A la recherche d’un nouvel équilibre

 

Le monde numérique n’est pas une abstraction théorique : c’est le monde physique d’avant auquel a été ajouté une couche nouvelle, pratique, esthétique, conviviale, permettant de faire rapidement et de façon simple des tâches souvent très basiques. Même si se prendre en photos sur Instagram ou s’envoyer des messages sur WhatsApp sont des activités qui absorbent beaucoup de temps, cela ne suffit pas à construire le monde de demain, qui sera aussi matériel. Les acteurs du numérique ne s’y trompent pas. C’est bien dans le monde physique que l’économie continue de se développer. Concevoir, produire, distribuer, consommer, se déplacer sont autant de tâches que le numérique contribue à faire évoluer mais qui demeurent, pour l’essentiel, physiques. Ce n’est pas un hasard si le président Obama a clairement annoncé à l’ouverture de la COP 21 que l’avenir de l’énergie résidait dans les géants du web, et que Bill Gates lance une fondation pour financer les travaux dans ce domaine. Cette initiative « Mission Innovation / Clean Tech » vise à financer les travaux destinées à trouver des solutions bas carbone dans l’énergie. La révolution numérique ne se joue pas seulement dans le monde étroit des « producteurs  de plateformes », elle se joue quotidiennement dans tous les secteurs d’activité en instillant dans les pratiques anciennes les idées neuves permettant de faire mieux pour les personnes et pour la planète. Or le web, décentralisé, fondé sur le fait que chacun est à la fois émetteur et récepteur des réseaux interactifs s'installe dans le paysage institutionnel comme étant le modèle de ce qu'il faut faire dans toutes les activités. Reconnaitre que l'intelligence est dans le réseau et non plus seulement dans le centre est une remise en cause de la pensée fondatrice du système hiérarchique pyramidal. Par vagues, l'utopie fondatrice du web se développe dans des secteurs bien lointains de ceux qui l'ont vu naître, l'énergie par exemple. Si le coeur de la forteresse du web est bien tenu par les tycoons milliardaires de la Silicon Valley, tout le reste est à conquérir. Il reste toutefois à démontrer que les entreprises du XXe siècle sauront s'adapter suffisamment vite avant que les leaders du web ne s'emparent de leurs domaines. Or ils ont prêts à le faire. La course est engagée.

 

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Centrale solaire dans le désert de Mojaves aux Etats-Unis

Disrupter les disrupteurs

Le monde du web n’est pas figé. Les positions, même dominantes, ne sont pas définitivement acquises et les changements de pratiques des utilisateurs sont rapides. Aussi les contre-attaques sont possibles en trouvant de meilleures idées de produits et de services, de chaînes de valeur, d’alliances ou d’interfaces techniques. C’est souvent dans le détail que se fera la différence. La contre-offensive des secteurs conventionnels est engagée. Il est intéressant de voir comment G7 a réagi contre Uber en améliorant son service de façon rapide sur les mêmes plans que son compétiteur : paiement par carte, voiture impeccable, chauffeur attentionné. Mais G7 est allé plus loin avec le service de desserte des aéroports Wecab qui permet, avec un prix fixe, de partager le véhicule avec une autre personne pour réduire le coût par passager, mais aussi l’encombrement et les émissions. Le groupe Accor a engagé une riposte autant contre Booking que contre Airb’nb. La SNCF ne cesse d’améliorer son service numérique en dématérialisant totalement titres de transport et cartes d’abonnements. Les banques installées sont les premières à développer les services numériques en ligne. Il ne faut pas se réjouir des coups portés contre les entreprises du CAC 40, car c'est un système global qui assure notre prospérité qui est menacé. Il faut au contraire pousser les entreprises du XXe siècle à se transformer, parfois radicalement comme le fait avec talent la Poste depuis dix ans.

Ainsi, le journal montréalais de langue française, La Presse, fondé en 1884, vénérable institution de plus de 130 ans, a inventé un nouveau support numérique qui allie un format mobile original, la qualité rédactionnelle et la richesse de l’iconographie. Séduisant les annonceurs avec ce nouveau support, la Presse +, le journal numérique est rentable ce qui va permettre dès janvier 2016 de supprimer le coûteux format papier en semaine. Comme le déclare Jean-Marc de Jonghe, vice-président numérique de la Presse, l’objectif est de fournir « quelque chose de pertinent dans la vie des gens. » La technique doit s’effacer au service du sens.

Si l’économie européenne a perdu la bataille des plate-formes, elle n’a pas perdu celle du sens et c’est là où se situe véritablement la compétition de demain. Les techniques sont fragiles, volatiles, les fortunes obtenues par les tycoons ne sont pas pérennes, d’autres viendront changer cet ordre. Mais ce qui est pertinent c’est l’usage de la technique dans la vie des gens. Et sur ce point il n’y a pas de barrière ! Les brillantes jeunes pousses françaises comme Withings et Netatmmo, Criteo et Sigfox, Blablacar et Drivy doivent continuer leur essor et trouver les relais de financement leur permettant d'atteindre la taille mondiale sans céder aux milliards de dollars que la Valley peut avancer sans problème pour les ingérer.

Libérer les initiatives

La révolution numérique n’est pas venu du sommet de la pyramide. Elle s’est développée de façon anarchique, en rupture et à partir de la base. L’histoire de l’internet et du web est une histoire continue de prise de risque par des jeunes gens irrévérencieux dont beaucoup sont aujourd’hui devenus milliardaires, mais beaucoup également ont échoué. Ce n’est pas une longue marche tranquille. L’échec est même devenu culte dans la Silicon Valley ! Et  on innove d’autant plus que l’on a rien à perdre, sans  base installée, sans usine, sans distributeur, sans procédures figées. Il faut donc encourager systématiquement la prise de risque technique et économique en oubliant le vieux principe de précaution qui impose un business plan sur trois ans. Comme la mise initiale est très souvent faible, le risque est également faible, mais il faut multiplier les pistes. Le financement collaboratif est bien adapté à l’amorçage, mais le déploiement et l’industrialisation exigent des fonds plus importants, et plus solides.  

Plus que l’argent, c’est l’esprit d’innovation qui doit guider. Essayer sans cesse, échouer, corriger, repartir, c’est la méthode de travail qui doit s’appliquer à toutes les idées, et pas seulement au monde des start-up. Le respect de la prise de risque doit être encouragé dans toutes les entreprises, et surtout à l’école et dans le secteur public. Notre vieux principe républicain d’égalité devant le service public a conduit de fait à multiplier les inégalités par l’ignorance des différences de fond. A situation inégale, traitement égal ! Seule l’expérimentation décentralisée permet de valider des hypothèses de départ et de corriger l’action, au fil du temps, par touches continues et non pas par grandes réformes centralisées au déploiement improbable. Pratiquer à grande échelle « le crédit d’intention » fondé sur la confiance, gagé sur la formation, nourri par la transparence, coûte beaucoup moins cher à la communauté que la méfiance et le contrôle a priori.

Reconnaître les innovateurs

L’innovateur est forcément déviant : c’est celui qui ose autre chose qu’appliquer la « doxa », c’est celui qui se moque, de fait, des situations installées et du pouvoir en place. « On a toujours fait comme ça » est une pensée couramment admise dans tous les cadres professionnels. Mais quand tout bouge, cette posture confortable devient une imposture maléfique. « On a jamais fait comme ça et on va essayer » doit devenir le mode normal de fonctionnement des structures.

Il est clair que cette logique se heurte non pas à la résistance individuelle des personnes, mais à celle des organisations figées dans leur fonctionnement conventionnel. Mais une organisation n’existe pas en tant que telle, elle existe à travers un ordre structuré de relations de pouvoir. Changer cet ordre, c’est donc forcément prendre le risque sinon de changer les personnes au pouvoir, au moins l’exercice du pouvoir, et c’est là où se situe l’allergie au changement. C’est la raison pour laquelle les grandes entreprises qui ont réussi ont beaucoup de peine à innover en profondeur, comme le décrivait dès 1997 Clayton Christensen dans son ouvrage « The Innovator’s Dilemma ». Les entreprises bien gérées et qui réussissent ont beaucoup de difficultés à changer ce qui a fait leur succès et qui peut provoquer leur perte.

L’innovateur « paradoxal » reconnaît les faiblesses et les risques et n’hésite pas à bousculer les tabous de la pensée unique que les entreprises pratiquent aisément. Ce n’est certainement pas à lui qu’il faut couper la tête !


Trop de web ? Trop de numérique ? Quel avenir ?

 

Le débat sur l’impact du numérique sur l’économie s’accélère et se densifie dans notre pays. Deux lois sur le numérique sont en préparation, après la parution d’une multitude de rapports, documentés et stimulants, mais restés pour l’essentiel lettre morte. Cantonnée, Il y a peu de temps encore, aux secteurs de la presse, de la musique, du voyage, la prise de conscience de la transformation profonde engendrée par le web réveille aujourd’hui l’éternel débat sur la vitesse de la transformation induite par la technique. Comme à chaque étape de l’histoire humaine, la mise en tension des structures qu’implique l’émergence d’un nouveau système socio-technique bouscule l’ordre établi, déstabilise les pouvoirs, ravive les fractures sociales, remet en cause les hiérarchies et l’équilibre des territoires. Et inquiète tous ceux qui ne comprennent pas le mouvement et craignent, souvent à raison, d’en être les victimes ! La destruction créatrice de Schumpeter est en marche. Elle est violente et rapide d’autant plus qu’elle n’obéit pas à un plan prévisible et pré-établi comme nous les aimons dans notre pays marqué par la centralisme de notre culture politique et économique.

Néanmoins, la révolution numérique, en dépit de son caractère spectaculaire, n’est, comme les révolutions techniques qui l’ont précédé, qu’une œuvre humaine. Elle n’est pas magique mais résulte de l’action conjuguée de forces maîtrisables. Il est donc possible, et même absolument indispensable, de l’analyser avec lucidité. Il faut d’abord comprendre pourquoi cette révolution, venue d’ailleurs, nous heurte particulièrement en France, avant d’esquisser les pistes d’une prise en compte active de cette dynamique sur notre territoire.

  1. La révolution numérique est rapide et violente

Le tempo de cette transformation est imposé par les leaders nord-américains.

La santé insolente que manifeste les leaders du GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon) est une provocation pour l’économie européenne et l’aveu d’un cruel échec pour ce respectable terroir qui a dominé pendant plus de deux siècles l’économie mondiale par son talent et sa capacité d’innovation. En 2000, l’Europe s’était donné comme objectif pour 2010 de devenir leader dans la science et la technique ! En effet, il n’y a plus, après l’échec de Nokia, aucun point lourd dans les techniques numériques en Europe ! Parmi les entreprises du CAC 40, aucune n’appartient à ce courant des champions du web. Et on peut admettre que seuls Orange et Cap Gemini, Alcatel Lucent étant absorbé par Nokia, portent les couleurs de cette nouvelle vague d’informatisation, avec de pâles valeurs de capitalisation : 43 et 14 milliards €. Et cette domination n’est pas prête de se ralentir car les licornes, entreprises ayant dépassé une capitalisation boursière d’un milliard de dollars, se développent à toute vitesse aux Etats-Unis. Plus d’une centaine de ces entreprises sont ainsi apparues depuis 2014. Si toutes ne réussiront pas, il est clair que certaines viendront grossir le rang de leurs aînées ou seront absorbées.

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Les jeux sont faits : la Silicon Valley est devenue le centre du monde économique du XXIe siècle. La capitalisation boursière atteint, en novembre 2015, des niveaux jamais atteints : 651 milliard $ pour Apple, 500 milliards $ pour Google, plus de 300 milliards $ pour Facebook et Amazon. Seul, Apple vaut autant que les dix premières entreprises du CAC 40. Avec les profits de son année fiscale 2014-2015, soit 53,4 milliards $, Apple a battu le record du plus haut niveau de profits jamais atteint en une année dans l’histoire économique. Ceci représente 79% des bénéfices des entreprises du CAC 40 pour l’année 2014!

Dans le chaudron neuronal californien, où abondent les talents et les capitaux, s’invente, dans le style décontracté inimitable des tycoons californiens, l’économie de demain. Et rien n’est trop beau ni laissé au hasard : ni le nouveau siège d’Apple, ni la nouvelle ville de Facebook, ni l’appétit omnivore de Google pour le futur. L’ambition et la certitude d’avoir raison animent cette nouvelle génération d’entrepreneurs qui bousculent tous les establishments en imposant leurs codes. Leur vocation est de développer leur influence dans tous les secteurs, sans frein à leur appétit, sans précaution pour laisser vivre en dehors de leur écosystème les audacieux qui refusent d’y entrer. Le gagnant emporte toute la mise sans rien laisser aux concurrents. Cette logique d’universalité doit servir le bien de l’humanité car les tycoons ne sont pas avares de déclarations généreuses. Le « moon shot » est là et prend le pouvoir politique comme l’a démontré le rejet d’une proposition anti-Airbnb à San Francisco. Le moonshot, par similitude avec le programme Apollo, consiste à adopter des solutions radicales tant sur le plan technique qu'organisationnel, sans précaution majeure ni pour la prise de risque ni pour la rentabilité à court terme. Les pratiques fiscales des barons de la nouvelle économie sont opaques et ni dans les pays où ils opèrent ni même aux Etats-Unis, ces géants du web ne figurent pas parmi les entreprises citoyennes exemplaires. Mais est-ce vraiment différent des Carnegie et Rockfeller en leur temps, sinon que leur terrain d’action est mondial et qu’ils pénètrent beaucoup plus profondément les consciences que pouvaient le faire les rois de l’acier, du chemin de fer et du pétrole ? La logique d’un entrepreneur est d’exploiter, sans état d’âme, tout le terrain que lui laissent ses concurrents… et le législateur.

Les conséquences sociales sont considérables

La disruption – mot clef de ce et début de XXIe siècle – est un tsunami qui s’attaque à tous les secteurs économiques. Bien sûr la construction des fondations de l’internet a nécessites près de trois décennies pour créer, progressivement, ce réseau mondial universel. Mais l’accélération a été déclenchée par l‘irruption d’un nouvel objet. Le premier smartphone. L’iPhone, doté de fonctionnalités qui faisaient sourire en 2007 comme la géolocalisation, ou un appareil photo, a mis entre toutes les mains un puissant ordinateur, mobile et connecté au réseau internet. Passer de quarante années d’informatique « assise », coûteuse, lourde, complexe à une informatique « debout », ergonomique, mobile, accessible et géolocalisée, a créé une brèche spatio-temporelle dans laquelle se sont engouffrés développeurs et entrepreneurs pour inventer un monde poussé par la recherche de solutions utiles et simples à la plupart des problèmes de la vie quotidienne. Sans intermédiaires, grâce à l’idée géniale des magasins d’applications gratuites ou peu onéreuses, ils distillent l’élixir de la transformation numérique de la société directement vers les utilisateurs qui s’en emparent avec délectation, parce que c’est simple, utile et… pas cher ! Ce phénomène défie les lois de l'économie car la plupart des enteprises porteuses de ces nouveaux services ne gagnent pas d'argent en dépit d'une capitalisation boursière pharaonique. Néanmoins elles bousculent les secteurs établis, les forcent à s'adapter ou à disparaître. 

Citons quelques exemples. AirBnB, né en 2008, s’est développé ainsi de façon virale, sans autorisation, sans prévenir. Et sans que personne n’ait vraiment vu le phénomène se développer, sauf les pourvoyeurs d’espaces – promus « hôtes »- et leurs clients, ravis d’une telle aubaine, AirBnB capte des millions d’utilisateurs et, en pertes, génère un revenu de moins d'un milliard $ pour une capitalisation boursière de 24 milliards $. En 2020, l'entreprise devrait enfin être rentable ! Or tout peut changer dans ce secteur très ouvert...

Pour étendre son spectre d’activités, Google investit des milliards de dollars. Google, qui est désormais fractionné en plusieurs entités légales, sous une nouvelle holding, Alphabet, a nommé le pape de l’intelligence artificielle à la tête de son département de recherche, Ray Kurtweil, et fait de nombreuses acquisitions dans le domaine des robots, comme Boston Dynamics, spécialisé dans les robots militaires. la boulimie de Google est incommensurable mais son alimentation en cash est permise par une activité tout ce qu'il y a de plus classique, la publicité. 

Les structures politiques sont ébranlées

Pour la première fois dans l’histoire, l’innovation ne connait pas de frontière et se déplace instantanément, sans délai, entre les pays, supprimant l’avantage comparatif que donnait aux pays développés leur avance technique. Le développement des télécommunications bouleverse la séquence historique de développement. La totalité des habitants de la planète accède maintenant au téléphone mobile, et bientôt, grâce aux smartphones à bas prix qui se vendent par centaines de millions, bénéficiera de tous les services du web. Les gouvernements ne peuvent que constater que la révolution numérique se fait sans eux, sans leur autorisation et hors de leur contrôle.. Si le Parlement européen s’émeut, et vote en novembre 2014 une résolution pour démanteler Google, l'entreprise ne se plie pas pour autant aux exigences européennes.

Peu de dirigeants ont encore intégré le fait numérique dans leurs pratiques

Si les Français adorent les technologies numériques pour leur usage personnel, les pratiques en entreprise et dans la vie publique sont en retrait par rapport à cet engouement individuel, même si, au fil du temps, on observe des changements significatifs de comportement. Les images du bureau de François Hollande sans ordinateur et noyé sous les parapheurs ont choqué. Il n’est pas le seul à parler du numérique, pour les autres. Les dirigeants français ont dans l’ensemble raté la seconde vague de la révolution informatique, celle des années quatre vingt-dix avec les ERP. Ils trouvent aujourd’hui qu’avoir une stratégie « digitale » est beaucoup plus chic que de faire de l’informatique, activité reléguée au rang définitif et peu enviable de « centre de coûts ». Si utiliser un mot anglais permet d’avancer la prise de conscience, tant mieux. Mais il ne faudrait pas que ce soit un leurre de même nature que l’e-commerce au début des années 2000. Car si techniquement le numérique ne se dissocie pas de l’informatique, culturellement il n’en est rien. Là où l’informatique permettait d’accroître la productivité de l’existant, le numérique consiste à remettre en cause, ou simplement ignorer, cet existant pour inventer tout autre chose.

Bien peu de dirigeants acceptent l’idée que la révolution numérique est avant tout une révolution managériale qui s’appuie sur la compétence de la totalité des collaborateurs avec un minimum de technostructure et d’encadrement. La révolution numérique, c’est une large décentralisation avec des équipes petites, autonomes connectées en réseau. C’est la réactivité privilégiée par rapport au plan et au budget venus d’en haut. La reconnaissance ne se fait pas par la hiérarchie mais par les pairs. C’est une incitation permanente à l’initiative et au non-conformisme. On ne tue pas une idée, on l’améliore ! C’est une remise en cause radicale du système hiérarchique pyramidal, ses rituels et ses ordres.

La révolution numérique bouscule emplois et compétences

La désintermédiation, qui a désormais un nom, « ubérisation » est un processus simple et efficace. C’est pour cela qu’elle s’impose dans tous els secteurs. Elle consiste à supprimer tous les intermédiaires inutiles d’un processus pour délivrer un résultat, rapidement, efficacement et pour le moins cher possible. Le réengineering des processus, activité phare des années quatre vingt-dix se fait désormais de façon beaucoup plus radicale en mettant en place un outil informatique, une plateforme d'intermédiation, qui met en relation directe émetteur et récepteur La désintermédiation est aussi connexe à la dématérialisation. Comme le support physique n’est plus utile à l’accomplissement de la fonction, la production de l’information suffit. Et elle est immatérielle, peu coûteuse et se prête à tous les traitements qui assurent la traçabilité et le contrôle du dénouement physique et économique de la transaction.

Avec la suppression de fonction physique de production, de diffusion et de contrôle, ce sont des centaines de milliers d’emplois industriels et tertiaires qui sont d’ores et déjà supprimés ou encore seulement menacés. Les exemples sont multiples dans l'édition musicale, la presse, la photographie.. .Prenons l'exemple d’un produit récent qui fut innovant, le Compact Disc, diffusé à partir de 1982. Editer un CD à partir d’un fichier numérique, le presser, l’emballer, le transporter, le distribuer dans des points de vente représentait un grand nombre de tâches matérielles et l’utilisation de ressources physiques - papier, carton, plastique, stockage, véhicules, manutention - que la diffusion en un clic du même fichier sur un serveur supprime définitivement. Aujourd'hui les magasins de disques ont quasiment disparu, à l'instar du célèbre HMV à Londres, plus grand magasin de disque du monde, ouvert en 196 et fermé en 2014. Il en est ainsi dans les guichets, les points de vente, les caisses de supermarché, les bureaux… Il est bien naturel que les emplois directement associés à ces tâches physiques disparaissent également. Mais la logistique impose encore beaucoup de main-d’œuvre et Amazon propose un nouveau type de contrat de travail, Flex, pour ses livreurs occasionnels aux Etats-Unis. Il s’agit d’utiliser sa propre voiture, sans couverture sociale, pour livrer quand on le veut dans un périmètre restreint pour 18 à 25 $ de l’heure. Les initiatives de ce type se multiplient dans tous les métiers, sapant sans bruit les bases historiques du salariat.

Bruissante, tumultueuse, sans égards pour le passé, la révolution numérique apporte à tous et bouscule tout le monde. Elle n'est nullement morale ou vertueuse par elle-même, s'inscrivant dans une longue histoire de l'innovation, mais elle peut le devenir si elle sert l'intérêt général.

A suivre ...

  1. A la recherche d’un nouvel équilibre

Faire basculer la France dans le XXIe siècle : le numérique

Le G9+, think tank informatique, télécoms et numérique des anciens des grandes écoles, a lancé une démarche de réflexion collective pour 2017 : "100 idées pour une France numérique". Ce texte, sous une forme adaptée,  s’intègre dans cet ensemble de contributions qui sera débattu le 19 novembre.

De multiples rapports ont été consacrés au développement numérique de la France. Un des plus importants est celui publié en 2014 par la commission Lemoine sur « la transformation numérique de l’économie française ». De nombreuses structures, think tanks et organismes professionnels, ont émis des propositions et réunis les acteurs engagés dans la révolution numérique. Ce n’est donc pas l’originalité, ni l’exhaustivité, des mesures qui doit être prise en compte dans le cadre de cette réflexion, mais la recherche d’un effet de masse sur la société. Dans la situation actuelle de la société et de l’économie française, il est indispensable de sortir du champ de l’intention et de l’expérimentation pour franchir un seuil irréversible d’adoption massive.

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Dans ce débat qui  a commencé à la fin des années quatre-vingt dix quand certains ont commencé à prendre conscience que le développement mondial de l'internet et du web était un phénomène d'une ampleur qui promettait d'être exceptionnelle. La France a beaucoup hésité face à ce processus clairement américain dont elle n'avait pas été à l'origine, et qu'elle avait sous-estimée, malgré les courageuses initiatives de Louis Pouzin. Vingt ans plus tard, internet et les services du web ont conquis le monde avec trois milliards d'internautes.

Aussi les ultimes résistances tendent enfin à s’estomper devant la prise de conscience de l’irréversibilité de la transformation en cours partout dans le monde. Plus que la somme des techniques de communication, désormais disponibles à faible coût et sans complexité,  qui permettent d'accéder sans limite à des informations de toutes natures, ce sont les changements culturels et comportementaux qui marquent la vie sociale. Or l’expérience des succès de l’économie du web démontre que c’est la rencontre entre un besoin, souvent latent, et une offre, ergonomique et économique, qui déclenche l’adoption. La créativité des start-upers  est sans frein ce qui conduit les magasins d'applications à proposer des millions d'applications diverses dont certaines ne sont jamais exploitées par ceux qui les ont téléchargées. Cet usage privé, que chacun gère en fonction de ses envies et de ses besoins, est une première étape plaisante et pratique dans la numérisation. Mais il faut aller au-delà pour ancrer le numérique dans les pratiques sociales qui, en France, nécessitent la plupart du temps l'engagement de l'Etat. Car, dès lors qu’il s’agit de rechercher un effet de masse qui dépasse l’adoption privée, poussée par l’innovation, les évolutions du cadre législatif et réglementaire se révèlent nécessaires pour rendre possibles ces transformations.

Au-delà d'un mouvement comme  la French Tech, qui mobilise les talents des entrepreneurs,  et la dynamique des start-ups, relayée par les écosystèmes régionaux, ce sont les pratiques régaliennes qu'il faut revisiter à travers le prisme de la culture numérique. Dématérialisation, réactivité, engagement, décentralisation sont les vecteurs de cette transformation qui doit transformer nos modes de fonctionnement conventionnels pour faire basculer notre culture du papier et de l'autorité vers celle du numérique et de la responsabilité.

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Si, en France, les infrastructures sont globalement capacitaires, si l’adhésion spontanée des consommateurs est forte,  Il s’agit maintenant de fournir un cadre de confiance collective envers le numérique qui ne peut être produit sans impulsions législatives et réglementaires. Il faut également améliorer l’offre de services collectifs, sans qu’ils soient nécessairement publics, au-delà des propositions du marché pour produire un effet de transformation collective des comportements.

Les mesures proposées, qui s’inscrivent dans le prolongement de mesures déjà engagées,  ou incluses dans les projets de loi d'Axelle Lemaire et Emmanuel Macron, visent une accélération du développement universel des usages en stimulant la confiance envers les solutions numériques de tous les citoyens et la créativité numérique. Il s’agit de renforcer les motivations des pionniers et développer l’adhésion des milieux encore sceptiques, ou hostiles, en créant les conditions transparentes d’adhésion lucide et responsable à la société numérique du XXIe siècle. Le besoin de sécurité et de confidentialité est un élément structurant de la demande sociale. Faute d’y répondre clairement, la transformation numérique reste partielle et ne livre pas ses promesses économiques et culturelles. Cinq mesures ne suffisent pas. Mais il est important de créer un cadre général sur des sujets pour lesquels le changement de pratiques pourra induire le développement d'une nouvelle culture d’initiatives et de responsabilités dont la France a besoin.

1/ Rendre obligatoire la facturation électronique pour tous les échanges inter-entreprises au 1er janvier 2019

La dématérialisation des commandes et des factures est le seul mécanisme collectif déclencheur d’une transformation numérique des processus. En effet, l’échange de documents informatisés implique la mise en place de processus et d’outils dans toutes les entreprises et organisations, quel que soit leur taille. C’est donc le moyen d’obtenir que se mettent en place des processus numérisés de bout en bout.

2/ Mettre en œuvre un titre universel d’identification numérique individuelle

Contexte :

Le projet d’une carte d’identité numérique est ancien. Il a été  lancé en 2003 et visait  de produire une’identification forte associant un cadre régalien et un cadre commercial.  Ce qui fait l’originalité de ce projet a justement conduit à de multiples tergiversations qui ont finalement différé son adoption qui nécissattn une loi n’a pas trouvé le cadre et les supports requis.

Relancé en 2012 sous l’appelation IDéNum, le projet a été adopté mais de nombreuses dispositions ont été jugées anticonstitutionnelles.

Objectif

Doter chaque personne d’un outil d’identification numérique irréfragable, sécurisé et garanti par l’Etat, permettant à la fois de répondre aux objectifs régaliens et d’assurer dans toutes les transactions, publiques ou commerciales, une preuve d’identité.

3/ Dématérialiser tous les documents concernant la vie professionnelle et la gestion du patrimoine avec l’instauration d’un service de coffre-fort électronique personnel.

Objectif

Eviter l’émission de millions de documents en double (papier et numérique)  notamment la feuille de paye avec stockage électronique à vie,  les actes de gestion individuelle et patrimoniale (contrats, titres de propriété…)

Faciliter la liquidation des droits à pension de retraite et de façon générale simplifier la gestion des actes administratifs personnels

Fournir sous forme numérique tous les éléments validés pour des transactions (achats immobiliers, achats de véhicules…)

Unifier toutes les informations sociales

Garantir  la sécurité juridique des éléments clefs de la vie sociale

Offrir un cadre pérenne, sécurisé, permettant la sécurisation de long terme

 

4/ Déployer le « contrat de coopération » pour fluidifier la circulation des compétences 

Contexte

L’ouverture, la flexibilité, la prise d’initiatives, la collaboration spontanée, l’esprit entrepreneurial constituent des propriétés naturellement développées et encouragées par les écosystèmes numériques. Réinventer les parcours de travail au cours de la vie à l’ère du numérique implique de multiples changements dans notre compréhension du travail contemporain, dans les organisations et la culture managériale mais aussi dans l’affirmation de sa responsabilité individuelle dans le développement de son parcours professionnel. Les entreprises qui sauront devenir des fédérateurs naturels de talents individuels gagneront la compétition économique. Affranchie des contraintes conventionnelles issues de la fragmentation de la société, la mise en synergie des talents peut trouver des réponses radicalement nouvelles aux problèmes de notre société et combler les lacunes des mécanismes classiques. 

Quand on fait appel au « cerveau-d’œuvre », plus il y a d’acteurs, plus il y a d’idées qui germent et réussissent. Il faut donc abattre toutes les barrières à l’entrée à l’activité en renforçant, avec un code du travail simplifié, l’efficacité des sanctions.

Mesure

Introduire un « contrat de coopération »  à échéance variable, de 2 à 5 ans,  qui n’est pas un contrat de subordination, mais définit contractuellement les droits et obligations des deux parties, et précise la nature de la contribution et les règles d’évaluation. La rémunération reste un salaire, chargé, mais le salarié ne figure pas parmi les effectifs statutaires de l’entreprise et n’entre pas dans le comptage des seuils sociaux.  Il est soumis aux conditions de travail de l’entreprise mais peut également inclure le télétravail.

5/ Développer l’industrie du logiciel éducatif et pédagogique à travers les enseignants et le diffuser à travers l’enseignement

Contexte

Le développement des supports numériques pédagogiques inclus dans les programmes  est très lente alors que l’échec scolaire s’accroît, surtout sur les disciplines fondamentales comme la langue française, les langues étrangères, les mathématiques, l’histoire géographie…

Objectif

L’objectif est d’exploiter l’appétit naturel des jeunes générations pour les outils numériques pour installer le numérique au cœur des processus pédagogiques. Ce mouvement ne peut passer que par les enseignants eux-mêmes et par l’inclusion des outils numériques dans tous les processus d’apprentissage.  Il ne s’agit pas d’ajouter le numérique comme matière d’enseignement ( même si la question est pertinente pour la formation à la programmation) mais d’inclure les outils numériques dans la progression pédagogique et l’évaluation ;

La mesure proposée est donc d’inciter les enseignants à partager leur expérience pédagogique par la création de logiciels professionnels. C’est une action qui permettra l’émergence de start-up francophones produisant des produits totalement insérés dans les processus pédagogiques et dans les programmes.

 

 


L'urgence iconomique

S’il faut stimuler la réflexion, ce n’est pas pour le plaisir de l’exercice de style, mais pour contribuer à aider les acteurs sociaux à trouver des repères et à anticiper. Notre travail collectif, au sein de l’Institut de l’Iconomie, est précisément de réfléchir à l’ampleur des transformations en cours sur notre planète pour comprendre, anticiper, construire. Il y a urgence. Nous devons revoir en profondeur nos méthodes de travail, notre culture managériale pour ouvrir, partout, des espaces de liberté et de créativité.

 Ce décodage est indispensable quand tout bouge simultanément et que le découragement gagne face à l’inefficacité des réponses convenues. L’erreur la plus commune est en effet de vouloir résoudre des problèmes nouveaux avec des solutions anciennes. Notre pire ennemi, c’est le passé, répète Elon Musk. Il faut inventer en matière d’organisation de la société comme nous savons si bien le faire en matière technique, sans tabou ni totem.

La révolution du web n'est pas technologique

Internet et le web sont arrivés à la fin du XXe siècle sans que personne n’ait vraiment pris la mesure de l’ampleur de cette transformation. Le monde des entreprises où se déploient les règles, les pratiques et les rituels  du travail, ne considérait pas cette innovation grand public comme pertinente pour le monde professionnel. En 2007, c’était l’iPhone qui allait ouvrir le champ à une profonde mutation de la communication et de la connaissance, probablement une des plus riches de conséquences de l’histoire de l’humanité. En permettant l’accès mobile à toute l’information, on mettait fin à la suprématie de « l’informatique assise » qui servait de base à toutes les pratiques sociales de l’organisation du travail. Car la mobilité casse les frontières, remet en cause les processus, le temps et le lieu de travail, donne à celui qui est proche du terrain le moyen d’agir et d’interagir avec son environnement. Loin d’être achevée, cette révolution entraine une désintermédiation massive des métiers. Cette « ubérisation », redoutée par toutes les entreprises, est à l’œuvre partout au grand bénéfice du client, libéré des carcans des monopoles et des processus bureaucratisés. Mais le client, qui est aussi un producteur, est entraîné lui aussi dans les conséquences de ce bouleversement systémique.

L'agilité, plus qu'un outil, une culture

 C’est probablement le changement que nous allons continuer de vivre dans les quinze prochaines années. Il sera graduel, continu, et va toucher tous les actes professionnels. L’informatique  a quitté le champ de l’industrialisation des processus répétitifs pour conquérir tous les espaces de la conception, de la production, de la diffusion.  L’action se nourrit de l’information et de la connaissance, du rationnel comme des émotions. Le système d’information, décloisonné, ouvert, traite aussi bien les données structurées internes, comme le font très bien les ERP, que les données structurées externes, et surtout les données non structurées, internes bien sûr, comme externes. C’est cette mise en relation continue et riche qui va donner à la décision, à tous les niveaux de l’organisation, une densité et une robustesse renforçant l’efficacité collective dès le niveau le plus fin, c’est à dire chaque collaborateur.  

 Ce nouveau modèle d’organisation est qualifié d’agile. L’objectif est de réduire la complexité pour s’adapter plus rapidement à un environnement changeant. Appliquée plus largement à l’entreprise, l’agilité est une vision du travail basée sur l’idée de changement permanent, itératif et incrémental, où le produit final, matériel ou immatériel, proposé doit pouvoir évoluer en s’adaptant au désir du client ou aux conditions du marché. L’entreprise agile privilégie des cycles de développement courts, développe ses produits par itérations en fonction, en priorisant les évolutions identifiées,  se confronte très tôt au feedback du marché et des clients. Au besoin, elle peut « pivoter », c’est à dire changer radicalement son produit ou son business model si le marché l’exige. L’entreprise agile se nourrit de collaborations extérieures et remet en cause constamment, et sans drame, son modèle d’organisation. S’appuyant sur le réseau maillé collaboratif, l’entreprise agile est infiniment « scalable », c’est à dire qu’elle s’adapte au contexte sans délai ni rupture.

Revitaliser le sens du travail

Il est clair que dans ce modèle, qui  n’a pas vocation à être marginal car il peut  couvrir l’essentiel des activités, l’homme est revenu au centre. Le travail n’est plus un exercice frustrant imposé par d’autres, mais le moyen d’exprimer ses compétences, son talent, ses envies dans un cadre robuste mais fluide. L’idée n’est pas neuve. Dès les années soixante-dix, la logique d’enrichissement du travail a permis graduellement de sortir de la déshumanisation imposée par le taylorisme de pure obédience. Ce n’est que la persistance de modèles autoritaires, inefficaces, qui prive beaucoup de collaborateurs du plaisir de la coopération, et alimentent les dégâts du stress au travail.

 Innover en matière de travail, c’est produire du sens et développer sans cesse la compréhension, le respect, la confiance et la formation, seuls moteurs de l’adhésion. Le numérique oblige certes à repenser le fonctionnement de  l’entreprise comme un réseau ouvert sur l’extérieur et non plus comme une pyramide fermée. Ce ne sont  plus les mêmes profils de compétence et de comportement. Mais l’ouverture, la flexibilité, la prise d’initiatives, la collaboration spontanée, ne constituent pas des propriétés naturellement développées. C’est un travail de remise en cause des acquis. Réinventer les parcours de travail au cours de la vie à l’ère du numérique implique de multiples changements dans notre compréhension du travail contemporain, dans les organisations et la culture managériale mais aussi dans l’affirmation de sa responsabilité individuelle dans le développement de son parcours professionnel.

Les entreprises qui sauront devenir des fédérateurs naturels de talents individuels gagneront la compétition économique. Affranchie des contraintes conventionnelles issues de la fragmentation de la société, la mise en synergie des talents peut trouver des réponses radicalement nouvelles aux problèmes de notre société et combler les lacunes des mécanismes classiques. Utopie ? Certainement moins que l'idée d'atteindre couramment cent ans pouvait apparaître folle au XIXe siècle au temps de Karl Marx... Reconnaître que toutes ces questions, sans réponses univoques, ne constituent pas un problème mais une formidable opportunité est une première étape. Admettre l’urgence et la remise en cause, sans inhibition, de la plupart des modèles qui ont construit l’entreprise, et donc la société, depuis la XIXe siècle est une seconde étape, courageuse, qu’il faudra rapidement franchir si on veut éviter l’effondrement de ces modèles devenus progressivement obsolètes.

Notre réflexion doit nourrir de façon tonique et coopérative, cette remise en cause lucide et efficace. C’est un long et exaltant chemin !


L'intelligence iconomique

Nous sommes un poignée d'économistes, de dirigeants d'entreprise, de chercheurs, de spécialistes en sciences des organisations en en sciences humaines, d'informaticiens, à nous être retrouvés autour d'une envie, celle de comprendre et expliquer cette société nouvelle dans laquelle la généralisation de l'usage de l'informatique nous fait entrer avec force.

Regroupés sous l'initiative de Xerfi et de son dirigeant, Laurent Faibis, nous avons crée une structure, un think tank indépendant, échappant à la culture partisane, L'institut de l'iconomie, présidé par Michel Volle. Nous écoutons , travaillons, produisons pour décrypter les signaux faibles de cette nouvelle société. Nous cherchons à dialoguer avec tous ceux qui se passionnent pour cette construction en marche.

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Au début du mois  de septembre, nous avons publié un livre collectif, dont la réalisation  a été dirigée par Claude Rochet et Michel Volle,  L'intelligence iconomique, publié chez de  boeck. le sous-titre en explique bien le projet : les modèles d'affaires de la troisième révolution industrielle. Autour de Michel Volle et Claude Rochet, Francis Jacq, Jacques Printz, Laurent Bloch et Pierre-Jean Benghozi ont illustré un thème de réflexion qui donne une vision  approfondie de ce qu'est l'iconomie.

Pour ma part, j'ai rédigé le chapitre sur "La France dans l'iconomie, une étoile qui s'éteint ?" aux conclusions moins pessimistes que le titre. "

L'institut de l'iconomie est présent sur les réseaux sociaux et invite toutes les personnes intéressées par cette réflexion collective à faire connaitre leurs contributions. 

http://www.iconomie.org


Travail et entreprise en 2030

« La prévision est un art difficile, surtout quand il s’agit de l’avenir », disait Pierre Dac. Rien ne change dans cet exercice d’équilibrisme délicat. Les auteurs de science-fiction, écrivains et scénaristes, excellent dans la création d’univers dont seule la mise en scène renforce la cohérence et la crédibilité. Peu importe le carcan du réalisme, il faut faire rêver. Une démarche, qui se veut scientifique, visant à apporter des réponses dans un débat d’une extrême complexité, est en revanche particulièrement risquée. Prolonger les tendances est paresseux et inapproprié dans un monde ouvert et instable. A l’inverse, prendre toutes les libertés pour faire exploser les scénarios convenus ouvre le champ à beaucoup de créativité, mais aussi à des assertions qui peuvent être provocantes et peu mobilisatrices.

Car s’il faut stimuler la réflexion, ce n’est pas pour le plaisir de l’exercice de style, mais pour contribuer à aider les acteurs sociaux à trouver des repères et à anticiper. Ce décodage est indispensable quand tout bouge simultanément et que le découragement gagne face à l’inefficacité des réponses convenues. L’erreur la plus commune est en effet de vouloir résoudre des problèmes nouveaux avec des solutions anciennes. Notre pire ennemi, c’est le passé. Or le problème du travail au XXIe siècle n’a rien à voir avec ce que nous avons déjà connu. Il faut inventer en matière d’organisation de la société comme nous savons si bien le faire en matière technique, sans tabou ni totem.

Le travail n’est pas un composant stable

Car la question du travail n’a jamais été aussi aiguë. Non seulement la persistance d’un chômage endémique aujourd’hui est une plaie sociale qui s’aggrave et dégrade sournoisement la vie économique, sociale et politique. Mais pour demain la situation n’est pas non plus simple et les incantations rituelles sur le retour du dieu croissance n’y pourront rien. Les perspectives d’une informatisation et d’une robotisation des emplois tertiaires qui avaient été préservés jusqu’alors risquent, si les structures et les comportements ne changent pas, d’amplifier le sous-emploi.  Or les solutions ne s’imposent pas par leur évidence si on persiste à raisonner comme hier.

Aussi la prospective, qui ne vise pas à prévoir, mais à explorer pour préparer,  revêt en matière de travail et d’emploi un caractère indispensable qu’il ne faut pas esquiver. En explorant ce futur proche  on cherche à faire réfléchir les acteurs sociaux sur des hypothèses de travail, qui même si elles sont inexactes, rassemblent suffisamment de facteurs d’analyse robustes pour éclairer les enjeux.

2030 est très proche. En tout cas pas plus éloigné de nous que 2000. En 2000, on sortait de la grande peur du « bug » qui avait mobilisé tous les informaticiens pendant plusieurs années. Cet effort de correction des systèmes anciens avait monopolisé l’attention en détournant les regards de la vraie révolution qui allait brutalement bouleverser l’informatique conventionnelle et ouvrir la voie à l’explosion des usages numériques qui façonnent aujourd’hui, quinze ans plus tard, notre société. Internet et le web arrivaient, mais le monde des entreprises où se déploient les règles, les pratiques et les rituels  du travail, ne considérait pas cette innovation grand public comme pertinente pour le monde professionnel. Sept ans plus tard c’était l’iPhone qui allait ouvrir le champ à une profonde mutation de la communication et de la connaissance, probablement une des plus riches de conséquences de l’histoire de l’humanité. En permettant l’accès mobile à toute l’information, on mettait fin à la suprématie de « l’informatique assise » qui servait de base à toutes les pratiques sociales de l’organisation du travail. La mobilité casse les frontières, remet en cause les processus, le temps et le lieu de travail, donne à celui qui est proche du terrain le moyen d’agir et d’interagir avec son environnement. Loin d’être achevée, cette révolution entraine une désintermédiation massive des métiers. Cette « ubérisation », redoutée par toutes les entreprises, est à l’œuvre partout au grand bénéfice du client, libéré des carcans des monopoles et des processus bureaucratisés. Mais le client, qui est aussi un producteur, est entraîné lui aussi dans les conséquences de ce bouleversement systémique.

Parler du travail en 2030, c’est partir du constat que le travail, dans toutes ses acceptions, connaît une profonde remise en cause. Dans tous les pays matures, on observe simultanément une réduction du nombre d’emplois disponibles et une mutation dans le contenu du travail et dans les comportements face au travail. Une croissance durablement molle dans nos pays matures, et sur la planète, conduit à une augmentation du taux de chômage et un alourdissement des coûts de la solidarité. Cette situation critique appelle des réponses toniques qui ne peuvent trouver leur inspiration dans l’arsenal des mesures du XXe siècle. En effet ces techniques visent toutes à baisser le coût apparent du travail en transférant progressivement sur l’impôt le coût des mesures de protection et de redistribution sociales basées depuis le XXe siècle sur la rémunération du travail. Or comme à chaque grande étape de l’histoire, c’est l’innovation technique et sa diffusion dans la société qui vont induire un renouveau. Cette innovation s’appelle notamment, en ce début de XXIe siècle, le numérique.

La « fin du travail » n’est pas une malédiction

Mais c’est un défi complexe tant notre conception du travail est enracinée dans un inconscient profond qui se traduit par des règles de fonctionnement de la société difficiles à faire évoluer. Le travail reste la référence classique de l’analyse sociale et politique. Or paradoxalement grâce à l’allongement de la vie et aux gains de productivité, nous sommes collectivement « condamnés » à travailler de moins en moins. Depuis le début du XXe siècle, la durée moyenne, toutes catégories confondues, du travail effectif est passée de 200000 heures à 67000 heures. Comme on a gagné plusieurs centaines de milliers d’heures de vie en un siècle pour vivre 700000 heures, le travail ne représente plus que 12% de notre existence, contre 40% à la fin du XIXe siècle, mais nous passons 15% de notre vie devant un téléviseur et 30% à dormir… Nous vivons désormais grâce à l’allongement de la vie, et à l’amélioration de l’efficacité productive, deux vies complètes, une vie de travailleur et une vie de rentier. On commence la vie dite « professionnelle » de plus en plus  tard pour l’achever de plus en plus tôt. Par rapport à nos grands-parents, nous sommes tous de grands fainéants, et en plus nous nous plaignons. Bien sûr les moyennes ne sont que des outils bien sommaires pour rendre compte de la réalité, de notre réalité individuelle qui seule compte.  Mais cette tendance lourde est bien installée dans la paysage social car nous savons, dans tous les domaines faire plus de choses avec moins de moyens. Sauf cygne noir, cette réalité mesurable devrait se poursuivre avec le déploiement des robots, de l’intelligence artificielle, des sciences cognitives qui vont nous aider à prendre en charge de nouvelles fonctions.

Le constat incontestable est que nous vivons beaucoup plus longtemps, et en bonne santé, et que nous avons besoin de beaucoup moins travailler pour vivre… longtemps et en bonne santé. Il faut s’habituer à cette réalité troublante qui ne correspond pas nécessairement au vécu individuel. Le travail ne devient plus qu’un cas très particulier de notre passage sur terre. Il va même plonger au-dessous de 10% du temps de vie dans un futur immédiat. Bonne nouvelle, bien sûr ! Mais aussi défi majeur pour une société qui avait construit tous ses mécanismes de transfert sociaux sur… le travail ! Si un grand nombre d’emplois restent associés à un cycle de tâches élémentaires directement liées au temps qui leur est consacré - coupe de cheveux, par exemple -, la plupart des emplois modernes dissocient temps de travail et production. C’est le cas de tous les emplois conceptuels - les manipulateurs de symboles - dont la production intellectuelle n’est pas fonction du temps qui lui est consacré. L’exemple parfait est celui du chercheur. Les professions de création ne permettent pas d’établir un lien prédictible entre le volume de travail, le résultat atteint et la rémunération qui en découle. Partout dans la société les travailleurs utilisent un outil informatique pour concevoir, produire, décider, diffuser de l’information et de la connaissance. Mais cet usage, utilitaire et fragmenté, n’a pas encore faire émerger un modèle alternatif de production ni fait évoluer l’image du travail. Et pourtant, tout est en train de changer…

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Source : Centre d'analyse stratégique 

Le modèle de 2030 existe déjà

C’est probablement le changement que nous allons continuer de vivre dans les quinze prochaines années. Il sera graduel, continu, et va toucher tous les actes professionnels. L’informatique  a quitté le champ de l’industrialisation des processus répétitifs pour conquérir tous les espaces de la conception, de la production, de la diffusion.  L’action se nourrit de l’information et de la connaissance. Le système d’information, décloisonné, ouvert, traite aussi bien les données structurées internes, comme le font très bien les ERP, que les données structurées externes, et surtout les données non structurées, internes bien sûr, comme externes. C’est cette mise en relation continue et riche qui va donner à la décision, à tous les niveaux de l’organisation, une densité et une robustesse renforçant l’efficacité collective dès le niveau le plus fin, c’est à dire chaque collaborateur.  

 

Ce nouveau modèle d’organisation est qualifié d’agile. L’objectif est de réduire la complexité pour s’adapter plus rapidement à un environnement changeant. Appliquée plus largement à l’entreprise, l’agilité est une vision du travail basée sur l’idée de changement permanent, itératif et incrémental, où le produit final, matériel ou immatériel, proposé doit pouvoir évoluer en s’adaptant au désir du client ou aux conditions du marché. L’entreprise agile privilégie des cycles de développement courts, développe ses produits par itérations en fonction, en priorisant les évolutions identifiées,  se confronte très tôt au feedback du marché et des clients. Au besoin, elle peut « pivoter », c’est à dire changer radicalement son produit ou son business model si le marché l’exige. L’entreprise agile se nourrit de collaborations extérieures et remet en cause constamment, et sans drame, son modèle d’organisation. S’appuyant sur le réseau maillé collaboratif, l’entreprise agile est infiniment « scalable », c’est à dire qu’elle s’adapte au contexte sans délai ni rupture.

 

Il est clair que dans ce modèle, qui  n’a pas vocation à être marginal car il peut  couvrir l’essentiel des activités, l’homme est revenu au centre. Le travail n’est plus un exercice frustrant imposé par d’autres, mais le moyen d’exprimer ses compétences, son talent, ses envies dans un cadre robuste mais fluide. L’idée n’est pas neuve. Dès les années soixante-dix, la logique d’enrichissement du travail a permis graduellement de sortir de la déshumanisation imposée par le taylorisme de pure obédience. Ce n’est que la persistance de modèles autoritaires, inefficaces, qui prive beaucoup de collaborateurs du plaisir de la coopération, et alimentent les dégâts du stress au travail.

 

Comment faire ?

Chaque nouvelle étape de la vie des organisations est l’opportunité de mettre en place des organisations fluides, collaboratives, décentralisées. Les « grandes » réformes, brutalement top down, vécues comme agressives et mutilantes, ne se prêtent pas à cette réinvention permanente du tissu vivant de l’organisation. C’est une transformation continue peut être accélérée par des inducteurs divers. Un changement de produit, d’équipe dirigeante, de réglementation, toute variation dans l’environnement interne et externe doit être mise à profit pour ne pas reproduire à l’identique les chemins de fonctionnement traditionnels. Innover en matière de travail, c’est produire du sens et développer sans cesse la compréhension, le respect, la confiance et la formation, seuls moteurs de l’adhésion. Le numérique oblige certes à repenser le fonctionnement de  l’entreprise comme un réseau ouvert sur l’extérieur et non plus comme une pyramide fermée. Ce ne sont  plus les mêmes profils de compétence et de comportement. Mais l’ouverture, la flexibilité, la prise d’initiatives, la collaboration spontanée, ne constituent pas des propriétés naturellement développées et encouragées ni dans le processus éducatif, ni dans les diverses étapes de la vie professionnelle. Elles sont pourtant au cœur de l’efficacité numérique. Or, enfermés dans une logique verticale de compétences, cloisonnés dans des organisations pyramidales rigides, les salariés ont trop fait confiance à l’entreprise pour qu’elle prenne en charge leur employabilité au risque d’en devenir totalement dépendants et de ne plus être acteurs de leur destinée.

Réinventer les parcours de travail au cours de la vie à l’ère du numérique implique de multiples changements dans notre compréhension du travail contemporain, dans les organisations et la culture managériale mais aussi dans l’affirmation de sa responsabilité individuelle dans le développement de son parcours professionnel.

 

Les entreprises qui sauront devenir des fédérateurs naturels de talents individuels gagneront la compétition économique. Affranchie des contraintes conventionnelles issues de la fragmentation de la société, la mise en synergie des talents peut trouver des réponses radicalement nouvelles aux problèmes de notre société et combler les lacunes des mécanismes classiques. Mais cette transformation pose de redoutables problèmes. Est-ce que le marché, qui demeure le moins mauvais des systèmes d'arbitrage, peut inventer les modèles de régulations jugés souhaitables ? Le développement de la gratuité comme forme courante des échanges sur le web permet-il la mise en place de mécanismes de rémunération du travail et des idées acceptables ?

 

Ce résultat, heureux, du progrès technique qui devrait réduire la pénibilité du travail se mue à court terme en fléau faute de capacité rapide d’adaptation.

Le coût social du non-travail est en fait  le principal facteur de non-compétitivité. Laisser en dehors des entreprises des millions d’actifs formés est un gaspillage considérable de talents et de propositions d’activités. Le travail n’est  pas un stock fini, qu’on se partage, mais un flux qui se recompose de façon dynamique. Quand on fait appel au « cerveau-d’œuvre », plus il y a d’acteurs, plus il y a d’idées qui germent et réussissent. Il faut donc abattre toutes les barrières à l’entrée à l’activité en renforçant, avec un code du travail simplifié, l’efficacité des sanctions. Alors que les règles du jeu changent sous la poussée des techniques de communication et face à la transformation culturelle, il ne faut pas interdire a priori en matière de durée du travail, d’activité dominicale ou nocturne, de travail à la maison. Là encore, il faut savoir intelligemment nuancer selon les secteurs et les conditions effectives de travail.  Il faut en revanche punir sans pitié les exploiteurs et les escrocs.

Utopie ? Certainement moins que l'idée d'atteindre couramment cent ans pouvait apparaître folle au XIXe siècle au temps de Karl Marx... Reconnaître que toutes ces questions, sans réponses univoques, ne constituent pas un problème mais une formidable opportunité est une première étape. Admettre l’urgence et la remise en cause, sans inhibition, de la plupart des modèles qui ont construit l’entreprise, et donc la société, depuis la XIXe siècle est une seconde étape, courageuse, qu’il faudra rapidement franchir si on veut éviter l’effondrement de ces modèles devenus progressivement obsolètes.

http://clio-cr.clionautes.org/le-travail-en-2030.html#.VXdQ0sbh_zc

NB : version développée d'un article qui sera publié dans le magazine numérique Alliancy http://www.alliancy.fr


Innovation... pourquoi toujours invoquer Schumpeter ?

Dans notre société avide de slogans, le terme « révolution schumpétérienne » est facilement jeté en pâture comme explication ultime des problèmes liés au changement technologique sans chercher à approfondir l’analyse.

Or la pensée de Joseph Schumpeter, dont le premier ouvrage date de 1908 et le dernier, posthume, de 1954, s’inscrit dans le cadre très intense et riche en controverses de la réflexion macro-économique de la première moitié du XXe siècle. Schumpeter est né comme Keynes, en 1883, année de la mort de Karl Marx. Ces trois auteurs convergent sur leur volonté de comprendre le monde économique et la structure du capitalisme. La pensée économique classique fondée sur la théorie générale de l’équilibre développée par Walras ne permettait pas de rendre compte des violentes perturbations de l’économie mondiale. Les spécialistes de la macro-économie quantitative ne donnaient pas de meilleurs résultats. Les économistes cherchaient donc à réconcilier plusieurs approches pour comprendre ces  mouvements.

L’ouvrage de l’économiste universitaire britannique Chris Freeman, « As time goes by...», analyse avec méthode les joutes intellectuelles de cette époque dans lesquelles les plus grands noms de l’économie comme Keynes et Kondratieff se sont illustrés. L’ambition de ces économistes, dans la lignée de Marx, était immense : décrire un système général d’analyse de l’économie expliquant aussi bien la nature de l’équilibre économique que celle du déséquilibre ainsi que la compréhension  des forces qui transforment en permanence le système économique.

Schumpeter dans « History of Economic Analysis”, publié en 1954, définit la société comme étant un système « organique » et non pas mécanique. Ce sont les poussées induites par l’innovation technique qui vont forcer les organisations établies, institutions comme entreprises, à se transformer. Cette « destruction créative », terme, hérité de Marx, qu’il emploie en 1942 dans « Capitalisme, socialisme et démocratie »,  libère la capacité de croissance de l’économie en remettant en cause les situations acquises et les rentes qui bloquent les transformations. Toutefois l’innovation est exogène et dépend de décisions individuelles non modélisables et aléatoires. Les besoins de la société ne sont pas pré-déterminés, ce sont les processus de l’économie réelle qui vont faire émerger de nouveaux besoins et créer de nouvelles offres. C’est la fonction de l’entrepreneur d’imaginer la combinaison de plusieurs facteurs qui vont constituer une innovation. Il considère que l’économie est mouvement car «  serait une bien misérable figure celle de l’agent économique recherchant en permanence avec anxiété l’équilibre. Il n’aurait ni ambition ni esprit entrepreneurial ; en bref il serait sans force et sans vie ».

Cit-schumpeter

Sur les bases de travaux de Schumpeter, les réflexions se sont poursuivies dans la communauté scientifique sur les conditions  de déploiement de l’innovation technique et sa diffusion par la transformation des organisations et des méthodes. Les néo-schumpétériens, animés notamment par Carlota Perez, professeur à Tallinn, poursuivent cette réflexion sur la dynamique du cycle de l'innovation. Il y a consensus pour considérer que les changements structurels ne peuvent survenir qu’à travers une crise d’ajustement qui implique l’émergence d’un nouveau cadre institutionnel et social.

La cinquième vague d’innovations introduite par les techniques de traitement de l’information - après la mécanisation hydraulique, la vapeur, l’électrification, la motorisation - est bien le déclencheur d’une troisième révolution industrielle dont on ne vit aujourd'hui que les prémices. Car c'est une révolution qui se développe dans un secteur bien déterminé , celui des techniques de l'information et de la communication, et se propage transversalement dans tous les autres en s'accélérant. Les effets de ces turbulences sont difficilement prédictibles. Mais tout confirme que la reconfiguration du monde est bien en marche.

A consulter : http://carlotaperez.org

http://claude-rochet.fr/innov/schumpeter/


Changement de société, changement de modèle de management

Equipés en outils multiples de traitement de l'information,  habiles dans l'utilisation de ces outils personnels pour trouver instantanément l'information utile ou accéder à la connaissance, séduits par toutes les formes de coopération comme l'atteste le succès brillant des solutions comme Blablacar ou AirB'nb , nos contemporains, jeunes et moins jeunes car cette différence s'estompe, seraient incapables, au travail, d'initiatives et de prise de responsabilité ? C'est pourtant bien ce que dit le contrat de travail qui est un contrat de subordination comme l'explique clairement  l'article de Wikipédia :

Quel que soit le type de contrat de travail, le lien de subordination existe dès qu'une personne, l'employeur, peut exercer son pouvoir de direction sur une autre personne, l'employé. Cette autorité comprend le pouvoir de donner des directives, le pouvoir d'en contrôler l'exécution et le pouvoir d'en sanctionner la mauvaise exécution. Il doit pouvoir s'exercer à tout moment mais pas nécessairement de manière étroite et ininterrompue. Il suffit donc que ce pouvoir de direction ou pouvoir de subordination soit au moins potentiel, l'employeur ayant à tout moment le pouvoir exercé ou non, de donner des ordres et de surveiller leur exécution.

Ainsi le monde serait partagé en deux catégories : les supérieurs et les subordonnés...En France nous avons même différencié le statut des "cadres" et celui des "non-cadres"... Rien n'aurait changé depuis le XIXe siècle quand des millions de paysans illettrés sont entrés dans les mines et les usines pour y travailler avec leurs bras comme ils le faisaient dans les champs. Aujourd'hui dans les entreprises modernes, dont les exploitations agricoles, chacun utilise des processus et des objets techniques pour accomplir des tâches qui nécessitent très peu de force physique mais une capacité d'analyse et de diagnostic, de résolution de problèmes, d'échanges collaboratifs et de collecte d'information...

C'est pourquoi il nous faut réfléchir aux modèles de management adaptés au contexte complexe dans lequel nous opérons, au travail en temps réel, à la coopération intra et inter entreprises...  Le concept de cerveau-d'oeuvre, que j'ai proposé il y a déjà fort longtemps, vise à synthétiser ces transformations et à faire émerger de nouveaux modèles d'organisation du travail et donc de cadre juridique. C'est un travail de longue haleine qui ne peut réussir que s'il y a une coopération multiple entre tous les  praticiens et les experts pour faire bouger les lignes et tenter d'aborder le XXIe siècle avec des outils et des modèles adaptés.

Je dépose donc ces deux documents dans le fonds commun de réflexion :

- http://www.xerfi-precepta-strategiques-tv.com/emission/Jean-Pierre-Corniou-Le-numerique-revolutionne-l-organisation-du-travail-et-le-management_2593.html

- http://prezi.com/w2wlm9vyqxdj/?utm_campaign=share&utm_medium=copy&rc=ex0share

Je vous invite également à dévorer de toute urgence l'essai d'Idriss Aberkane sur l'économie de la connaissance.

http://www.fondapol.org/etude/idriss-j-aberkane-economie-de-la-connaissance/


Sécurité sur le web, comment faire ?

En juin 2013, Edouard Snowden, un ancien consultant de l’Agence Nationale de Sécurité américaine (NSA), révèle l’existence d’un programme secret de surveillance électronique, nommé PRISM. Depuis 2007, ce programme permet aux Etats-Unis de collecter en masse des informations sur tote forme d'activité en ligne (conversations audio, emails, photos, activités sur les réseaux sociaux, etc.), au niveau mondial, auprès d’entreprises américaines, dont Google, Yahoo!, Microsoft ou Apple, mais aussi de services de pays amis. Depuis, chaque semaine, sont révélées, partout dans le monde, des opérations d’intrusion menées par des services secrets. Dans cette vaste parade de l'observation mutuelle, il n'y a plus ni amis ni ennemis mais que des suspects. Car depuis le 11 septembre, les Etats-Unis, suivis par tous les grands pays, ont engagé une guerre totale contre le terrorisme en utilisant tous les moyens techniques pour capter les informations permettant de réduire le risque terroriste. La première réaction du gouvernement français, à la suite des attentats du 11 janvier 2015 a été d’allouer des ressources supplémentaires aux services de renseignement électronique. Plus encore, l’exploitation de ces informations autorise les Etats à procéder, comme dans Minority report à des interventions préventives contre des personnes dont « tout indique » qu’elle s’apprêterait à commettre un acte terroriste.

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A la lumière de ces événements, citoyens et entreprises du monde entier prennent conscience avec indignation, mais aussi fatalisme, de l’ampleur de l’intrusion dans leurs données privées et confidentielles permise par les techniques de plus en plus sophistiquées. Mais est-ce un phénomène nouveau ?

En réalité, toutes ces affaires renvoient à de multiples notions de « sécurité ». Si l’intrusion des Etats dans la vie des citoyens n’est pas une nouveauté propre à la société de l’information, son ampleur et sa précision ont été décuplés par la puissance des moyens techniques. Toutefois il serait préjudiciable que le buzz médiatique autour de la cyber-guerre ou du cyber-terrorisme conduise à discréditer le web  au risque d’en paralyser toute initiative d’utilisation pertinente. Cet équilibre délicat entre information, prévention, sanction et interdiction est bien illustré dans le préambule du « Rapport sur la cybercriminalité* » publié en France en février 2014 et fruit d’un groupe de travail interministériel : « Il importe d’avoir les yeux ouverts sur ces dangers nouveaux sans pour autant dramatiser, ni prétendre à un verrouillage sécuritaire d’ailleurs hors d’accès, mais aussi sans tomber dans un discours lénifiant invoquant une évolution inéluctable, un risque acceptable et préconisant le laisser-faire. L’objectif est bien de mieux cerner ces dangers, d’y sensibiliser tout un chacun et d’examiner la meilleure façon de les prévenir ou de les réprimer, sans porter atteinte aux libertés fondamentales auxquelles nous sommes tous attachés ; »

Le web est devenu aujourd’hui le vecteur incontournable de la compétitivité des entreprises et du fonctionnement efficient de la société. On peut plus s'en passer et même les pays autoritaires comme la Chine doivent autoriser que leurs citoyens exploitent le potentiel du web pour favoriser le développement économique. L’enjeu actuel pour les démocraties est bien de réconcilier capacité d’innovation, usages du web créateurs de valeur, et sécurité et ceci dans le respect des personnes et des libertés. Il faut que les démocraties reprenent un tour d'avance et réinventent ce qui a fait leur succès dans un tout autre contexte technique. Comme tout défi qui s’attaque aux conséquences sociétales des potentiels techniques, il est complexe, mulit-facettes et implique des réflexions et des pratiques nouvelles.

Essayons donc d’analyser les composants de la sécurité sur internet pour tenter de faire émerger les bases sereines d’une stratégie de protection. Car toutes les données ne se valent pas et il faut être en mesure, comme avec les biens physiques, de mesurer les risques, les coûts et l'efficacité des mesures de protection. chacun sait qu'une porte blindée banale ne résistera pas des heures à des professionnels équipés. Il en est de même en matière de sécurité numérique ! 

Tout d’abord, cette affaire révèle qu’un homme seul, Snowden, a pu mettre à jour une opération d’espionnage à grande échelle menée par la première puissance mondiale. Ceci prouve que le système est loin d’être infaillible. Or la notion d’espionnage n’est pas nouvelle et a rythmé l’histoire de la géopolitique internationale. Tous les Etats disposent d’une palette d’organismes de renseignements spécialisés dans le domaine militaire (Direction du renseignement militaire en France), économique (Direction de la protection et de la sécurité de la défense en France), de la sécurité intérieure (FBI aux Etats-Unis) ou encore de la sécurité extérieure (MI-6 au Royaume-Uni). Cette surveillance, élaborée au cours du XXe siècle afin de détecter les activités d’espionnage et de terrorisme dirigées contre les intérêts nationaux, se développe dans le nouveau contexte crée par la démocratisation des usages du web et le renforcement des moyens techniques. En France, l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d'information (ANSSI) a été créée en 2009 pour assurer la sécurité informatique de l’Etat. Si le numérique offre des possibilités croissantes aux internautes en termes d’accès et d’échanges d’informations, de produits et de services, l’évolution des menaces en termes de sécurité va naturellement de pair.

Les états ne se contentent pas d’une position défensive. Certains n’hésitent pas, comme dans une guerre classique, à exploiter leurs capacités à des fins offensives. Le piratage de Sony Pictures, qui aurait coûté à la firme 35 millions $, attribué à la Corée du Nord, sans preuve formelle pour le moment, en est un exemple récent, comme l’attaque désormais historique subie par l’Estonie en 2007. Les groupes mafieux et radicaux utilisent les mêmes moyens à des fins de chantage, de déstabilisation, de propagande.

Au-delà des actions entre Etats, trois champs distincts peuvent être identifiés: la cybercriminalité, la protection de la vie privée des utilisateurs et l’exploitation commerciale des données personnelles.

La cybercriminalité englobe les formes traditionnelles de criminalité, comme les escroqueries et la diffusion de contenus illicites par voie électronique. Elle comprend surtout des infractions propres aux réseaux électroniques : atteinte à la vie privée, cyberattaque visant les systèmes d’information, fraude informatique, déni de service etc. Le territoire de la cybercriminalité est mondial, les cibles sont multiples (entreprises, particuliers, gouvernements), les actes instantanés et les attaquants difficiles à localiser du fait de l’utilisation de machines mises en chaîne pour diffuser virus, vers et autres chevaux de Troie. Les attaques peuvent viser également directement des installations industrielles, des véhicules, des réseaux comme l’énergie ou les télécommunications, et demain potentiellement tous les objets connectés. Les cyberattaques de grande ampleur, comme celle qui a permis le détournement de 80 millions de dollars auprès de plusieurs établissement bancaire en Europe et en Amérique en 2012 ou celle qui a touché le secteur aéronautique français début 2014, préoccupent les Etats qui ont placé la cybersécurité parmi leurs priorités stratégiques.  La Loi de Programmation Militaire (LPM) votée en France en décembre 2013 renforce le contrôle extra-judiciaire du web de façon très large, et controversée.  La France a consacré en 2014 un milliard d’euros au renforcement des capacités nationales en matière de cyberdéfense pour se préparer à d’éventuelles attaques à grande échelle. De nouveaux efforts ont été annoncé par le Premier ministre en janvier 2015. La dimension internationale du phénomène implique une régulation et une prévention au niveau mondial, comme l’illustrent les réflexions sur la sécurité du web initiées au sein de l’Union Européenne, de l’ONU et de l’OTAN.

Le deuxième champ est celui de la protection de la vie privée. Courriels, recherches sur le web, géolocalisation, réseaux sociaux : l’adoption croissante des nouvelles technologies de l’information et de communication a multiplié les données personnelles disponibles sur chacun sur la toile. Nos mouvements immatériels sont tracés, comme le sont l’utilisation de notre téléphone mobile ou de notre carte de paiement.  La collecte, le traitement et le stockage des données personnelles de chaque internaute sont encadrés par loi “Informatique et Libertés” de 1978 que la Commission nationale de l'informatique et des libertés (CNIL) est chargée de faire respecter en France. Mais le contexte de 1978, pré-internet, où les fichiers informatiques pouvaient être tracés précisément, ne ressemble plus au monde du web qui génère des exaoctets de données structurées et non structurées.

Toutefois rechercher et agréger les données en ligne sur un individu devient beaucoup plus facile que par le passé. Entre les données ajoutées volontairement par les utilisateurs et celles rendues publiques par d’autres, l’usurpation d’identité personnelle est un délit accessible, bien que puni pénalement. De nombreux sites ont renforcé leurs options de protection de vie privée depuis le scandale de PRISM mais la transparence sur les données conservées par les services en ligne n’est pas toujours au rendez-vous. L’exemple de Facebook est assez frappant : en 10 ans d’existence, le réseau social est passé d’un réseau fermé, restreignant l’accès aux informations uniquement à un groupe de personnes défini par chaque utilisateur, au partage public par défaut d’informations personnelles (nom, prénom, photos, listes d’amis, centres d’intérêts, etc.). De plus, même après la suppression de son profil, la firme californienne conserve sur ses serveurs les informations publiées sur son site : une politique, également appliquée par d’autres sites, qui alimente le débat encore naissant sur le droit à l’oubli numérique.

Enfin, au-delà de la protection de la vie privée des internautes, se posent des questions autour de la commercialisation des données personnelles récoltées sur le web. Les géants d’Internet ont développé un modèle d’affaires basé sur la monétisation des données personnelles de leurs utilisateurs en proposant des publicités ciblées en fonction de l’historique de navigation ou de l’analyse des emails, grâce notamment aux cookies. Ces fichiers qui permettent de stocker des informations spécifiques sur un utilisateur permettent en partie de bénéficier des services en ligne de façon gratuite. La CNIL a d’ailleurs prôné fin 2013 une plus grande transparence vis-à-vis des cookies en recommandant l’affichage de bandeaux informatifs sur leur exploitation et en demandant le consentement des internautes, technique appelée opt-in actif qui impose de demander expressément l’accord des intéressés pour interférer avec leur usage du web.

Il semble que ce compromis entre gratuité du service et exploitation des données privées ne soit plus satisfaisant pour les internautes. En effet, 20% à présent d’entre eux utiliseraient des bloqueurs de publicité dans leurs navigateurs Internet, comme AdBlock Plus, outil open source. Cette pratique en progression qui n’est pas sans conséquence pour les sites de contenus : ces blocages publicitaires se traduisent en pertes financières nettes pour les sites qui se tournent désormais vers des solutions payantes comme l’abonnement. Largement adopté par les plus technophiles au sein d’une panoplie d’outils anti-traçage, ces pratiques soulignent la volonté d’une partie des internautes de ne plus être la source passive de données susceptibles d’être exploitées commercialement.

Or l’exploitation des données en masse est considérée comme un des moyens marketing les plus puissants à la disposition des entreprises. Le  marché du Big Data (ou « données massives »), qui représenterait déjà une dizaine de milliards d’euros en 2013 devrait ainsi croître entre 30 et 50% dans les prochaines années afin de permettre aux entreprises de tirer parti de ces flux de données et d’adapter leur stratégie. Certaines entreprises sont conscientes des risques pour leur image d’une stratégie abusive d’utilisations des données qu’elles collectent. Moins nombreuses sont celles qui ont pris conscience que leurs bases d’informations sur leurs clients, même transparentes et éthiques, peuvent devenir l’objet d’exploitation délictueuse des données qu’elles renferment par des tiers. Elles deviennent de fait garantes de l’usage indirect de ces données. La prise de position du président et directeur général de Ford au CES 2015, Mark Fields, sur le ferme engagement de sa société de protéger toutes les données conservées par Ford a indiqué une évolution majeure de la responsabilisation des entreprises.   

Capture d’écran 2015-02-28 à 09.43.45Les objets connectés vont devenir une source majeure de collecte de données dans des domaines qui touchent de très près la vie quotidienne. L’irruption de données personnelles très privées liées à la santé, aux pratiques sportives, à l’alimentation, au rythme de vie et aux permettra d’établir des analyses précises des comportements individuels pour cibler encore mieux  les propositions commerciales. Les risques d’intrusion non désirée et d’abus rendent indispensable une protection efficace de ces données et la répression efficace des pratiques délictueuses.

La sécurité sur le web est donc un thème à facettes multiples qui va alimenter le débat et la production juridique dans les prochaines années. Comme à chaque étape de la transformation technique de la société, l’arbitrage entre la liberté individuelle et les contraintes d’usage  reste un exercice d’équilibre délicat où s’opposent capacités techniques, opportunités et inquiétudes. Lucidité et vigilance s’imposent dans un débat complexe loin de s’éteindre. 

*http://www.justice.gouv.fr/include_htm/pub/rap_cybercriminalite.pdf


L'odyssée de l'innovation à travers le CES 2015

Quels messages retenir du CES 2015 ? Il ne faut pas se limiter à une vision immédiate de cet évènement car il s’inscrit dans une perspective de long terme. L’informatisation de la société est un processus engagé depuis la fin de la seconde guerre mondiale et en constante accélération, chaque étape préparant la suivante. C’est un des leviers majeurs des changements qui façonnent notre vie et permettent, grâce aux progrès convergents des sciences et des techniques, une amélioration des performances humaines qui se traduit, in fine, par l’allongement de la vie humaine.

Les formes de  l’informatisation ont évolué par grandes étapes en fonction des capacités techniques. Du premier processeur Intel en 1971, le 4004 et ses 2300 transistors, au Pentium Pro de 1995, avec 3,1 millions de transistors, au processeur i7 Haswell de 2014 avec 2,6 milliards de transistors, les performances ont connu une croissance exponentielle qui confirme, à chaque étape, la loi de Moore. Si la puissance de traitement des machines est désormais considérable, c’est l’exploitation de cette puissance à travers une multitude d’usages, dans toutes les situations, tous les contextes géographiques, et par tous les utilisateurs  qui est véritablement le déclencheur d’une révolution.

Car cette informatisation ne serait qu’une simple prouesse technique si elle ne provoquait pas une mutation sociale  sans précédent dans l’histoire de l’humanité par son ampleur et sa profondeur. La révolution informatique est aujourd’hui le moteur d’un changement de civilisation, avec ses promesses et ses angoisses. Il suffit de se plonger, au cœur du décor surréaliste de Las Vegas, dans la plus grande manifestation mondiale consacrée au numérique  pour comprendre que cette mutation est profonde, irréversible et va changer nos vies dans la plupart de leurs composantes.

La révolution numérique s'incarne au CES

Le CES, qui a débuté à New York, dans les années soixante, comme Consumer Electronic Show, salon consacré à l’émergence du règne de l’image télévisée et du son haute-fidélité, est devenu depuis dix ans le théâtre global de la révolution numérique. La différence sémantique entre informatique et numérique n’a pas de sens technique, mais traduit, dans une acceptation commune, le fait que l’informatisation du XXe siècle consacrée aux tâches professionnelles est désormais régie par le rythme des innovations grand public. L’entreprise n’est plus maîtresse du rythme de ses évolutions car elle doit intégrer dans ses fonctionnements internes ces innovations plébiscitées par ses clients et son personnel. Or si le PC en 1981 et la facilité d’accès à internet en 1993, grâce au navigateur, ont fait déjà vaciller l’informatique centralisée classique sur des bases en introduisant la liberté de l’individu dans la gestion des systèmes, c’est bien l’apparition de l’iPhone en 2007 qui, cumulant pour le première capacité de communication, puissance de traitement, mobilité et diversité des usages,  a marqué l’ouverture d’une autre ère.

A travers l’expérience d’une dizaine de CES, il est possible de visualiser cette accélération en surimposant les images de chaque CES. En effet, en mesurant la taille et le positionnement des stands comme en analysant le dosage des thématiques des conférences et le choix des intervenants, on comprend que ces mutations parfois subtiles sont à la fois les marques des changementsdésormais actés comme les signaux annonciateurs des transformations à venir.

S’il ne fallait retenir qu’un seul symbole de ces mutations, il faut se souvenir que dans l’entrée du hall central, cœur prestigieux du LVCC, Las Vegas Convention Center où était centrée la partie exposition du CES, se faisaient face Microsoft et Intel, les deux acteurs du monde Wintel qui a brillamment  façonné le monde du PC pendant trente ans. Mais en 2015 c’est un constructeur chinois de téléviseurs, encore méconnu en occident, Changhong, leader du marché chinois des téléviseurs, qui occupe cette place prestigieuse. Intel à cause de cette relation trop intime  avec le monde du PC a raté son entrée dans celui de la mobilité au profit de Qualcomm. Intel est toujours là, très combatif, pour retrouver sa place et son prestige dans le monde de l’informatique des objets dont la part dans la croissance de son chiffre d'affaires a déjà bondi de 19% en 2014

Withings  011
S’il y a cinq ans, la santé et le bien être occupaient quelques stands minimalistes, dont celui de Withings, timide start-up française montrant en 2009 un objet improbable, un pèse-personnes connecté. Aujourd’hui ce sont des travées entières qui y consacrées avec des stands richement dotés où brillent d'ailleurs les entreprises françaises comme Netatmo, Withings, Sculpteo, Sen.se...  Il a d’ailleurs fallu quitter le LVCC car la place y manquait. C’est un nouvel espace, immense, au Sands, qui est intégralement consacré au monde bruissant des objets connectés. De même, le cycle de conférences consacrées au monde de la santé est devenu une manifestation à part entière, the Digital Health Summit. Le système de santé est en effet devenu un ensemble complexe où interagissent de multiples disciplines et professionnels partageant des donnéees communes.

Healthcare  007

De façon générale, l’expansion de la sphère de l’informatisation se traduit par la multiplication des approches verticales où experts et firmes spécialisées discutent de la dynamique de ces nouveaux environnements numériques qui refaçonnent les activités traditionnelles que sont le bien-être et la santé, l’éducation, l’automobile, la publicité, les medias. Sur le socle de base de l’économie numérique, qui se consolide autour du smartphone, du cloud computing et des réseaux à haut débit, viennent se greffer une multitude d’écosystèmes verticaux qui embarquent entreprises conventionnelles et start-up dans une irrésistible dynamique de transformation accélérée.

Tout est connectable et connecté

Le CES est donc sur quatre journées non seulement une exposition commerciale où se croisent 170000 visiteurs de toute la planète et 5000 journalistes, face à 3600 entreprises, mais aussi des milliers de dirigeants qui dialoguent, analysent et construisent les transformations de demain, publiquement mais aussi discrètement dans les suites et salons des hôtels. C’est pourquoi les keynotes du CES sont aussi prisés. Véritables shows millimétrés, fort coûteux, ils traduisent la vision des dirigeants et la force des entreprises leaders. Il s’agit d’impressionner, de marquer les participants et par là les analystes de la planète entière. Ford s’illustre depuis des années dans cet exercice et le nouveau  président, qui a succédé à Alan Mullaly, Mark Fields, a bien montré que l’avenir de l’automobile ce n’était pas la puissance brute mais la capacité de faciliter la mobilité de la planète. Le président d’Intel, Brian Krzanich, a illustré de façon spectaculaire qu’il entendait bien mettre ses processeurs au centre de la réconciliation du réel et du virtuel qui pour lui est « the next big thing ». Et il a invité sur scène HP pour lancer officiellement l’entrée de ce constructeur dans le monde de l’impression 3D, scanneurs, imprimantes et puissances de calcul permettant de passer l’objet réel à sa définition numérique en 3D pour pouvoir être reproduit à l’infini… Mais c’est surtout la présentation du nouveau processeur Curie, qui intègre en un format unique de la taille d'un bouton, son système d’exploitation, des capteurs et des capacités de communication Bluetooth, qui a frappé en montrant la détermination d’Intel à prendre le leadership de l’équipement des objets connectés et du wearable computing.

Un nouveau modèle d'innovation

La leçon du CES ne réside pas dans la diversité des produits proposés, mais dans la convergence de chacune des approches. Par touches se construit un monde où l’ordinateur s’efface au profit d’une multitude d’objets qui vont échanger des informations pour alimenter la prise de décision dans chaque acte de la vie quotidienne, personnelle ou professionnelle.

Le monde des objets consacre un nouveau modèle d’innovation très éloigné du modèle classique de l’investissement en recherche-développement tels que les grandes firmes l’ont pratiqué depuis des décennies. Face au modèle planifié et méthodique de la R&D, l’innovation venu du monde grand public ressemble  à un grand bazar où des objets divers émergent entre le concours Lépine et la science-fiction. Le CES avec ses stands exotiques donne évidemment cette impression. Mais comme l’a vivement défendu le fondateur de Parrot, Henri Seydoux, peu importe que les produits qui sortent de la créativité des start-up soient qualifiés de « gadgets ». C’est l’usage qui fait le tri et révèle des potentiels insoupçonnés au départ par les créateurs. Citant l’exemple des drones qu’il avait imaginé comme étant une forme de jeu vidéo en 3D, il a constaté que les usages professionnels, comme pour l’agriculture et la bâtiment, étaient parfaitement pertinents. Le créateur de la semelle chauffante et connectée, Digitsole, une start-up française parmi les dizaines présentes au CES , visait le marché des équipements sportifs, mais le monde professionnel des travaux en plein air se montre tout à fait intéressé.

Digitsole  009

Ce processus s’applique également aux grandes entreprises. Plusieurs grandes entreprises ont clairement affiché leur choix d'ouvrir leur R&D, leurs brevets en favorisant l'open innovation. Samsung, Toyota, mais aussi Ford opérent ce mouvement pour injecter dans leur ADN historiquement fermée des processus d'innovation radicalement nouveaux. La présence active de ces grandes entreprises mondiales, qui ignoraient le CES, est le symbole d'un tournant dans la recherche de synergies entre start-ups et entreprises établies. La Poste, qui est victime de l’érosion du marché du transport de documents papier, a fait de son image robuste et reconnue par la population un vecteur de développement en devenant fournisseur de services de confiance, à travers son réseau physique de proximité, de bureaux et de facteurs, mais également par l’innovation logicielle dans les services numériques et son soutien aux start-ups. Il faut aussi saluer pour ce souci d'ouverture à la créativité la forte présence des start-up françaises, accompagnées par Emmanuel Macron, Axelle Lemaire, Pierre Gattaz, Louis Schweitzer, de même qu'une forte délégation de DSI du CIGREF autour de leur président, autant de symboles témoignant d'un vrétible changement dans la culture française, salué par le président du CES, Gary Shapiro.

La Poste  008

Il se crée un cheminement, impossible à planifier, entre ce que permet de faire la technique, les objets qui en découlent, et la réalité des usages décidée par les utilisateurs.

 Innover, ou disparaître

Le choix est au fond très simple, et c’était le thème d’un keynote essentiel, rassemblant les dirigeants de Cisco, Bosch et Comcast : « Fast innovation : Disrupt or be Disrupted ». Innover s’impose comme une forme indispensable d’évolution pour toute entreprise. Innover c’est écouter ses clients, mais aussi aller au-delà des attentes, des formes convenues, des logiques d’image. C’est oser aborder des sujets nouveaux qui ne peuvent s’explorer à travers des études de marché. Steve Jobs a été expert dans cette approche en rupture. S’il avait attendu des études marketing la réponse des clients potentiels, il n’aurait jamais fait l’iPhone et c’est pourquoi Nokia, champion absolu du téléphone GSM, ne pouvait pas imaginer autre chose qu’un meilleur... téléphone GSM. Lire le CES, c’est comprendre le  rôle de ces chemins de traverse, c’est admettre d’être surpris, choqué par des visions au premier abord futiles, mais qui peuvent se révéler des pépites porteuses de rupture. Le CES implique beaucoup d’humilité et se remémorer que toute innovation suscite un cycle de réactions en trois étapes. La première étape, c’est de penser que c’est inutile, farfelu, absurde. La seconde étape c’est de s’indigner en considérant que c’est dangereux. Et enfin, troisième étape, considérer que c’est tout à fait banal, normal…