Le nouveau contenu du travail, une logique déstabilisante et riche de potentiels

Car article est publié sous une forme proche dans l'excellente revue Transversus, 4e édition, qui ajoute une très belle mise en page à une série de textes  originaux et denses sur le management transverse. Le support papier reste indispensable dès lors qu'il créee une valeur ajoutée tangible.

http://transversus.fr/ pour commander la revue

Line avec le site Xerfi où ces thèmes ont fait l'objet de développement

http://www.youtube.com/watch?v=SswoEbhUeZA


Shanghai 226

Imaginer le travail au XXIe siècle, c’est reconnaître et orchestrer une révolution ! Le travail, dans toutes ses acceptions, connait une profonde remise en cause. Dans tous les pays matures on observe simultanément une réduction du nombre d’emplois disponibles et une mutation dans le contenu du travail et dans les comportements face au travail. Une croissance durablement molle dans nos pays conduit à une augmentation du taux de chômage et un alourdissement des coûts de la solidarité. Cette situation est critique et appelle des réponses toniques.On ne peut pas exclure en permanence des talents. 

Dans les pays émergents, la mutation va être rapide et d'ailleurs poser de multiples problèmes d'adaptation d'une population encore peu qualifiée.

Or comme à chaque grande étape de l’histoire, c’est l’innovation technique et sa diffusion dans la société qui vont induire un renouveau. Cette innovation s’appelle, en ce début de XXIe siècle, le numérique. Comprendre comment le numérique va bousculer notre vision classique du travail et transformer la production de richesses est aujourd’hui un impératif. En effet, vouloir relancer la créativité et la confiance dans le futur avec les solutions du passé serait illusoire. Intégrer dans la réflexion et l’action la profonde transformation que nous sommes en train de vivre dans la production et la diffusion de connaissances est devenu urgent. Mais c’est un défi complexe tant notre conception du travail est enracinée dans un inconscient profond qui se traduit par des règles de fonctionnement de la société difficiles à faire évoluer. La compétition mondiale bouleverse le cadre du travail Le monde est devenu global, plat, l’information nous connecte en permanence à toutes les idées, tous les produits mais aussi tous les drames de la planète. En douze ans, 5,2 milliards de terriens ont accédé au téléphone mobile et 2,2 milliards aux services du web. Cette globalisation nous percute dans toutes les dimensions de notre activité, privée comme professionnelle. Nous savons tout et tout de suite, mais en même temps le champ des opportunités individuelles semble se contracter. Car l’image du travail et sa portée sociale n’ont pas fondamentalement changé dans nos codes sociaux, alors même que pour la très grande majorité des acteurs sociaux, la pénétration profonde des outils et de la pensée « numérique » ont transformé la vie quotidienne. Il y a là un paradoxe qui nourrit l’incertitude contemporaine. Or ce sont la nature et le contenu du travail qui intègrent ces contradictions. Les signaux négatifs qui ont été envoyés aux salariés au cours des dix dernières années n’incitent pas à exalter les valeurs du travail salarié et stimuler la confiance. Les messages sur l’intensification des efforts pour développer la compétitivité ont certes pu séduire, dans une première phase, car les salariés font preuve d’une grande lucidité et sont conscients qu’une entreprise moribonde aura peu de chance de leur proposer un travail stimulant… et durable. La compétitivité est stimulante mais doit être accompagnée d’un sentiment d’équité dans le partage de l’effort et sa rémunération. Or l’accroissement considérable de l’écart des rémunérations autant que la suppression d’effectifs devenue une constante fatale des stratégies d’ajustement font peser sur les salariés un profond sentiment d’inéquité et d’inquiétude. Travailler plus et mieux ne protège pas. L’exposition permanente au changement est plus vécue comme un échec que comme une opportunité car dans notre pays la mobilité professionnelle n’a pas été assez encouragée et préparée. La culture d’enracinement local ne favorise pas la mobilité d’ajustement et l’Europe n’est pas pour la majorité des travailleurs une option crédible de mobilité géographique. L’absence de solutions visibles dans le cadre actuel à la contraction du travail ne favorise évidemment pas la motivation. Moins de travail d’une part, un travail profondément changé de nature par les technologies numériques, d’autre part constituent le champ habituel de la perception actuelle du travail. Le déploiement massif des technologies de l’information a été perçu plus comme une source de déstructuration des compétences et de complexification du travail que de simplification et d’enrichissement. Les études, comme celles conduites à l’Université de Paris Dauphine par Michel Kalika et Henri Isaac, montrent que les techniques désormais classiques – bureautique, messagerie, ERP – encadrent de façon formelle le travail individuel par un rituel qui attache à son ordinateur plutôt qu’il ne libère l’initiative individuelle. Le temps contraint déborde facilement sur la sphère de la vie privée, alors que la mobilité permise par la technique ne donne pas la liberté promise faute d’un accompagnement managérial adapté.

La journée de travail, un cadre conformiste

Le lien électronique avec l’entreprise accroît l’amplitude de la journée de travail plus qu’il ne libère la capacité d’initiatives. Comme les formes traditionnelles de management – réunion de service, communication hiérarchisée – persistent, les salariés ont le sentiment que les technologies de l’information ajoutent une couche de complexité et de travail, isolent et contraignent plutôt qu’elles ne libèrent. Ce millefeuille organisationnel déroute et dans de nombreux cas conduit à l’accroissement du stress et du sentiment de ne jamais parvenir à atteindre ses objectifs. Repenser le travail à l’heure de la globalisation numérique Il est facile de professer que dans un marché ouvert et mouvant, les compétences doivent être multiples et adaptables. Le numérique oblige certes à repenser le fonctionnement de l’entreprise comme un réseau ouvert sur l’extérieur et non plus comme une pyramide fermée. Ce ne sont plus les mêmes profils de compétence et de comportement. Mais l’ouverture, la flexibilité, la prise d’initiatives, la collaboration spontanée, ne constituent pas des propriétés naturellement développées et encouragées dans tous les milieux professionnels. Elles sont pourtant au cœur de l’efficacité numérique. Or enfermés dans une logique verticale de compétences, cloisonnés dans des organisations pyramidales rigides, les salariés ont trop fait confiance à l’entreprise pour qu’elle prenne en charge leur employabilité au risque d’en devenir totalement dépendants et de ne plus être acteurs de leur destinée. Réinventer les parcours de travail au cours de la vie à l’ère du numérique implique de multiples changements dans notre compréhension du travail contemporain, dans les organisations et la culture managériale mais aussi dans l’affirmation de sa responsabilité individuelle dans le développement de son parcours professionnel. L’inéluctable réduction du volume de travail nécessaire

Le travail est plus que jamais un phénomène complexe

Chaque situation individuelle doit se comprendre à la fois dans sa dimension catégorielle et tout au long de la vie. Les étapes et les choix sont multiples : étudiants prolongés, salariés et non-salariés, travailleurs au forfait ou entrepreneurs, travailleurs à temps plein ou à temps partiel, par choix, ou contraint, chômeur actif ou résigné, retraité précoce, tardif, inactif ou hyperactif. C’est une question de statut professionnel -un travailleur indépendant n’aura pas le même profil de vie qu’un fonctionnaire -, de choix de vie et de sur-détermination sociale. On ne choisit pas par hasard une filière professionnelle et un statut social. Mais à chaque situation ce sera la relation au travail qui établira le statut perçu et le lien par rapport au tissu social.

Le travail reste la référence classique de l’analyse sociale et politique. Or paradoxalement grâce à l’allongement de la vie et aux gains de productivité, nous sommes collectivement « condamnés » à travailler de moins en moins. Depuis le début du XXe siècle, la durée moyenne, toutes catégories confondues, du travail effectif est passée de 200000 heures à 67000 heures. Nous vivons désormais grâce à l’allongement de la vie, et à l’amélioration de l’efficacité productive, deux vies complètes, une vie de travailleur et une vie de rentier. Comme on a gagné plusieurs centaines de milliers d’heures de vie en un siècle pour vivre 700000 heures, le travail ne représente plus que 12% de notre existence, contre 40% à la fin du XIXe siècle, mais nous passons 15% de notre vie devant un téléviseur et 30% à dormir*… Par rapport à nos grand-parents, nous sommes tous de grands fainéants, et en plus nous nous plaignons. Bien sûr les moyennes ne sont que des outils bien sommaires pour rendre compte de la réalité, de notre réalité individuelle qui seule compte. Mais quelle réalité ? Est-ce qu’un footballeur qui ne travaille que quelques heures par semaine sur l’année, ou un pilote d’Airbus A380, ou un président de la République, à la tâche 7 jours sur 7, doivent être jugés sur la durée de leur travail apparent ? La leçon quotidienne sur les jugements péremptoires que nous portons sur le travail… des autres incite à beaucoup de prudence et de modestie. Le constat incontestable est que nous vivons beaucoup plus longtemps, et en bonne santé, et que nous avons besoin de beaucoup moins travailler pour vivre longtemps et en bonne santé. Il faut s’habituer à cette réalité troublante qui ne correspond pas nécessairement au vécu individuel. Le travail ne devient plus qu’un cas très particulier de notre passage sur terre. Il va même plonger au dessous de 10% du temps de vie dans un futur immédiat. Bonne nouvelle, bien sûr ! Mais aussi défi majeur pour une société qui avait construit tous ses mécanismes de transfert sociaux sur… le travail !

Le numérique redéfinit le champ du travail

Dans ce contexte nouveau, l’irruption du numérique brouille totalement les références. L’économie est indissociable du système socio-technique qui la soutient. Or depuis la révolution industrielle le travail n’est pas le seul facteur de nos progrès. Il n’y a pas de relation évidente entre le volume de travail (« plus » de travail), le niveau de production et la rémunération. L’informatique et la robotisation, appliqués aux processus stables et aux données structurées, comme le numérique appliqué aux données non structurées, ont depuis quarante maintenant changé profondément la nature du travail. Mais ce processus s’accélère avec des conséquences nouvelles dès lors que la création de valeur résulte de la connexion de « cerveaux d’œuvre » échappant aux cadres classiques de l’organisation du travail ! Le travail a d’abord été utilisé pour apporter une réponse urgente aux besoins des couches basses de la pyramide de Maslow… survivre ! Se nourrir, se protéger des intempéries, du chaud et du froid, assurer la pérennité de l’espèce ont fourni pendant des millénaires le cadre naturel et obligé des échanges économiques. Il a fallu que la découverte des machines nous dotant d’une prothèse musculaire efficace ainsi que les progrès dans la compréhension de notre environnement naturel nous permettent de faire des gains significatifs dans la productivité du travail pour nous arracher à cette zone de survie précaire. Ce n’est pas la seule intensification du travail qui a permis à l’humanité de progresser, mais la science et la technique. En même temps, le déploiement de nouvelles techniques apportait à chaque étape son lot de destructions créatrices. L’exemple du métier à tisser de Jacquard est le premier d’une longue série. Quand on observe le travail d’un paysan qui récolte les foins en quelques heures, seul au volant de son tracteur climatisé, on se souvient d’un passé proche où cette tâche impliquait des dizaines de personnes, enfants et vieillards inclus… La mécanisation, puis l’automatisation et enfin l’informatisation ont cassé le lien linéaire entre le volume de travail et le volume de production. La croissance économique s’est construite par la réduction du volume de travail qui est le produit du nombre de travailleurs par la durée du travail pour une technique donnée. Et ce processus va continuer à opérer en touchant les métiers tertiaires encore peu transformés par le développement de la numérisation totale de toutes les activités. La transformation de la distribution avec les scanneurs de caisse et le paiement sans contact peut affecter des centaines de milliers d’emplois. Or ce processus est largement engagé. Le remplacement des caissiers de banque par des distributeurs automatiques en a été le précurseur. L’industrie a du son essor par la maîtrise de ce processus de transformation. L’automobile illustre clairement ce phénomène. Au début du XXe siècle les premières voitures automobiles étaient construites à l’unité à la main. C’étaient des produits artisanaux, extrêmement coûteux, réservés à une élite. Il a fallu Henry Ford dès 1908 pour comprendre que ce produit rencontrerait une demande forte si on en abaissait considérablement le prix de production, et pour cela il fallait casser le modèle de production unitaire pour passer à la grande série. Standardisation et mise en place de chaînes d’assemblage servies par des ouvriers exécutant des tâches simples et répétitives ont permis le décollage de cette industrie. C’est donc la rupture dans la conception qui a permis la croissance, non pas l’intensification du travail. Ce processus a progressé avec la robotisation qui a conduit à un accroissement de la qualité et à la réduction tant de la pénibilité du travail que du nombre de travailleurs. Le volume de travail direct engagé pour construire une voiture moderne est très faible. L’usine Renault de Flins est passée de 21000 salariés dans les années 70 à moins de 3000 aujourd’hui pour une production certes réduite de 50 %.

Travail, emploi, statut, rémunération, le grand bazar

Tout se mélange ! Si un grand nombre d’emplois restent associés à un cycle de tâches élémentaires directement liés au temps qui leur est consacré – coupe de cheveux, par exemple, nombre de client reçus à un guichet par heure… -, la plupart des emplois modernes dissocient temps de travail et production. C’est le cas de tous les emplois conceptuels - les manipulateurs de symboles - dont la production intellectuelle n’est pas fonction du temps qui lui est consacré. L’exemple parfait est celui du chercheur. Les professions de création ne permettent pas d’établir un lien prédictible entre le volume de travail, le résultat atteint et la rémunération qui en découle. Partout dans la société les travailleurs utilisent un outil informatique pour concevoir, produire, décider, diffuser de l’information et de la connaissance. Mais cet usage, utilitaire et fragmenté, n’a pas encore faire émerger un modèle alternatif de production ni changé l’image du travail.

Le développement de l’immatériel est une opportunité.   L’arrivée de l’informatique, puis du web sont en train de bouleverser les mécaniques du travail. L’usage des outils pour produire des données comme pour les comprendre et en tirer parti pour la décision est le lot de la plupart des travailleurs dans les économies modernes. Or plus de travail ne permettra pas de faire plus de courriels pertinents, plus de tableaux Excel utiles, plus de présentations PowerPoint probantes. Les heures de bureau, entrecoupées des pauses cigarette et café, et d’interminables réunions, sont une série de sprints courts pour produire de l’information et l’envoyer telle une bouteille à la mer sur le réseau. Le lieu de travail lui-même n’est plus le cœur indispensable de l’activité, puisqu’on garde le lien avec les problématiques du travail bien au-delà de l’horaire légal. Le télétravail donne un sentiment de confort additionnel, puisqu’il évite les déplacements, mais crée l’isolement et se révèle délicat à organiser. Une idée peut naître n’importe où, n’importe quand, se propager instantanément et apporter des résultats clivants ou simplement rejoindre le cimetière des fausses bonnes idées… La dématérialisation du travail a de nouveau dissocié le lien entre temps de travail, lieu de travail, production, efficience et rémunération. Il reste que le travail contribue à beaucoup plus de fonctions que produire… Le travail procure un statut social, des horaires, un lieu de travail, des collègues, un environnement de socialisation et… une rémunération. Il y a dissociation entre le travail, mesuré en heures, le produit final et la rémunération. La place dans l’organisation, la reconnaissance par les pairs, l’image et le leadership deviennent plus important que le seul travail fourni. L’autorité et le lien de subordination sont moins efficaces quand il s’agit d’agir sur la capacité de conception que lorsqu’il ne s’agit que de maîtriser une contribution « musculaire ».

On rémunére quoi : la présence ou la résolution de problèmes ?

Le numérique fabrique de nouvelles logiques d’interaction entre acteurs. Au siècle des réseaux et du cerveau d’œuvre, alors que la dématérialisation multiplie à l’infini, idées, sons et images, il faut admettre que produire du sens devient aussi important que produire des biens. Or la production intellectuelle échappe aux contraintes habituelles du travail : le contrat, le lieu, le statut, les horaires et la rémunération. Le web en rendant possible chacun de ces transgressions est un puissant outil de déstructuration des formes anciennes et de réinvention de nouveaux rapports de création.

La société en réseaux s'appuie sur le constat lucide que seul on ne peut rien. La production d'intelligence collective en réseau est le moteur d’une nouvelle économie et d’une nouvelle société. Affranchis des contraintes conventionnelles issues de la fragmentation de la société, la mise en synergie des talents peut trouver des réponses radicalement nouvelles aux problèmes de notre société et combler les lacunes des mécanismes classiques. Mais cette transformation pose de redoutables problèmes. Est-ce que le marché, qui demeure le moins mauvais des systèmes d'arbitrage, peut inventer les modèles de régulations jugés souhaitables ? Le développement de la gratuité comme forme courante des échanges sur le web permet-il la mise en place de mécanismes de rémunération du travail et des idées acceptables ? Utopie ? Certainement moins que l'idée d'atteindre couramment cent ans pouvait apparaître folle au XIXe siècle au temps de Karl Marx... Il faudrait d’abord reconnaître que toutes ces questions ne constituent pas un problème mais une formidable opportunité puisque, pour la première fois dans l’histoire, nous avons désormais le choix d’inventer et non pas de subir ! Alors peut-on imaginer reconstruire le « travail 2.0 » autour des nouvelles pratiques sociales et collaboratives pour faire oublier le désenchantement actuel ? La génération Y va-t-elle imposer des modes nouveaux de comportement et ouvrir des voies nouvelles de production de la performance ? Car plus que jamais la notion de performance économique, indispensable à la communauté, ne peut être dissociée de la dynamique de la compétence et de l’engagement. Il paraît clair que cette net-génération traite le travail avec le plus grand sérieux mais ne souhaite pas pour autant renoncer à son mode de fonctionnement à la fois individualiste et tribal. Les valeurs et l’éthique, la quête du sens, l’autonomie, le plaisir ne sont pas perçus comme contraires à l’intérêt de l’entreprise. Cette génération pratique entre le travail et le reste de la vie une continuité multitâche comme ils jonglent entre leurs objets numériques. La net-génération n’est pas celle du « ou » mais du « et » et souhaite piloter librement dans la vie professionnelle ce zapping permanent qu’elle a exploré avec délice dans les années d’adolescence. Elle ne fait pas plus confiance à l’entreprise qu’à la société et à la politique pour régler ses problèmes. Mais elle est prête à s’impliquer dès lors qu’elle en retire de la satisfaction individuelle plus que de la reconnaissance formelle. L’entreprise doit donc réinventer des modes de fonctionnement novateurs pour réconcilier performance collective et accomplissement individuel, dans un contexte général où le travail classique n’est plus l’unité de mesure stable et reconnue par tous.

De nouveaux schémas d'organisation et de production de sens : les six sentiers

Ce qui compte dans le monde des affaires mais aussi des collectivités publiques n'est pas tellement où on est mais où on va. Si l'entreprise veut avancer, elle doit se mettre en mouvement, c'est tautologique ! Or très souvent on entend les adeptes du progrès immobile expliquer qu'il faut marcher, mais pas prendre de risque. Tout bébé d'un an sait que c'est en prenant des risques qu'on apprend à marcher. Pour mobiliser les compétences au service d’un projet de performance globale, six axes doivent être explorés de façon simultanée afin de définir le champ d’une stratégie numérique d’entreprise. Ce sont ces six sentiers qu'il faut défricher sans crainte en construisant la confiance entre tous les acteurs du système :

- Porter le client au cœur de nouvelles interactions numériques, en misant sur la capacité d’initiative du client « expert » et en sollicitant ses réactions et contributions

- Faire de l’entreprise étendue un écosystème efficient, fondé sur la richesse des interactions entre partenaires

- Intégrer la mobilité spatiale des collaborateurs comme vecteur de performances

- Recomposer de façon permanente les combinatoires de compétences au sein du cœur stabilisé de l’organisation, mais aussi du réseau élargi en misant sur la « sagesse des masses »

- Faire émerger les nouvelles valeurs du manager numérique, leader plus que patron, coach plutôt que chef

- S’insérer dans la mondialisation numérique en pratiquant ces nouvelles règles dans le cadre territorial le plus large

Peu d’entreprises ont engagé cette transformation en dehors des grands leaders de l’industrie numérique, comme Google ou Cisco. IBM envisage de recourir à grande échelle au » sourcing de masse » (crowdsourcing). Les industriels associent les internautes à la conception du produit et rémunèrent les meilleures contributions comme Fiat l’a fait pour sa 500 et continue à le faire pour ses produits futurs. Mais ils font école. Les PME innovantes sont de plus en plus nombreuses et pas seulement dans le monde des start-up du web. Citons l’exemple de l’entreprise Lippi, fabricant de clôtures métalliques en Charente, qui a l’occasion d’un changement de génération de dirigeants propriétaires, a repensé totalement ses processus à travers l’exploitation de toutes les techniques du web. Un wiki consigne les meilleures pratiques, magasinier et secrétaire commerciale échangent par Tweeter, les vidéos des sites sont conçues par le personnel. Et tout le monde, sans exception, a été formé pour être à l’aise avec la culture et les outils numériques. Les résultats économiques suivent l’enthousiasme du personnel. Leur adhésion au projet d’entreprise collectif ne les prive pas de conduire leur propre projet entrepreneurial, ce qui renforce autonomie et capacité d’initiative. Il s’agit en effet de penser une modernisation radicale du projet d’entreprise à partir des outils mais surtout d’une mutation des comportements. Il est vrai qu’aujourd’hui les réseaux sociaux semblent incarner ce mode de fonctionnement.

Mais il serait vain d’y voir une forme nouvelle et spontanée de management pour séduire les collaborateurs. Les ficelles du « management cool » sont trop grosses pour convaincre et peuvent au contraire faire fuir. Le tutoiement imposé ne supprime pas les distances de statut, de culture, de rémunération. Cela ne peut pas faire de mal, encore que...Faire le pari de l’authenticité et de la rigueur pour construire les bases de l’économie de la connaissance paraît un choix plus durable. Le management collaboratif de la connaissance est une opportunité majeure qu’il ne faut pas gadgétiser. Dire les choses, sans complaisance ni condescendance, faire confiance à la lucidité et organiser, sans arrière-pensée, les conditions du débat pour construire une efficacité renouvelée constituent un chemin exigeant mais plus robuste. On voit bien que la technologie ne peut être qu’un adjuvant pour replacer le travail dans une dynamique positive. C’est une opportunité considérable, mais insuffisante. Elle ne se substituera pas à la recherche de sens qui pousse les êtres humains à avancer ensemble. 


Technologie et santé

 

Un des problèmes les plus complexes posés aux pouvoirs publics de tous les pays de la planète est le financement des dépenses de santé sans cesse croissantes. Qu'il s'agisse de subvenir aux besoins d'une population vieillissante qui souhaite bénéficier le plus longtemps possible de conditions de vie agréables et autonomes, ou de permettre aux populations des pays émergents de résoudre  leurs problèmes de malnutrition, d'hygiène et de maladies endémiques, la demande mondiale de soins et de bien-être va croître de façon continue dans les prochaines décennies. Or cette demande génère des dépenses dont le taux de croissance est largement supérieur à celui du PIB mondial, ce qui conduit à une impasse économique.

Ceci appelle une réponse systémique qui doit agir sur tous les paramètres de gestion de la santé :

- des actions collectives qui impliquent la puissance publique : équipements collectifs contribuant à l'hygène publique, notamment  traitement des déchets et des eaux usées, alimentation en eau potable, politiques d'éducation sanitaire, formation des personnels spécialisés, équipements médicaux, politiques collectives de prévention 

- une prise en compte par les individus de leur "capital biologique" : formation individuelle à la gestion de son capital santé, actions sur la nutrition, prévention individuelle des risques tels que le tabac qui produit six millions de morts par an ou la sécurité routière (1,2 millions de morts par an), recours maîtrisé au système de santé, gestion rationnelle de la prise de médicaments...

L'objectif majeure est d'agir en amont sur les facteurs de risques plutôt que d'en traiter en aval les conséquences. Prévention, plutôt que réparation, est le maître mot de la santé moderne.

Il est évident que l'exploitation du potentiel des techniques numériques est une piste qui suscite beaucoup d'attentes et d'espoirs aussi bien des professionnels de la santé que des financeurs publics ou privés. 

Or si le numérique a largement investi les techniques de pointe, et les plateaux techniques lourds, et donc coûteux, on observe que la gestion individuelle de la santé est encore un terrain largement vierge alors même que la demande d'information de santé sur le web connait une croissance exponentielle. Avec les smartphones, et des outils numériques dédiés, il est possible de déporter l'aide au diagnostic vers les personnes elles-mêmes pour ouvrir dans ce domaine comme dans tous ceux qui sont revisités par le numérique un champ de coopération entre les professionnels et les individus, lucides et informés.

Les pistes d'une médecine, et plus largement d'une attitude de prévention, "assistées par le numérique", sont explorés  par de nombreux canaux - industriels de l'électronique, médecins, assurances, institutions de santé, laboratoires pharmaceutiques - pour constituer un nouveau domaine en cours d'émergence, la e-santé. Ce film produit par une start-up issue de la NASA, scanadu, est une illustration de la convergence de ces outils et pratiques dans un futur proche. Il est clair que ceci bouleverse les croyances habituelles en matière de santé et implique des changements culturels majeurs.

Il faut également lire sur ce thème le livre du Dr Eric Topol "The creative destruction of medicine".

http://www.amazon.com/Creative-Destruction-Medicine-Digital-Revolution/dp/0465025501

http://changethis.com/manifesto/91.01.ChangeMedicine/pdf/91.01.ChangeMedicine.pdf


La révolution numérique, grande absente de la campagne électorale présidentielle

Il est bien difficile dans la bruit de la campagne électorale de discerner la place attribuée par les candidats à la science et à la technique. Tout se passe comme si la parole seule, de préférence incantatoire, péremptoire, réductrice, puis quelques promesses de textes législatifs, pouvaient suffire à imprimer à notre pays une nouvelle dynamique de croissance.  Les tribuns n'ont plus de remède miracle à proposer au pays et c'est une bonne nouvelle qui incite au réalisme. Mais on pourrait attendre des candidats au rôle le plus structurant de la politique française à  ce qu'ils exploitent leurs talents pour réveler les potentiels de transformation de la société et orienter résolument les acteurs vers les investissements, les comportements et les compétences les mieux adaptées au XXIe siècle naissant. Pour le moment, on ne voit pas vraiment émerger ce souffle créatif, remplacé, pour la plupart, par un désolant sens de l'invective...

Or il est clair que les solutions du passé sont totalement inadaptées à la complexité des problèmes que nous devons collectivement résoudre. Il faut se projeter dans le futur et rechercher dans l'analyse des transformations récentes de la planète, et dans les potentiels que proposent les recherches scientifiques et techniques, de nouvelles solutions.

Il faudrait donc que nos "leaders", comme notre "élite", acceptent de reconsidérer leur vision du monde. Il en est ainsi dans la plupart des questions évoquées dans la campagne, pression fiscale, réindustrialisation, revenus de solidarité, "valeur travail", sécurité, santé, exercice de la souveraineté populaire... Ce n'est pas parce que ces questions sont récurrentes qu'il faut les traiter avec les outils du XXe siècle qui ont démontré leurs limites.

En effet, beaucoup de choses ont changé sur notre petit vaisseau spatial Gaia, avec ses sept milliards de passagers qui ont maintenant presque tous un téléphone mobile et pour un tiers d'entre eux accès au web ! La compétition économique mondiale est entrée avec le web dans une phase nouvelle.  Ce ne sont plus les facteurs matériels qui vont permettre aux entreprises et aux nations de se différencier, mais leur capacité à gérer données et information pour les transformer en connaissances. L’agrégation continue, créative et impertinente, de ces composants permet de construire un flux permanent d’intelligence compétitive qui constitue désormais le vecteur majeur de la performance.

Ce passage massif de l’économie du XXIe siècle de la main-d’œuvre au « cerveau-d’œuvre » constitue une chance unique pour la France. Il ne s’agit plus en  effet uniquement de réduire les coûts des fonctions opérationnelles classiques de l’entreprise et le l’Etat, mais d’imaginer des produits et services nouveaux pour répondre aux besoins profonds de la société, résoudre les défis de l’éducation, du vieillissement, de la raréfaction des ressources et du réchauffement climatique. Il s’agit d’ouvrir les voies de nouveaux modèles économiques et politiques du XXIe siècle.

 

Parmi les axes clefs de la transformation numérique, trois légitiment une attention particulière :

- La compétitivité des entreprises françaises et la contribution du numérique à la réindustrialisation

- L’exploitation des potentiels numériques dans une stratégie de croissance décarbonnée respectueuse de l’environnement

- Le développement  de la démocratie numérique

 

La nouvelle donne compétititive qui bouleverse les avantages acquis

Il faut rappeler que le moteur  des technologies de l'information est tellement puissant que les performances doublent tous les dix-huit mois à prix constant. Ceci facilite l’interface homme/machine, abaissant sans cesse la barrière de l’accès technique qui se banalise. L’accès à la technologie se diffuse dans toutes les couches de la société, permettant des usages inimaginables il y a encore 15 ans.

Il y a aujourd’hui 62 millions d’abonnés au téléphone portable en France, 5 milliards dans le monde ! Il y a plus de 2,2 milliards d’accédants à internet, dont plus du quart à travers un objet mobile. Cette démocratisation, technique et économique, conduit au développement d’une immense capacité non seulement de « réception » de message, comme ce fut le cas avec la presse écrite, la radio et la télévision mais « d‘émission » ce qui inverse le flux historique de diffusion de l’information et de la connaissance des « sachants » vers la population. Parce que la technique autorise une vraie démocratisation, on peut désormais concevoir, écrire, diffuser textes, images, vidéos documents multimédia avec des moyens financiers très limités et un bagage technique minimal. On peut échanger entre pairs, construire de nouveaux vecteurs d’opinion et faire naître des idées neuves.

Nous avons construit pour la simple année 2010 cent fois le volume d’informations créées depuis l’origine de la civilisation.  Nous ne sommes qu’au début d’une aventure humaine exceptionnelle où la mise en connexion par le web de milliards d’êtres humains constitue une expérience cognitive sans aucun équivalent dans notre histoire. Nous sommes sortis d’une vision linéaire, prédictive du progrès de connaissances pour entrer dans un modèle à la fois systémique et exponentiel, où chaque discipline se nourrit et alimente les progrès des autres disciplines. De cette croissance sans limite  vont émerger des produits et services aujourd’hui simplement inimaginables. 50% des produits et services que nous utiliserons couramment en 2020 n’existent pas aujourd’hui.

La  capture de données, la recherche d’informations et l’élaboration de connaissances constituent les fondements d’un nouveau cycle économique impliquant nouveaux acteurs, nouvelles disciplines, nouveaux modes de gestion et de management.

C'est là où se joue vraiment l'avenir des entreprises : concevoir et mettre sur le marché des produits innovants, attractifs, en ligne avec les besoins des clients  est la vraie -et seule- finalité des entreprises. Le faire en disposant d'un moyen ultra efficace pour rapprocher des informations structurées issues du système d'information interne, et les informations non structurées internes comme externes, donne une efficacité accrue au système de conception, qui bénéficie d'une nouvelle qualité d'exploitation du stock d'informations et de connaissances, souvent dormant. Il s’agit non seulement de gérer des données structurées, mais surtout non structurées, dont des images 3D. Veille technologique, analyses concurrentielles, suivi en temps réel du cycle de vie des produits, analyses fines de la réaction des clients sont les nouveaux outils de la performance. Ce qui naguère fut un exercice souvent négligé, la gestion et l’archivage des données numériques devient désormais un outil incontournable d'efficacité dans tous les métiers.

Le numérique au service de l’industrie française

La France, par la qualité de son enseignement, par la persistance d’une industrie numérique qui a su résister dans les applications professionnelles, même si elle a quasi disparu dans les applications grand public, par l’existence d’une génération d’entrepreneurs numériques audacieux, par une infrastructure numérique de qualité  peut retrouver une dynamique de croissance économique alimentée par un usage pertinent du potentiel numérique dans l’entreprise.

 Produire dans l’ère numérique c’est bien évidemment s’adapter en temps réel à la  demande par une analyse continue de l’évolution de la demande finale, des stocks et des encours de production. Le cycle de conception, production, distribution est désormais ramassé dans le temps ce qui offre de nouvelles perspectives de réindustrialisation des territoires. Cet exercice est sous-tendu par la capacité de gérer les approvisionnements en flux tendu grâce à une logistique précise. Passer de la conception numérique à la maquette numérique puis au  process numérique devient naturel grâce aux outils de PLM (« product life management ») qui permettent de rassembler dans un référentiel unique l’ensemble des informations nécessaires à la conception, à l’évolution et à la production. Selon Dassault pour son Falcon 7X la conception entièrement numérique  a permis des gains considérables dans les phases d'industrialisation et de production : élimination des retouches et problèmes de fabrication, qualité maximale atteinte dès le premier appareil, temps d'assemblage divisé par deux, outillage de production réduit de plus de 50%. Ainsi, l’avantage lié au coût de la main-d’œuvre disparaît si les gains obtenus par la vitesse de conception et de déploiement des produits, la réduction des stocks et la limitation des coûts logistiques.

Cette logique s’applique également aux produits dont toute la chaîne de conception est numérique, qu’ils adoptent une forme matérielle (le journal papier) ou immatérielle (l’image du même journal sur internet). Cette continuité protéiforme qui conduit d’ailleurs à remettre en cause l’opposition duale matériel/immatériel s’applique à de nombreux produits comme par exemple un prêt bancaire ou un voyage où la chaîne de conception et de décision purement numérique s’incarne dans une réalité physique. Ces outils permettent un gain de temps et d’efficacité considérables par rapport aux circuits fragmentés de décision. Leur mise en œuvre est de plus en plus simple et accessible, même aux petites entreprises.

Longtemps handicapées par une moindre propension que leurs compétiteurs à maîtriser l’exportation lointaine, les PME françaises ont en mains avec le commerce électronique sur le web un outil surpuissant qui leur permet de rivaliser sans complexe. Avec 37,7 milliards d'euros de ventes pour le e-commerce en 2011, le chiffre d'affaires du secteur est en hausse de 22% par rapport à 2010. Sur un an, les acteurs du commerce en ligne ont gagné 3 millions de clients et le e-commerce concerne directement 30 millions de français. Cette pratique crée une nouvelle norme de comportement du consommateur, désormais informé et documenté et sensible  à la concurrence et à la qualité du service, qui induit de nouveaux comportements dans le commerce traditionnelle.

Les prémices d’une nouvelle économie respectueuse des ressources naturelles

Les succès de l’espèce humaine dans l’exploitation de l’énergie conduisent aujourd’hui à une impasse. Les alarmes s’allument sur tous les fronts : réchauffement climatique, pénurie d’eau douce, surexploitation des ressources halieutiques comme des sols, encombrement urbain, empoisonnement chimique, épuisement programmé des sources d’énergie fossile. Le rêve prométhéen de la maîtrise de forces de la nature s’est bien réalisé, mais les outils de notre compréhension du monde se sont révélés moins efficaces. En optimisant chaque levier de performance technique et industrielle sans prendre conscience des interactions, nous avons été trop loin dans notre ambition. Les signaux contradictoires sur les causes ne conduisent plus à sous-estimer l’étendue des conséquences. Nous ne savons pas tout, mais nous constatons les  effets de dérèglements qui commencent à nous dépasser.

Or le progrès ce n’est pas seulement la force musculaire amplifiée par les machines. Ce n’est pas la puissance  brute. C’est aussi la capacité à représenter le monde pour en assurer la pérennité à très long terme. Depuis le siècle des Lumières nous avons certes progressé, mais de façon encore éclatée, fragile, dispersée entre les disciplines, les techniques, les chapelles. L’émergence d’un outil mondial unique, fédérateur de savoir, peut changer la donne. Internet et le web nous apportent des moyens de compréhension et d’interaction sans aucune mesure avec ce que nous avons connu jusqu’alors. Au moment où les menaces physiques s’accumulent sur notre futur, nous avons forgé un outil qui peut justement créer les conditions d’une prise de conscience planétaire de la fragilité de notre environnement. Cette conscience partagée par des milliards d’êtres humains peut déclencher les réactions rendues indispensables par notre vulnérabilité actuelle.

Rechercher des solutions nouvelles dans une gestion parcimonieuse de l’énergie, et de façon plus générale des ressources naturelles, changer nos comportements pour plus de frugalité sans perdre le plaisir, ne sont plus simplement des postures  dites « écologiques », privilèges d’une poignée de nantis, mais aujourd’hui un angle indispensable d’approche de la complexité systémique de notre environnement. Pour que le bénéfice des siècles de progrès industriel ne soient pas compromis pour ceux qui en bénéficient, et interdit à ceux qui y aspirent, il est clair qu’une réaction collective s’impose pour pratiquer, à tous les niveaux, l’efficience plus que l’efficacité. C’est parce que le coût d’acquisition du progrès s’est révélé beaucoup trop élevé en consommation de ressources non renouvelables et en déséconomies externes que le gain net obtenu paraît aujourd’hui, avec le recul, trop faible.

Face au retour en force des questions énergétiques alimenté par les tensions durables sur la demande et les conséquences de l’abus d’énergie carbonée, la compréhension des enjeux par le public devient un impératif sociétal. Le débat sur l'énergie nucélaire face aux énergies renouvelables ne doit pas se cantonner à des schémas sommaires. Car l’énergie reste mal comprise, mal expliquée, mal pilotée par des acteurs qui ne disposent pas d’une responsabilité globale. Il faut changer de modèle et la maîtrise des informations, à travers le réseau internet et les capteurs intelligents constituent une solution très prometteuse.

L’énergie redevient donc problème politique qui doit conduire à piloter la qualité et continuité du service, garantir l’interopérabilité des systèmes et des sources, donner de la transparence aux prix. La capacité à gérer de façon décentralisée et efficiente la production et la consommation de toutes les sources d’énergie, au plus près des capacités et des besoins,  est l’ambition des réseaux intelligents, qui intègrent les producteurs et les consommateurs pour optimiser en temps réel la production et la demande. L’usage de moyens de transport plus efficients, dont le véhicule électrique, la gestion des circulations sont favorisés directement par l’exploitation en temps réel de toutes les informations sur les flux de circulation et d’échanges, aussi bien pour les personnes que pour les produits. L’énergie devient pour le chef d’entreprise un facteur majeur de compétitivité qui s’intégre dans sa stratégie numérique.

La recherche de l’efficience devrait donc être la nouvelle règle économique du XXIe siècle. Pour cela nous devons développer, échanger et mettre en œuvre de nouveaux savoirs, irriguant  tous les acteurs à travers ce vecteur universel qu’est le web. Energie et information se confondent dans une nouvelle synthèse qui caractérise le XXIe siècle. Le temps est compté pour construire cette nouvelle dynamique salvatrice.

Une voie révolutionnaire où la France peut s’illustrer par son audace créatrice

La numérisation ne consiste plus à plaquer des solutions nouvelles sur des situations anciennes, mais à repenser l’ensemble du cycle de vie des produits à partir des processus numériques. Concevoir des systèmes synchronisés en temps réel, partager l’intelligence à chaque étape et à chaque niveau hiérarchique pour construire des systèmes intégrés et reconfigurables n’est pas un exercice facile dans un monde profondément marqué par le taylorisme et la pensée managériale classique, héritière de Fayol. Si l’efficience est incrémentale, l’innovation se nourrit de ruptures, et donc de prise de risque. Cette réflexion doit redonner à tous les acteurs, internes et externes, une responsabilité réelle sur la production et la livraison des services et le contact client. Pour cela, le management nouveau doit s’appuyer sur la compétence de chacun dans une logique de confiance dans le cadre d’une cohérence globale contrôlée de façon pertinente, c’est à dire non intrusive et non réductrice.

Cette dynamique doit également imprimer la vie publique. La démocratie de l’internet doit favoriser une prise de décision participative, ouverte à toutes les sensibilités, documentée de façon approfondie et contradictoire. Les générations de l’internet se méfient des slogans, des dogmes, de la pensée unique et recherchent dans un échange non biaisé les voies de décryptage et de solutions de réalités dont ils mesurent sans illusion la complexité.

Repenser la démocratie en s’appuyant sur les pratiques nouvelles issues de ce foisonnement est un impératif.

Quelques pistes pour approfondir la vision du numérique par la classe politique :

- http://bayrou.fr/article/retrouvez-en-direct-le-dialogue-autour-du-numerique-avec-francois-bayrou

- un dialogue entre François Bayrou et Tzvetan Todorov sur léloge de la modération dans Philosophie Magazine de mars 2012

- http://www.rue89.com/2011/06/22/la-france-connectee-une-tribune-de-martine-aubry-210341

- http://www.lemonde.fr/idees/article/2011/12/06/la-politique-numerique-de-nicolas-sarkozy-plombe-l-innovation-francaise_1614004_3232.html

- http://www.clubic.com/internet/actualite-476298-nicolas-sarkozy-bilan-numerique.html

- http://www.lafranceforte.fr/bilan/economie-numerique

- http://www.marianne2.fr/Sarkozy-et-Hollande-sont-d-accord-le-patron-geek-est-un-must_a215896.html


Paradoxes II : travailler plus pour gagner plus, ou moins, ou...

Pourquoi travailler plus ? Pourquoi travailler moins ? L’économie est une science bizarre. On se bat comme des chiffonniers pour savoir où  en Allemagne ou en France on travaille le plus. Pour conclure que ce sont les grecs qui travaillent le plus en Europe, ce qui ne les sauve pas pour autant…Ce sont des questions de base qui animent régulièrement le débat public, surtout en période électorale où il faut porter des coups à l’adversaire, et non pas comprendre. De fait, en 2007, dernière année avant la crise, selon l’INSEE la durée moyenne de travail annuelle des salariés - 1730 h pour les hommes, 1600 h pour les femmes - dépassait largement la durée légale de 1607 h. Les chiffres de 2011 sont différents, crise aidant.

Le travail est un phénomène complexe. Chaque situation individuelle se dilue dans une vision catégorielle . Il y a tant de situations tout au long  de la vie. Etudiants prolongés, salariés et non salariés, travailleurs au forfait, comme les cadres et la maîtrise, qui dépassent largement les 35 h sans incitation financière spécifique, travailleurs à temps plein ou à temps partiel, par choix, ou contraint, chômeur actif ou résigné, retraité précoce, tardif, inactif ou hyperactif. C’est une question de statut professionnel -un travailleur indépendant n’aura pas le même profil de vie qu’un fonctionnaire -, de choix de vie et de sur-détermination sociale.

La pensée caricaturale conduit à stigmatiser ceux qui ne travaillent pas… Or depuis le début du XXe siècle, la durée moyenne, toutes catégories confondues, du travail effectif est passée de 200000 heures à 67000 heures. Nous vivons désormais grâce à l’allongement de la vie, et à l’amélioration de l’efficacité productive, deux vies complètes, une vie de travailleur et une vie de rentier. Comme on a gagné plusieurs centaines de milliers d’heures de vie en un siècle pour vivre 700000 heures, le travail ne représente plus que 12% de notre existence, contre 40% à la fin du XIXe siècle, mais nous passons 15% de notre vie devant un téléviseur et 30% à dormir*… Par rapport à nos grands-parents, nous sommes tous de grands fainéants, et en plus nous nous plaignons.  Bien sûr les moyennes ne sont que des outils bien sommaires pour rendre compte de la réalité, de notre réalité individuelle qui seule compte. Mais quelle réalité ? Est-ce qu’un footballeur qui ne travaille que quelques heures par semaine sur l’année, ou un pilote d’Airbus A380, ou un président de la République, à la tâche 7 jours sur 7, doivent être jugés  sur la durée de leur travail apparent ? La leçon quotidienne sur les jugements péremptoires que nous portons sur le travail… des autres incite à beaucoup de prudence et de modestie.

Le constat incontestable est que nous vivons beaucoup plus longtemps, et en bonne santé, et que nous avons besoin de beaucoup moins travailler pour vivre longtemps et en bonne santé. Il faut que les grincheux s’habituent à cette réalité troublante. Le travail ne devient plus qu’un cas très particulier de notre passage sur terre. Il va même plonger au dessous de 10% du temps de vie dans un futur immédiat. Bonne nouvelle, bien sûr ! Mais aussi défi majeur pour une société qui avait construit tous ses mécanismes de transfert sociaux sur… le travail !

La raison de ce trouble est simple : l’économie se situe au carrefour de multiples disciplines dont les analyses sont souvent contradictoires. L’économie vise à analyser le comportement humain dans les choix qui président à la couverture des besoins « domestiques », économie venant de oixos, la maison. Et l’économie est indissociable du système socio-technique qui la soutient. Or depuis la révolution industrielle  le travail n’est pas le seul facteur de nos progrès. Il n’y a pas de relation évidente entre le volume de travail (« plus » de travail), le niveau de production et la rémunération.  Il est curieux de constater que deux positions idéologiquement opposées dans le spectre politique français renvoient à une même analyse archaïque de la place du travail dans une économie moderne. « Travailler plus pour gagner plus » ou mieux répartir le travail existant en diminuant la durée hebdomadaire du travail, les "35 heures", sont deux interprétations identiques d’une même vision : le travail est un stock. Or il n’en rien, et depuis longtemps.

 

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Le travail a d’abord été utilisé pour apporter une réponse urgente aux besoins des couches basses de la pyramide de Maslow… survivre ! Se nourrir, se protéger des intempéries, du chaud et du froid, assurer la pérennité de l’espèce ont fourni pendant des millénaires le cadre naturel et obligé des échanges économiques. Il a fallu que la découverte des machines nous dotant d’une prothèse musculaire efficace ainsi que les progrès dans  la compréhension de notre environnement naturel nous permettent de faire des gains significatifs dans la productivité du travail pour nous arracher à cette zone de survie précaire. Ce n’est pas la seule intensification du travail qui a permis à l’humanité de progresser, mais la science et la technique. En même temps, le déploiement de nouvelles techniques - on ne parlait heureusement pas de « technologie » dans ce passé récent – apportait à chaque étape son lot de destructions créatrices. L’exemple du métier à tisser de Jacquard est le premier d’une longue série. Quand on observe le travail d’un paysan qui récolte les foins en quelques heures, seul au volant de son tracteur climatisé, on se souvient d’un passé proche où cette tâche impliquait des dizaines de personnes, enfants et vieillards inclus…

 

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La mécanisation, puis l’automatisation et enfin l’informatisation ont cassé le lien linéaire entre le volume de travail et le volume de production. La croissance économique s’est construite par la réduction du volume de travail qui est le produit du nombre de travailleurs par la durée du travail pour une technique donnée. Et ce processus va continuer à opérer en touchant les métiers tertiaires encore peu transformés par le développement de la numérisation totale de toutes les activités.

 

 

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L’automobile illustre clairement ce phénomène. Au début du XXe siècle les premières voitures automobiles étaient construites à l’unité à la main. C’étaient des produits artisanaux, extrêmement coûteux, réservés à une élite. Il a fallu Henry Ford pour comprendre que ce produit rencontrerait une demande forte si on en abaissait considérablement le prix de production, et pour cela il fallait casser le modèle de production unitaire pour passer à la grande série. Standardisation et mise en place de chaînes d’assemblage servies par des ouvriers exécutant des tâches simples et répétitives ont permis le décollage de cette industrie. C’est donc la rupture dans la conception qui a permis la croissance, non pas l’intensification du travail. Ce processus a progressé avec la robotisation qui a conduit à un accroissement de la qualité et à la réduction tant de la pénibilité du travail que du nombre de travailleurs. Le volume de travail direct engagé pour construire une voiture moderne est très faible. L’usine Renault de Flins est passée de 21000 salariés dans les années 70 à moins de 3000 aujourd’hui pour une production certes réduite de 50 %.  Certes l’organisation du travail actuel implique que lorsqu’on désire accroître la production d’un modèle, il faut intensifier l’utilisation du capital, la chaîne d’assemblage, ce qui requiert  l’apport d’une équipe supplémentaire.

Si un grand nombre d’emplois restent associés à un cycle de tâches élémentaires directement liés au temps qui leur est consacré – une coupe de cheveux, par exemple -, la plupart des emplois modernes dissocient temps de travail et production. C’est le cas de tous les emplois conceptuels - les manipulateurs de symboles - dont la production intellectuelle n’est pas fonction du temps qui lui est consacré. L’exemple parfait est celui du chercheur.  Les professions de création ne permettent pas d’établir un lien prédictible entre le volume de travail, le résultat atteint et la rémunération qui en découle.

L’arrivée de l’informatique, puis du  web sont  venues à leur tour bouleverser les mécaniques du travail. Plus de travail ne permettra pas de faire plus de courriels  pertinents, plus de tableaux excel utiles, plus de présentations  powerpoint probantes. Les heures de bureau, entrecoupées des pauses cigarette et café, et d’interminables réunions, sont une série de sprints courts pour  produire de l’information et l’envoyer telle une bouteille à la mer sur le réseau. Une idée peut naître n’importe où, n’importe quand, se propager instantanément  et apporter des résultats clivants ou simplement rejoindre le cimetière des fausses bonnes idées… La dématérialisation du travail a de nouveau dissocié le lien entre temps de travail, production, efficience et rémunération.

Il reste que le travail sert à beaucoup plus de fonctions que produire…  Le travail procure un statut social, des horaires, un lieu de travail, des collègues, un environnement de socialisation et… une rémunération. Il y a dissociation entre le travail, mesuré en heures, le produit  final et la rémunération. La place dans l’organisation, la reconnaissance par les pairs, l’image et le leadership  deviennent plus important que le seul travail fourni.  L’autorité et le lien de subordination sont moins efficaces quand il s’agit d’agir sur la capacité de conception que lorsqu’il ne s’agit que de maîtriser une contribution « musculaire ».

Enfin, il y a  de plus en plus de situations où la rémunération est obtenue sans travail – la retraite, le chômage, les études – mais par un mécanisme de solidarité basé sur une assiette qui ne peut plus être seulement le travail des autres. D’où la nécessité de repenser ce que signifie revenu de remplacement ou de solidarité tout au long de la vie. Se rencontre d’autres situations de rémunération sans « travail », le jeu ou la spéculation par exemple, qui peuvent néanmoins impliquer un certain talent…

Or comment remplacer ce mécanisme simple - travail = revenu - pour trouver tout au long de la vie des mécanismes de socialisation équitables, motivants et socialement utiles associés à un mode de rémunération politiquement acceptable? Au siècle des réseaux et du cerveau d’œuvre, alors que la dématérialisation multiplie à l’infini, idées, sons et images, il faut admettre que produire du sens devient aussi important que produire des biens. La décroissance qui tourne le dos à la science n'est pas la solution. L'intelligence collective en réseau peut réduire les dommages collétaraux d'une croissance des revenus plus respectueuse des équilibres naturels de long terme. Est-ce que le marché, qui demeure le moins mauvais des systèmes d'arbitrage, peut inventer les modèles de régulations jugés souhaitables ?

Utopie ? Certainement moins que l'idée d'atteindre couramment cent ans pouvait apparaître folle au XIXe siècle au temps de Karl Marx... Il faudrait d’abord reconnaître que toutes ces questions ne constituent pas un problème mais une formidable opportunité puisque, pour la première fois dans l’histoire, nous avons désormais le choix d’inventer et non pas de subir !

* Nouveau portrait de la France, de Jean Viard, Éd. de l’Aube, janvier 2012

Quel travail voulons-nous ?, coédition France-Inter avec les éditions Les Arènes, janvier 2012 

 


Innovation et enseignement

Vraiment une bonne nouvelle cette co-production entre le site pédagogique militant Le Café pédagogique et le Ministère de l'éducation nationale : le 4e Forum des enseignants innovants démontre que l'innovation dans l'enseignement est un fait réel, puissant, motivant aussi bien pour les élèves que pour les enseignants. Les technologies de l'information doivent résoudre les problèmes de la société. S'il est un domaine où elles doivent stimuler, réveiller, séduire, construire, c'est bien l'éducation.

Peu de choses ont changé dans l'éducation : un maître, une salle de classe, un tableau, des prises de notes sur des cahiers, des manuels, certes aujourd'hui avec de belles photos couleur... Et dans la vie : tout a changé depuis les années soixante-dix. Il suffit de regarder ce que font les gens dans un TGV : tous les passagers ont un écran. Tous ? Sauf un professeur qui corrige un paquet de copies...

On se plaint des coûts de l'enseignement, du manque d'enseignants, des résultats médiocres, de la violence scolaire... Mais qui parle de l'ennui de jeunes face à un modèle totalement décalé où on explique qu'il ne faut surtout pas aller sur Wikipédia à cause des "erreurs" ? Certes il y a eu des efforts, quelques PC, des tableaux blancs interactifs, des iPad  en Corrèze...). Mais il faut surtout des programmes pour apprendre autrement. Et seuls les enseignants peuvent les écrire. C'est pourquoi cette rencontre des enseignants innovants est si importante.