CES, amplificateur de la révolution numérique

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La transformation numérique est la plus récente étape de la révolution cognitive de l’homme. Elle diffère des étapes précédentes par son caractère à la fois global et rapide. Elle concerne la planète toute entière, et se développe de façon exponentielle depuis la démocratisation de l’internet avec le web en 1995. Jamais dans son histoire l’humanité n’avait accumulé autant de potentiel technique et d’information pour transformer son environnement et ses connaissances. Et les progrès que nous avons accomplis en dix ans dans la maîtrise de chacun des composants techniques - processeurs, réseaux, logiciels - sont stupéfiants.

Le CES révèle la dualité de la révolution numérique. L’industrie informatique ne cesse de gagner en puissance et de se concentrer, quelques acteurs majeurs ayant la maîtrise de l’infrastructure technique qui constitue le socle indispensable de la performance. Simultanément, viennent se greffer sur ce socle une multitude de solutions, parfois marginales ou éphémères, issues de centaines de milliers d’entrepreneurs et d’innovateurs répartis sur toute la planète. De cette effervescence créative, brouillonne et spontanée, émergeront des pratiques et des usages qui contribueront à tisser les mailles d’un nouvel environnement socio-technique. Les formes de ce nouvel environnement émergent progressivement de ce double mouvement de transformation technique et de création d’opportunités. Elles sont encore floues, certaines pistes ne se concrétiseront pas comme nous l’avons vu pour la promesse avortée de la généralisation de l’image 3D ou de la transformation du système de production par la multiplication des imprimantes 3D. Elles prendront certainement des formes imprévisibles et une ampleur encore insoupçonnable. L’intérêt du CES est de nous plonger dans ce mouvement puissant de tectonique des plaques techniques et d’usages et de permettre sinon des prévisions fiables, tout au moins des analyses des vecteurs de force en présence.

La transformation continue des pratiques sociales

Chacun peut observer dans son environnement immédiat, au travail, dans la vie quotidienne, la transformation effective des pratiques courantes. Avec l’irruption du smartphone, on sait désormais, avec ce seul outil, prendre des décisions informées et contextuelles pour organiser son temps, ses itinéraires, l’usage des moyens de transport, ses relations personnelles et professionnelles. On sait choisir, comparer, acheter, payer. On peut améliorer sa forme physique, gérer la température de son domicile, surveiller ses enfants à distance, piloter sa consommation d’énergie. Et tout ceci sans délai, de n’importe quel point, à n’importe quelle heure.… Quand à chaque nouvelle version de smartphone, la presse boude en trouvant qu’il n’y a plus d’innovations, on a tout simplement oublié qu’avec cet outil, et son environnement technique de logiciels, de réseaux, de géolocalisation, de capteurs, tout a déjà profondément changé. Et si le marché ralentit, les chiffres font encore rêver avec environ 1,6 milliard de ventes en 2016.

L’innovation se porte massivement dans l’industrie qui a su rapidement apprendre à acclimater robots et capteurs, drones et imprimantes 3D, pour repenser les processus industriels dans un souci d’optimisation énergétique et de meilleure gestion des ressources naturelles. L’homme y trouve  sa place dans une coopération nouvelle homme/machines qui appelle de nouvelles compétences. La continuité numérique permet de gérer simultanément plusieurs niveaux d'implication personnelle et donc d'augmenter sa capacité d'interaction avec l'environnement. C'est certainement au prix d'effets secondaires, comme un risque de superficialité, une forme de distraction, ou encore de stress. Tout ceci commence à faire l'objet d'études scientifiques, mais force est de reconnaître que chacun d'entre nous a su apprendre à évoluer dans ce nouveau monde sans difficulté et sans douleur.

L’innovation, ce n’est plus une percée isolée d’un nouvel usage, d’un nouveau produit, c’est une avancée systémique qui englobe une multitude de nouvelles pratiques et de nouveaux services, tellement intégrés dans la vie sociale qu’ils sont immédiatement métabolisés.

Le CES de Las Vegas, dans les premiers jours de janvier chaque année, est avant tout un lieu d’observation de cette nouvelle réalité numérique, qu'il faut analyser à travers la visite des stands, écouter comme au spectacle lors des keynote et des conférences, humer lors des échanges entre participants. Plus exactement, il ne faudrait pas parler de "réalité numérique" mais d'"amplification numérique de la réalité". Car le numérique ne se substitue pas au monde réel, il y ajoute une couche de simplification et de mise en cohérence qui rend plus faciles les décisions les plus triviales comme les plus complexes. Mais nous vivons dans le réel. Notre rythme de vie est scandé par des activités réelles et notre rythme biologique. Jusqu‘alors, l’informatique était bien éloignée des considérations quotidiennes des terriens. Bien sûr, l’informatique est déjà présente depuis des décennies dans les grandes organisations, et imprime sa marque sur toutes les transactions. Mais c’est une action invisible souterraine, pilotée par d’autres. Ce n’est vraiment que depuis le début du web que l’on peut toucher chaque jour un objet informatique, produit et application, qui va nous aider à accomplir une tâche, à régler un problème, par nos propres moyens, sans investissement coûteux en ressources, en temps et en compétences.

L’ère numérique décrit cette situation nouvelle dans laquelle se multiplient les situations personnelles et professionnelles où l’utilisation d’un objet, généralement connecté au réseau internet, et doté de programmes quasiment gratuits et faciles à utiliser, va s’insérer dans notre vie pour nous aider de façon continue à accomplir des tâches. On observe depuis dix ans au CES l’amplification de ce phénomène dans trois directions:

  • le nombre d’objets connectés, couvrant un nombre croissant de cas d’usage, augmente
  • ces objets ne se contentent plus d’interagir de façon unitaire avec l’homme, mais coopèrent pour apporter un service qui recouvre plusieurs types d’interactions spécifiques
  • cette coopération laisse de plus en plus de place à l’utilisation des outils de l’intelligence artificielle pour affiner le service rendu de façon prédictive et contextuelle

Au-delà des fausses bonnes vraies idées qui foisonnent avec des start-up souvent éphémères, il y a plusieurs courants de fond qui, de fait, vont changer la manière dont nous vivons et dont la société est organisée. Robots, intelligence artificielle auto-apprenante ("machine learning"), traitements informatiques et stockages de données déportés dans des serveurs distants ("cloud"), déploiement de réseaux à bas coût pour les objets connectés, déploiement de la 5G à haut débit, tout ceci compose la couche technique qui permet d'inventer des services peu coûteux et facilement déployables. Les progrès fulgurants du matériel et du logiciel permettent de constituer aujourd'hui de nouvelles plateformes qui offrent un niveau de service aux intégrateurs que deviennent les constructeurs automobiles, les transporteurs, les institutions de santé, les opérateurs de voyage. Evidemment ce niveau de service élevé s'appuie sur la maîtrise fine d'une information personnalisée et géolocalisée, dont l'usage ouvre également des champs d'intrusion dans nos vies à un niveau jamais imaginé. Il y a donc un défi nouveau pour les législateurs : trouver le juste niveau d'équilibre entre les bénéfices fournis et le niveau de risque. Au CES, il y a encore beaucoup d'innovations et de transformations, parfois subtiles d’année en année, de l’écosystème mais aucune ne revêt de caractère spectaculaire. Désormais c'est la cohérence systémique qui va devenir révolutionnaire, tous les outils étant mis à profit simultanément pour délivrer un service efficient et utile. La technique doit servir l'homme, pour de grands projets comme pour la vie quotidienne. C'est moins spectaculaire mais plus profond. La question du sens de l’innovation technique, l’impact sur la transformation de l’emploi, le problème du traitement des données personnelles sont des sujets qui ont été abordés de façon directe pendant les conférences du CES 2017 avec une certaine gravité. La prise de conscience auprès des acteurs engagés dans cette révolution de son caractère anthropologique, avec des conséquences majeures sur la vie de hommes, est récente. C’est un fait important de ce CES 2017 qui replace l’innovation dans un contexte beaucoup plus large de l’intérêt de la technique pour les humains.

La France est désormais très présente

La France peut s'enorgueillir d'une forte présence au CES 2017 dans tous les secteurs. Le CES n’a longtemps été qu’une manifestation commerciale américaine. Depuis plusieurs années, les entreprises chinoises ont étendu leur présence passant du statut discret de fournisseurs de composants et d’assembleurs aux premières places désormais occupées par des entreprises de stature mondiale, comme Huawei ou Baidu, ou des acteurs majeurs en Chine mais encore faiblement implantés sur les grands marchés mondiaux comme Hisense ou Haier. Si l’influence japonaise s’étiole, avec la disparition de Sharp, les difficultés de Sony, Panasonic est encore largement présent notamment grâce à son partenariat avec Tesla dans les batteries. Les grands firmes coréennes LG et Samsung rivalisent en créativité pour faire de leurs stands au CES un brillant démonstrateur de leur savoir-faire dans tous les segments du marché.

Il faut se féliciter de la forte présence française en 2017. Car si les start-up sont actives, le tissu économique régional très présent, on peut rencontrer dans des stands plus grands et établis au cœur des grandes marques une première génération d'ETI qui ont fait leurs débuts au CES il y a quelques années, comme Netatmo, Sculpteo ou Withings, des éditeurs comme Dassault Systems, des services publics comme La Poste, des énergéticiens (EDF, Engie) des entreprises historiques comme Valeo, Air Liquide ou Somfy et Terraillon. Loin d'être une opération vitrine, la présence française au CES, il y a encore quelques années marginale, illustre un savoir-faire systémique qu'il faut valoriser et développer.

Plus que jamais il faut être tiré par ce futur entrepreneurial et innovant plutôt que poussé par un passé nostalgique. C’est la leçon pour la France d’un CES 2017 où la créativité est imprégnée de gravité face aux responsabilités des acteurs sociaux dans un monde qui se révèle avec ses multiples opportunités brillantes mais aussi fait émerger de nouvelles vulnérabilités..


Uberisation, menace ou opportunité ?

« Uberisation », du nom désormais célèbre de la start-up née en Californie il n'y a que quatre ans, en 2012, "UberCab", est devenu en quelques mois un nom commun. C'est un privilège que les grandes marques mettent des décennies à acquérir. or le treme Uber et ses déclinaisons sont devenus sur toute la planète à la fois le symbole des vertus du web et un repoussoir absolu pour l’économie traditionnelle. Cette polarisation extrême des opinions illustre parfaitement  l’ampleur des bouleversements induits par Internet et le web. rappelons qu'entre quatre ans Uber s'est déjà installé dans 66 pays et 500 villes.

Uber dégage Uber-980x420Deux visions du monde s'affrontent

Nés seulement  à la fin du XXe siècle dans la sphère des usages domestiques,  l’infrastructure internet et les services du web ont bousculé le monde des entreprises qui ne considérait pas cette innovation grand public comme pertinente pour le monde professionnel. Douze ans après les premières apparitions du web, c’est l’iPhone qui allait en 2007 provoquer une nouvelle vague de mutations. En permettant l’accès mobile à toute l’information, en exploitant à large échelle le potentiel de la géolocalisation,  le smartphone mettait fin au règne de « l’informatique assise » qui servait de base à toutes les pratiques sociales de l’organisation du travail. Le traitement de l’information et de la connaissance, en situation de mobilité, casse les frontières et remet en cause les processus. En bousculant le temps et le lieu de travail, l’informatique nomade donne à celui qui est proche du terrain le moyen d’agir et d’interagir avec son environnement.

L’ubérisation, le rêve d’un marché efficace

Loin d’être achevée, cette révolution se traduit par une désintermédiation massive des métiers. Quand on peut trouver à travers une plateforme informatique agréable la solution à son problème, on ne cherche plus à utiliser les processus traditionnels, guichets, téléphone, intermédiaires obligés et coûteux. L’utilisateur va au plus simple et au plus agréable. Cette « ubérisation », redoutée par toutes les entreprises, est à l’œuvre partout au grand bénéfice du client, qui trouve dans ces outils le moyen de se libérer des carcans des processus bureaucratisés et de la mauvaise humeur des intermédiaires. A travers une interface ergonomique, il peut trouver, en toute transparence et sans stress, le meilleur outil de transport, le meilleur billet d’avion, le meilleur rapport coût/valeur pour un produit, le restaurant ou l’hébergement le mieux adapté à ses besoins, la référence de la pièce détachée qui lui manque.  La désintermédiation à travers une plate-forme répond à un vieux rêve : être capable de prendre lucidement la meilleure décision en temps réel et de façon contextuelle. La technologie le permet, les utilisateurs l’ont adopté.

L'agilité, plus qu'un outil, une culture

La généralisation de ce modèle et de ses dérivés nourries par l’évolution technique  est le moteur du changement que nous allons continuer à vivre dans le futur. Il sera graduel, continu, et va toucher tous les actes professionnels comme privés. L’informatique,  quittant le champ de l’industrialisation des processus répétitifs, est en marche pour conquérir tous les espaces de la conception, de la production, de la diffusion.  L’action se nourrit de l’information et de la connaissance, du rationnel comme des émotions. C’est la mise en relation, continue et riche, qui va donner à la décision, à tous les niveaux de l’organisation, une densité et une robustesse renforçant l’efficacité collective dès le niveau le plus fin, c’est à dire chaque personne.  

 Ce modèle d’organisation est agile et réduit la complexité pour s’adapter plus rapidement à un environnement changeant. L’agilité est une vision du travail basée sur l’idée de changement permanent, itératif et incrémental, où le produit final, matériel ou immatériel, doit pouvoir évoluer en s’adaptant au désir du client et aux conditions du marché. L’entreprise agile privilégie des cycles de développement courts, développe ses produits par itérations en fonction, en priorisant les évolutions identifiées,  se confronte très tôt au feedback du marché et des clients. Au besoin, elle peut « pivoter », c’est à dire changer radicalement son produit ou son business model si le marché l’exige. L’entreprise agile se nourrit de collaborations extérieures et remet en cause constamment, et sans drame, son modèle d’organisation. S’appuyant sur le réseau maillé collaboratif, l’entreprise agile est infiniment « scalable », c’est à dire qu’elle s’adapte au contexte sans délai ni rupture.

Revitaliser le sens du travail

Dans ce modèle, qui  n’a pas vocation à être marginal car il peut couvrir l’essentiel des activités, la personne est revenue au centre. Ceci peut apparaître comme scandaleux pour beucoup de tenants d'une économie plus stable et prédictive, plus administrée, telle qu'ils ont le sentiment de l'avoir vécue au cours des dernières décennies. Mais c'était une économie de rarété gérée au seul profit des productuers. Dans la mouvance du web, produire ou consommer ne sont plus des exercices frustrants imposés par d’autres, mais le moyen d’exprimer ses compétences, son talent, ses envies dans un cadre à la fois solide et fluide. Les tenants de l’économie conventionnelle peuvent se lamenter sur les conditions de travail des chauffeurs Uber, mais eux-mêmes considèrent que conduire une voiture et rendre des services est moins déshonorant que le chômage et génère un niveau de revenus satisfaisant dans un cadre plus libre que le salariat traditionnel. Uber affirme créer 20000 emplois dans le monde chaque mois.

Or pour beaucoup de gens aujorud'hui, ce n’est pas le travail qui pose problème mais la façon dont il s’exerce. La persistance de modèles autoritaires, inefficaces, prive beaucoup de collaborateurs du plaisir de la coopération, et alimente les dégâts du stress au travail. Uber n'est certes pas un modèle paradisiaque d'organisation du travail et de la gestion des compétences. Mais en existe-t-il vraiment ? Est-ce que le modèle de protection historique auquel est attaché nombre de salariés, en France, garantit, dans un monde qui bouge et avec une technologie qui ne cesse de rebattre les cartes, l'épanouissement, le développement des compétences, le sens de l'initiative et de l'innovation. La rigidté engendre la crise. Les exemples d'entreprises indestructibles qui ont fini par sombrer le démontrent.

Innover en matière de travail, c’est produire du sens et développer sans cesse la compréhension, le respect, la confiance et la formation, seuls moteurs de l’adhésion. Le numérique oblige à repenser le fonctionnement de  l’entreprise comme un réseau ouvert sur l’extérieur et non plus comme une pyramide fermée. L’ouverture, la flexibilité, la prise d’initiatives, la collaboration spontanée, ne constituent pas des propriétés que l’on trouve à l’état naturel dans les entreprises. Il faut les fabriquer. C’est un travail de remise en cause des acquis. Réinventer les parcours de travail au cours de la vie à l’ère du numérique implique de multiples changements dans notre compréhension du travail contemporain, dans les organisations et la culture managériale mais aussi dans l’affirmation de sa responsabilité individuelle dans le développement de son parcours professionnel. L’ubérisation n’est pas seulement un risque, c’est une opportunité pour la plupart des entreprises de se remettre en cause en relevant leur niveau d’exigence qualitative et leur capacité d’innovation pour séduire et fidéliser aussi bien les clients que les collaborateurs.


Web, pouvoir et (trans)humanisme

L’histoire se résume en trois dates clefs : 1969, 1993, 2007, soit moins de cinquante ans pour changer le monde. Le réseau Internet est né, il y a quarante ans, de la rencontre entre les exigences de la sécurité nationale des Etats-Unis et de la culture libertaire des hippies californiens. D’une telle hérédité ne pouvait pas sortir une créature anodine, mâtinée d’inspiration libérale voire libertaire et d’aspiration à un ordre nouveau, eugénique et hygiénique. A partir de 1993, le web allait rendre le réseau internet accessible et familier et permettre le développement de nouveaux services que le smartphone allait encore étendre avec l’iPhone en 2007. Ce formidable succès, comme celui des acteurs qui sont à l’origine de cet engouement planétaire, ravit les utilisateurs autant qu’il inquiète les intellectuels. Internet et le web portent simultanément les gènes de l’ordre et du pouvoir et celles du désordre et de la transgression. Comme toute innovation humaine structurante !

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La prise de conscience de l’émergence d’un monde nouveau, d’une civilisation nouvelle, est encore peu répandue en France où on affecte encore de vouloir retrouver les formes de la croissance d’antan en sous-estimant la rupture scientifique et technique du monde numérique. Cette situation n’est en effet pas nouvelle. Elle est commune à chaque étape de mutation rapide. Adolphe Thiers ne parlait-il pas du train comme d’un jouet pour lequel l’intérêt serait éphémère ? Jacques Chirac et son mulot comme Nicolas Sarkozy avec son ignorance du plus grand site d’échanges marchands entre particuliers perpétuent cette tradition. Que ces avancées soient pour l’essentiel nord-américaine ne fait qu’amplifier la cécité, au moment où notre pays se débat dans l’impuissance collective qui absorbe une grande part de son énergie.

Il faut donc saluer le travail d'intellectuels français qui projettent ce débat dans des ouvrages de clarification et de mises en garde dans des registres différents, mais aux interrogations convergentes. « L’homme nu » de Marc Dugain et Christophe Labbé, sous-titré « La dictature invisible du numérique », est l’œuvre d’une équipe, un écrivain et un journaliste, et « La révolution transhumaniste » de Luc Ferry est le travail d’un philosophe qui n’a pas oublié qu’il a joué un rôle politique. Ces deux livres, parus au printemps 2016, sont utiles car, documentés et bien écrits par des personnalités reconnues, ils forcent à la réflexion.

Leur mérite est de marquer ce territoire où science, technique et comportements tissent les trames d’un monde nouveau qui va changer en profondeur tout ce que nous faisons. Qu’ils posent ces questions fondamentales est nécessaire. L’angoisse se nourrit d’ignorance et se réfugie dans l’inaction incantatoire, art où nous excellons. Il serait catastrophique pour notre futur de s’enfermer dans le déni et de sous-estimer l’ampleur des mutations en cours. Il serait également coupable de ne pas voir les menaces de l’émergence d’un nouvel ordre mondial qui derrière une façade avenante ne serait qu’un avatar d’une histoire bien connue, celle du pouvoir d’une minorité.

Il faut donc comprendre pour agir avec discernement, car le futur n’est pas plus écrit qu’il n’est prédictible.

Un constat implacable

Le web s’est insinué, sans aucun doute, dans tous les compartiments de la vie de l’homme du XXIe siècle. Il le fait partout sur la planète et de façon invasive, nuit et jour. Ce compagnon omniprésent a su se rendre indispensable pour nous aider à régler les mille et un problèmes de notre vie quotidienne. Disponible, mobile, prévenant, le web est plus qu’un outil pratique. C’est un observateur infatigable des moindres de nos faits et gestes. Ce que nous faisons, ce que nous mangeons, les gens que nous voyons, les lieux que nous fréquentons, ce que nous pensons, tout ceci laisse, électron après électron, des traces dans une immense mémoire où il suffi(rai)t de plonger avec quelques logiciels malins pour établir des liens entre tous les compartiments, parfois étanches, de notre vie. Nous produisons à chaque instant des traces numériques soigneusement enregistrées. Le croisement de ces données individuelles et collectives apporte des informations précieuses, donc monnayables. Nous devenons la matière première de la décision. Google, Facebook cherchent à le faire pour notre bonheur et leurs résultats financiers. Nous devenons « l’homme nu » dont parle avec angoisse Marc Dugain. Cette vision est étayée par les déclarations mêmes des acteurs de ce mouvement Mark Zuckerger, Serguei Prin, Jeff Bezos et les autres. Tous les tycoons de la Silicon Valley le répètent à l’envi : « We want to build a better world ». Ce n’est pas absurde pour les consommateurs. Il faut que cela soit aussi vrai pour les autres dimensions de la vie sociale.

Car nous devenons aussi « l’homme omniscient » puisque tout savoir est désormais à portée de clic. Chaque décision, même mineure, peut être adéquatement informée. Et comme nous pouvons savoir tout de tout, nous constituons progressivement un immense réseau cognitif justement capable de se protéger contre les excès. Chaque humain, et plus seulement les institutions spécialisées, devient un composant d’un système global où coopèrent de plus en plus intimement humains et machines pour repousser les limites du savoir et faciliter dans tous les domaines la prise de décision. Les mécanismes économiques qui étayent la puissance de la société en réseau ont été largement développés en 2006 dans le magistral ouvrage de Yochai Benkler « The Wealth of Networks ». Le capital de la connaissance est plus facile à exploiter que le capital matériel et ouvre donc à de multiples opportunités de création de richesse.

Notre société technique, comme à chaque palier de transformation, génère des questionnements légitimes qui appellent à une réflexion lucide. Mais peut-on s’enfermer dans la nostalgie d’un monde meilleur, qui n’a jamais été, ou tenter de décrypter ce que nous vivons pour profiter pleinement de la technique et peser sur l’évolution ?

Le futur angoisse toujours, le notre comme ceux de nos prédécesseurs

Le livre de Dugain et Labbé est clairement à charge, même si son analyse est précise et documentée. Car les conclusions sont anxiogènes et se focalisent sur un cri d’alarme : on est manipulés, c’est le grand complot entre le GAFA et le NSA. Le but des Etats-Unis n’est pas de conquérir le monde mais de le dominer… Les « Big Data », c’est ainsi qu’ils nomment les firmes qui ont structuré le monde du web, en contrôlent les clefs et veulent faire fructifier ce savoir et ce pouvoir en vendant, « maîtres du temps », la promesse de l’immortalité. Mais ce ne sera que pour une minorité fortunée. Pour les autres, le pronostic est sombre : « Dans un univers digitalisé et automatisé où le travail se raréfie, l’arrivée des robots humanoïdes va précipiter le « chômage technologique » jusqu’à l’étape ultime du chômage total ! ».Pour Dugain et Labbé, les « Big data » ont sombré dans l’hybris, la démesure absolue. Ces maîtres du monde nous ont piégé en nous anesthésiant , le pire est désormais sûr : « les avantages proposés par les nouveaux maitres du monde sont trop attrayants et la perte de liberté trop diffuse pour que l’individu moderne souhaite s’y opposer, pour autant qu’il en ait les moyens ».... Quand on est un propagateur des mérites de l’économie numérique, on se trouve tout un coup pris d’un malaise : ais-je été manipulé à ce point pour devenir le zélé héraut d’une société aussi sombre ?

Sommes-nous aussi impuissants face au GAFA ?

Mais pourquoi considérer d’une part que ce ne peut être que pour nous exploiter, au pire nous contrôler ? Pourquoi imaginer que tous les contre-pouvoirs seront impuissants face à ces nouveaux maîtres ? A chaque nouvelle percée technique, il y a eu des auteurs sérieux, mais affolés, qui annonçaient le pire sur l’usage du train, de l’automobile, de l’électricité. Mais nous avons été ravis de confier aux machines le soin d’amplifier notre capacité musculaire et de nous permettre de produire et de nous déplacer rapidement, facilement et confortablement. Malgré les défauts de « la voiture à gaz de pétrole » on cherche aujourd’hui à l’améliorer plutôt qu’à la supprimer et personne n’a envie de revenir exclusivement à la marche à pied et à la traction hippomobile. D’ailleurs, signe de lucidité collective, les transports en commun ne cessent de gagner en part de trafic dans les grandes villes. La révolution des transports a changé notre univers mental. La révolution de la machine, elle, nous a donné des pouvoirs considérables, dont souvent, certes, nous ne faisons pas le meilleur usage. La chimie, le nucléaire, l’exploitation des énergies fossiles ont des limites dont nous sommes désormais conscients et qui appellent des correctifs.

L’histoire nous montre certes que nous nous engageons dans des voies nouvelles, sans en mesurer a priori toutes les conséquences, car c’est impossible. Trop de principe de précaution asphyxie l’innovation. En revanche pour pouvons collectivement corriger la trajectoire. Aussi qui peut raisonnablement prétendre que l’avenir donnerait aux seules firmes qui manipulent les données massives un pouvoir tellement asymétrique qu’il deviendrait démesuré et hors de contrôle ? Risque, oui, certitude, non, motif suffisant pour ne rien faire, certainement pas !

Le monde de la connaissance est beaucoup plus équilibré qu’il ne l’a jamais été

Ces liens multiples en permettant de comprendre - rappelons que l’intelligence vient du latin « interligere », c’est à dire établir des liens – les relations qui existent entre nos comportements. De cette capacité surpuissante on peut bien évidemment tirer le meilleur – tout ce qui nous permettre de vivre plus longtemps, en paix et en bonne santé et en limitant notre impact sur les ressources naturelles – mais aussi le pire, le contrôle possible de nos comportements, leur anticipation et potentiellement la maîtrise de nos consciences. Alors que pour la machine il ne s’agissait que de puissance musculaire, la révolution numérique nous dote d’une prothèse cérébrale qui touche au cœur de notre essence.

C’est pourquoi Luc Ferry choisi de dépasser le cadre de la révolution numérique telle qu’elle est aujourd’hui définie en posant clairement la question du transhumanisme : la technique va-t-elle amplifier les capacités de l’homme comme elle n’a cessé de le faire depuis les origines, ou va-t-elle par sa puissance absolue remettre en cause l’humanité en la dépassant par une création nouvelle d’hommes-machines hybrides ? Le transhumanisme ne serait-il que le prolongement de la quête des Lumières telle que la formulait Condorcet : « Nous trouverons dans l’expérience du passé, dans l’observation des progrès que la science, que la civilisation ont faits jusqu’ici, dans l’analyse de la marche de l’esprit humain et du développement de ses facultés, les motifs les plus forts de croire que la nature n’a mis aucun terme à nos espérances ». Il n’y a pas de limite à notre capacité, nous nous en donnons les moyens et nous n’avons aucun motif de brider notre capacité à nous surpasser.

Luc Ferry a réalisé un remarquable travail de synthèse de la littérature sur ce sujet, très largement commenté outre-Atlantique. Son cheminement est lucide et laisse une large part au doute. Il ne condamne pas mais tente d’esquisser un chemin raisonné compatible avec nos valeurs. Entre ubérisation de la société et transhumanisme, il y a une convergence car le socle technique est bien le même : un réseau mondial qui fait circuler, analyse et enrichit toute l’information et la connaissance a des conséquences sur la dimension matérielle de la vie sociale mais aussi sur sa dimension métaphysique et spirituelle. Mais Luc Ferry ne soutient pas l’idée qu’il s’agit d’un chemin pavé de roses vers l’utopie de la fin du capitalisme, en éreintant au passage les thèses de Rifkin avec une certaine jubilation.

Une voie raisonnée est-elle possible ?

C’est le pari de Luc Ferry. Il n’est pas le seul à pondérer à la lumière de l’histoire et de la philosophie les risques de la société de la connaissance. Ils ne sont pas nouveaux par nature, puisque la maîtrise de l’information pour tenir le pouvoir est une constante, mais ils sont amplifiés par la puissance de machines. Néanmoins la résistance est possible. Faut-il rappeler qu’il a suffi d’un seul homme, Edward Snowden, pour contrer la CIA et la NSA ? WikiLeaks défend depuis 2006 le droit à une information libre. Comme dans « 1984 », la conscience individuelle des donneurs d’alerte reste plus forte que la conformité aux normes dominantes. Néanmoins, ce serait un peu fragile et illusoire de confier le futur de l’humanité à quelques héros solitaires. Luc Ferry estime que face aux bouleversements annoncés du travail, de la vie sociale et de la vie tout court, nos outils actuellement de régulation sont impuissants. Interdire Amazon comme UberPop est absurde. La démocratie est dépassée par un double mouvement : une profonde aspiration à l‘individualisation, qui s’inscrit dans le courant de long terme initié par les Lumières, fondé sur la recherche de toutes les formes de désaliénation, et l’ultra-compétitivité induite par la mondialisation technique, et qui pousse de façon inexorable à étendre sans fin le champ du « techniquement possible « . Ce qui est bon pour Google est bon pour l’humanité. Cette double aspiration vertigineuse, qui laisse au fond l’individu seul face à la technique, tous les freins ayant disparu, l’Etat, la religion, la morale, pousse une partie de l’opinion pensante à un profond pessimisme.

Mais ce monde déstructuré est aussi une opportunité pour inventer autre chose, fondé sur la frugalité dans l’utilisation des ressources et la générosité dans l’exploitation des talents. Au fond, notre destin humain est tragique, mais notre époque est la moins tragique de toutes si on fait preuve de sagacité statistique sur le long terme en oubliant que sa cave a été inondée. Alors ce monde imparfait peut-il continuer à cheminer cahin-caha vers moins d’imperfection en utilisant la science et la technique ? Pour Marc Dugain et Christophe Labbé, il faut organiser la résistance à partir de micro-communautés militantes. Pour Luc Ferry la réponse est positive si on invente une forme de régulation publique avisée qui dépasse les points de vue individuels et les pressions technicistes et mercantiles. Ceci passe par la compréhension impérieuse que nous vivons une mutation qui n’a rien de magique mais qui reste profondément humaine. C’est un appel à la formation et à la conscience.

Vaste programme !

Marc Dugain et Christophe Labbé, « L’homme nu », Plon, 2016

Luc Ferry « La révolution transhumaniste »,Plon, 2016

La question n’étant pas triviale pour être tranchée facilement, je conseille au lecteur de se plonger dans la littérature abondante sur l’avenir du web, très largement exploitée par les auteurs anglo-saxons

Andrew Keen, « The Internet Is not the Answer », Atlantic Books, 2015

Larry Downes and Paul Nunes « Big Bang Disruption : Strategy in the Age of Devastating Innovation », Penguin Portfolio, 2014

Laurent Alexandre « La mort de la mort », JCLattès, 2011

A lire aussi cette réflexion de Jean-Baptiste Fressoz sur la prévisibilité des dégâts du progrès : « L’apocalypse joyeuse », 2012, UH Seuil

Et bien sûr le blog d'Yves Caseau http://informationsystemsbiology.blogspot.fr comme celui de l'Institut de l'iconomie http://www.iconomie.org


Vous avez dit "digital" ? Qu'entendez-vous par là ?

Après beaucoup de désintérêt et d’ignorance, le numérique, et surtout sa version hype anglo-saxonne, le « digital », est désormais sur toutes les lèvres. Il faut « en » faire, et vite ! Mais dans cette agitation, beaucoup de gens ont oublié de s’interroger sur la nature et la réalité de cette nouvelle idole. A force de considérer comme acquise une compréhension homogène des concepts, plus personne, par peur de paraitre ringard, ne fait l’effort de définir précisément ce dont on parle. Il en ressort une cacophonie généralisée qui permet de multiplier les procès en sorcellerie de ceux qui osent poser la question simple et sans réponse évidente « de quoi parle-t-on au juste quand on parle de « digital » ?

L’aveu en mai 2016 par Nicolas Sarkozy de son ignorance de ce qu’est « le bon coin », 8e site français quand même fréquenté par plus de 22 millions d’utilisateurs chaque mois, dont 50% à partir de mobiles, illustre la coupure entre la déclamation de principe de la priorité du numérique et sa compréhension réelle par beaucoup de décideurs. Le même, alors candidat, n’hésitait pas en effet à déclarer en 2007 : « Il n’est pas un secteur de notre société qui ne soit pas touché par l’apparition d’internet et les bouleversements qui en résultent. C’est une révolution qui se déroule sous nos yeux, la révolution numérique ». Il est surprenant que Le bon coin ait échappé neuf ans plus tard à cette vigilance tant c’est un site populaire dans la vie des gens qui a effectivement transformé le fonctionnement de l’économie de proximité. De même l’absence d’ordinateur sur le bureau présidentiel de François Hollande a surpris. Jacques Attali avait malicieusement fait observer lors de l’Université numérique du MEDEF en 2015 que s’interroger sur l’usage du numérique en 2015 était surréaliste et ressemblait à un colloque du CNPF de 1950 sur l’utilisation du téléphone par les entreprises.

Faute de connaitre la « vraie » réponse sur la nature de cette révolution numérique, on cherche avant tout les coupables sans comprendre les causes. Sommes-nous « en retard » ? Pourquoi ? Où se situe la France dans sa maturité numérique ? Qui doit conduire la transition numérique en entreprise ? Ce débat alimente désormais avec régularité les colloques et articles sur la transformation numérique. Le DSI sera-t-il ou non supplanté par le CDO, Chief Digital Officer ? Le suspense est total.

Cette dramatisation du débat, transformé en conflit de structure et de personnes, ne sert pas la cause car elle occulte la véritable question : comment (continuer à) transformer l’organisation, comme la société, confrontée à un nouveau paradigme socio-technique que ce terme « numérique » tente de définir ? Comme c’est un sujet complexe, incertain, qui engage toutes les fonctions mais en premier lieu le cercle historique des décideurs, il est indispensable, pour réussir à s’engager résolument dans le chemin de la transformation, de commencer par le débroussailler. Il serait grand temps de s'y mettre sérieusement...

Qu’est ce que le "numérique" ?

Une convergence de définition sur ce point central doit étayer toute démarche. Faute de compréhension, le débat sur la stratégie, et donc sur les personnes et les structures les mieux aptes à la mener, est faussé. Les approches peuvent être multiples, académiques ou empiriques. Depuis plus de vingt ans, les ouvrages sur l’émergence de la société numérique tentent cette approche. Don Tapscott, qui avait déjà prévenu dès 1993 avec "Paradigm Shift",  écrivait en 1996 dans son ouvrage « Digital Economy » : «  The computer is expanding from a tool for information management to a tool for communications… In this digital economy, individuals and entreprises create wealth by applying knowledge, networked humain intelligence and effort to manufacturing , agriculture and services. In the digital frontier of this economy, the players, dynamics, rules , and requirements for survival and success are changing ». Dix ans plus tard, en 2006, Yochai Benkler écrit « The Wealth of Networks ». Le professeur de Yale y développe sa vision : « The removal of the physical contraints on effective information production has made human creativity and the economics of information itself the core structuring facts in the new networkeded information economy ».

Tout est dit. Nous étions prévenus depuis longtemps et, d'ailleurs, nous n'avons pas été inactifs en France. Les structures, comme le Conseil national du numérique, existent. De multiples rapports passionnants ont été écrits. mais cette qualité d'analyse n'a pas nécessairement conduit les entreprises à l'exception de quelques pionniers à se mettre sérieusement en route. Or il est impossible d'ignorer que nous sommes face à un tsunami et il faut se préparer et agir.

Si les nuances existent, le consensus est fort sur ce constat : il ne s’agit pas seulement de technique informatique, mais d’un système global où la technique, les produits, les processus et les compétences sont engagés dans une nouvelle combinaison des facteurs. En ce sens la nature de la révolution numérique ne diffère en rien de celles qui l’ont précédé : l’écriture, l’imprimerie, la vapeur, l’électricité… La numérisation de l’entreprise, comme de la société, est une transformation radicale qui exploite le potentiel de toutes les techniques de traitement de l’information - logiciels, réseaux, interfaces, serveurs - objets pour réinventer le mode de fonctionnement global, tant économique que politique. Mais s’il y a bien une différence à chercher avec les étapes antérieures, c’est la vitesse et l’ampleur de la diffusion des outils qui font, en deux décennies, de la révolution numérique une révolution spécifique. C'est aussi le fait que la révolution industrielle a permis l'humanité de se doter d'un prothèse musculaire, alors que la révolution numérique nous permet de privilégier le cerveau-d'oeuvre à la main-d'oeuvre en nous offrant une prothèse cérébrale efficiente. 

Ces techniques ne sont pas récentes comme on en a l’illusion. Elles ont graduellement été mises au point depuis les années cinquante, internet et le web étant la dernière vague de cette construction. Chaque étape technique - avec un pas de dix ans environ: ordinateurs centraux , puis départementaux, ordinateur individuel, internet, web - a permis d’étendre le spectre des usages et de baisser les coûts de mise en œuvre.

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Les techniques informatiques peuvent être imagées sous la forme d'un cône inversé qui repose sur la base historique que constitue aucun doute le modèle de von Neumann, qui date de 1945. Sur ce modèle, et grâce à la loi de Moore,  la production d'outils informatiques (réseaux, processeurs, programmes)  s’élargit rapidement pour couvrir un  champ de plus en plus vaste Ces outils engendrant eux-mêmes de nouveaux usages, le cône informatique englobe désormais un volume de plus en plus important que l’on nomme par convention « numérique ». Si la construction de la pointe du cône a pris beaucoup de temps, coûté cher et laissé souvent d’amers souvenirs de projets avortés, de performances médiocres, l’accélération technique, et les choix structurants de l’architecture de l’internet, permettent aujourd’hui d’atteindre des performances de fiabilité et de coût qui autorisent une totale démocratisation des usages et de nouvelles ambitions. Le monde des données massives (Big data), l'internet des objets, l'exploitation de l'intelligence artificielle, les robots constituent le nouveau front de cette expansion.

En effet, la combinaison des outils disponibles, désormais abondants, économiques et interopérables, permet de réaliser de nouvelles constructions qui dépassent la capacité des outils antérieurs. Cette extension de la performance intrinsèque coût/valeur permet également d’appliquer ces outils à de nouvelles catégories et, par là, d’étendre le champ de la réflexion et de l’action. Si la population des terriens a maintenant accès, partout, à l’information numérique grâce aux réseaux hertziens et à la fibre optique, c’est grâce à 70 ans de recherches, d’innovations et d’investissements considérables. La démocratisation du « téléphone intelligent », le smartphone, qui n’est plus téléphone que pour 15% de ses usages, mais ordinateur le reste du temps, ouvre à chacun le potentiel d’accès aux ressources du web. La révolution informatique continue sa marche en avant. Elle s’appelle désormais numérique, alliant la complexité technique de ses couches invisibles à la facilité d’usage de ses outils pratiques.

Un monde nouveau émerge

En décloisonnant les disciplines, effaçant les frontières des entreprises, bouleversant les statuts, transformant les rôles la révolution numérique fait émerger progressivement un monde nouveau qui remet en cause les situations et les convictions. Mais la puissance de ce mouvement est telle que la déstructuration du monde ancien se fait très rapidement, sans laisser le temps aux structures antérieures de s’adapter. Cohabitent ainsi deux mondes, l’ancien qui refuse de mourir, le nouveau qui malgré ses percées remarquables peine encore à se généraliser ce qui alourdit les coûts, différant la transformation dans toute son amplitude est donc la récupération effective des bénéfices. Ce déploiement différencié entre les entreprises et les nations conduit à l’émergence d’hyperpuissances numériques, l’Amérique et ses « champions du web », qui raflent la mise de la transformation, laissant aux moins rapides le soin de gérer les externalités négatives. Cette définition démontre d’ailleurs que la numérisation de l’entreprise n’est pas un big bang, mais un processus de transformation permanente qui emprunte au flux d’innovations celles qui sont les plus pertinentes pour atteindre l’objectif générique de compétitivité.

Il n’y a donc pas un modèle unique de transformation numérique -ou digitale- mais une adaptation des processus, des structures et des comportements pour renforcer l’entreprise sur ses marchés, sa profitabilité et ses perspectives. C'est un projet qui dépasse de très loin les seules responsabilités du CIO, mais engage toute l'entreprise, même si obtenir des résultats ne peut être envisagé sans maîtrise de la technique. De nouvelles entreprises qui comprennent mieux que d’autres l’alliage entre la technique et les usages se déploient mondialement avec talent sans s'interroger trop longtemps sur les nuances  d'une stratégie digitale. C'est ce qu'il convient de faire, sans délai : agir, aller de l'avant, projet par projet, usage par usage, faire confiance aux innovateurs, aux jeunes.

D ‘autres souffrent pour s’adapter. Beaucoup n’y parviendront pas. C’est la logique de l’évolution économique qui n’est en rien choquante si les processus d’adaptation des hommes aux nouvelles compétences requises et aux nouveaux comportements se déploient dans la lucidité et l’équité.

C’est bien le (seul ?) sujet de la démocratie aujourd’hui : qui doit payer le coût de l’adaptation ? Qui va en récolter les bénéfices ? Comment assurer une transition douce ? Les questions de l'emploi, des revenus, de sécurité et de respect de la personne doivent être réévaluées dans la perspective de la révolution numérique. La réponse n’est pas dans les idéologies anciennes, ni dans les hommes providentiels, mais dans une réinvention de la prise de décision collective, en entreprise et dans la société.

C’est possible... en exploitant les mêmes outils.

La vision du Chief Digital Evangelist de Salesforce, Vala Afshar, sur les six axes de la transformation numérique 

 http://www.huffingtonpost.com/vala-afshar/6-stages-of-digital-trans_b_9822640.html

Quelques lectures "historiques" pour se rafraichir la mémoire :

"The Digital Economy", Don Tapscott, 1996, McGraw-Hill

"What will be." How the new world of information will change our lives, Michael Dertouzos, 1997, HarperEdge

"The Wealth of networks" How social production transforms markets and freedom, Yochai Benkler, Yale University Press, 2006

Pour les passionnés, "A history of modern computing" de Paul E. Ceruzzi, The MIT Press, 1998, est un régal !

NB : ce blog qui a été lancé en 2005 est en fait une chronique de la révolution numérique qui permet de mesurer l'évolution de la perception


L'impasse française : oser la comprendre pour mieux en sortir

Quelques expatriés japonais qui aiment la France, lassés de voir les rues et squares de Paris mal entretenus, y ont créé une association, les Green birds, qui organise des expéditions de nettoyage collectif. Ce fait, humiliant, est symbolique. Ce pays qui jouit d’une position géographique, d’un climat et d’un patrimoine exceptionnels, suscitant l’envie de toute la planète, perd sa lucidité au point de négliger le fondement même de son attractivité, son aspect physique ! Plus encore, il parait normal à tout parisien fumeur de jeter son mégot au sol car c’est l’expression d’une valeur bien française, la liberté… Et ne paye-t-on pas des impôts pour exercer ce droit inaliénable, même au risque très peu probable  de devoir payer 68 € d’amende?

La France vit sans cesse le grand écart entre l’expression bravache de grands principes qui ont fait sa réputation et une incapacité très concrète à les mettre en pratique. C’est sûrement pour mieux concrétiser nos valeurs que le chef de l’Etat a cru nécessaire de créer un secrétariat d’Etat à « l’égalité réelle » qui doit être un cas unique dans les 193 états membres des Nations Unies !

Les causes sont… ailleurs !

La France vit avec beaucoup de difficultés un double changement historique: une perte d’influence mondiale et un ralentissement durable de son économie. Ces deux tendances lourdes se traduisent par une réduction de la population en emploi et donc du revenu disponible, alors que les frais de structure d’un grand territoire, morcelé en une multitude de collectivités, restent identiques. Cet effet ciseau a des conséquences immédiates : poids des transferts sociaux, dégradation des infrastructures, alourdissement des déficits. L’économie française, privée des armes classiques des pays en difficulté – la dévaluation, l’inflation, l’accroissement sans limite des déficits –, incapable, faute de consensus, de résoudre quelques problèmes structurels récurrents, est paralysée et ne progresse plus. Plutôt que d’en comprendre les causes, la classe politique, soutenue en cela par une partie notable de l’opinion, préfère s’en tenir à une vision archaïque de la défense du « modèle français », voir même, sans hésitation, du « génie français »[i] remis au goût du jour par tous les partis.

Dans cet exercice récurrent d’autojustification, dont le débat sur la loi Travail offre un florilège, le reste du monde s’acharne à attaquer la France dans ses valeurs républicaines et la superbe de son modèle. Bruxelles, l’euro, les Etats-Unis, l’inflexible Allemagne ou la perfide Albion, la Silicon Valley et l’immonde hydre du GAFA, la Chine avec ses industriels copieurs et ses salaires bradés, constituent une coalition hétéroclite mais efficace au service de la mondialisation, bras armé d’une revanche contre la France éternelle, celle de la joie de vivre, de l’humanisme, des valeurs du XVIIIe siècle. Qu’on soit nationaliste, populiste, écologique, de gauche ou de droite, on partage largement le sentiment que si nous trainons la patte dans la plupart des classements mondiaux, c’est parce que l’arbitre est clairement du côté de l’adversaire. Comme le répètent à l’envi nos dirigeants, la France est un « grand » pays qui ne mérite certes pas ce sort. Mais comme le disait le très regretté Pierre Desproges, nous n’y sommes pour rien parce que, simplement, « les étrangers sont des cons », sentiment largement répandu dans tous les bistrots de France.

La loi d’airain des classements

Mesurer la situation réelle de la France en termes de situation économique, éducative, technologique, sanitaire n’est pas très difficile. Les organisations de l’ONU, l’OCDE, le FMI publient des statistiques et analyses qui sont corroborées par des études menées par des organismes privés comme le Word Economic Forum. De cette masse d’informations, il ressort que le recul de la France est réel et se mesure sur une série d’axes objectifs.

Avec moins de 1% de la population mondiale, et un PIB de 2423 milliards $ en 2015 qui la classe au 6e rang mondial, la France n’est que 21e pour le PIB par habitant. Chaque France vit beaucoup moins bien qu’un Suisse, dont le PIB est 2,2 fois le sien, qu’un Suédois (1,3 fois supérieur) ou qu’un Canadien (1,2 fois) sans parler des britanniques ou des allemands. Au classement mondial de l’IDH (indice de développement humain), qui intègre le PNB par habitant, le niveau d’études et l’espérance de vie à la naissance, la France est 22e. Cette réalité chiffrée contraste avec les chants de gloire de nos gouvernants successifs.

Faire une liste exhaustive des preuves de ce déclin de long terme serait impossible. Mais au-delà des indicateurs significatifs de résultat, qui traduisent l’impact actuel de décisions anciennes, il faut aussi s’intéresser aux indicateurs qui traduisent une capacité à faire, qui conditionne les résultats futurs.

Une des clefs de l’avenir économique est la maîtrise des composants de la société numérique. Parmi ceux-là, figurent les réseaux de télécommunications haut débit et les logiciels. Selon le rapport 2015 sur les technologies de l’information du World Economic Forum, la France occupe le 26e rang mondial pour son degré de préparation à intégrer les technologies numériques (indice NRI : Networked Readiness Index). La France souffre d’un handicap en matière de couverture de son territoire en haut débit, fixe et mobile. Ce fait est reconnu et chaque gouvernement en fait une priorité… L’objectif d’Eric Besson, secrétaire d’Etat à l’économie numérique, était ainsi, en avril 2008, de « donner à l'ensemble de ses concitoyens et pour chacun des territoires l'accès à l'Internet haut débit fixe et mobile, ainsi qu'à la télévision numérique terrestre, à l'horizon 2012 ». Le plan Très haut débit de Fleur Pellerin dit en 2013 la même chose, pour… 2022. Après avoir bien réussi le déploiement de l’ADSL, la France a négligé le haut débit fixe et se situe en 2016 au 26e rang mondial pour le raccordement en fibre optique et 59e pays mondial pour le taux de couverture en 4G.

Le second sujet d'avenir est l'éducation. Dans une économie où le  niveau scientifique et technique va être de plus en plus exigeant, l'éducation est le facteur clef de compétitivité. L’enquête PISA de 2013 montre une dégradation du niveau des élèves français au cours des dix dernières années en mathématiques où les performances se situent désormais dans la moyenne. Plus encore l'école française est de plus en plus inégalitaire.  L’origine sociale des enfants dans leurs résultats pèse plus en France que dans les autres pays de l’OCDE. De manière générale, l’inégalité de la différence de niveau entre les élèves croît en France depuis 2003 ! Chiffre très révélateur : la proportion d’élèves issus de l’immigration se situant au dessous du niveau 2 en mathématiques atteint 43 % en France et ne dépasse pas 16% en Australie et au Canada. Le retard de l'apprentissage en France est largement reconnu et chaque gouvernement s'en indigne, sans résultat. En matière d’informatique scolaire, en l’attente périodique d’une « grand plan numérique pour l’école », qui se résume le plus souvent à des équipements, les résultats des enquêtes de l’OCDE, qui situe la France légèrement au dessus de la moyenne, démontrent qu’il n’y a pas de miracle numérique et l’impact de l’usage des outils numériques est d’autant meilleur que les enseignants sont formés et les programmes adaptés.

Il n’y a que sur le plan démographique que la France qui jouit d’un système reconnu de soutien à la petite enfance atteint un taux de fécondité constamment proche de 2, le meilleur de l'Union européenne avec l'Irlande, qui écarte tout risque de vieillissement prématuré, même si le vieillissement biologique inévitable des baby-boomers va se traduire par une augmentation importante des plus de soixante ans dans la population, avec les dépenses de santé inhérentes à cette tranche d’âge.

Changer, mais comment ?

Depuis vingt ans les rapports s'accumulent,  les ouvrages se multiplient, les rayons croulent sur les solutions de chaque homme politique mais la situation continue à se dégrader. Ce n'est donc pas dans les constats et les programmes que se situe "la" solution. Il faut donc admettre enfin qu’il faut réagir individuellement. Nous ne pouvons plus glisser sur la pente fatale de l’appauvrissement en attendant un miracle venu "d'en haut", homme providentiel ou situation magique. Le sursaut ne peut venir que d'une envie partagée de ne pas se résigner au déclin.

Toutefois cette réaction individuelle peut aussi être  un constat d’échec collectif, motivant un départ de la France. Beaucoup de Français, lucides et actifs mais impatients, préfèrent quitter ce pays pour aller développer leurs talents ailleurs, Londres, la Californie, l’Australie, ou le Canada. Les retraités partent au Portugal ou au Maroc au risque de se désocialiser. Si ce phénomène est largement médiatisé, il ne bouleverse pas encore les équilibres fondamentaux puisqu'il n'y a officiellement que 1,566 million de français recensés à l'étranger, chiffre certes en hausse de 17% entre  2006 et 2013, et surtout au profit des pays proches comme la Suisse, la Grande-Bretagne, la Belgique... Toutefois, ce qui est le plus préoccupant dans ce flux de départ, c'est qu'il touche de plus en plus les jeunes diplômés.

Rester pour construire un avenir meilleur en France est la solution la plus simple et la plus évidente. Avant, toute mesure technique fiscale ou sociale, c'est la confiance sur la capacité collective des Français de faire face aux problèmes par un désir de renouveau et d'engagement qui peut stimuler cette motivation. Retrouver une place acceptable dans les classements mondiaux sera un résultat ultérieur heureux de cette capacité de réaction retrouvée.

Or ce pays a la capacité d’offrir à tous les entrepreneurs et à tous les entreprenants le territoire de leurs ambitions.

La France dispose de tous les moyens techniques pour prendre toute sa place dans la société numérique. C’est bien en misant totalement sur les technologies numériques, qu’elles soient exploitées dans les industries classiques ou déployées dans des usages nouveaux. Il ne faut plus chercher à corriger les défauts structurels de notre modèle économique, il faut résolument tourner la page du XXe siècle, car le modèle a totalement changé, pour attaquer les sources de richesse et d’influence futures. Elon Musk dit que « le passé est notre plus mauvais conseiller « .

Le changement est scientifique et technique. Le numérique, omniprésent, aide à redéfinir les standards de performance dans tous les secteurs, agriculture, industrie, services et service public. On peut, partout, faire mieux, plus vite et moins cher. Mais de peur de déstabiliser des processus établis depuis longtemps, qui ont figé les hiérarchies, les normes, les contrôles, les modèles de management, dans le modèle antérieur du productivisme industriel, on - et derrière ce « on » anonyme il est possible de mettre beaucoup de gens - diffère les changements. On plaide pour les réformes alors que chacun s’enferme dans le conformisme prudent et paresseux. Tout le monde sait qu’il faut simplifier les règles, partout. Et il est très commode d’incriminer le seul secteur public alors même que le plupart des entreprises ont réinventé une bureaucratie qui casse l’initiative et valorise le conformisme. Or simplifier implique toujours l’abandon de systèmes inutiles, auxquels sont associés des équipes, des personnes, des dirigeants. Ce sont autant de talents qui pourraient largement être utilisés à mettre en œuvre les innovations qui vont nous permettre de progresser en efficience plutôt que s'acharner à pérenniser des modèles obsolètes.

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Intelligence artificielle, sciences cognitives, biotechnologies, énergie décentralisée, automobile à faible consommation, technologies de l’habitat, biotechnologies agricoles, aéronautique, lutte contre le cancer et les maladies neurodégénératives, nouvelles techniques de la confiance ( blockchains…) voici autant de sujets clefs où il faut investir massivement, avec de l’intelligence et des capitaux. Ces thèmes sont traités dans les neufs dossiers de « la nouvelle France industrielle ». Mais il y a encore beaucoup de réticences à abandonner un saupoudrage des moyens. La lisibilité des messages en souffre. Faute de clarté et de simplicité dans les engagements, dans un climat de scepticisme et de défiance, on n'obtient pas de résultats suffisamment rapides et visibles pour en tirer toute l’énergie nécessaire au changement. Les conséquences de cet engagement indispensable pour l'industrie du futur mettront des années à avoir un impact sur l'emploi.. et le moral ! Mais il ne faut pas relâcher cet effort de long terme en cédant au découragement et aux contingences de court terme. 

Car les idées sont là, pertinentes, en phase avec le potentiel scientifique et technique. Et même sur le sujet controversé de  la  baisse des charges, un dispositif lourd a été mis en place. Le CICE (Crédit d'Impôt pour la Compétivité et l'Emploi) organise depuis janvier 2013  une réduction massive du coût de la main-d'oeuvre de l'ordre de 20 milliards €. La mesure a été critiquée pour sa complexité. Néanmoins rien ne permet d'enrayer le chômage de masse dont les causes sont anciennes, profondes et complexes. Les messages positifs ne suffisent pas à écarter les nuages alimentés par un climat morose et le manque de puissance des discours politiques.

Les gouvernants ne sont certes pas responsables de l’embauche individuelle. Mais leur stratégie doit contribuer à desserrer les freins qui pèsent sur la décision individuelle. On constate que les grandes réformes ne fonctionnent pas vite et butent sur les contraintes de court terme, trésorerie, carnet de commande, contexte économique mondial. Les entrepreneurs persistent à penser qu'embaucher est difficile et contraignant. Or la compétitivité ne se décrète pas. C'est un travail  de longue haleine qui porte sur la qualité de l'offre, sur l'image de marque, sur la qualité des services, les prix n'étant qu'un facteur parmi tous les éléments qualitatifs qui influencent les clients.

Il faut donc avancer sur le plan macroscopique en déminant les obstacles de façon pragmatique et décentralisée sur les sujets qui conditionnent les performances économiques futures, et donc la qualité et la standard de vie : formation, notamment en alternance, embauche des jeunes; soutien aux jeunes entreprises, renforcement des liens entreprises-écoles-universités,  innovations dans le domaine de la santé. L'économie est au coeur de la réussite d'un pays même si les sujets sociétaux peuvent se réveler  mobilisateurs pour stimuler  l'innovation et l'investissement, comme la lutte contre l'accidentologie routière ou le cancer. 

Mais plus que toute grande stratégie de réforme, lente et complexe, l'économie française doit se réinventer sur une base décentralisée, fondée sur les initiatives locales et l'entrepreneuriat. Les grandes entreprises à vocation mondiale peuvent y contribuer efficacement en soutenant les écosystèmes par un flux de commandes, de prises de participation dans les start-up, de prêt de personnel qualifié. Il ne faut pas attendre de réformes globales pour commencer à se prendre en charge. Tout repose sur un sursaut individuel. Maintenant. 

 

Sources et références

https://fr.wikipedia.org/wiki/Green_Bird

[i] Marie-Noëlle Lienemann, Le Monde, 25 mars 2016


Rassurée, l'automobile mondiale se cherche (timidement ) un nouveau modèle

Le salon de Genève s’ouvre début mars sur un paysage rassurant. La dépression du marché automobile mondiale est bien finie. En croissance depuis 2011, la production automobile mondiale a connu, avec 89,4 millions de véhicules, en 2015 une nouvelle progression de 2,3% qui confirme le retour de la dynamique du marché et donc de la santé des constructeurs. Tous affichent des résultats flatteurs, comme en témoignent les résultats récemment publiés de Renault et PSA. Les cours anémiques du pétrole rassurent les clients, surtout aux Etats-Unis, sur la pertinence du séculaire moteur à explosion qui fait le bonheur des conducteurs de F-150, voiture la plus vendue aux USA . Tout semble donc sourire à cette industrie coriace qui a démontré une fois encore qu’elle était capable de rebondir après une crise profonde, non sans avoir été contrainte de solliciter l’aide des pouvoirs publics. L’automobile serait-elle comme la banque, too big to fail ?

Peut-on pour autant refermer sans souci la page d’histoire ouverte en 2008 et qui a vu l’industrie automobile trembler sur ses fondements. L’histoire de l’automobile est émaillée de crises qui ne laissent jamais intacts les constructeurs survivants, même si le retour à bonne fortune tend à faire oublier les mauvais moments. Cette industrie a une forte capacité d’oubli, confiante dans le fait qu’il n’y ait pas de problème sérieux qu’un bon produit ne puisse résoudre. Cette confiance est fondée sur les constats que l’automobile reste indispensable à plus de 70% des déplacements dans les pays matures et que la plus grande partie des habitants de la planète n’est pas encore motorisée.

Mais la période qui s’ouvre ne ressemble en rien à la situation post-crise de 1974. Le monde est aujourd’hui largement motorisé et il est devenu urbain, peuplé et… pollué. Le web a changé l’usage du l’automobile, comme du reste. La prise de conscience de l’impact environnemental négatif de l’automobile s’est développée dans tous les pays, notamment dans le premier marché du monde, la Chine. Le fait que des constructeurs aient été obligés de tricher pour respecter les normes environnementales n’a pas accru la confiance des consommateurs dans l’industrie.

L’ambiguïté génétique de l’automobile n’est certes pas dissipée : outil de travail, pour se déplacer, c’est aussi un produit statutaire, pour se différencier, et un objet générateur de plaisir, pour s’évader. Même si personne n’a « besoin » d’une Ferrari ou d’une Porsche pour se déplacer à 90 km/h, l’attrait de ces produits dépasse toute logique pratique. Il en est de même pour les véhicules moins ostentatoires qui n’échappent pas la surenchère de la puissance et des équipements au détriment de la consommation et des émissions. Le marketing des constructeurs insiste toujours sur le plaisir de conduire et la sensation de liberté en mettant en scène leurs produits dans les déserts de l’Utah et non pas sur les autoroutes urbaines engorgées de toutes les grandes villes du monde. La saturation de l’espace urbain, les redoutables problèmes des pollutions au NOx et des rejets de particules sont délibérément occultés par les constructeurs et seules les autorités de régulation tentent de faire progresser la profession. Maintenir le « désir d’automobile », qui est le leitmotiv d’une industrie qui ne connait son salut, dans son modèle actuel, que dans la production de masse n’est pas évident alors que les facteurs économiques, sans même invoquer la conscience environnementale, plaident pour un usage contrôlé et partagé de l’automobile.

Le marché cherche à couvrir tous les segments de la demande sans opter clairement pour des choix sociétaux vertueux. Les constructeurs se retranchent devant la logique de la demande contrairement aux industriels de l’informatique et de l‘électronique qui ont ouvert des horizons radicalement nouveaux en n’hésitant pas à sacrifier leurs prés carrés. Cette ambigüité pousse par exemple Renault, qui est avec Nissan le leader mondial des véhicules électriques, à relancer avec fierté sa marque de véhicule de sport Alpine et à revenir en Formule 1. Cette même ambiguïté pousse à mettre en avant le rêve technologique de la voiture autonome qui ne règle pas de façon évidente les problèmes de saturation de l’espace urbain ni d’optimisation du transport interurbain. Même autonome et électrique, une voiture de 1,5 tonne pour transporter en moyenne 80 kg n’est pas une bonne réponse technique au problème du déplacement. De plus, pour des raisons de sécurité évidentes, elle ne pourra être que coûteuse et donc ne constituer qu’une fraction infime du parc. Même Tesla qui se pare aussi bien de vertus écologiques que de culture technologique, classée fin 2015 troisième entreprise les plus innovantes du monde, fabrique un objet de plus de 2 tonnes, 5 m de long, pour rouler à 250 km/h. Certes, sans moteur thermique...

Renault-EOLAB-concept

Le concept car Eolab de Renault consomme un litre aux 100.


Sortie de la crise après avoir recherché en toute hâte, pendant cinq ans, à présenter une image plus en ligne avec les besoins de la société pour finalement n’avoir produit fin 2015 qu’un million de véhicules électriques, soit moins de 0,1% du parc mondial. La France se révèle plutôt pionnière avec 17000 voitures vendues en 2015, toutefois sur un volume total de 1,91 million de véhicules, et seulement 61000 hybrides. Le véhicule thermique conventionnel n’a pas vraiment été contesté au terme de ces années de crise. Des avancées techniques ont été réalisées, les voitures électriques et hybrides existent vraiment maintenant avec une offre significative, mais cela reste un marché marginal qui n'est pas vraiment poussé par les constructeurs, leurs réseaux, la presse automobile qui restent attachés aux valeurs conventionnelles de l'automobile. Ces maigres avancées ne créent pas les conditions d’une transformation de long terme de l’industrie. Pour avoir tout misé sur les marchés émergents pour relayer les marchés historiques saturés et contraignants, les constructeurs se retrouvent face à des murs bien solides : insolvabilité des clients du Brésil et de Russie, absence d’infrastructure moderne en Inde et, encore plus inquiétant notamment pour le segment premium, conscience chinoise de l’urgence de la réduction de la pollution urbaine et réveil de la morale nationale. Certes la baisse inattendue du prix du pétrole apporte, pour de mauvaises raisons, un peu d’oxygène dans des marchés très sensibles au prix du carburant, comme les Etats-Unis. Ce ne peut être une solution de long terme car elle diffère la recherche de solutions durables tant sur les motorisations efficientes que sur les usages.

Certes plusieurs tentatives existent. Le CES de Las Vegas, où les constructeurs étaient très présents, n’a pas insisté seulement sur les prouesses techniques des voitures connectés et autonomes, mais aussi sur la fonction de mobilité qui ne peut selon les constructeurs comme Ford que faire appel à plus de partage. GM a même présenté son accord avec Lyft, opérateur de covoiturage, où il a investi 500 millions $, comme modèle d’évolution. Or plus d’usage de chaque véhicule produit implique moins de volume de production ! Il est admis qu’un véhicule en autopartage remplace 7 voitures en pleine propriété, qui restent 97% du temps inutilisés

De plus la fuite en avant technique implique le recours à de multiples partenaires qui disposent de compétences exclusives. Le stand de Nvidia au CES volait la vedette à ceux des constructeurs avec ses démonstrations de capteurs et de traitement de l’image, essentiels au véhicule autonome. Bosch et Valeo exposaient également avec force démonstrations leur incontournable savoir-faire technique. Architectes et assembleurs, les constructeurs automobiles ne peuvent plus être leaders sur chaque composant de la chaîne de valeur et voient émerger de redoutables concurrents potentiels.

L’industrie automobile mondiale reste donc confrontée à des choix cruciaux. La voiture individuelle n’est qu’un outil qui s’insère dans une gamme de solutions de mode transport, collectifs ou partagés, qui s’est considérablement enrichie au cours des dernières décennies dans les pays matures, mais aussi en Chine. Fondamentalement, la voiture n’est pas la meilleure solution pour les transports intra-urbains. Or la population de la planète va se concentrer en ville. Inexorablement, la demande d’automobile en sera affectée. Il faut donc inventer des véhicules légers, électriques, partagés pour la fraction des usages qui ne peut être satisfait par l’offre mutualisée. Il en est de même pour les usages de loisirs et les transports péri-urbains et inter-urbains où le couplage transport partagé et gestion des rabattements de flux vers les infrastructures à haut débit implique également des véhicules appropriés. Il devient totalement absurde de concevoir des véhicules pour rouler à plus de 200 km/h alors que ce cas d’usage est simplement interdit partout sur la planète, en dehors des circuits.

La créativité des constructeurs devrait en priorité se concentrer sur l’allégement des véhicules, la simplicité des motorisations et la réduction drastique de leur impact environnemental comme sur l’agrément d’usage dans la vie de tous les jours. Certes il restera toujours un segment premium où les revenus des acheteurs comme leur ego leur permettent de justifier l’irrationalité de leurs achats, généralement payés par d’autres. Mais pour la majorité des habitants de la planète une voiture fiable, pratique et peu consommatrice de ressources naturelles est l’objectif premier. C’est au marché de la proposer et de la rendre accessible et attractive. C’est aussi au consommateur de montrer un nouveau niveau d’exigence pour contribuer à l’évolution de ce produit essentiel mais dont l’usage inapproprié est générateur de profondes perturbations.


L'économie collaborative est-elle fondée sur... le partage ?

La technologie avance, les grands acteurs se mettent en place et exploitent habilement leurs positions aux "postes de péage" de la société numérique. Faut-il craindre la construction de nouveaux monopole qui facilitant l'économie collaborative seraient les premiers à en tirer profit sans limite ? Le débat n'est pas simple alors que l'on s'interroge sur les emplois du futur et sur les mécanismes de financement des charges collectives mutualisées : fonctionnement de services publics, santé, prévoyance. Il faut inventer cette économie du XXIe siècle qui ne doit pas inquiéter mais faire réfléchir et agir sur des bases nouvelles. C'est le sens des travaux de l'Institut de l'Iconomie dont cet article est une production.

 

Article publié dans Le Monde du 4 février avec mes amis de l'Institut de l'Iconomie

 


Economie du partage ou hypercapitalisme ?
Les plates-formes numériques ne seront durables que si la rente qu'en tirent leurs propriétaires est redistribuée à leurs utilisateurs


Automatisation, robotisation, ubérisation : la révolution numérique porte la menace d'un chômage de masse. Il ne faudrait pas s'en plaindre, car la fin du travail ouvrirait, selon l'influent essayiste américain Jeremy Rifkin, une période d'activités bénévoles intenses. A l'image de Wikipédia, la connaissance, les images, les objets imprimables en 3D ne coûteront plus rien. L'énergie produite par chacun, le partage des objets et des services comme Vélib' ou Blablacar feront chuter les dépenses. L'économie du partage s'imposera ainsi jusqu'à éclipser le capitalisme et la nécessité de travailler.

Cette vision est séduisante, mais c'est un leurre. Cette nouvelle route du " communisme " conduit en réalité à l'hypercapitalisme. L'économie collaborative moissonne les richesses au profit d'une minorité, mais sans les redistribuer. Les contributeurs s'en indignent dès qu'ils en prennent conscience, ce qu'illustre le cas du Huffington Post aux Etats-Unis. Ce " Wikipédia du journalisme " faisait intervenir des milliers de chroniqueurs bénévoles, qui se sont révoltés le jour où le journal a été vendu pour 315 millions de dollars (plus de 288 millions d'euros) à AOL sans qu'ils reçoivent leur part.

Des milliers de crowdfunders (adhérant au financement participatif) se sont scandalisés quand Oculus, le développeur d'un système de réalité virtuelle auquel ils avaient apporté leur contribution,s'est vendu pour 2 milliards de dollars à Facebook. De plus, les grandes plates-formes de l'économie collaborative ne payent pas d'impôts. Sur ce point, cette économie ressemble à l'économie financiarisée, dans laquelle les plates-formes de trading à haute fréquence prélèvent leur dîme sans contrepartie. Dès lors, le cerveau, matière première du XXIe siècle, s'expose à la même surexploitation que les matières premières naturelles du XXe siècle. Dans sa forme actuelle, l'économie collaborative n'est pas durable.

Il faut donc introduire un nouveau mécanisme de partage des richesses. L'échec de la taxe Tobin nous a déjà montré que ce ne sera pas par l'impôt. Il vaut mieux s'inspirer des industries créatives, comme celles des jeux vidéo ou du cinéma, dont la production est monétisée par la propriété intellectuelle, ce que préconisait Maurice Lévy, le PDG de Publicis, dès 2006.

Innovations d'usage
Ce mécanisme doit intégrer une double détente, pour que le bénévolat initial puisse être rétribué équitablement dans le cas de sa monétisation indirecte, ce que recommande aujourd'hui le Conseil national du numérique. Il doit enfin s'adosser à des fonds souverains dont les actifs sont les brevets et les marques, sur le modèle déjà expérimenté de France Brevets, pour collecter des montants de redevances au lieu d'impôts.

Il faut aussi faciliter l'innovation d'usage, seule créatrice d'emplois, comme l'illustre la banque assurance. L'emploi de ce secteur était menacé par l'informatisation : le rapport Nora-Minc de 1978 anticipait 30 % de réduction d'effectifs à cause de l'automatisation du traitement des chèques, des distributeurs de billets, des relevés de compte, des virements, des prélèvements mensuels, de la comptabilité, etc. Mais, dans le même temps, les innovations d'usage apportées par l'informatique, comme la carte à puce ou la gestion personnalisée de portefeuilles de titres, ont plus que compensé ces réductions. Au final, les effectifs du secteur ont augmenté de 25 %. Aujourd'hui, le premier créateur d'emplois en France est de fait la société O2, dont l'innovation permet aux femmes de ménage de disposer de toute leur organisation dans leur smartphone.

La vision dominante de la révolution numérique est une menace. Quelques ajustements de partage des richesses et de doctrine économique permettraient d'en canaliser la puissance pour la rendre créatrice de nouveaux usages et de nouveaux emplois.

par Vincent Lorphelin, Jean-Pierre Corniou et Christian Saint-Etienne


Au-delà du CES... qui prend en charge la transformation numérique ?

La leçon majeure apportée par le CES est que transformation numérique de l’économie s’appuie sur deux composants indissociables : la pertinence du service rendu au client final et l’excellence technique. Tous les témoignages et démonstrations convergent vers ce constat. La révolution numérique résulte de la conjonction de la compréhension des attentes des clients et de la qualité de l’exécution technique. La fourniture de biens et services pointus implique un investissement technique majeur pour garantir une qualité perçue optimale, le client ne faisant plus preuve de tolérance envers toute forme de défaillance. C'est dire que la prise en compte du numérique est un travail collectif qui implique, partout, un changement profond de la culture managériale ! 

Mais la déclinaison de l’excellence technique, qui se fait tout au long de la chaîne de traitement de l’information, appelle de la part des DSI à une réflexion   sur le « réinvestissement » technique qu’implique la transformation numérique. En effet, après la phase de séduction que les solutions web, isolées, souvent en mode SaaS, ont apporté par la qualité visuelle et graphique des interfaces et la simplicité des développements et des déploiements, on constate que la transformation numérique soulève des problèmes de plus en plus complexes. Il faut attaquer la totalité du système d'information et en redéfinir les couches techniques souvent anciennes et ayant emprisonné dans leurs sédiments chaque strate d'évolution.

Pour garantir un accès mobile de tous, clients et collaborateurs, aux informations nécessaires à l’action, la « webification » du système d’information, dans son ensemble, implique une modernisation des applications comme des infrastructures. Ceci nécessite une révision des architectures pour permettre de délivrer un nouveau niveau de services. La nouvelle vague d’informatisation que va apporter l’internet des objets, l’augmentation considérable du nombre et de la diversité des données qui vont être collectées et les traitements qu’elles vont impliquer vont également accroître la complexité du système d’information. Le monde du web s’appuie sur l’excellence technique, gage de la qualité de service qu’exigent les clients, 24/24, sur toute la planète. Mais cette performance est désormais hors de portée des seules équipes internes et doit s’appuyer sur de solides partenariats.

 

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Quelques exemples de l’intensification technique captés au CES

La démonstration de Netflix a beaucoup apporté sur le rôle central des réseaux et de la maîtrise des protocoles de traitement de l’image indispensable pour distribuer en streaming sur tous les réseaux, tous les formats de terminaux et ceci maintenant dans 130 pays. L’expertise qu’ont développée les ingénieurs de Netflix est la pierre angulaire de la qualité de service qui est au cœur du modèle d’affaire du distributeur de contenus. Mais en dépit des investissements consentis par Netflix pour obtenir ce niveau de performance, Netflix a renoncé à opérer ses propres datacenters et a décidé en 2015 de s’appuyer sur les services d’Amazon. Ceci démontre que l’exigence technique implique des niveaux de performance de plus en plus critiques que seules des compagnies spécialisées peuvent garantir.

YouTube a exprimé le même engagement dans la technique, notamment en optant pour une diffusion à haute définition 4K et la norme HDR.

Intel, Qualcomm, Samsung et Nvidia ont démontré à quel point la conception des processeurs, coeur du système numérique, joue un rôle majeur dans la diversité des usages. En mettant en évidence par une pluralité d’exemples que la nouvelle frontière des usages – reconnaissance d’image, 3D, temps réel, gestion du mouvement, production de musique, conditions extrêmes dans le sport ou les drones, utilisation en biologie – est exigeante en termes de fiabilité, de performance et de consommation d’énergie, les concepteurs et fondeurs de processeurs sont clairement à la source de cette transformation. Or c’est une activité exigeante, fortement capitalistique et risquée. Les difficultés de SMT Microlectronics comme les résultats d’Intel, légèrement en baisse fin 2015, montrent que ces firmes dont les performances sont indispensables aux avancées numériques sont également vulnérables.

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Samsung, Bosch, Panasonic, parmi d’autres, ont démontré que l’intégration des potentialités de l’internet des objets pour fournir des services «  sans couture » aux clients rendait nécessaire une plate-forme d’interopérabilité. La Poste, qui n’est pas un opérateur technologique naturel, propose cette intégration avec son hub en y accueillant de multiples fournisseurs de services. C’est donc une tendance de fond qui dépasse les débats sur les composants et les protocoles pour proposer le cadre d’interopérabilité simple qu’attendent les clients.

La  technique permet de mettre le client au coeur du SI

Le CES met en évidence une transformation continue de l’environnement technique du traitement de l’information qui pour les DSI représente de nouvelles opportunités d’action. Cette poussée continue issue du monde de la consommation grand public a un impact immédiat sur toutes les entreprises en B-to-C qui doivent revoir leurs processus pour coller aux nouvelles exigences des consommateurs. Mais toutes les entreprises présentes ont également montré que même en amont de la chaîne de valeur elles doivent également intégrer les attentes du client final. La marche du B-to-B vers le B-to-C est inéluctable, même si la logique partenariale, qui est une autre composante illustrée par CES implique que la relation entre l’entreprise, ses fournisseurs et ses partenaires, devienne également une composante du système global tel que le définit la cadre industriel du manufacturing 4.0 porté notamment par Bosch.

Les DSI doivent donc se préparer à intégrer rapidement dans le système d’information la demande de traduction par les métiers de ces nouvelles pratiques. Elles doivent agir en amont sur la préparation de l’infrastructure aussi bien que, dans la phase de production, sur la vitesse de réponse aux sollicitations des métiers. Elles doivent aussi prendre sans délai les initiatives nécessaires pour identifier les partenaires nécessaires pour les accompagner dans cette mutation. Elles devront notamment élargir le cercle habituel de leurs partenaires informatiques pour s’ouvrir à de nouveaux acteurs, totalement immergés dans la culture du web.

Les DSI doivent donc considérer que la conjonction des tendances structurantes, identifiées ou confirmées lors du CES 2016, appelle une réponse cohérente en direction de l’ensemble des parties prenantes du SI d’entreprise. Car faut intègrer dans une vision unique la pérennisation du SI opérant actuel, avec les modernisations requises, et l’apport des nouvelles techniques.

Le CES a révélé et accentué le caractère critique induit par la transformation des comportements sur la capacité du SI.

1/ Prééminence de la donnée

La donnée est devenue l’élément central du système d’information. Elle est aujourd’hui interne comme externe, structurée comme non structurée, constatée ou calculée, produite par les humains ou des capteurs automatiques. Plus que jamais les principes du CobIT en matière de donnée s’appliquent parfaitement et ce dans un périmètre largement étendu par rapport aux origines du SI. La DSI doit garantir à l’entreprise que les données traitées répondent aux exigences définies par CobiT : efficacité, efficience, confidentialité, intégrité, disponibilité, conformité, fiabilité.

Captées, acheminées, traitées, restituées, stockées, archivées, protégées, ces données multi-formats représentent un capital dont la volumétrie ne va pas cesser de croître notamment avec le développement continu de l’IoT (Internet of Things). Ceci appelle de nouvelles compétences, notamment en matière de réseaux (Sigfox, LoRa) et en matière d’outils de traitement, comme Hadoop et de façon générale de connaissance du champ mouvant des méthodes d’analyse (« analytics »). L’utilisation des outils de l’intelligence artificielle trouve sa dynamique dans le contexte de la massification des données. Néanmoins, elle n’est pas d’un usage évident et implique l’acquisition de compétences nouvelles.

2/ Accroissement global de la technicité

La prééminence de la donnée, devenue cœur du SI, en modifie la technicité toute au long de la chaine de traitement. La DSI doit développer une compétence d’architecture technique intégrant tous les nouveaux composants issus du web et de l’IoT, des protocoles de communication et de l’IP V6 jusqu’aux nouveaux langages de programmation.

En matière de développement, aux côtés de s méthodes classiques qui subsisteront encore pour un temps dans les applications transactionnelles lourdes ressortissant encore du cycle en V, le développement agile et le DevOps vont s’imposer. Contrairement à ce qui a pu être recommandé dans le passé, l’existence de développeurs internes rompus aux nouveaux langages peut représenter un avantage concurrentiel direct grâce à la compréhension des attentes métiers et à la rapidité du développement.

Enfin la technicité du nouveau SI étendu passe par une véritable rupture en matière de fiabilité qui doit pour les applications critiques atteindre 99,999%

Dans ce cadre général, la possession et l’exploitation de données d’origines multiples pose de nouveaux problèmes de sécurité qui dépassent le cadre traditionnel de la protection anti-intrusion pour traiter des problèmes rigoureux de protection des données personnelles.

3/ De nouvelles frontières techniques pour la DSI

La DSI est née de l’automatisation des processus régaliens de l’entreprise et a graduellement étendu son champ de responsabilité. L’apparition de solutions issues du web a pu laisser penser que le travail de mise en cohérence et d’orchestration du système d’information avait conduit à des solutions lourdes et contraignantes pour les métiers qui pouvaient trouver très vite dans ce catalogue de nouvelles solutions en mode SaaS réponse à leurs besoins. Le nouveau chapitre de l’évolution du système d’information redonne à la DSI une légitimité qu’elle peut exploiter dès lors que la qualité et le niveau de service qu’elle délivre répond aux besoins et aux désirs des métiers. Le défi pour la DSi est d’étendre le spectre de son offre tout en faisant évoluer son modèle de service.

Il est évident que l’augmentation exponentielle du nombre des potentialités offertes par la technique ouvre de nouvelles perspectives aussi bien pour l’informatique dite de gestion que pour les outils de production, de biens comme de service. Le temps réel devient une réalité opérationnelle. Le champ immense de la production additive transforme les imprimantes 3D d’outils anecdotiques en instruments de production insérés dans la gestion de production. Même les drones trouvent un positionnement dans le monde de la production et du service qui en font un nouvel auxiliaire précieux du système d’information.

Les techniques dans lesquelles la plupart des DSI étaient peu engagées prennent désormais une importance clef dans la réponse de l’entreprise au marché. La reconnaissance d’image et de formes, la reconnaissance de la parole, démocratisée par les services d’Apple avec Siri mais aussi par Amazon avec Alexa, sont des auxiliaires du SI qui rendent possibles de nouvelles performances, comme le prédictif contextuel. L’ergonomie et le design, le soin apporté à la qualité des interfaces, l’obligation de gérer l’information dans des contextes multi-environnements sont aussi de nouveaux défis auxquels la DSI doit pouvoir apporter, seule et en partenariat interne avec les métiers comme en externe avec les spécialistes, les réponses appropriées.

4/ Un nouveau cadre de management

La DSI de 2020 sera profondément différente de cette de 2010. L’expansion illimitée de l’internet, notamment vers les objets, l’exploitation de la donnée sous toutes ses formes appelleront de nouveaux modes d’organisation et de nouvelles compétences. Ce n’est évidemment pas une surprise pour les DSI du CIGREF, organisation qui s’est donnée comme mission, il y a plusieurs années, de développer la capacité des grandes entreprises à intégrer et maîtriser le numérique.

La confrontation directe au CES avec les pratiques des acteurs de la société numérique comme avec les grandes entreprises en mutation, notamment automobiles, offre l’avantage de fournir sous un format compact de quatre jours une vue à la fois globale et incisive sur les transformations des usages et des techniques. Au-delà d’une connaissance générale, cette plongée dans le monde numérique à travers le prisme, certes imparfait, parfois biaisé par la culture de la démonstration spectaculaire, mais impressionnant du CES, permet de mesurer la vitesse de transformation et de comprendre les intentions et les pratiques des acteurs.

Pour le DSI, il est clair que ce choc doit conduire à une réévaluation des pratiques sur les domaines techniques clefs qui ont été identifiés mais, de façon générale, à une révision de la gestion des priorités.

Cinq points d’action émergent sans ambiguïté :

  • Le pilotage des partenariats est un levier majeur de la transformation numérique
  • Les nouvelles disciplines techniques doivent être comprises et acquises
  • Le cycle de l’innovation s’accélère et doit être piloté de façon proactive et partagée
  • Le mode agile implique une évolution majeure des comportements
  • La vitesse comme la qualité d’exécution, c’est à dire la culture du service, font de la DSI un centre d’excellence

On pourrait conclure que si la robustesse du SI socle, gage de la performance opérationnelle au quotidien de l’entreprise, ne doit pas être négligée, il faut conduire sa transformation avec l’audace et les méthodes des start-ups. Exacerber une sorte de rivalité entre CIO et CDO - Chief digital officer - est sans intérêt car il y a du travail pour tous dans cette transformation. Mais une des leçons du CES est qu'il faut l'engager sans délai avec une équipe de direction générale en ordre de bataille, identifiant bien les forces internes et externes, et mettant les ressources requises au bon endroit.


Tendances lourdes de l’évolution de l’informatique... Ma vision en 2000

J'ai vu avec grand intérêt l'exposition du Musée du Louvre inspirée par la livre de Jacques Attali, "Une brève histoire de l'avenir". Le livre m'avait beaucoup plus à sa parution en 2006. Je suis fasciné par la compréhension des mécanismes de construction de la marche en avant de l'humanité et si je pense que la technique nous donne aujourd'hui  de superbes moyens de faire vite et bien des choses formidables, je ne crois pas que nous ayons beaucoup changé dans notre manière de penser et de nous comporter en société. Peut-on imaginer le futur, combinatoire aléatoire de potentiels techniques et de comportements ? C'est d'ailleurs un thème récurrent dans les livres de J. Attali. Je me méfie toujours de mes certitudes ayant très peur de tomber, malgré moi, dans le biais cognitif de la machine à fabriquer de la pensée unique. Aussi, grâce à cette mémoire qu'apporte la technique, il est toujours intéressant de se replonger dans ses écrits anciens pour vérifier le bon réglage de la machine intuitive à imaginer le futur. Je suis tombé sur ce "vieux" texte de 2000 alors que j'étais CIO du groupe Usinor. Je ne le renie pas.

 

Tendances lourdes de l’évolution de l’informatique

Le monde a subi deux chocs majeurs en cette fin de siècle, l’effondrement du système communiste en 1989 et l’irruption du Web en 1993. Concomitants, et bien que nourris par des facteurs issus de logiques bien différentes, ces deux faits ont libéré des forces convergentes qui façonnent à grande vitesse un système économique mondial dont les règles semblent désormais s’imposer sans contrepoids. Libre circulation des biens, des personnes et des idées, instantanéité et simultanéité de l’information sans limite, éclatement des frontières entre secteurs, entre entreprises, entre disciplines scientifiques caractérisent non seulement l’économie mais désormais la société dans son ensemble.

Pour le monde de l’informatique, déjà transformé dans les années quatre-vingt par le développement sauvage de la micro-informatique, le Web a été un séisme majeur dont les répliques ne finissent pas d’ébranler tous les acteurs : constructeurs, éditeurs de logiciels, sociétés de service en informatique, et bien sûr directions des systèmes d’information.

Mais le véritable changement ne réside pas seulement dans les révolutions de palais qui bouleversent les hiérarchies du monde de l’informatique. Certes les nouveaux venus du Web, comme Cisco, ont rapidement fait de l’ombre aux plus anciens, qui n’ont pas su tirer aussi bien profit de la formidable demande d’infrastructure générée par Ia démocratisation d’Internet. De même, Dell a surclassé ses concurrents pourtant puissants en exploitant le premier, dans le scepticisme général, la souplesse industrielle et commerciale qu’offre le Web. Depuis peu, tous les grands noms de la construction ou de l’édition informatique ont compris la leçon et se précipitent tous vers la manne du Web, en se contentant parfois de n’apposer que le E- ou @ magiques sur leur marque. Or de nouveaux acteurs, issus réellement de l’économie du Web, ne cessent d’entrer sur le marché avec des ambitions et des talents que les plus anciens ont des difficultés à imiter.

Mais le phénomène le plus déstabilisant est le débordement de la vitalité de l’informatique en dehors de ses frontières naturelles. L’évidence, c’est que l’informatique n’appartient plus aux informaticiens et aux acteurs qui la « fabriquent » mais à ceux qui l’utilisent pour défricher des chemins nouveaux, usages, marchés, modes. Le Web a rendu, définitivement, l’informatique à ses utilisateurs et cela constitue un phénomène de société dont on ne mesure encore que faiblement les conséquences.

L’avenir de l’informatique se joue donc plus en dehors de ses frontières qu’à l’intérieur. En effet, les deux moteurs de l’informatique, puissance et capacité de transmission, sont bien rodés. Tant que le loi de Moore continuera à accélérer la performance brute des microprocesseurs, et tant que la bande passante des réseaux continuera à croître, et on peut raisonnablement penser que ces deux vecteurs de progrès ont encore au moins quinze années de gisement de performance à exploiter, l’informatique sera entraînée dans une course permanente vers l’accroissement des performances et la baisse des coûts. En même temps, cette logique va accélérer sa banalisation et diluer son identité pour laisser la place aux logiques classiques de concentration industrielle et de compétition aiguë sur les prix .

Sur ce socle de base, dont les mécanismes ont déjà nourri les grandes révolutions techniques précédentes, viendront se greffer de multiples composantes additionnelles : légèreté, autonomie accrue, amélioration de l’interface homme-machine, qualité des supports…

La combinaison de ces paramètres va faire naître de multiples formes d’outils, généralistes ou adaptés à chaque usage. L’ordinateur « classique » va donner naissance à une nombreuse famille de terminaux inter-reliés par le réseau., dont les utilisateurs vont très vite oublier qu’ils ont en mains des outils « informatiques »  puisqu’ils sont animés par des micro-processeurs. Vont apparaître ainsi de multiples « machines intelligentes », version corrigée de leurs ancêtres mécaniques et analogiques, comme l’automobile ou le téléphone, ou objet radicalement nouveaux comme le livre électronique, ou la montre GPS…

Face à cette abondance, le marché tranchera peut-être entre deux tendances qui d’ores et déjà se dessinent. D’une part, les constructeurs chercheront à simplifier l’usage par le cumul de fonctions sur une même machine ( téléphone numérique + assistant personnel + terminal d’accès à Internet), d’autre part certains produits vont rester dédiés à une seule fonction (le téléviseur grand écran, l’appareil photo ou la caméra vidéo numérique). Mais l’interconnection de ces différents outils sera facilitée par des protocoles d’échange à haut débit qui devraient rapidement se passer de câbles en utilisant les fréquences radio ou les infrarouges.

La diversification du nombre de « machines intelligentes » va aussi tirer partie de la normalisation des logiciels. Il faut pour échanger sur Internet déchiffrer sans peine, c’est à dire instantanément et sans connaissance technique, les informations que l’on reçoit. C’est pourquoi tous les éditeurs sont condamnés à exploitent les standards comme Java, JPEG, MPEG ou MP3. La qualité des algorithmes de compression ira en croissant, ce qui permettra, de pair avec l’accroissement de la bande passante, d’échanger des informations complexes, comme la vidéo de qualité broadcast, la téléphonie vocale.. Cet enrichissement des supports autorisera une grande créativité dans les contenus, et tant le commerce électronique que des activités comme l’éducation ou la formation continue seront rendus encore plus attractifs.

Pour l’entreprise, l’économie de l’Internet est le formidable facteur de remise en question des prochaines années. Toute la conception traditionnelle des processus commerciaux et industriels, comme les processus de gestion internes est à repenser. Le vaste mouvement de réingénierie des années quatre vingt-dix, appuyé sur les ERP, est à reprendre sur des bases nouvelles, car peu de consultants ou de dirigeants avaient imaginé l’ampleur de la révolution à venir. La logique de création de valeur qui a légitimé les grandes réorganisations et les fusions d’entreprises n’a pas exploité le gisement de compétences, d’autonomie et de créativité que révèle l’extraordinaire facilité de communication et d’échange au sein des entreprises et entre elles. L’ERP normalisateur n’est aujourd’hui qu’un socle minimal qui doit être enrichi d’outils de gestion de la « supply chain » et de la relation directe avec le client. De plus, la gestion des connaissances sera une des priorités des directions générales pour développer une dynamique de progrès permanent ferment de créativité et donc d’avantage concurrentiel. Le commerce électronique n’est pas seulement installer une vitrine sur Internet, mais explorer de nouveaux modèles d’affaire qui impliquent l’entreprise tout entière en plongeant dans ses processus fondamentaux.

Dans ce contexte de généralisation du travail en réseau, l’autonomie de décision des équipes informatiques sera réduite car d’une part le marché grand public est désormais déterminant pour les constructeurs et les éditeurs et d’autre part les échanges inter-entreprises ne peuvent se faire que sur des bases communes et ouvertes. Les services informatiques doivent devenir le cœur de la stratégie Internet en construisant les infrastructures et les méthodologies nécessaires.

Les machines utilisées en entreprise, comme les logiciels seront de plus en plus semblables à ceux du marché domestique, tant pour des raisons industrielles que pour la commodité d’usage et de formation. Déjà Internet et Intranet déclinent les mêmes principes et la même esthétique. Un portail d’entreprise efficace ne présente pas de différence avec ceux de grands fournisseurs d’accès du monde de l’internet. La messagerie Internet l’a emporté sur les messageries propriétaires. Les salariés exigeront de travailler en entreprise avec les mêmes outils que ceux qu’ils utilisent chez eux, comme les clients voudront accéder à leurs fournisseurs avec les mêmes produits que ceux qu’ils utilisent pour eux. Tout ceci pousse à une très grande normalisation des logiciels comme des données.

Par ailleurs, l’obligation d’échanger entre entreprises va laminer les spécificités de langage, de normes. Pour se comprendre, les systèmes d’entreprise devront exploiter les standards du marché. L’entreprise étendue est pas nature constituée par l’interconnexion de systèmes qui ne peuvent être homogènes et devront donc apprendre à se comprendre de façon rapide et peu onéreuse. L’ancêtre EDI, dont les exigences techniques imposaient un coût non négligeable et une compétence spécifique se simplifiera au sein de grands extranets professionnels comme le réseau ANX pour l’industrie automobile américaine.

L’insécurité sur le Web, problème avancé souvent comme la justification de beaucoup d’entreprises pour ne pas s’engager ouvertement sur la voie du commerce électronique, sera vraisemblablement un problème résolu par l’amélioration des outils de cryptage et d’identification individuelle ( normalisation SET). La généralisation de la carte à puces ( enfin reconnue aux Etats-Unis comme « smartcard ») donne le moyen souple et individuel de renforcer la sécurité. Toutefois, la course éternelle entre le gendarme et le voleur se poursuivra sur le Web ce qui impliquera également le renforcement des moyens publics de sécurité, police et justice.

L’informatique du futur est donc une informatique invisible et omniprésente, dans les foyers comme en entreprise et dans la cité. Cette banalisation des composants –matériels, logiciels, normes – va en généralisant l’usage, libérer une énergie créatrice qui, en revanche va permettre la diversification des produits et services dans tous les domaines.

Cette mutation majeure va peut-être réconcilier l’humanité avec l’idée de progrès durement contestée au cours du XXé siècle.

Jean-Pierre Corniou

CIO, Usinor


A la recherche d’un nouvel équilibre

 

Le monde numérique n’est pas une abstraction théorique : c’est le monde physique d’avant auquel a été ajouté une couche nouvelle, pratique, esthétique, conviviale, permettant de faire rapidement et de façon simple des tâches souvent très basiques. Même si se prendre en photos sur Instagram ou s’envoyer des messages sur WhatsApp sont des activités qui absorbent beaucoup de temps, cela ne suffit pas à construire le monde de demain, qui sera aussi matériel. Les acteurs du numérique ne s’y trompent pas. C’est bien dans le monde physique que l’économie continue de se développer. Concevoir, produire, distribuer, consommer, se déplacer sont autant de tâches que le numérique contribue à faire évoluer mais qui demeurent, pour l’essentiel, physiques. Ce n’est pas un hasard si le président Obama a clairement annoncé à l’ouverture de la COP 21 que l’avenir de l’énergie résidait dans les géants du web, et que Bill Gates lance une fondation pour financer les travaux dans ce domaine. Cette initiative « Mission Innovation / Clean Tech » vise à financer les travaux destinées à trouver des solutions bas carbone dans l’énergie. La révolution numérique ne se joue pas seulement dans le monde étroit des « producteurs  de plateformes », elle se joue quotidiennement dans tous les secteurs d’activité en instillant dans les pratiques anciennes les idées neuves permettant de faire mieux pour les personnes et pour la planète. Or le web, décentralisé, fondé sur le fait que chacun est à la fois émetteur et récepteur des réseaux interactifs s'installe dans le paysage institutionnel comme étant le modèle de ce qu'il faut faire dans toutes les activités. Reconnaitre que l'intelligence est dans le réseau et non plus seulement dans le centre est une remise en cause de la pensée fondatrice du système hiérarchique pyramidal. Par vagues, l'utopie fondatrice du web se développe dans des secteurs bien lointains de ceux qui l'ont vu naître, l'énergie par exemple. Si le coeur de la forteresse du web est bien tenu par les tycoons milliardaires de la Silicon Valley, tout le reste est à conquérir. Il reste toutefois à démontrer que les entreprises du XXe siècle sauront s'adapter suffisamment vite avant que les leaders du web ne s'emparent de leurs domaines. Or ils ont prêts à le faire. La course est engagée.

 

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Centrale solaire dans le désert de Mojaves aux Etats-Unis

Disrupter les disrupteurs

Le monde du web n’est pas figé. Les positions, même dominantes, ne sont pas définitivement acquises et les changements de pratiques des utilisateurs sont rapides. Aussi les contre-attaques sont possibles en trouvant de meilleures idées de produits et de services, de chaînes de valeur, d’alliances ou d’interfaces techniques. C’est souvent dans le détail que se fera la différence. La contre-offensive des secteurs conventionnels est engagée. Il est intéressant de voir comment G7 a réagi contre Uber en améliorant son service de façon rapide sur les mêmes plans que son compétiteur : paiement par carte, voiture impeccable, chauffeur attentionné. Mais G7 est allé plus loin avec le service de desserte des aéroports Wecab qui permet, avec un prix fixe, de partager le véhicule avec une autre personne pour réduire le coût par passager, mais aussi l’encombrement et les émissions. Le groupe Accor a engagé une riposte autant contre Booking que contre Airb’nb. La SNCF ne cesse d’améliorer son service numérique en dématérialisant totalement titres de transport et cartes d’abonnements. Les banques installées sont les premières à développer les services numériques en ligne. Il ne faut pas se réjouir des coups portés contre les entreprises du CAC 40, car c'est un système global qui assure notre prospérité qui est menacé. Il faut au contraire pousser les entreprises du XXe siècle à se transformer, parfois radicalement comme le fait avec talent la Poste depuis dix ans.

Ainsi, le journal montréalais de langue française, La Presse, fondé en 1884, vénérable institution de plus de 130 ans, a inventé un nouveau support numérique qui allie un format mobile original, la qualité rédactionnelle et la richesse de l’iconographie. Séduisant les annonceurs avec ce nouveau support, la Presse +, le journal numérique est rentable ce qui va permettre dès janvier 2016 de supprimer le coûteux format papier en semaine. Comme le déclare Jean-Marc de Jonghe, vice-président numérique de la Presse, l’objectif est de fournir « quelque chose de pertinent dans la vie des gens. » La technique doit s’effacer au service du sens.

Si l’économie européenne a perdu la bataille des plate-formes, elle n’a pas perdu celle du sens et c’est là où se situe véritablement la compétition de demain. Les techniques sont fragiles, volatiles, les fortunes obtenues par les tycoons ne sont pas pérennes, d’autres viendront changer cet ordre. Mais ce qui est pertinent c’est l’usage de la technique dans la vie des gens. Et sur ce point il n’y a pas de barrière ! Les brillantes jeunes pousses françaises comme Withings et Netatmmo, Criteo et Sigfox, Blablacar et Drivy doivent continuer leur essor et trouver les relais de financement leur permettant d'atteindre la taille mondiale sans céder aux milliards de dollars que la Valley peut avancer sans problème pour les ingérer.

Libérer les initiatives

La révolution numérique n’est pas venu du sommet de la pyramide. Elle s’est développée de façon anarchique, en rupture et à partir de la base. L’histoire de l’internet et du web est une histoire continue de prise de risque par des jeunes gens irrévérencieux dont beaucoup sont aujourd’hui devenus milliardaires, mais beaucoup également ont échoué. Ce n’est pas une longue marche tranquille. L’échec est même devenu culte dans la Silicon Valley ! Et  on innove d’autant plus que l’on a rien à perdre, sans  base installée, sans usine, sans distributeur, sans procédures figées. Il faut donc encourager systématiquement la prise de risque technique et économique en oubliant le vieux principe de précaution qui impose un business plan sur trois ans. Comme la mise initiale est très souvent faible, le risque est également faible, mais il faut multiplier les pistes. Le financement collaboratif est bien adapté à l’amorçage, mais le déploiement et l’industrialisation exigent des fonds plus importants, et plus solides.  

Plus que l’argent, c’est l’esprit d’innovation qui doit guider. Essayer sans cesse, échouer, corriger, repartir, c’est la méthode de travail qui doit s’appliquer à toutes les idées, et pas seulement au monde des start-up. Le respect de la prise de risque doit être encouragé dans toutes les entreprises, et surtout à l’école et dans le secteur public. Notre vieux principe républicain d’égalité devant le service public a conduit de fait à multiplier les inégalités par l’ignorance des différences de fond. A situation inégale, traitement égal ! Seule l’expérimentation décentralisée permet de valider des hypothèses de départ et de corriger l’action, au fil du temps, par touches continues et non pas par grandes réformes centralisées au déploiement improbable. Pratiquer à grande échelle « le crédit d’intention » fondé sur la confiance, gagé sur la formation, nourri par la transparence, coûte beaucoup moins cher à la communauté que la méfiance et le contrôle a priori.

Reconnaître les innovateurs

L’innovateur est forcément déviant : c’est celui qui ose autre chose qu’appliquer la « doxa », c’est celui qui se moque, de fait, des situations installées et du pouvoir en place. « On a toujours fait comme ça » est une pensée couramment admise dans tous les cadres professionnels. Mais quand tout bouge, cette posture confortable devient une imposture maléfique. « On a jamais fait comme ça et on va essayer » doit devenir le mode normal de fonctionnement des structures.

Il est clair que cette logique se heurte non pas à la résistance individuelle des personnes, mais à celle des organisations figées dans leur fonctionnement conventionnel. Mais une organisation n’existe pas en tant que telle, elle existe à travers un ordre structuré de relations de pouvoir. Changer cet ordre, c’est donc forcément prendre le risque sinon de changer les personnes au pouvoir, au moins l’exercice du pouvoir, et c’est là où se situe l’allergie au changement. C’est la raison pour laquelle les grandes entreprises qui ont réussi ont beaucoup de peine à innover en profondeur, comme le décrivait dès 1997 Clayton Christensen dans son ouvrage « The Innovator’s Dilemma ». Les entreprises bien gérées et qui réussissent ont beaucoup de difficultés à changer ce qui a fait leur succès et qui peut provoquer leur perte.

L’innovateur « paradoxal » reconnaît les faiblesses et les risques et n’hésite pas à bousculer les tabous de la pensée unique que les entreprises pratiquent aisément. Ce n’est certainement pas à lui qu’il faut couper la tête !