consensuelle. L’usager est court-termiste et veut résoudre au mieux son problème et s’interroge peu sur les conséquences de ses décisions. IL n’a qu’une notion floue de la réalité des coûts. L’organisation régulatrice comme le fournisseur de services s’inscrit dans le moyen et long terme mais ne peut ignorer les soucis du quotidien aux conséquences politiques ravageuses.

Il faut également être capable de s’entendre sur un modèle d’analyse de la performance. Les objectifs sont multiples, coût, temps, contraintes foncières, impact environnemental. Ces objectifs peuvent être contradictoires et la recherche du compromis acrobatique.  Dans une même préoccupation environnementaliste, c’est la lutte contre les émissions de CO2 qui a conduit à privilégier le diesel et c’est la lutte contre les particules et les NOx qui poussent à s’en débarrasser !  De fait, le repli du diesel a pour conséquence d’accroître les émissions de CO2 ! La qualification du véhicule électrique comme « zéro émission », ce qui est vrai au lieu d’usage, néglige le cycle de vie du véhicule et le mix énergétique qui l’alimente en électricité.

Une politique de mobilité doit intégrer la palette des solutions qui résulte de la combinatoire des différents composants de base : marche à pied, deux-roues motorisé ou non, voiture individuelle en pleine propriété, voiture individuelle en usage mutualisé, transport public routier, transport public ferré, et transport aérien. L’approche contemporaine privilégie la logique de parcours à celle de l’outil.

2.Expérimenter et mettre en place de nouvelles solutions techniques

Les solutions sont multiples. Elles concernent aussi bien les véhicules que les réseaux, les modes opératoires que les financements. L’intérêt d’Electric Road est d’avoir embrassé la quasi-totalité des solutions immédiates et des projets futurs.

La vision consensuelle qui se dégage de ces travaux est que la mobilité du futur ne peut être que le résultat d’une collaboration multi-modale et multi-acteurs. La qualité du système de mobilité résulte de la conception et du déploiement coordonnés d’un système unifié de mobilité métropolitaine et inter-métropolitaine, gérant aussi bien les personnes, que les biens et l’information.  L’efficience énergétique est un des objectifs majeurs de ce modèle intégrateur, qui vise, corrélativement, à garantir des objectifs de santé publique. Mais l’objectif économique est aussi majeur : irriguer le territoire de réseaux de transport performant est un élément majeur de l’attractivité économique et donc de l’emploi. La qualité de la gouvernance en est la condition.

Le nombre d’acteurs s’accroit. Ainsi la route et les infrastructures physiques, qui ont pu être négligées dans le passé, apparaissent aujourd’hui clairement comme des éléments majeurs de la performance globale. Avec 1 million km, 20000 km de routes principales et 400000 de routes secondaires, et 30000 gestionnaires de routes le réseau routier français, plus important que ceux de l’Allemagne et de l’Italie réunis, est estimé en valeur de remplacement à 2000 milliards. Le réseau ferré ne comprend que 30000 km de lignes. Les services potentiels apportés par la route moderne, connectée et éventuellement à énergie positive, implique une nouvelle vision de la route, qui n’est plus ouverte, gratuite et généraliste, mais va délivrer des services « RAAS : road as a service ».  Il est clair que les véhicules les plus sophistiqués auront besoin de ces services dont on comprend qu’ils ne peuvent irriguer l’ensemble du territoire.

Le nombre de solutions énergétiques est aussi en pleine expansion. Les énergies fossiles sont encore totalement dominantes. Elles alimentent 94,8% des voitures particulières vendues en France en 2017 et al quasi-totalité des véhicules industriels et de transport collectif. Toutefois, l’électrification du transport, qui a conquis le transport collectif ferré depuis l’abandon de la vapeur dans les années soixante, est en train de gagner le transport routier. L’électrification du parc automobile progresse lentement, mais aux 26000 voitures électriques vendues en France en 2017 il faut ajouter les 81000 hybrides, dont 12000, dites plug-ins, disposent de quelques dizaines de kilomètres d’autonomie en mode électrique pur. Les VEB (véhicules électriques à batteries) ne sont pas la seule solution puisque les véhicules à pile à combustible à hydrogène se profilent comme alternative intéressante tant pour l’autonomie (600 à 700 km) que pour le temps de remplissage (3 minutes).

Les autobus sont en passe d’être également convertis à l’électricité et la décennie 2020 verra le nombre d’autobus électriques dans les villes européennes s’accroître. La Chine en a déjà mis 350000 en circulation. Ils peuvent aussi exploiter les avantages du Biogaz et de l’hydrogène pour lesquelles des solutions sont en cours de déploiement, comme à Pau.

Il faut aussi aborder l’évolution des deux roues motorisées. Si le vélo a retrouvé dans les politiques publiques et les choix individuels une place majeure, l’Europe n’a pas opté massivement comme en Chine pour les deux roues motorisés électriques. Il y a en effet plus de 250 millions de deux roues électriques en Chine. Les avantages sont les mêmes que pour les voitures, absence d’émission et de bruit.

Par ailleurs l’autonomie des batteries est encore limitée, et pour prolonger l’autonomie il faut augmenter le nombre des cellules de batteries, donc le coût et le poids. Les solutions nouvelles sont nombreuses et vont de la multiplication des bornes rapides au développement de la recharge intelligente et de la charge par induction, qui sort du stade du laboratoire pour entrer dans celui de l’expérimentation.

Mais ces innovations, si elles apportent une solution réelle à la pollution urbaine, ne règlent pas le problème crucial de la décarbonation du transport car la qualité de l’électricité qu’elle utilisent dépend du mix énergétique fossile/nucléaire/renouvelable. S’il n’y a pas d’inquiétude majeure sur la capacité de production électrique en France, car un million de véhicules électriques représente une consommation de 2 TWh sur 520 TWh de production, le problème est la simultanéité des charges qui peut surcharger le réseau. Il faut donc développer une approche des réseaux intelligents qui s’inscrit également dans une réflexion sur le stockage de l’énergie électrique.

Pour apporter une réponse à un autre problème crucial de la circulation automobile, la congestion urbaine, il faut également réduire le nombre de véhicules individuels en circulation, soit par les contraintes (péages urbains, interdiction de circulation) soit par les incitations à l’autopartage et à la rationalisation des déplacements.

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Pour progresser encore dans la lutte contre les émissions carbonées et polluantes, il faut travailler sur toutes les sources de consommation d’énergie, lutter contre le poids et les frottements aérodynamiques, mais aussi, et c’est une source majeure de réduction de consommation et d’encombrement, diminuer les déplacement inutiles. C’est un enjeu particulier de la logistique urbaine, ou le e-commerce tend à multiplier les flux. Là encore, les innovations sont nombreuses pour développer une conteneurisation intelligente des marchandises, mutualiser les flux, gérer des stocks urbains et pour cela exploiter de nouveaux véhicules inventifs et développer des logiciels de tracking de plus en plus fins. La Poste a ainsi présenté un chariot autonome pour la distribution de petits colis et Man annoncé une gamme de camions électriques pour la livraison urbaine.

Electric Road 2018 a permis d’échanger et d’approfondir ces questions dans un cadre apaisé de spécialistes. Mais la conséquence de ces analyses est aussi simple que pratique : la voiture individuelle, fusse-t-elle électrique, n’offre qu’une réponse partielle à la mobilité, le transport collectif est adapté au transit de masse et ne peut couvrir tous les territoires, les innovations ne répondent que très partiellement aux problèmes de masse et de consommation énergétique. Il faut donc largement partager ces réflexions pour qu’elles sortent du cadre limité des experts pour devenir un sujet majeur de culture collective et de démocratie participative. Car s’il n’y a pas de solution technique universelle, il faut développer une prise de conscience individuelle, documentée et lucide, qui permette de faire progresser les meilleures pratiques et de créer un consensus acceptable tout en continuant à travailler d’arrache-pied sur les innovations.


Penser 2050

Ce texte a été écrit le 14 juillet 2011. Il a été publié dans les Annales des Mines. Il est toujours intéressant de faire le point sur l'évolution de ses analyses en se calant périodiquement sur l'échelle du temps. Regarder en 2018 ce qu'on écrivait en 2011 pour parler de 2050 ne peut qu'être un exercice stimulant. Un simple commentaire s'impose : les révolutions techniques ne se font pas tous les matins... La métabolisation des changements est beaucoup plus lente que ce que l'on pense généralement. D'où l'intérêt de publier et de soumettre au contrôle des faits.

Janvier 2018

 

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Un exercice de réflexion à long terme est toujours stimulant mais terriblement dangereux ! Penser les technologies de l’information et se propulser en 2050 est encore plus aléatoire. Il suffit en effet de faire un pas en arrière et lire ce qu’on pensait du futur en 1970 : une pure catastrophe prospective. Simplement, personne ne parlait d’internet, dont les travaux venaient juste de commencer dans un obscur projet militaire. Aucun des produits que nous utilisons aujourd’hui n’existait et n’était imaginé. L’informatique était cantonnée à quelques très grandes entreprises ou laboratoires, gérée par une poignée de spécialistes, et personne n’était réellement en contact avec les outils informatiques. En France, le téléphone fixe était rare et cher et ne s’est réellement développé qu’à partir du milieu des années soixante-dix. Aussi la principale innovation qui était dans les cartons était de passer de quelques centaines de milliers de lignes téléphonique à plusieurs millions. Aussi, se projeter dans un futur assez proche puisqu’il se situe dans la perspective de la vie humaine, mais suffisamment lointain pour subir toutes les déformations est un exercice aléatoire.

Le premier piège est la tentation du prolongement des courbes. Sur dix ans, c’est encore possible mais sur quarante franchement suicidaire ! La logique des cycles technologiques permet de penser qu’il y aura d’ici 2050 plusieurs ruptures majeures. Le second est de raisonner « toutes choses égales par ailleurs ». C’est bien évidemment faux d’autant plus que les technologies de l’information innervent toutes les autres disciplines et vont donc contribuer à transformer radicalement le niveau des autres sciences et techniques. Jamais un ensemble de techniques - même l’électricité - n’a autant envahi les autres. La perspective systémique implique donc qu’on imagine les progrès des technologies de l’information non seulement dans leurs capacités propres mais surtout dans la façon dont elles vont transformer tous les autres domaines. Le piège le plus évident est de tenter de résoudre dans le futur tous les problèmes que le présent distille. On aimerait bien en effet que la technologie réduise l’écart entre le désirable et le possible. Il est clair qu’il n’y a pas de baguette magique et que les technologies de l’information vont également créer de multiples problèmes nouveaux qu’il faudra résoudre. Echapper à la malédiction méthodologique de la prédiction La lecture du 500e numéro de Science & Vie, daté de mai 1959, et consacré à la vie en l’an 2000 démontre cruellement le caractère parfois totalement irréaliste de certains scénarios prospectifs de long terme. Si, vu de 1959, , tout le monde s’habille en 2000 en combinaisons isolantes et insalissables, absorbe des pilules de « catalyseur d’acides aminés » pour transformer les graisses en muscles, les «dactylos »  tapent toujours sur un clavier de téléscripteur qui imprime directement chez les destinataires. Le téléphone télévision, appelé « télécom », le téléscripteur individuel et l’enregistrement de messages à domicile sur des « bandes magnétiques » permettent le travail à domicile et les relations avec les parents et amis lointains… Seuls les savants peuvent rechercher par des mécanismes automatiques un dossier dans un institut éloigné et peuvent parler à leurs correspondants avec des téléphones à traduction automatique. Détail intéressant, les centrales nucléaires à fusion ont disparu car… trop dangereuses. Et chacun a droit à la semaine de douze heures et trois mois de congés payés. Et bien sûr, les voitures sont volantes et silencieuses ! Il faut noter que les journalistes croient savoir que Renault travaille sur les plans d’un véhicule électrique...

Si de tels rêves ont bercé la littérature de science fiction, ils traduisent surtout les croyances de chaque époque qui fabrique un futur répondant à ses obsessions du moment. La « production de futurs possibles » ne peut aisément s’arracher aux contraintes de la vie immédiate. Il faut donc en revenir aux fondamentaux de la méthode autour des trois postulats de la démarche prospective rappelés par Hughes de Jouvenel :

  • l’avenir est domaine de liberté
  • l’avenir est domaine de pouvoir 
  • l’avenir est domaine de volonté

Se projeter dans les futurs possibles de 2050 dans un domaine aussi mouvant, aussi peu stabilisé que les technologies de l’information implique donc de résister à la tentation de la dérive techniciste pour ancrer fortement la technologie dans le champ de la politique et du vécu social. Aux capacités infinies des outils, quelles seront les réponses des individus et des communautés ? Aussi le travail de prospective ne consiste pas à prédire l’avenir, mais à le construire. Dans le domaine des technologies de l’information, quatre facteurs ont par leur évolution propre et la combinaison de leurs performances ouvert le champ des possibles depuis les années soixante-dix :

  • la puissance des processeurs
  • la disponibilité de bande passante permettant des télécommunications rapides et abordables entre des milliards d’objets connectés 
  • la simplification et la diversification de l’interface homme/machine -
  • la capacité de développer des programmes complexes par l’ingénierie logicielle et de les distribuer aisément

En quarante ans, les transformations de ces quatre vecteurs ont doté la planète d’une infrastructure mondiale et de moyens individuels d’accès à l’information qui n’a jamais été imaginée. En 2011, quatre terriens sur cinq utilisent un moyen de communication individuel et mobile, deux terriens sur sept peuvent librement produire, échanger, rechercher et stocker des informations sous forme d’images fixes et animées, de textes et de sons. En 2000, personne n’avait envisagé un tel développement. Personne ne pouvait imaginer qu’Apple, un des leaders de cette transformation, deviendrait en 2011 la première capitalisation boursière mondiale.

Prenant pour acquis cette base réelle, trois scénarios peuvent être travaillés :

  • l’accélération exponentielle des capacités des outils actuels
  • des ruptures technologiques majeures
  • des ruptures sociales autour de l’acceptabilité des technologies
  1. Le modèle exponentiel

Il est tout à fait crédible : c’est celui que nous vivons depuis quarante ans, 1972 précisément avec l’Intel 4004, grâce à la capacité des concepteurs et des fondeurs de micro-processeurs de doubler leurs capacités tous les 18 mois, processus que l’on appelle la loi de Moore. Le micro-processeur fournit la puissance brute du système informatique. C’est grâce aux progrès des micro-processeurs - plus de puissance, pour une taille réduite et moins de consommation d’énergie - que l’ont doit la sophistication des logiciels et la diversité des supports et des interfaces, et pour un prix stable sur le long terme. Les progrès ultérieurs sont donc conditionnés par la capacité de l’industrie des micro-processeurs à trouver les solutions pour prolonger la loi de Moore. Cette certitude est à peu près acquise pour les dix prochaines années. Intel travaille sur son architecture « Tera-scale » qui apportera une capacité 1000 fois supérieure à celle des plus puissants micro-processeurs, en multipliant le nombre de cœurs jusqu’à plusieurs centaines. Ces micro-processeurs seront capables de traiter des images animées en 3D en temps réel, à effectivement produire des traductions réalistes en temps réel, à traiter en quelques minutes les tera-données produites par un scanner de l’ensemble du corps humain, à mieux modéliser les phénomènes météorologiques… Les usages dans la vie quotidienne sont multiples et les outils qui supporteront l’homme dans ses tâches élémentaires – se déplacer, produire, consommer, gérer l’énergie et les matières premières, se soigner – apporteront des réponses enrichies aux problèmes actuels de congestion urbaine, d’optimisation de la logistique, de la production d’énergie, de gestion rationnelle de la santé… Mais ceci est d’ores et déjà programmé pour la décennie 2010-2020. Les outils quotidiens que nous utiliseront de façon banale en 2020 n’existent pas encore, et ne ressembleront pas à ceux que nous connaissons mais devraient demeurer dans une enveloppe conceptuelle familière. Le futur immédiat du réseau internet est aussi garanti avec le passage du mode d’adressage IP dans sa version 4, limité à quelques milliards d’adresses possibles, limite dont nous rapprochons en 2012, à sa version 6 (IPV.6) qui permet de connecter des milliards de milliards d’objets ( 2128 pour être précis…). Internet et le web peuvent se développer dans la décennie 2010 sans problème… Au-delà de 2025, le modèle exponentiel échappe à l’analyse.

  1. Des ruptures technologiques majeures

Au de là de cet horizon perceptible, il faut admettre que nos outils de réflexion sont inopérants. Tout au plus pouvons nous admettre que les représentations conceptuelles et matérielles sur lesquelles l’industrie informatique s’est construite vont voler en éclats. En effet, l’industrie s’est appuyée sur un modèle stabilisé depuis plus de soixante ans : le modèle de Von Neumann. Von Neumann avait formalisé dès 1945 le principe de la séparation dans un ordinateur des éléments de traitement, les opérateurs, qui assurent les calculs, et des éléments de mémorisation. Ces deux entités physiques opèrent en série. Une des ambitions des ingénieurs est de mettre fin à cette dissociation pour gagner en vitesse globale de traitement. Plus encore, l’informatique s’est édifiée autour du modèle binaire qui a permis la représentation de toute information sous un forme maîtrisable par la machine, c’est à dire une suite de zéros et de uns représentant la fermeture et l’ouverture d’un circuit électrique. Cette logique binaire est remise en question par les travaux sur l’informatique quantique qui permet une multiplicité d’états entre zéro ou un. L’objectif est de tirer parti de l’ensemble des informations qui commencent à s’accumuler de façon exponentielle, nous menaçant « d’infobésité », si nous ne disposons pas rapidement des moyens de traiter ces informations pour en extraire celles qui nous intéressent et nous permettent de progresser dans nos réflexions et nos connaissances. Il est bien évident que pour trier parmi les milliards de documents produits, le simple moteur de recherche n’est plus adapté. La recherche d’outils performants pour établir des relations entre informations et prendre des décisions rapides sera donc un des facteurs de progrès les plus intéressants des prochaines années. Le but est de se passer d’une interface lente, même tactile ou gestuelle, pour connecter directement notre cerveau avec ces futurs outils. Ces ruptures technologiques qui devraient apparaître entre 2025 et 2035 nous feront sortir du modèle de von Neuman et de la logique binaire qui ont marqué la conception des ordinateurs actuels. Elles s’appellent, provisoirement, informatique quantique ou neuronale… Elle s’inspirent de toutes les réflexions sur l’intelligence artificielle qui depuis cinquante ans animent la « cyberscience ». Dans tous les cas, la puissance des machines, considérable, s’intégrera de façon intime avec la vie des hommes. Ce qu’on appelle aujourd’hui « ordinateur », avec son clavier et son écran et son unité centrale sera absorbé, digéré par l’environnement, dans tous les objets, les produits et… le corps.

  1. Des ruptures politiques et sociales

La peur de Big Brother est très vive dans la société au fur et à mesure des progrès de performance de l’informatique et du web. Plus encore, le rapprochement entre informatique et biologie, dans un continuum entre la personne physique, sa conscience individuelle et les outils qui l’entourent pose d’ores et déjà des questions éthiques. Nous sommes passés de la machine, prothèse musculaire, à l’ordinateur, prothèse cérébrale. Si décupler notre force physique n’a guère posé de problèmes éthiques, il n’en est pas de même pour notre cerveau ! Or il est sûr que cette coexistence intime entre la machine et la personne va s’accroître avec la miniaturisation des processeurs et la capacité des systèmes à amplifier les fonctions cérébrales. On commence ainsi à voir émerger une nouvelle discipline, les NBIC, résultat de la convergence entre les nanotechnologies, les biotechnologies, l’informatique et les sciences cognitives. Les perspectives ouvertes par ces technologies sont considérables mais invasives. Permettre à un aveugle de voir est de toute évidence socialement souhaitable, mais où et comment définir des limites de l’usage de la bio-électronique? Quelle va être la capacité de la société à établir des règles et à les faire respecter ? Le droit à la maîtrise de son identité numérique commence à émerger comme revendication légitime, mais ce n’est qu’un aspect fractal d’une réalité complexe. La perspective ouverte par Ray Kurzweil de ce moment où les machines auront une capacité d’analyse et de décision supérieure au cerveau humain n’inquiète pas véritablement aujourd’hui tant elle paraît à la plupart des analystes improbable, voire absurde. Néanmoins, cette hypothèse – identifiée sous le terme « Singularité » - ne peut être rejetée. Elle est envisagée par les spécialistes entre 2030 et 2040. A ce moment, les machines pourraient, seules, concevoir des machines qui leur seraient supérieures. Le contrôle des machines pose des problèmes redoutables qui mettent en cause le système démocratique. La capacité du corps politique à comprendre et anticiper ces évolutions lourdes est aujourd’hui encore très limitée. Confrontés à la dictature du court terme, les dirigeants politiques ne peuvent spontanément faire confiance à la démocratie pour arbitrer dans ces choix technologiques qui interfèrent avec la nature même de la vie humaine.

La vitesse exponentielle de développement de la technologie n’est pas compatible avec le temps démocratique qui implique échanges, débats, pour produire une maturation raisonnable des avis et des consciences. Le bouleversement sociotechnique en cours, symbolisé par la rupture dans les modèles de contrôle de l’information et de l’opinion qu’apportent internet et la mobilité, a surpris les Etats. Cette supra-territorialité subie de l’internet n’est pas le résultat d’une volonté politique consciente, mais une fracture autorisée par la technologie qui n’a pas trouvé son modèle de gouvernance. Aussi les risques de régression sont bien réels. Rien ne permet d’évacuer l’hypothèse de la fin de l’universalité de l’internet, sa fragmentation en sous-ensembles étanches selon des critères régionaux, linguistiques, ethniques ou religieux. De plus la période de bouleversements que nous avons abordée avec la fin de l’Empire soviétique, les perturbations économiques et sociales qui mettent durement à mal le « welfare model » occidental, les ruptures démographiques, climatiques, sont autant de facteurs d’incertitudes et d’instabilités qui s’ajoutent à la déformation permanente due à la poussée inexorable de la technologie. Nous sommes dans une ère totalement désaccordée, sans vision d’ensemble, sans mécanismes de décision cohérents et stables. Il va de soi que la technologie peut apporter des solutions stimulantes, y compris pour faire avancer de nouveaux modèles de décision démocratique. Mais il faut avoir le courage de reconnaître que le système global d’équilibre mondial des pouvoirs issu du XVIIIe siècle tant dans sa dimension politique que technologique est arrivé à bout de souffle. Les phases d’agonie des systèmes anciens sont toujours douloureuses. L’émergence d’une pensée nouvelle est toujours chaotique. La promesse technologique s’inscrit dans ce contexte turbulent. Il est évident qu’au delà de la loi de Moore, c’est bien la capacité de l’humanité à se forger un destin qui est en jeu. Mais seule la qualité du débat, ouvert, documenté et controversé, permettra de défricher le meilleur chemin à travers les futurs possibles. Demain, comme hier, la technique n’est que secondaire.

Eléments de référence (de l'époque) : Kurzweil, Ray, The Age of Spiritual Machines, Penguin Books,2000 Broderick, Damien, The Spike, Forge, 2001

Quelques sites incontournables https://www.media.mit.edu/ https://techresearch.intel.com/


De la complexité, de l'échec et de la SNCF

Nous sommes dans un monde physique. Avec ses lois, ses contraintes, la masse, le temps, l'énergie, l'espace.  Tout s'y mesure. Mais nous avons inventé son double numérique. Et nous voulons que le jumeau physique du jumeau numérique se comporte sans défaut, sans délai. Nous mesurons chaque jour  que c'est une tâche immense, peut-être impossible.  Nous voulons que dans le monde physique tout fonctionne sans défaut, sans neige glissante les samedis de transhumance d'hiver, sans rats qui s'attaquent aux gaines des câbles électriques, sans gel qui fait éclater les canalisations, sans rivières qui débordent, gorgées  de pluie et entrainent des glissements de terrain. Nous sommes en colère parce que nous constatons que l'espérance de vie de la civilisation c'est en gros 24 h, la durée d'autonomie des batteries de nos téléphones portables. A Saint-Martin, un tempête nous a montré l'extrême vulnérabilité de la dimension physique du vaisseau spatial Terre. Et nous protestons contre cette terrible injustice, être menacés dans notre confort, dans notre survie même par le vent et l'eau.

Notre tentative rassurante de tout rationaliser, modéliser, construire de façon idéale se heurte aux adhérences de notre système industriel qui souffre d'être né il y a si longtemps que même le smartphone n'existait pas. Elle se heurte aux faiblesses de nos organisations, ballotée par les politiques, les dirigeants, les changements intempestifs de direction, les hésitations qui ont fait, par exemple, séparer la SNCF de son réseau physique pour ouvrir en 1997 la voie, au sens propre, de la concurrence. Et puis on s'est dit quand même que c'était pas si simple et on a refermé en 2015 cette parenthèse en réinventant un nouveau système artificiellement séparé en deux, le réseau physique et la circulation des trains, mais au sein d'une même entité juridique. Et tout ceci prend du temps, de l'argent, de l'attention. Pendant ce temps là, le temps poursuit son oeuvre corrosive. Et il faut réparer à marche forcée en faisant pression sur les hommes et les éléments, et les ressources... 

La SNCF c'est un réseau de 30000 km de rails, d'appareils de voie, d'outils de signalisation, de ballast et de caténaires. Du solide qui parfois casse. Défaut d'entretien dit-on. La réalité est complexe, l'homme démiurge veut la soumettre à son désir d'absolu. Le réseau, tout réseau, ce n'est pas une abstraction sur un bel écran. C'est vieux, compliqué, soumis à l'usure, au temps. L'aventure du rail a commencé en 1832 en France. Elle est essentielle pour nos territoire et notre prospérité. L'efficience du réseau, et sa sécurité sont des composants indissociables de notre vécu collectif. S'il est insupportable de laisser en rade les voyageurs du week-end, ce serait pire encore de prendre le risque d'un accident. 

Les pannes à la SNCF illustrent ce terrible conflit entre notre désir d'idéal épuré d'un monde lisse et sans incident et la réalité des cicatrices que le temps et la fatigue impriment sur les choses. Cette crise doit nous mettre en garde. Il y en aura d'autres. Tous les secteurs sont fragilisés par l'accroissement des attentes, l'impatience du résultat parfait dont nous sommes chacun porteurs. Aux effet plus graves, peut-être. Il est notre devoir de travailler pour éviter que cela survienne. Mais aussi de nous préparer à en minimiser l'impact. Il faut investir avec clairvoyance, renforcer les compétences, développer l'ingénierie car faire rouler des trains, mais aussi produire de l'électricté, des voitures , des soins, ce n'est pas du marketing, mais cela met en oeuvre une alliance subtile entre l'intelligence et la matière. Et dans la méthode il faut surtout  ne pas blâmer tous ceux qui font leur travail quotidien avec professionnalisme. Plutôt que des coupables, il faut chercher les causes et les remèdes. 

https://bfmbusiness.bfmtv.com/mediaplayer/video/sncf-a-quand-un-service-de-qualite-0412-1010179.html

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Science et usage, la dialectique de la transformation

1/ Le monde est bouleversé, hier comme aujourd'hui, par l'ingéniosité, la curiosité et l'instinct de survie des hommes qui les poussent à découvrir sans cesse de nouvelles réponses aux questions qu'ils se posent et aux problèmes qu'ils génèrent. Pour cela ils inventent des concepts, des outils, des méthodes qui repoussent les limites antérieures, défient les pouvoirs, mettent à bas les croyances... et font émerger de nouveaux problèmes, de nouvelles questions. Cela s'appelle le "progrès". Mais si l'humanité a toujours été secouée périodiquement par une remise en cause brutale de ses acquis, ce que nous vivons au XXIe siècle  est marqué par l'accélération sans précédent des savoirs.

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2/ Nous sommes les premiers terriens à vivre une révolution scientifique et technique, planétaire, qui nous permet de construire un "modèle artificiel "de notre existence, à travers des capteurs, des réseaux, des mémoires, des processeurs qui multiplient dans des propositions extraordinaires (c'est à dire imprévisibles) notre capacité de modélisation antérieure. Si Pic de la Mirandole avait connu Google, si Einstein avait eu accès au calcul à haute performance, si Leonardo avait connu la modélisation en 3D ! Avec ce modèle, nous pouvons mieux comprendre comment nous fonctionnons, nous pouvons mieux prévoir et agir sur notre environnement, et donc le modifier. Il est même devenu envisageable de propulser les terriens hors de notre planète. Nous sommes passés d'un progrès incrémental, avec des périodes de fortes poussées, comme la fin du XVIIIe siècle, ou les années 1890-1914, à un progrès exponentiel. Cela nous met ans une situation enviable par rapport aux 115 milliards de terriens qui nous ont précédé. Mais cela provoque aussi de nouvelles angoisses car nous touchons à l'essentiel de notre condition humaine, notre relation avec la mort. Nous commençons à considérer la mort non plus comme une fatalité, attachée à notre destin, et compensée par nos croyances religieuses, mais comme un accident technique évitable.

3/ Cette immense source de savoir  disponible est un défi considérable pour tous ceux qui faisaient commerce (lucratif) d'une fraction infime du savoir actuel, et parmi mille, les notaires, médecins, prêtres, politiciens, enseignants, contrôleurs de gestion et surtout les dirigeants politiques et économique qui avaient inventé le système hiérarchique pyramidal pour se mettre au sommet et cadenasser l'accès... ! Leur source de revenu et de pouvoir, la rareté de la connaissance, est tarie. Rendre facile l'accès au savoir et à la capacité de faire que cela apporte à chacun les fait frémir. Cette source de mépris et d'humiliation qui créait un fossé infranchissable entre les sachants et les ignorants n'a plus de raison être. Le cerveau d'œuvre fonctionne en réseau maillé collaboratif, sa capacité de reprogrammation est illimitée car elle s'appuie sur l'intelligence collective qui n'est plus verrouillée par une petite minorité.. 

4/ Cette situation révolutionnaire conduit à des violentes résistances, à de retours sanglants à la barbarie (Daesch prétend régler tous les détails de notre vie en fonction des pensées primaires d'un soldat du VIIe siècle) , au culte de l'ignorance (dont Trump est un grand prêtre). Les dirigeants les plus obscurs s'attaquent à la science, veulent remettre en cause les théories scientifiques comme celles de l'évolution au profit des croyances religieuses ... Bien sûr la technique qui est à l'origine de notre capacité actuelle doit être connue, enseignée à tous, pour être exploitée par tous à la source, le code, et démystifiée. Mais c'est bien l'usage qui est révolutionnaire, en sachant bien que sans Pascal, Babbage, von Neumann, Turing, et Vint Cerf , et quelques autres, nous n'en serions pas là. C'est dans l'usage quotidien d'outils de transports, de communication, de gestion de notre santé, de nos relations avec les autres que s'incarnent les avancées scientifiques, rapidement métabolisées par nos pratiques quotidiennes au point même que nous oublions les prouesses scientifiques qui ont rendu possible cette banalisation de l'usage.

C'est cela le système socio-technique, le ying et le yang de la science et de l'usage.

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Tesla dans la cour des grands

L'industrie reine du XXe siècle, l'automobile, est en train de vivre une mutation sans précédent. Elle est bousculée par les trois vecteurs de la révolution numérique :

  • la généralisation de l'information mobile et géolocalisée,
  • la mutation de l'énergie, centralisée et carbonée, désormais en passe de devenir renouvelable et décentralisée,
  • la transformation de l'économie des transports, individuels ou collectifs, désormais dans une continuité systémique.

 

L'automobile va devenir connectée, électrique et autonome.

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Présentation de Carlos Ghosn au CES 2017


Chaque véhicule sera en mesure d'entrer en interaction dynamique avec son environnement, l'infrastructure et les autres utilisateurs de cet espace collectif qu'est la route. Les modèles d'affaires vont évoluer, de la possession vers l'usage, de l'individualisation des comportements, parfois agressive, vers la mise en synergie de tous les moyens de transports dans une continuité fluide.

 

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S'il ne fallait choisir qu'un indice de l'ampleur de cette transformation, il faut saluer la performance de Tesla qui a dépassé 300 $ par action le 4 avril, portant la valeur de l'entreprise à 49,57 milliards $. Il a suffit que Tesla annonce avoir produit 25000 véhicules au premier trimestre 2017 pour embraser la bourse et tangente le symbole General Motors qui ne vaut que 51,34 M $. Si les résultats en volume de Tesla sont marginaux au regard d'un marché mondial de l'ordre de 90 millions de véhicules, Tesla symbolise le renouveau de l'industrie automobile par son audace dans l'innovation et la qualité du service.

Tesla n'est certes pas seul à porter cette transformation. Si longtemps l'Alliance Nissan-Renault a pu apparaître comme visionnaire sur le véhicule électrique et conserve le leadership des volumes, les autres constructeurs sont tous venus apporter leur proposition de voiture électrique et connectée. La compétition vers l'autonomie est aussi intense, complexe et aléatoire comme en témoignent les quelques difficultés qu'ont pu rencontrer les premiers véhicules autonomes dans la circulation. Mais ils apprennent, inlassablement, jour après jour, et cette innovation majeure trouvera une place légitime.

Ce qui frappe chez Tesla c'est cette aptitude issue de la culture de la Silicon Valley à poursuivre imperturbablement son projet même en accumulant les pertes opérationnelles, ce que tout constructeur "normal" est incapable de faire. Tesla apporte à une vénérable industrie centenaire les méthodes et les outils de la disruption numérique. C'est cette impertinence qui frappe et même si les critiques ne manquent pas face à ce trublion, attendu au tournant de l'industrialisation de la Tesla 3, force est de reconnaître que le marché financier y croit...


CES, amplificateur de la révolution numérique

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La transformation numérique est la plus récente étape de la révolution cognitive de l’homme. Elle diffère des étapes précédentes par son caractère à la fois global et rapide. Elle concerne la planète toute entière, et se développe de façon exponentielle depuis la démocratisation de l’internet avec le web en 1995. Jamais dans son histoire l’humanité n’avait accumulé autant de potentiel technique et d’information pour transformer son environnement et ses connaissances. Et les progrès que nous avons accomplis en dix ans dans la maîtrise de chacun des composants techniques - processeurs, réseaux, logiciels - sont stupéfiants.

Le CES révèle la dualité de la révolution numérique. L’industrie informatique ne cesse de gagner en puissance et de se concentrer, quelques acteurs majeurs ayant la maîtrise de l’infrastructure technique qui constitue le socle indispensable de la performance. Simultanément, viennent se greffer sur ce socle une multitude de solutions, parfois marginales ou éphémères, issues de centaines de milliers d’entrepreneurs et d’innovateurs répartis sur toute la planète. De cette effervescence créative, brouillonne et spontanée, émergeront des pratiques et des usages qui contribueront à tisser les mailles d’un nouvel environnement socio-technique. Les formes de ce nouvel environnement émergent progressivement de ce double mouvement de transformation technique et de création d’opportunités. Elles sont encore floues, certaines pistes ne se concrétiseront pas comme nous l’avons vu pour la promesse avortée de la généralisation de l’image 3D ou de la transformation du système de production par la multiplication des imprimantes 3D. Elles prendront certainement des formes imprévisibles et une ampleur encore insoupçonnable. L’intérêt du CES est de nous plonger dans ce mouvement puissant de tectonique des plaques techniques et d’usages et de permettre sinon des prévisions fiables, tout au moins des analyses des vecteurs de force en présence.

La transformation continue des pratiques sociales

Chacun peut observer dans son environnement immédiat, au travail, dans la vie quotidienne, la transformation effective des pratiques courantes. Avec l’irruption du smartphone, on sait désormais, avec ce seul outil, prendre des décisions informées et contextuelles pour organiser son temps, ses itinéraires, l’usage des moyens de transport, ses relations personnelles et professionnelles. On sait choisir, comparer, acheter, payer. On peut améliorer sa forme physique, gérer la température de son domicile, surveiller ses enfants à distance, piloter sa consommation d’énergie. Et tout ceci sans délai, de n’importe quel point, à n’importe quelle heure.… Quand à chaque nouvelle version de smartphone, la presse boude en trouvant qu’il n’y a plus d’innovations, on a tout simplement oublié qu’avec cet outil, et son environnement technique de logiciels, de réseaux, de géolocalisation, de capteurs, tout a déjà profondément changé. Et si le marché ralentit, les chiffres font encore rêver avec environ 1,6 milliard de ventes en 2016.

L’innovation se porte massivement dans l’industrie qui a su rapidement apprendre à acclimater robots et capteurs, drones et imprimantes 3D, pour repenser les processus industriels dans un souci d’optimisation énergétique et de meilleure gestion des ressources naturelles. L’homme y trouve  sa place dans une coopération nouvelle homme/machines qui appelle de nouvelles compétences. La continuité numérique permet de gérer simultanément plusieurs niveaux d'implication personnelle et donc d'augmenter sa capacité d'interaction avec l'environnement. C'est certainement au prix d'effets secondaires, comme un risque de superficialité, une forme de distraction, ou encore de stress. Tout ceci commence à faire l'objet d'études scientifiques, mais force est de reconnaître que chacun d'entre nous a su apprendre à évoluer dans ce nouveau monde sans difficulté et sans douleur.

L’innovation, ce n’est plus une percée isolée d’un nouvel usage, d’un nouveau produit, c’est une avancée systémique qui englobe une multitude de nouvelles pratiques et de nouveaux services, tellement intégrés dans la vie sociale qu’ils sont immédiatement métabolisés.

Le CES de Las Vegas, dans les premiers jours de janvier chaque année, est avant tout un lieu d’observation de cette nouvelle réalité numérique, qu'il faut analyser à travers la visite des stands, écouter comme au spectacle lors des keynote et des conférences, humer lors des échanges entre participants. Plus exactement, il ne faudrait pas parler de "réalité numérique" mais d'"amplification numérique de la réalité". Car le numérique ne se substitue pas au monde réel, il y ajoute une couche de simplification et de mise en cohérence qui rend plus faciles les décisions les plus triviales comme les plus complexes. Mais nous vivons dans le réel. Notre rythme de vie est scandé par des activités réelles et notre rythme biologique. Jusqu‘alors, l’informatique était bien éloignée des considérations quotidiennes des terriens. Bien sûr, l’informatique est déjà présente depuis des décennies dans les grandes organisations, et imprime sa marque sur toutes les transactions. Mais c’est une action invisible souterraine, pilotée par d’autres. Ce n’est vraiment que depuis le début du web que l’on peut toucher chaque jour un objet informatique, produit et application, qui va nous aider à accomplir une tâche, à régler un problème, par nos propres moyens, sans investissement coûteux en ressources, en temps et en compétences.

L’ère numérique décrit cette situation nouvelle dans laquelle se multiplient les situations personnelles et professionnelles où l’utilisation d’un objet, généralement connecté au réseau internet, et doté de programmes quasiment gratuits et faciles à utiliser, va s’insérer dans notre vie pour nous aider de façon continue à accomplir des tâches. On observe depuis dix ans au CES l’amplification de ce phénomène dans trois directions:

  • le nombre d’objets connectés, couvrant un nombre croissant de cas d’usage, augmente
  • ces objets ne se contentent plus d’interagir de façon unitaire avec l’homme, mais coopèrent pour apporter un service qui recouvre plusieurs types d’interactions spécifiques
  • cette coopération laisse de plus en plus de place à l’utilisation des outils de l’intelligence artificielle pour affiner le service rendu de façon prédictive et contextuelle

Au-delà des fausses bonnes vraies idées qui foisonnent avec des start-up souvent éphémères, il y a plusieurs courants de fond qui, de fait, vont changer la manière dont nous vivons et dont la société est organisée. Robots, intelligence artificielle auto-apprenante ("machine learning"), traitements informatiques et stockages de données déportés dans des serveurs distants ("cloud"), déploiement de réseaux à bas coût pour les objets connectés, déploiement de la 5G à haut débit, tout ceci compose la couche technique qui permet d'inventer des services peu coûteux et facilement déployables. Les progrès fulgurants du matériel et du logiciel permettent de constituer aujourd'hui de nouvelles plateformes qui offrent un niveau de service aux intégrateurs que deviennent les constructeurs automobiles, les transporteurs, les institutions de santé, les opérateurs de voyage. Evidemment ce niveau de service élevé s'appuie sur la maîtrise fine d'une information personnalisée et géolocalisée, dont l'usage ouvre également des champs d'intrusion dans nos vies à un niveau jamais imaginé. Il y a donc un défi nouveau pour les législateurs : trouver le juste niveau d'équilibre entre les bénéfices fournis et le niveau de risque. Au CES, il y a encore beaucoup d'innovations et de transformations, parfois subtiles d’année en année, de l’écosystème mais aucune ne revêt de caractère spectaculaire. Désormais c'est la cohérence systémique qui va devenir révolutionnaire, tous les outils étant mis à profit simultanément pour délivrer un service efficient et utile. La technique doit servir l'homme, pour de grands projets comme pour la vie quotidienne. C'est moins spectaculaire mais plus profond. La question du sens de l’innovation technique, l’impact sur la transformation de l’emploi, le problème du traitement des données personnelles sont des sujets qui ont été abordés de façon directe pendant les conférences du CES 2017 avec une certaine gravité. La prise de conscience auprès des acteurs engagés dans cette révolution de son caractère anthropologique, avec des conséquences majeures sur la vie de hommes, est récente. C’est un fait important de ce CES 2017 qui replace l’innovation dans un contexte beaucoup plus large de l’intérêt de la technique pour les humains.

La France est désormais très présente

La France peut s'enorgueillir d'une forte présence au CES 2017 dans tous les secteurs. Le CES n’a longtemps été qu’une manifestation commerciale américaine. Depuis plusieurs années, les entreprises chinoises ont étendu leur présence passant du statut discret de fournisseurs de composants et d’assembleurs aux premières places désormais occupées par des entreprises de stature mondiale, comme Huawei ou Baidu, ou des acteurs majeurs en Chine mais encore faiblement implantés sur les grands marchés mondiaux comme Hisense ou Haier. Si l’influence japonaise s’étiole, avec la disparition de Sharp, les difficultés de Sony, Panasonic est encore largement présent notamment grâce à son partenariat avec Tesla dans les batteries. Les grands firmes coréennes LG et Samsung rivalisent en créativité pour faire de leurs stands au CES un brillant démonstrateur de leur savoir-faire dans tous les segments du marché.

Il faut se féliciter de la forte présence française en 2017. Car si les start-up sont actives, le tissu économique régional très présent, on peut rencontrer dans des stands plus grands et établis au cœur des grandes marques une première génération d'ETI qui ont fait leurs débuts au CES il y a quelques années, comme Netatmo, Sculpteo ou Withings, des éditeurs comme Dassault Systems, des services publics comme La Poste, des énergéticiens (EDF, Engie) des entreprises historiques comme Valeo, Air Liquide ou Somfy et Terraillon. Loin d'être une opération vitrine, la présence française au CES, il y a encore quelques années marginale, illustre un savoir-faire systémique qu'il faut valoriser et développer.

Plus que jamais il faut être tiré par ce futur entrepreneurial et innovant plutôt que poussé par un passé nostalgique. C’est la leçon pour la France d’un CES 2017 où la créativité est imprégnée de gravité face aux responsabilités des acteurs sociaux dans un monde qui se révèle avec ses multiples opportunités brillantes mais aussi fait émerger de nouvelles vulnérabilités..


Uberisation, menace ou opportunité ?

« Uberisation », du nom désormais célèbre de la start-up née en Californie il n'y a que quatre ans, en 2012, "UberCab", est devenu en quelques mois un nom commun. C'est un privilège que les grandes marques mettent des décennies à acquérir. or le treme Uber et ses déclinaisons sont devenus sur toute la planète à la fois le symbole des vertus du web et un repoussoir absolu pour l’économie traditionnelle. Cette polarisation extrême des opinions illustre parfaitement  l’ampleur des bouleversements induits par Internet et le web. rappelons qu'entre quatre ans Uber s'est déjà installé dans 66 pays et 500 villes.

Uber dégage Uber-980x420Deux visions du monde s'affrontent

Nés seulement  à la fin du XXe siècle dans la sphère des usages domestiques,  l’infrastructure internet et les services du web ont bousculé le monde des entreprises qui ne considérait pas cette innovation grand public comme pertinente pour le monde professionnel. Douze ans après les premières apparitions du web, c’est l’iPhone qui allait en 2007 provoquer une nouvelle vague de mutations. En permettant l’accès mobile à toute l’information, en exploitant à large échelle le potentiel de la géolocalisation,  le smartphone mettait fin au règne de « l’informatique assise » qui servait de base à toutes les pratiques sociales de l’organisation du travail. Le traitement de l’information et de la connaissance, en situation de mobilité, casse les frontières et remet en cause les processus. En bousculant le temps et le lieu de travail, l’informatique nomade donne à celui qui est proche du terrain le moyen d’agir et d’interagir avec son environnement.

L’ubérisation, le rêve d’un marché efficace

Loin d’être achevée, cette révolution se traduit par une désintermédiation massive des métiers. Quand on peut trouver à travers une plateforme informatique agréable la solution à son problème, on ne cherche plus à utiliser les processus traditionnels, guichets, téléphone, intermédiaires obligés et coûteux. L’utilisateur va au plus simple et au plus agréable. Cette « ubérisation », redoutée par toutes les entreprises, est à l’œuvre partout au grand bénéfice du client, qui trouve dans ces outils le moyen de se libérer des carcans des processus bureaucratisés et de la mauvaise humeur des intermédiaires. A travers une interface ergonomique, il peut trouver, en toute transparence et sans stress, le meilleur outil de transport, le meilleur billet d’avion, le meilleur rapport coût/valeur pour un produit, le restaurant ou l’hébergement le mieux adapté à ses besoins, la référence de la pièce détachée qui lui manque.  La désintermédiation à travers une plate-forme répond à un vieux rêve : être capable de prendre lucidement la meilleure décision en temps réel et de façon contextuelle. La technologie le permet, les utilisateurs l’ont adopté.

L'agilité, plus qu'un outil, une culture

La généralisation de ce modèle et de ses dérivés nourries par l’évolution technique  est le moteur du changement que nous allons continuer à vivre dans le futur. Il sera graduel, continu, et va toucher tous les actes professionnels comme privés. L’informatique,  quittant le champ de l’industrialisation des processus répétitifs, est en marche pour conquérir tous les espaces de la conception, de la production, de la diffusion.  L’action se nourrit de l’information et de la connaissance, du rationnel comme des émotions. C’est la mise en relation, continue et riche, qui va donner à la décision, à tous les niveaux de l’organisation, une densité et une robustesse renforçant l’efficacité collective dès le niveau le plus fin, c’est à dire chaque personne.  

 Ce modèle d’organisation est agile et réduit la complexité pour s’adapter plus rapidement à un environnement changeant. L’agilité est une vision du travail basée sur l’idée de changement permanent, itératif et incrémental, où le produit final, matériel ou immatériel, doit pouvoir évoluer en s’adaptant au désir du client et aux conditions du marché. L’entreprise agile privilégie des cycles de développement courts, développe ses produits par itérations en fonction, en priorisant les évolutions identifiées,  se confronte très tôt au feedback du marché et des clients. Au besoin, elle peut « pivoter », c’est à dire changer radicalement son produit ou son business model si le marché l’exige. L’entreprise agile se nourrit de collaborations extérieures et remet en cause constamment, et sans drame, son modèle d’organisation. S’appuyant sur le réseau maillé collaboratif, l’entreprise agile est infiniment « scalable », c’est à dire qu’elle s’adapte au contexte sans délai ni rupture.

Revitaliser le sens du travail

Dans ce modèle, qui  n’a pas vocation à être marginal car il peut couvrir l’essentiel des activités, la personne est revenue au centre. Ceci peut apparaître comme scandaleux pour beucoup de tenants d'une économie plus stable et prédictive, plus administrée, telle qu'ils ont le sentiment de l'avoir vécue au cours des dernières décennies. Mais c'était une économie de rarété gérée au seul profit des productuers. Dans la mouvance du web, produire ou consommer ne sont plus des exercices frustrants imposés par d’autres, mais le moyen d’exprimer ses compétences, son talent, ses envies dans un cadre à la fois solide et fluide. Les tenants de l’économie conventionnelle peuvent se lamenter sur les conditions de travail des chauffeurs Uber, mais eux-mêmes considèrent que conduire une voiture et rendre des services est moins déshonorant que le chômage et génère un niveau de revenus satisfaisant dans un cadre plus libre que le salariat traditionnel. Uber affirme créer 20000 emplois dans le monde chaque mois.

Or pour beaucoup de gens aujorud'hui, ce n’est pas le travail qui pose problème mais la façon dont il s’exerce. La persistance de modèles autoritaires, inefficaces, prive beaucoup de collaborateurs du plaisir de la coopération, et alimente les dégâts du stress au travail. Uber n'est certes pas un modèle paradisiaque d'organisation du travail et de la gestion des compétences. Mais en existe-t-il vraiment ? Est-ce que le modèle de protection historique auquel est attaché nombre de salariés, en France, garantit, dans un monde qui bouge et avec une technologie qui ne cesse de rebattre les cartes, l'épanouissement, le développement des compétences, le sens de l'initiative et de l'innovation. La rigidté engendre la crise. Les exemples d'entreprises indestructibles qui ont fini par sombrer le démontrent.

Innover en matière de travail, c’est produire du sens et développer sans cesse la compréhension, le respect, la confiance et la formation, seuls moteurs de l’adhésion. Le numérique oblige à repenser le fonctionnement de  l’entreprise comme un réseau ouvert sur l’extérieur et non plus comme une pyramide fermée. L’ouverture, la flexibilité, la prise d’initiatives, la collaboration spontanée, ne constituent pas des propriétés que l’on trouve à l’état naturel dans les entreprises. Il faut les fabriquer. C’est un travail de remise en cause des acquis. Réinventer les parcours de travail au cours de la vie à l’ère du numérique implique de multiples changements dans notre compréhension du travail contemporain, dans les organisations et la culture managériale mais aussi dans l’affirmation de sa responsabilité individuelle dans le développement de son parcours professionnel. L’ubérisation n’est pas seulement un risque, c’est une opportunité pour la plupart des entreprises de se remettre en cause en relevant leur niveau d’exigence qualitative et leur capacité d’innovation pour séduire et fidéliser aussi bien les clients que les collaborateurs.


Web, pouvoir et (trans)humanisme

L’histoire se résume en trois dates clefs : 1969, 1993, 2007, soit moins de cinquante ans pour changer le monde. Le réseau Internet est né, il y a quarante ans, de la rencontre entre les exigences de la sécurité nationale des Etats-Unis et de la culture libertaire des hippies californiens. D’une telle hérédité ne pouvait pas sortir une créature anodine, mâtinée d’inspiration libérale voire libertaire et d’aspiration à un ordre nouveau, eugénique et hygiénique. A partir de 1993, le web allait rendre le réseau internet accessible et familier et permettre le développement de nouveaux services que le smartphone allait encore étendre avec l’iPhone en 2007. Ce formidable succès, comme celui des acteurs qui sont à l’origine de cet engouement planétaire, ravit les utilisateurs autant qu’il inquiète les intellectuels. Internet et le web portent simultanément les gènes de l’ordre et du pouvoir et celles du désordre et de la transgression. Comme toute innovation humaine structurante !

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La prise de conscience de l’émergence d’un monde nouveau, d’une civilisation nouvelle, est encore peu répandue en France où on affecte encore de vouloir retrouver les formes de la croissance d’antan en sous-estimant la rupture scientifique et technique du monde numérique. Cette situation n’est en effet pas nouvelle. Elle est commune à chaque étape de mutation rapide. Adolphe Thiers ne parlait-il pas du train comme d’un jouet pour lequel l’intérêt serait éphémère ? Jacques Chirac et son mulot comme Nicolas Sarkozy avec son ignorance du plus grand site d’échanges marchands entre particuliers perpétuent cette tradition. Que ces avancées soient pour l’essentiel nord-américaine ne fait qu’amplifier la cécité, au moment où notre pays se débat dans l’impuissance collective qui absorbe une grande part de son énergie.

Il faut donc saluer le travail d'intellectuels français qui projettent ce débat dans des ouvrages de clarification et de mises en garde dans des registres différents, mais aux interrogations convergentes. « L’homme nu » de Marc Dugain et Christophe Labbé, sous-titré « La dictature invisible du numérique », est l’œuvre d’une équipe, un écrivain et un journaliste, et « La révolution transhumaniste » de Luc Ferry est le travail d’un philosophe qui n’a pas oublié qu’il a joué un rôle politique. Ces deux livres, parus au printemps 2016, sont utiles car, documentés et bien écrits par des personnalités reconnues, ils forcent à la réflexion.

Leur mérite est de marquer ce territoire où science, technique et comportements tissent les trames d’un monde nouveau qui va changer en profondeur tout ce que nous faisons. Qu’ils posent ces questions fondamentales est nécessaire. L’angoisse se nourrit d’ignorance et se réfugie dans l’inaction incantatoire, art où nous excellons. Il serait catastrophique pour notre futur de s’enfermer dans le déni et de sous-estimer l’ampleur des mutations en cours. Il serait également coupable de ne pas voir les menaces de l’émergence d’un nouvel ordre mondial qui derrière une façade avenante ne serait qu’un avatar d’une histoire bien connue, celle du pouvoir d’une minorité.

Il faut donc comprendre pour agir avec discernement, car le futur n’est pas plus écrit qu’il n’est prédictible.

Un constat implacable

Le web s’est insinué, sans aucun doute, dans tous les compartiments de la vie de l’homme du XXIe siècle. Il le fait partout sur la planète et de façon invasive, nuit et jour. Ce compagnon omniprésent a su se rendre indispensable pour nous aider à régler les mille et un problèmes de notre vie quotidienne. Disponible, mobile, prévenant, le web est plus qu’un outil pratique. C’est un observateur infatigable des moindres de nos faits et gestes. Ce que nous faisons, ce que nous mangeons, les gens que nous voyons, les lieux que nous fréquentons, ce que nous pensons, tout ceci laisse, électron après électron, des traces dans une immense mémoire où il suffi(rai)t de plonger avec quelques logiciels malins pour établir des liens entre tous les compartiments, parfois étanches, de notre vie. Nous produisons à chaque instant des traces numériques soigneusement enregistrées. Le croisement de ces données individuelles et collectives apporte des informations précieuses, donc monnayables. Nous devenons la matière première de la décision. Google, Facebook cherchent à le faire pour notre bonheur et leurs résultats financiers. Nous devenons « l’homme nu » dont parle avec angoisse Marc Dugain. Cette vision est étayée par les déclarations mêmes des acteurs de ce mouvement Mark Zuckerger, Serguei Prin, Jeff Bezos et les autres. Tous les tycoons de la Silicon Valley le répètent à l’envi : « We want to build a better world ». Ce n’est pas absurde pour les consommateurs. Il faut que cela soit aussi vrai pour les autres dimensions de la vie sociale.

Car nous devenons aussi « l’homme omniscient » puisque tout savoir est désormais à portée de clic. Chaque décision, même mineure, peut être adéquatement informée. Et comme nous pouvons savoir tout de tout, nous constituons progressivement un immense réseau cognitif justement capable de se protéger contre les excès. Chaque humain, et plus seulement les institutions spécialisées, devient un composant d’un système global où coopèrent de plus en plus intimement humains et machines pour repousser les limites du savoir et faciliter dans tous les domaines la prise de décision. Les mécanismes économiques qui étayent la puissance de la société en réseau ont été largement développés en 2006 dans le magistral ouvrage de Yochai Benkler « The Wealth of Networks ». Le capital de la connaissance est plus facile à exploiter que le capital matériel et ouvre donc à de multiples opportunités de création de richesse.

Notre société technique, comme à chaque palier de transformation, génère des questionnements légitimes qui appellent à une réflexion lucide. Mais peut-on s’enfermer dans la nostalgie d’un monde meilleur, qui n’a jamais été, ou tenter de décrypter ce que nous vivons pour profiter pleinement de la technique et peser sur l’évolution ?

Le futur angoisse toujours, le notre comme ceux de nos prédécesseurs

Le livre de Dugain et Labbé est clairement à charge, même si son analyse est précise et documentée. Car les conclusions sont anxiogènes et se focalisent sur un cri d’alarme : on est manipulés, c’est le grand complot entre le GAFA et le NSA. Le but des Etats-Unis n’est pas de conquérir le monde mais de le dominer… Les « Big Data », c’est ainsi qu’ils nomment les firmes qui ont structuré le monde du web, en contrôlent les clefs et veulent faire fructifier ce savoir et ce pouvoir en vendant, « maîtres du temps », la promesse de l’immortalité. Mais ce ne sera que pour une minorité fortunée. Pour les autres, le pronostic est sombre : « Dans un univers digitalisé et automatisé où le travail se raréfie, l’arrivée des robots humanoïdes va précipiter le « chômage technologique » jusqu’à l’étape ultime du chômage total ! ».Pour Dugain et Labbé, les « Big data » ont sombré dans l’hybris, la démesure absolue. Ces maîtres du monde nous ont piégé en nous anesthésiant , le pire est désormais sûr : « les avantages proposés par les nouveaux maitres du monde sont trop attrayants et la perte de liberté trop diffuse pour que l’individu moderne souhaite s’y opposer, pour autant qu’il en ait les moyens ».... Quand on est un propagateur des mérites de l’économie numérique, on se trouve tout un coup pris d’un malaise : ais-je été manipulé à ce point pour devenir le zélé héraut d’une société aussi sombre ?

Sommes-nous aussi impuissants face au GAFA ?

Mais pourquoi considérer d’une part que ce ne peut être que pour nous exploiter, au pire nous contrôler ? Pourquoi imaginer que tous les contre-pouvoirs seront impuissants face à ces nouveaux maîtres ? A chaque nouvelle percée technique, il y a eu des auteurs sérieux, mais affolés, qui annonçaient le pire sur l’usage du train, de l’automobile, de l’électricité. Mais nous avons été ravis de confier aux machines le soin d’amplifier notre capacité musculaire et de nous permettre de produire et de nous déplacer rapidement, facilement et confortablement. Malgré les défauts de « la voiture à gaz de pétrole » on cherche aujourd’hui à l’améliorer plutôt qu’à la supprimer et personne n’a envie de revenir exclusivement à la marche à pied et à la traction hippomobile. D’ailleurs, signe de lucidité collective, les transports en commun ne cessent de gagner en part de trafic dans les grandes villes. La révolution des transports a changé notre univers mental. La révolution de la machine, elle, nous a donné des pouvoirs considérables, dont souvent, certes, nous ne faisons pas le meilleur usage. La chimie, le nucléaire, l’exploitation des énergies fossiles ont des limites dont nous sommes désormais conscients et qui appellent des correctifs.

L’histoire nous montre certes que nous nous engageons dans des voies nouvelles, sans en mesurer a priori toutes les conséquences, car c’est impossible. Trop de principe de précaution asphyxie l’innovation. En revanche pour pouvons collectivement corriger la trajectoire. Aussi qui peut raisonnablement prétendre que l’avenir donnerait aux seules firmes qui manipulent les données massives un pouvoir tellement asymétrique qu’il deviendrait démesuré et hors de contrôle ? Risque, oui, certitude, non, motif suffisant pour ne rien faire, certainement pas !

Le monde de la connaissance est beaucoup plus équilibré qu’il ne l’a jamais été

Ces liens multiples en permettant de comprendre - rappelons que l’intelligence vient du latin « interligere », c’est à dire établir des liens – les relations qui existent entre nos comportements. De cette capacité surpuissante on peut bien évidemment tirer le meilleur – tout ce qui nous permettre de vivre plus longtemps, en paix et en bonne santé et en limitant notre impact sur les ressources naturelles – mais aussi le pire, le contrôle possible de nos comportements, leur anticipation et potentiellement la maîtrise de nos consciences. Alors que pour la machine il ne s’agissait que de puissance musculaire, la révolution numérique nous dote d’une prothèse cérébrale qui touche au cœur de notre essence.

C’est pourquoi Luc Ferry choisi de dépasser le cadre de la révolution numérique telle qu’elle est aujourd’hui définie en posant clairement la question du transhumanisme : la technique va-t-elle amplifier les capacités de l’homme comme elle n’a cessé de le faire depuis les origines, ou va-t-elle par sa puissance absolue remettre en cause l’humanité en la dépassant par une création nouvelle d’hommes-machines hybrides ? Le transhumanisme ne serait-il que le prolongement de la quête des Lumières telle que la formulait Condorcet : « Nous trouverons dans l’expérience du passé, dans l’observation des progrès que la science, que la civilisation ont faits jusqu’ici, dans l’analyse de la marche de l’esprit humain et du développement de ses facultés, les motifs les plus forts de croire que la nature n’a mis aucun terme à nos espérances ». Il n’y a pas de limite à notre capacité, nous nous en donnons les moyens et nous n’avons aucun motif de brider notre capacité à nous surpasser.

Luc Ferry a réalisé un remarquable travail de synthèse de la littérature sur ce sujet, très largement commenté outre-Atlantique. Son cheminement est lucide et laisse une large part au doute. Il ne condamne pas mais tente d’esquisser un chemin raisonné compatible avec nos valeurs. Entre ubérisation de la société et transhumanisme, il y a une convergence car le socle technique est bien le même : un réseau mondial qui fait circuler, analyse et enrichit toute l’information et la connaissance a des conséquences sur la dimension matérielle de la vie sociale mais aussi sur sa dimension métaphysique et spirituelle. Mais Luc Ferry ne soutient pas l’idée qu’il s’agit d’un chemin pavé de roses vers l’utopie de la fin du capitalisme, en éreintant au passage les thèses de Rifkin avec une certaine jubilation.

Une voie raisonnée est-elle possible ?

C’est le pari de Luc Ferry. Il n’est pas le seul à pondérer à la lumière de l’histoire et de la philosophie les risques de la société de la connaissance. Ils ne sont pas nouveaux par nature, puisque la maîtrise de l’information pour tenir le pouvoir est une constante, mais ils sont amplifiés par la puissance de machines. Néanmoins la résistance est possible. Faut-il rappeler qu’il a suffi d’un seul homme, Edward Snowden, pour contrer la CIA et la NSA ? WikiLeaks défend depuis 2006 le droit à une information libre. Comme dans « 1984 », la conscience individuelle des donneurs d’alerte reste plus forte que la conformité aux normes dominantes. Néanmoins, ce serait un peu fragile et illusoire de confier le futur de l’humanité à quelques héros solitaires. Luc Ferry estime que face aux bouleversements annoncés du travail, de la vie sociale et de la vie tout court, nos outils actuellement de régulation sont impuissants. Interdire Amazon comme UberPop est absurde. La démocratie est dépassée par un double mouvement : une profonde aspiration à l‘individualisation, qui s’inscrit dans le courant de long terme initié par les Lumières, fondé sur la recherche de toutes les formes de désaliénation, et l’ultra-compétitivité induite par la mondialisation technique, et qui pousse de façon inexorable à étendre sans fin le champ du « techniquement possible « . Ce qui est bon pour Google est bon pour l’humanité. Cette double aspiration vertigineuse, qui laisse au fond l’individu seul face à la technique, tous les freins ayant disparu, l’Etat, la religion, la morale, pousse une partie de l’opinion pensante à un profond pessimisme.

Mais ce monde déstructuré est aussi une opportunité pour inventer autre chose, fondé sur la frugalité dans l’utilisation des ressources et la générosité dans l’exploitation des talents. Au fond, notre destin humain est tragique, mais notre époque est la moins tragique de toutes si on fait preuve de sagacité statistique sur le long terme en oubliant que sa cave a été inondée. Alors ce monde imparfait peut-il continuer à cheminer cahin-caha vers moins d’imperfection en utilisant la science et la technique ? Pour Marc Dugain et Christophe Labbé, il faut organiser la résistance à partir de micro-communautés militantes. Pour Luc Ferry la réponse est positive si on invente une forme de régulation publique avisée qui dépasse les points de vue individuels et les pressions technicistes et mercantiles. Ceci passe par la compréhension impérieuse que nous vivons une mutation qui n’a rien de magique mais qui reste profondément humaine. C’est un appel à la formation et à la conscience.

Vaste programme !

Marc Dugain et Christophe Labbé, « L’homme nu », Plon, 2016

Luc Ferry « La révolution transhumaniste »,Plon, 2016

La question n’étant pas triviale pour être tranchée facilement, je conseille au lecteur de se plonger dans la littérature abondante sur l’avenir du web, très largement exploitée par les auteurs anglo-saxons

Andrew Keen, « The Internet Is not the Answer », Atlantic Books, 2015

Larry Downes and Paul Nunes « Big Bang Disruption : Strategy in the Age of Devastating Innovation », Penguin Portfolio, 2014

Laurent Alexandre « La mort de la mort », JCLattès, 2011

A lire aussi cette réflexion de Jean-Baptiste Fressoz sur la prévisibilité des dégâts du progrès : « L’apocalypse joyeuse », 2012, UH Seuil

Et bien sûr le blog d'Yves Caseau https://informationsystemsbiology.blogspot.fr comme celui de l'Institut de l'iconomie https://www.iconomie.org


Vous avez dit "digital" ? Qu'entendez-vous par là ?

Après beaucoup de désintérêt et d’ignorance, le numérique, et surtout sa version hype anglo-saxonne, le « digital », est désormais sur toutes les lèvres. Il faut « en » faire, et vite ! Mais dans cette agitation, beaucoup de gens ont oublié de s’interroger sur la nature et la réalité de cette nouvelle idole. A force de considérer comme acquise une compréhension homogène des concepts, plus personne, par peur de paraitre ringard, ne fait l’effort de définir précisément ce dont on parle. Il en ressort une cacophonie généralisée qui permet de multiplier les procès en sorcellerie de ceux qui osent poser la question simple et sans réponse évidente « de quoi parle-t-on au juste quand on parle de « digital » ?

L’aveu en mai 2016 par Nicolas Sarkozy de son ignorance de ce qu’est « le bon coin », 8e site français quand même fréquenté par plus de 22 millions d’utilisateurs chaque mois, dont 50% à partir de mobiles, illustre la coupure entre la déclamation de principe de la priorité du numérique et sa compréhension réelle par beaucoup de décideurs. Le même, alors candidat, n’hésitait pas en effet à déclarer en 2007 : « Il n’est pas un secteur de notre société qui ne soit pas touché par l’apparition d’internet et les bouleversements qui en résultent. C’est une révolution qui se déroule sous nos yeux, la révolution numérique ». Il est surprenant que Le bon coin ait échappé neuf ans plus tard à cette vigilance tant c’est un site populaire dans la vie des gens qui a effectivement transformé le fonctionnement de l’économie de proximité. De même l’absence d’ordinateur sur le bureau présidentiel de François Hollande a surpris. Jacques Attali avait malicieusement fait observer lors de l’Université numérique du MEDEF en 2015 que s’interroger sur l’usage du numérique en 2015 était surréaliste et ressemblait à un colloque du CNPF de 1950 sur l’utilisation du téléphone par les entreprises.

Faute de connaitre la « vraie » réponse sur la nature de cette révolution numérique, on cherche avant tout les coupables sans comprendre les causes. Sommes-nous « en retard » ? Pourquoi ? Où se situe la France dans sa maturité numérique ? Qui doit conduire la transition numérique en entreprise ? Ce débat alimente désormais avec régularité les colloques et articles sur la transformation numérique. Le DSI sera-t-il ou non supplanté par le CDO, Chief Digital Officer ? Le suspense est total.

Cette dramatisation du débat, transformé en conflit de structure et de personnes, ne sert pas la cause car elle occulte la véritable question : comment (continuer à) transformer l’organisation, comme la société, confrontée à un nouveau paradigme socio-technique que ce terme « numérique » tente de définir ? Comme c’est un sujet complexe, incertain, qui engage toutes les fonctions mais en premier lieu le cercle historique des décideurs, il est indispensable, pour réussir à s’engager résolument dans le chemin de la transformation, de commencer par le débroussailler. Il serait grand temps de s'y mettre sérieusement...

Qu’est ce que le "numérique" ?

Une convergence de définition sur ce point central doit étayer toute démarche. Faute de compréhension, le débat sur la stratégie, et donc sur les personnes et les structures les mieux aptes à la mener, est faussé. Les approches peuvent être multiples, académiques ou empiriques. Depuis plus de vingt ans, les ouvrages sur l’émergence de la société numérique tentent cette approche. Don Tapscott, qui avait déjà prévenu dès 1993 avec "Paradigm Shift",  écrivait en 1996 dans son ouvrage « Digital Economy » : «  The computer is expanding from a tool for information management to a tool for communications… In this digital economy, individuals and entreprises create wealth by applying knowledge, networked humain intelligence and effort to manufacturing , agriculture and services. In the digital frontier of this economy, the players, dynamics, rules , and requirements for survival and success are changing ». Dix ans plus tard, en 2006, Yochai Benkler écrit « The Wealth of Networks ». Le professeur de Yale y développe sa vision : « The removal of the physical contraints on effective information production has made human creativity and the economics of information itself the core structuring facts in the new networkeded information economy ».

Tout est dit. Nous étions prévenus depuis longtemps et, d'ailleurs, nous n'avons pas été inactifs en France. Les structures, comme le Conseil national du numérique, existent. De multiples rapports passionnants ont été écrits. mais cette qualité d'analyse n'a pas nécessairement conduit les entreprises à l'exception de quelques pionniers à se mettre sérieusement en route. Or il est impossible d'ignorer que nous sommes face à un tsunami et il faut se préparer et agir.

Si les nuances existent, le consensus est fort sur ce constat : il ne s’agit pas seulement de technique informatique, mais d’un système global où la technique, les produits, les processus et les compétences sont engagés dans une nouvelle combinaison des facteurs. En ce sens la nature de la révolution numérique ne diffère en rien de celles qui l’ont précédé : l’écriture, l’imprimerie, la vapeur, l’électricité… La numérisation de l’entreprise, comme de la société, est une transformation radicale qui exploite le potentiel de toutes les techniques de traitement de l’information - logiciels, réseaux, interfaces, serveurs - objets pour réinventer le mode de fonctionnement global, tant économique que politique. Mais s’il y a bien une différence à chercher avec les étapes antérieures, c’est la vitesse et l’ampleur de la diffusion des outils qui font, en deux décennies, de la révolution numérique une révolution spécifique. C'est aussi le fait que la révolution industrielle a permis l'humanité de se doter d'un prothèse musculaire, alors que la révolution numérique nous permet de privilégier le cerveau-d'oeuvre à la main-d'oeuvre en nous offrant une prothèse cérébrale efficiente. 

Ces techniques ne sont pas récentes comme on en a l’illusion. Elles ont graduellement été mises au point depuis les années cinquante, internet et le web étant la dernière vague de cette construction. Chaque étape technique - avec un pas de dix ans environ: ordinateurs centraux , puis départementaux, ordinateur individuel, internet, web - a permis d’étendre le spectre des usages et de baisser les coûts de mise en œuvre.

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Les techniques informatiques peuvent être imagées sous la forme d'un cône inversé qui repose sur la base historique que constitue aucun doute le modèle de von Neumann, qui date de 1945. Sur ce modèle, et grâce à la loi de Moore,  la production d'outils informatiques (réseaux, processeurs, programmes)  s’élargit rapidement pour couvrir un  champ de plus en plus vaste Ces outils engendrant eux-mêmes de nouveaux usages, le cône informatique englobe désormais un volume de plus en plus important que l’on nomme par convention « numérique ». Si la construction de la pointe du cône a pris beaucoup de temps, coûté cher et laissé souvent d’amers souvenirs de projets avortés, de performances médiocres, l’accélération technique, et les choix structurants de l’architecture de l’internet, permettent aujourd’hui d’atteindre des performances de fiabilité et de coût qui autorisent une totale démocratisation des usages et de nouvelles ambitions. Le monde des données massives (Big data), l'internet des objets, l'exploitation de l'intelligence artificielle, les robots constituent le nouveau front de cette expansion.

En effet, la combinaison des outils disponibles, désormais abondants, économiques et interopérables, permet de réaliser de nouvelles constructions qui dépassent la capacité des outils antérieurs. Cette extension de la performance intrinsèque coût/valeur permet également d’appliquer ces outils à de nouvelles catégories et, par là, d’étendre le champ de la réflexion et de l’action. Si la population des terriens a maintenant accès, partout, à l’information numérique grâce aux réseaux hertziens et à la fibre optique, c’est grâce à 70 ans de recherches, d’innovations et d’investissements considérables. La démocratisation du « téléphone intelligent », le smartphone, qui n’est plus téléphone que pour 15% de ses usages, mais ordinateur le reste du temps, ouvre à chacun le potentiel d’accès aux ressources du web. La révolution informatique continue sa marche en avant. Elle s’appelle désormais numérique, alliant la complexité technique de ses couches invisibles à la facilité d’usage de ses outils pratiques.

Un monde nouveau émerge

En décloisonnant les disciplines, effaçant les frontières des entreprises, bouleversant les statuts, transformant les rôles la révolution numérique fait émerger progressivement un monde nouveau qui remet en cause les situations et les convictions. Mais la puissance de ce mouvement est telle que la déstructuration du monde ancien se fait très rapidement, sans laisser le temps aux structures antérieures de s’adapter. Cohabitent ainsi deux mondes, l’ancien qui refuse de mourir, le nouveau qui malgré ses percées remarquables peine encore à se généraliser ce qui alourdit les coûts, différant la transformation dans toute son amplitude est donc la récupération effective des bénéfices. Ce déploiement différencié entre les entreprises et les nations conduit à l’émergence d’hyperpuissances numériques, l’Amérique et ses « champions du web », qui raflent la mise de la transformation, laissant aux moins rapides le soin de gérer les externalités négatives. Cette définition démontre d’ailleurs que la numérisation de l’entreprise n’est pas un big bang, mais un processus de transformation permanente qui emprunte au flux d’innovations celles qui sont les plus pertinentes pour atteindre l’objectif générique de compétitivité.

Il n’y a donc pas un modèle unique de transformation numérique -ou digitale- mais une adaptation des processus, des structures et des comportements pour renforcer l’entreprise sur ses marchés, sa profitabilité et ses perspectives. C'est un projet qui dépasse de très loin les seules responsabilités du CIO, mais engage toute l'entreprise, même si obtenir des résultats ne peut être envisagé sans maîtrise de la technique. De nouvelles entreprises qui comprennent mieux que d’autres l’alliage entre la technique et les usages se déploient mondialement avec talent sans s'interroger trop longtemps sur les nuances  d'une stratégie digitale. C'est ce qu'il convient de faire, sans délai : agir, aller de l'avant, projet par projet, usage par usage, faire confiance aux innovateurs, aux jeunes.

D ‘autres souffrent pour s’adapter. Beaucoup n’y parviendront pas. C’est la logique de l’évolution économique qui n’est en rien choquante si les processus d’adaptation des hommes aux nouvelles compétences requises et aux nouveaux comportements se déploient dans la lucidité et l’équité.

C’est bien le (seul ?) sujet de la démocratie aujourd’hui : qui doit payer le coût de l’adaptation ? Qui va en récolter les bénéfices ? Comment assurer une transition douce ? Les questions de l'emploi, des revenus, de sécurité et de respect de la personne doivent être réévaluées dans la perspective de la révolution numérique. La réponse n’est pas dans les idéologies anciennes, ni dans les hommes providentiels, mais dans une réinvention de la prise de décision collective, en entreprise et dans la société.

C’est possible... en exploitant les mêmes outils.

La vision du Chief Digital Evangelist de Salesforce, Vala Afshar, sur les six axes de la transformation numérique 

 https://www.huffingtonpost.com/vala-afshar/6-stages-of-digital-trans_b_9822640.html

Quelques lectures "historiques" pour se rafraichir la mémoire :

"The Digital Economy", Don Tapscott, 1996, McGraw-Hill

"What will be." How the new world of information will change our lives, Michael Dertouzos, 1997, HarperEdge

"The Wealth of networks" How social production transforms markets and freedom, Yochai Benkler, Yale University Press, 2006

Pour les passionnés, "A history of modern computing" de Paul E. Ceruzzi, The MIT Press, 1998, est un régal !

NB : ce blog qui a été lancé en 2005 est en fait une chronique de la révolution numérique qui permet de mesurer l'évolution de la perception


L'impasse française : oser la comprendre pour mieux en sortir

Quelques expatriés japonais qui aiment la France, lassés de voir les rues et squares de Paris mal entretenus, y ont créé une association, les Green birds, qui organise des expéditions de nettoyage collectif. Ce fait, humiliant, est symbolique. Ce pays qui jouit d’une position géographique, d’un climat et d’un patrimoine exceptionnels, suscitant l’envie de toute la planète, perd sa lucidité au point de négliger le fondement même de son attractivité, son aspect physique ! Plus encore, il parait normal à tout parisien fumeur de jeter son mégot au sol car c’est l’expression d’une valeur bien française, la liberté… Et ne paye-t-on pas des impôts pour exercer ce droit inaliénable, même au risque très peu probable  de devoir payer 68 € d’amende?

La France vit sans cesse le grand écart entre l’expression bravache de grands principes qui ont fait sa réputation et une incapacité très concrète à les mettre en pratique. C’est sûrement pour mieux concrétiser nos valeurs que le chef de l’Etat a cru nécessaire de créer un secrétariat d’Etat à « l’égalité réelle » qui doit être un cas unique dans les 193 états membres des Nations Unies !

Les causes sont… ailleurs !

La France vit avec beaucoup de difficultés un double changement historique: une perte d’influence mondiale et un ralentissement durable de son économie. Ces deux tendances lourdes se traduisent par une réduction de la population en emploi et donc du revenu disponible, alors que les frais de structure d’un grand territoire, morcelé en une multitude de collectivités, restent identiques. Cet effet ciseau a des conséquences immédiates : poids des transferts sociaux, dégradation des infrastructures, alourdissement des déficits. L’économie française, privée des armes classiques des pays en difficulté – la dévaluation, l’inflation, l’accroissement sans limite des déficits –, incapable, faute de consensus, de résoudre quelques problèmes structurels récurrents, est paralysée et ne progresse plus. Plutôt que d’en comprendre les causes, la classe politique, soutenue en cela par une partie notable de l’opinion, préfère s’en tenir à une vision archaïque de la défense du « modèle français », voir même, sans hésitation, du « génie français »[i] remis au goût du jour par tous les partis.

Dans cet exercice récurrent d’autojustification, dont le débat sur la loi Travail offre un florilège, le reste du monde s’acharne à attaquer la France dans ses valeurs républicaines et la superbe de son modèle. Bruxelles, l’euro, les Etats-Unis, l’inflexible Allemagne ou la perfide Albion, la Silicon Valley et l’immonde hydre du GAFA, la Chine avec ses industriels copieurs et ses salaires bradés, constituent une coalition hétéroclite mais efficace au service de la mondialisation, bras armé d’une revanche contre la France éternelle, celle de la joie de vivre, de l’humanisme, des valeurs du XVIIIe siècle. Qu’on soit nationaliste, populiste, écologique, de gauche ou de droite, on partage largement le sentiment que si nous trainons la patte dans la plupart des classements mondiaux, c’est parce que l’arbitre est clairement du côté de l’adversaire. Comme le répètent à l’envi nos dirigeants, la France est un « grand » pays qui ne mérite certes pas ce sort. Mais comme le disait le très regretté Pierre Desproges, nous n’y sommes pour rien parce que, simplement, « les étrangers sont des cons », sentiment largement répandu dans tous les bistrots de France.

La loi d’airain des classements

Mesurer la situation réelle de la France en termes de situation économique, éducative, technologique, sanitaire n’est pas très difficile. Les organisations de l’ONU, l’OCDE, le FMI publient des statistiques et analyses qui sont corroborées par des études menées par des organismes privés comme le Word Economic Forum. De cette masse d’informations, il ressort que le recul de la France est réel et se mesure sur une série d’axes objectifs.

Avec moins de 1% de la population mondiale, et un PIB de 2423 milliards $ en 2015 qui la classe au 6e rang mondial, la France n’est que 21e pour le PIB par habitant. Chaque France vit beaucoup moins bien qu’un Suisse, dont le PIB est 2,2 fois le sien, qu’un Suédois (1,3 fois supérieur) ou qu’un Canadien (1,2 fois) sans parler des britanniques ou des allemands. Au classement mondial de l’IDH (indice de développement humain), qui intègre le PNB par habitant, le niveau d’études et l’espérance de vie à la naissance, la France est 22e. Cette réalité chiffrée contraste avec les chants de gloire de nos gouvernants successifs.

Faire une liste exhaustive des preuves de ce déclin de long terme serait impossible. Mais au-delà des indicateurs significatifs de résultat, qui traduisent l’impact actuel de décisions anciennes, il faut aussi s’intéresser aux indicateurs qui traduisent une capacité à faire, qui conditionne les résultats futurs.

Une des clefs de l’avenir économique est la maîtrise des composants de la société numérique. Parmi ceux-là, figurent les réseaux de télécommunications haut débit et les logiciels. Selon le rapport 2015 sur les technologies de l’information du World Economic Forum, la France occupe le 26e rang mondial pour son degré de préparation à intégrer les technologies numériques (indice NRI : Networked Readiness Index). La France souffre d’un handicap en matière de couverture de son territoire en haut débit, fixe et mobile. Ce fait est reconnu et chaque gouvernement en fait une priorité… L’objectif d’Eric Besson, secrétaire d’Etat à l’économie numérique, était ainsi, en avril 2008, de « donner à l'ensemble de ses concitoyens et pour chacun des territoires l'accès à l'Internet haut débit fixe et mobile, ainsi qu'à la télévision numérique terrestre, à l'horizon 2012 ». Le plan Très haut débit de Fleur Pellerin dit en 2013 la même chose, pour… 2022. Après avoir bien réussi le déploiement de l’ADSL, la France a négligé le haut débit fixe et se situe en 2016 au 26e rang mondial pour le raccordement en fibre optique et 59e pays mondial pour le taux de couverture en 4G.

Le second sujet d'avenir est l'éducation. Dans une économie où le  niveau scientifique et technique va être de plus en plus exigeant, l'éducation est le facteur clef de compétitivité. L’enquête PISA de 2013 montre une dégradation du niveau des élèves français au cours des dix dernières années en mathématiques où les performances se situent désormais dans la moyenne. Plus encore l'école française est de plus en plus inégalitaire.  L’origine sociale des enfants dans leurs résultats pèse plus en France que dans les autres pays de l’OCDE. De manière générale, l’inégalité de la différence de niveau entre les élèves croît en France depuis 2003 ! Chiffre très révélateur : la proportion d’élèves issus de l’immigration se situant au dessous du niveau 2 en mathématiques atteint 43 % en France et ne dépasse pas 16% en Australie et au Canada. Le retard de l'apprentissage en France est largement reconnu et chaque gouvernement s'en indigne, sans résultat. En matière d’informatique scolaire, en l’attente périodique d’une « grand plan numérique pour l’école », qui se résume le plus souvent à des équipements, les résultats des enquêtes de l’OCDE, qui situe la France légèrement au dessus de la moyenne, démontrent qu’il n’y a pas de miracle numérique et l’impact de l’usage des outils numériques est d’autant meilleur que les enseignants sont formés et les programmes adaptés.

Il n’y a que sur le plan démographique que la France qui jouit d’un système reconnu de soutien à la petite enfance atteint un taux de fécondité constamment proche de 2, le meilleur de l'Union européenne avec l'Irlande, qui écarte tout risque de vieillissement prématuré, même si le vieillissement biologique inévitable des baby-boomers va se traduire par une augmentation importante des plus de soixante ans dans la population, avec les dépenses de santé inhérentes à cette tranche d’âge.

Changer, mais comment ?

Depuis vingt ans les rapports s'accumulent,  les ouvrages se multiplient, les rayons croulent sur les solutions de chaque homme politique mais la situation continue à se dégrader. Ce n'est donc pas dans les constats et les programmes que se situe "la" solution. Il faut donc admettre enfin qu’il faut réagir individuellement. Nous ne pouvons plus glisser sur la pente fatale de l’appauvrissement en attendant un miracle venu "d'en haut", homme providentiel ou situation magique. Le sursaut ne peut venir que d'une envie partagée de ne pas se résigner au déclin.

Toutefois cette réaction individuelle peut aussi être  un constat d’échec collectif, motivant un départ de la France. Beaucoup de Français, lucides et actifs mais impatients, préfèrent quitter ce pays pour aller développer leurs talents ailleurs, Londres, la Californie, l’Australie, ou le Canada. Les retraités partent au Portugal ou au Maroc au risque de se désocialiser. Si ce phénomène est largement médiatisé, il ne bouleverse pas encore les équilibres fondamentaux puisqu'il n'y a officiellement que 1,566 million de français recensés à l'étranger, chiffre certes en hausse de 17% entre  2006 et 2013, et surtout au profit des pays proches comme la Suisse, la Grande-Bretagne, la Belgique... Toutefois, ce qui est le plus préoccupant dans ce flux de départ, c'est qu'il touche de plus en plus les jeunes diplômés.

Rester pour construire un avenir meilleur en France est la solution la plus simple et la plus évidente. Avant, toute mesure technique fiscale ou sociale, c'est la confiance sur la capacité collective des Français de faire face aux problèmes par un désir de renouveau et d'engagement qui peut stimuler cette motivation. Retrouver une place acceptable dans les classements mondiaux sera un résultat ultérieur heureux de cette capacité de réaction retrouvée.

Or ce pays a la capacité d’offrir à tous les entrepreneurs et à tous les entreprenants le territoire de leurs ambitions.

La France dispose de tous les moyens techniques pour prendre toute sa place dans la société numérique. C’est bien en misant totalement sur les technologies numériques, qu’elles soient exploitées dans les industries classiques ou déployées dans des usages nouveaux. Il ne faut plus chercher à corriger les défauts structurels de notre modèle économique, il faut résolument tourner la page du XXe siècle, car le modèle a totalement changé, pour attaquer les sources de richesse et d’influence futures. Elon Musk dit que « le passé est notre plus mauvais conseiller « .

Le changement est scientifique et technique. Le numérique, omniprésent, aide à redéfinir les standards de performance dans tous les secteurs, agriculture, industrie, services et service public. On peut, partout, faire mieux, plus vite et moins cher. Mais de peur de déstabiliser des processus établis depuis longtemps, qui ont figé les hiérarchies, les normes, les contrôles, les modèles de management, dans le modèle antérieur du productivisme industriel, on - et derrière ce « on » anonyme il est possible de mettre beaucoup de gens - diffère les changements. On plaide pour les réformes alors que chacun s’enferme dans le conformisme prudent et paresseux. Tout le monde sait qu’il faut simplifier les règles, partout. Et il est très commode d’incriminer le seul secteur public alors même que le plupart des entreprises ont réinventé une bureaucratie qui casse l’initiative et valorise le conformisme. Or simplifier implique toujours l’abandon de systèmes inutiles, auxquels sont associés des équipes, des personnes, des dirigeants. Ce sont autant de talents qui pourraient largement être utilisés à mettre en œuvre les innovations qui vont nous permettre de progresser en efficience plutôt que s'acharner à pérenniser des modèles obsolètes.

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Intelligence artificielle, sciences cognitives, biotechnologies, énergie décentralisée, automobile à faible consommation, technologies de l’habitat, biotechnologies agricoles, aéronautique, lutte contre le cancer et les maladies neurodégénératives, nouvelles techniques de la confiance ( blockchains…) voici autant de sujets clefs où il faut investir massivement, avec de l’intelligence et des capitaux. Ces thèmes sont traités dans les neufs dossiers de « la nouvelle France industrielle ». Mais il y a encore beaucoup de réticences à abandonner un saupoudrage des moyens. La lisibilité des messages en souffre. Faute de clarté et de simplicité dans les engagements, dans un climat de scepticisme et de défiance, on n'obtient pas de résultats suffisamment rapides et visibles pour en tirer toute l’énergie nécessaire au changement. Les conséquences de cet engagement indispensable pour l'industrie du futur mettront des années à avoir un impact sur l'emploi.. et le moral ! Mais il ne faut pas relâcher cet effort de long terme en cédant au découragement et aux contingences de court terme. 

Car les idées sont là, pertinentes, en phase avec le potentiel scientifique et technique. Et même sur le sujet controversé de  la  baisse des charges, un dispositif lourd a été mis en place. Le CICE (Crédit d'Impôt pour la Compétivité et l'Emploi) organise depuis janvier 2013  une réduction massive du coût de la main-d'oeuvre de l'ordre de 20 milliards €. La mesure a été critiquée pour sa complexité. Néanmoins rien ne permet d'enrayer le chômage de masse dont les causes sont anciennes, profondes et complexes. Les messages positifs ne suffisent pas à écarter les nuages alimentés par un climat morose et le manque de puissance des discours politiques.

Les gouvernants ne sont certes pas responsables de l’embauche individuelle. Mais leur stratégie doit contribuer à desserrer les freins qui pèsent sur la décision individuelle. On constate que les grandes réformes ne fonctionnent pas vite et butent sur les contraintes de court terme, trésorerie, carnet de commande, contexte économique mondial. Les entrepreneurs persistent à penser qu'embaucher est difficile et contraignant. Or la compétitivité ne se décrète pas. C'est un travail  de longue haleine qui porte sur la qualité de l'offre, sur l'image de marque, sur la qualité des services, les prix n'étant qu'un facteur parmi tous les éléments qualitatifs qui influencent les clients.

Il faut donc avancer sur le plan macroscopique en déminant les obstacles de façon pragmatique et décentralisée sur les sujets qui conditionnent les performances économiques futures, et donc la qualité et la standard de vie : formation, notamment en alternance, embauche des jeunes; soutien aux jeunes entreprises, renforcement des liens entreprises-écoles-universités,  innovations dans le domaine de la santé. L'économie est au coeur de la réussite d'un pays même si les sujets sociétaux peuvent se réveler  mobilisateurs pour stimuler  l'innovation et l'investissement, comme la lutte contre l'accidentologie routière ou le cancer. 

Mais plus que toute grande stratégie de réforme, lente et complexe, l'économie française doit se réinventer sur une base décentralisée, fondée sur les initiatives locales et l'entrepreneuriat. Les grandes entreprises à vocation mondiale peuvent y contribuer efficacement en soutenant les écosystèmes par un flux de commandes, de prises de participation dans les start-up, de prêt de personnel qualifié. Il ne faut pas attendre de réformes globales pour commencer à se prendre en charge. Tout repose sur un sursaut individuel. Maintenant. 

 

Sources et références

https://fr.wikipedia.org/wiki/Green_Bird

[i] Marie-Noëlle Lienemann, Le Monde, 25 mars 2016