L'impasse française : oser la comprendre pour mieux en sortir
Web, pouvoir et (trans)humanisme

Vous avez dit "digital" ? Qu'entendez-vous par là ?

Après beaucoup de désintérêt et d’ignorance, le numérique, et surtout sa version hype anglo-saxonne, le « digital », est désormais sur toutes les lèvres. Il faut « en » faire, et vite ! Mais dans cette agitation, beaucoup de gens ont oublié de s’interroger sur la nature et la réalité de cette nouvelle idole. A force de considérer comme acquise une compréhension homogène des concepts, plus personne, par peur de paraitre ringard, ne fait l’effort de définir précisément ce dont on parle. Il en ressort une cacophonie généralisée qui permet de multiplier les procès en sorcellerie de ceux qui osent poser la question simple et sans réponse évidente « de quoi parle-t-on au juste quand on parle de « digital » ?

L’aveu en mai 2016 par Nicolas Sarkozy de son ignorance de ce qu’est « le bon coin », 8e site français quand même fréquenté par plus de 22 millions d’utilisateurs chaque mois, dont 50% à partir de mobiles, illustre la coupure entre la déclamation de principe de la priorité du numérique et sa compréhension réelle par beaucoup de décideurs. Le même, alors candidat, n’hésitait pas en effet à déclarer en 2007 : « Il n’est pas un secteur de notre société qui ne soit pas touché par l’apparition d’internet et les bouleversements qui en résultent. C’est une révolution qui se déroule sous nos yeux, la révolution numérique ». Il est surprenant que Le bon coin ait échappé neuf ans plus tard à cette vigilance tant c’est un site populaire dans la vie des gens qui a effectivement transformé le fonctionnement de l’économie de proximité. De même l’absence d’ordinateur sur le bureau présidentiel de François Hollande a surpris. Jacques Attali avait malicieusement fait observer lors de l’Université numérique du MEDEF en 2015 que s’interroger sur l’usage du numérique en 2015 était surréaliste et ressemblait à un colloque du CNPF de 1950 sur l’utilisation du téléphone par les entreprises.

Faute de connaitre la « vraie » réponse sur la nature de cette révolution numérique, on cherche avant tout les coupables sans comprendre les causes. Sommes-nous « en retard » ? Pourquoi ? Où se situe la France dans sa maturité numérique ? Qui doit conduire la transition numérique en entreprise ? Ce débat alimente désormais avec régularité les colloques et articles sur la transformation numérique. Le DSI sera-t-il ou non supplanté par le CDO, Chief Digital Officer ? Le suspense est total.

Cette dramatisation du débat, transformé en conflit de structure et de personnes, ne sert pas la cause car elle occulte la véritable question : comment (continuer à) transformer l’organisation, comme la société, confrontée à un nouveau paradigme socio-technique que ce terme « numérique » tente de définir ? Comme c’est un sujet complexe, incertain, qui engage toutes les fonctions mais en premier lieu le cercle historique des décideurs, il est indispensable, pour réussir à s’engager résolument dans le chemin de la transformation, de commencer par le débroussailler. Il serait grand temps de s'y mettre sérieusement...

Qu’est ce que le "numérique" ?

Une convergence de définition sur ce point central doit étayer toute démarche. Faute de compréhension, le débat sur la stratégie, et donc sur les personnes et les structures les mieux aptes à la mener, est faussé. Les approches peuvent être multiples, académiques ou empiriques. Depuis plus de vingt ans, les ouvrages sur l’émergence de la société numérique tentent cette approche. Don Tapscott, qui avait déjà prévenu dès 1993 avec "Paradigm Shift",  écrivait en 1996 dans son ouvrage « Digital Economy » : «  The computer is expanding from a tool for information management to a tool for communications… In this digital economy, individuals and entreprises create wealth by applying knowledge, networked humain intelligence and effort to manufacturing , agriculture and services. In the digital frontier of this economy, the players, dynamics, rules , and requirements for survival and success are changing ». Dix ans plus tard, en 2006, Yochai Benkler écrit « The Wealth of Networks ». Le professeur de Yale y développe sa vision : « The removal of the physical contraints on effective information production has made human creativity and the economics of information itself the core structuring facts in the new networkeded information economy ».

Tout est dit. Nous étions prévenus depuis longtemps et, d'ailleurs, nous n'avons pas été inactifs en France. Les structures, comme le Conseil national du numérique, existent. De multiples rapports passionnants ont été écrits. mais cette qualité d'analyse n'a pas nécessairement conduit les entreprises à l'exception de quelques pionniers à se mettre sérieusement en route. Or il est impossible d'ignorer que nous sommes face à un tsunami et il faut se préparer et agir.

Si les nuances existent, le consensus est fort sur ce constat : il ne s’agit pas seulement de technique informatique, mais d’un système global où la technique, les produits, les processus et les compétences sont engagés dans une nouvelle combinaison des facteurs. En ce sens la nature de la révolution numérique ne diffère en rien de celles qui l’ont précédé : l’écriture, l’imprimerie, la vapeur, l’électricité… La numérisation de l’entreprise, comme de la société, est une transformation radicale qui exploite le potentiel de toutes les techniques de traitement de l’information - logiciels, réseaux, interfaces, serveurs - objets pour réinventer le mode de fonctionnement global, tant économique que politique. Mais s’il y a bien une différence à chercher avec les étapes antérieures, c’est la vitesse et l’ampleur de la diffusion des outils qui font, en deux décennies, de la révolution numérique une révolution spécifique. C'est aussi le fait que la révolution industrielle a permis l'humanité de se doter d'un prothèse musculaire, alors que la révolution numérique nous permet de privilégier le cerveau-d'oeuvre à la main-d'oeuvre en nous offrant une prothèse cérébrale efficiente. 

Ces techniques ne sont pas récentes comme on en a l’illusion. Elles ont graduellement été mises au point depuis les années cinquante, internet et le web étant la dernière vague de cette construction. Chaque étape technique - avec un pas de dix ans environ: ordinateurs centraux , puis départementaux, ordinateur individuel, internet, web - a permis d’étendre le spectre des usages et de baisser les coûts de mise en œuvre.

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Les techniques informatiques peuvent être imagées sous la forme d'un cône inversé qui repose sur la base historique que constitue aucun doute le modèle de von Neumann, qui date de 1945. Sur ce modèle, et grâce à la loi de Moore,  la production d'outils informatiques (réseaux, processeurs, programmes)  s’élargit rapidement pour couvrir un  champ de plus en plus vaste Ces outils engendrant eux-mêmes de nouveaux usages, le cône informatique englobe désormais un volume de plus en plus important que l’on nomme par convention « numérique ». Si la construction de la pointe du cône a pris beaucoup de temps, coûté cher et laissé souvent d’amers souvenirs de projets avortés, de performances médiocres, l’accélération technique, et les choix structurants de l’architecture de l’internet, permettent aujourd’hui d’atteindre des performances de fiabilité et de coût qui autorisent une totale démocratisation des usages et de nouvelles ambitions. Le monde des données massives (Big data), l'internet des objets, l'exploitation de l'intelligence artificielle, les robots constituent le nouveau front de cette expansion.

En effet, la combinaison des outils disponibles, désormais abondants, économiques et interopérables, permet de réaliser de nouvelles constructions qui dépassent la capacité des outils antérieurs. Cette extension de la performance intrinsèque coût/valeur permet également d’appliquer ces outils à de nouvelles catégories et, par là, d’étendre le champ de la réflexion et de l’action. Si la population des terriens a maintenant accès, partout, à l’information numérique grâce aux réseaux hertziens et à la fibre optique, c’est grâce à 70 ans de recherches, d’innovations et d’investissements considérables. La démocratisation du « téléphone intelligent », le smartphone, qui n’est plus téléphone que pour 15% de ses usages, mais ordinateur le reste du temps, ouvre à chacun le potentiel d’accès aux ressources du web. La révolution informatique continue sa marche en avant. Elle s’appelle désormais numérique, alliant la complexité technique de ses couches invisibles à la facilité d’usage de ses outils pratiques.

Un monde nouveau émerge

En décloisonnant les disciplines, effaçant les frontières des entreprises, bouleversant les statuts, transformant les rôles la révolution numérique fait émerger progressivement un monde nouveau qui remet en cause les situations et les convictions. Mais la puissance de ce mouvement est telle que la déstructuration du monde ancien se fait très rapidement, sans laisser le temps aux structures antérieures de s’adapter. Cohabitent ainsi deux mondes, l’ancien qui refuse de mourir, le nouveau qui malgré ses percées remarquables peine encore à se généraliser ce qui alourdit les coûts, différant la transformation dans toute son amplitude est donc la récupération effective des bénéfices. Ce déploiement différencié entre les entreprises et les nations conduit à l’émergence d’hyperpuissances numériques, l’Amérique et ses « champions du web », qui raflent la mise de la transformation, laissant aux moins rapides le soin de gérer les externalités négatives. Cette définition démontre d’ailleurs que la numérisation de l’entreprise n’est pas un big bang, mais un processus de transformation permanente qui emprunte au flux d’innovations celles qui sont les plus pertinentes pour atteindre l’objectif générique de compétitivité.

Il n’y a donc pas un modèle unique de transformation numérique -ou digitale- mais une adaptation des processus, des structures et des comportements pour renforcer l’entreprise sur ses marchés, sa profitabilité et ses perspectives. C'est un projet qui dépasse de très loin les seules responsabilités du CIO, mais engage toute l'entreprise, même si obtenir des résultats ne peut être envisagé sans maîtrise de la technique. De nouvelles entreprises qui comprennent mieux que d’autres l’alliage entre la technique et les usages se déploient mondialement avec talent sans s'interroger trop longtemps sur les nuances  d'une stratégie digitale. C'est ce qu'il convient de faire, sans délai : agir, aller de l'avant, projet par projet, usage par usage, faire confiance aux innovateurs, aux jeunes.

D ‘autres souffrent pour s’adapter. Beaucoup n’y parviendront pas. C’est la logique de l’évolution économique qui n’est en rien choquante si les processus d’adaptation des hommes aux nouvelles compétences requises et aux nouveaux comportements se déploient dans la lucidité et l’équité.

C’est bien le (seul ?) sujet de la démocratie aujourd’hui : qui doit payer le coût de l’adaptation ? Qui va en récolter les bénéfices ? Comment assurer une transition douce ? Les questions de l'emploi, des revenus, de sécurité et de respect de la personne doivent être réévaluées dans la perspective de la révolution numérique. La réponse n’est pas dans les idéologies anciennes, ni dans les hommes providentiels, mais dans une réinvention de la prise de décision collective, en entreprise et dans la société.

C’est possible... en exploitant les mêmes outils.

La vision du Chief Digital Evangelist de Salesforce, Vala Afshar, sur les six axes de la transformation numérique 

 http://www.huffingtonpost.com/vala-afshar/6-stages-of-digital-trans_b_9822640.html

Quelques lectures "historiques" pour se rafraichir la mémoire :

"The Digital Economy", Don Tapscott, 1996, McGraw-Hill

"What will be." How the new world of information will change our lives, Michael Dertouzos, 1997, HarperEdge

"The Wealth of networks" How social production transforms markets and freedom, Yochai Benkler, Yale University Press, 2006

Pour les passionnés, "A history of modern computing" de Paul E. Ceruzzi, The MIT Press, 1998, est un régal !

NB : ce blog qui a été lancé en 2005 est en fait une chronique de la révolution numérique qui permet de mesurer l'évolution de la perception

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