Rassurée, l'automobile mondiale se cherche (timidement ) un nouveau modèle
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L'impasse française : oser la comprendre pour mieux en sortir

Quelques expatriés japonais qui aiment la France, lassés de voir les rues et squares de Paris mal entretenus, y ont créé une association, les Green birds, qui organise des expéditions de nettoyage collectif. Ce fait, humiliant, est symbolique. Ce pays qui jouit d’une position géographique, d’un climat et d’un patrimoine exceptionnels, suscitant l’envie de toute la planète, perd sa lucidité au point de négliger le fondement même de son attractivité, son aspect physique ! Plus encore, il parait normal à tout parisien fumeur de jeter son mégot au sol car c’est l’expression d’une valeur bien française, la liberté… Et ne paye-t-on pas des impôts pour exercer ce droit inaliénable, même au risque très peu probable  de devoir payer 68 € d’amende?

La France vit sans cesse le grand écart entre l’expression bravache de grands principes qui ont fait sa réputation et une incapacité très concrète à les mettre en pratique. C’est sûrement pour mieux concrétiser nos valeurs que le chef de l’Etat a cru nécessaire de créer un secrétariat d’Etat à « l’égalité réelle » qui doit être un cas unique dans les 193 états membres des Nations Unies !

Les causes sont… ailleurs !

La France vit avec beaucoup de difficultés un double changement historique: une perte d’influence mondiale et un ralentissement durable de son économie. Ces deux tendances lourdes se traduisent par une réduction de la population en emploi et donc du revenu disponible, alors que les frais de structure d’un grand territoire, morcelé en une multitude de collectivités, restent identiques. Cet effet ciseau a des conséquences immédiates : poids des transferts sociaux, dégradation des infrastructures, alourdissement des déficits. L’économie française, privée des armes classiques des pays en difficulté – la dévaluation, l’inflation, l’accroissement sans limite des déficits –, incapable, faute de consensus, de résoudre quelques problèmes structurels récurrents, est paralysée et ne progresse plus. Plutôt que d’en comprendre les causes, la classe politique, soutenue en cela par une partie notable de l’opinion, préfère s’en tenir à une vision archaïque de la défense du « modèle français », voir même, sans hésitation, du « génie français »[i] remis au goût du jour par tous les partis.

Dans cet exercice récurrent d’autojustification, dont le débat sur la loi Travail offre un florilège, le reste du monde s’acharne à attaquer la France dans ses valeurs républicaines et la superbe de son modèle. Bruxelles, l’euro, les Etats-Unis, l’inflexible Allemagne ou la perfide Albion, la Silicon Valley et l’immonde hydre du GAFA, la Chine avec ses industriels copieurs et ses salaires bradés, constituent une coalition hétéroclite mais efficace au service de la mondialisation, bras armé d’une revanche contre la France éternelle, celle de la joie de vivre, de l’humanisme, des valeurs du XVIIIe siècle. Qu’on soit nationaliste, populiste, écologique, de gauche ou de droite, on partage largement le sentiment que si nous trainons la patte dans la plupart des classements mondiaux, c’est parce que l’arbitre est clairement du côté de l’adversaire. Comme le répètent à l’envi nos dirigeants, la France est un « grand » pays qui ne mérite certes pas ce sort. Mais comme le disait le très regretté Pierre Desproges, nous n’y sommes pour rien parce que, simplement, « les étrangers sont des cons », sentiment largement répandu dans tous les bistrots de France.

La loi d’airain des classements

Mesurer la situation réelle de la France en termes de situation économique, éducative, technologique, sanitaire n’est pas très difficile. Les organisations de l’ONU, l’OCDE, le FMI publient des statistiques et analyses qui sont corroborées par des études menées par des organismes privés comme le Word Economic Forum. De cette masse d’informations, il ressort que le recul de la France est réel et se mesure sur une série d’axes objectifs.

Avec moins de 1% de la population mondiale, et un PIB de 2423 milliards $ en 2015 qui la classe au 6e rang mondial, la France n’est que 21e pour le PIB par habitant. Chaque France vit beaucoup moins bien qu’un Suisse, dont le PIB est 2,2 fois le sien, qu’un Suédois (1,3 fois supérieur) ou qu’un Canadien (1,2 fois) sans parler des britanniques ou des allemands. Au classement mondial de l’IDH (indice de développement humain), qui intègre le PNB par habitant, le niveau d’études et l’espérance de vie à la naissance, la France est 22e. Cette réalité chiffrée contraste avec les chants de gloire de nos gouvernants successifs.

Faire une liste exhaustive des preuves de ce déclin de long terme serait impossible. Mais au-delà des indicateurs significatifs de résultat, qui traduisent l’impact actuel de décisions anciennes, il faut aussi s’intéresser aux indicateurs qui traduisent une capacité à faire, qui conditionne les résultats futurs.

Une des clefs de l’avenir économique est la maîtrise des composants de la société numérique. Parmi ceux-là, figurent les réseaux de télécommunications haut débit et les logiciels. Selon le rapport 2015 sur les technologies de l’information du World Economic Forum, la France occupe le 26e rang mondial pour son degré de préparation à intégrer les technologies numériques (indice NRI : Networked Readiness Index). La France souffre d’un handicap en matière de couverture de son territoire en haut débit, fixe et mobile. Ce fait est reconnu et chaque gouvernement en fait une priorité… L’objectif d’Eric Besson, secrétaire d’Etat à l’économie numérique, était ainsi, en avril 2008, de « donner à l'ensemble de ses concitoyens et pour chacun des territoires l'accès à l'Internet haut débit fixe et mobile, ainsi qu'à la télévision numérique terrestre, à l'horizon 2012 ». Le plan Très haut débit de Fleur Pellerin dit en 2013 la même chose, pour… 2022. Après avoir bien réussi le déploiement de l’ADSL, la France a négligé le haut débit fixe et se situe en 2016 au 26e rang mondial pour le raccordement en fibre optique et 59e pays mondial pour le taux de couverture en 4G.

Le second sujet d'avenir est l'éducation. Dans une économie où le  niveau scientifique et technique va être de plus en plus exigeant, l'éducation est le facteur clef de compétitivité. L’enquête PISA de 2013 montre une dégradation du niveau des élèves français au cours des dix dernières années en mathématiques où les performances se situent désormais dans la moyenne. Plus encore l'école française est de plus en plus inégalitaire.  L’origine sociale des enfants dans leurs résultats pèse plus en France que dans les autres pays de l’OCDE. De manière générale, l’inégalité de la différence de niveau entre les élèves croît en France depuis 2003 ! Chiffre très révélateur : la proportion d’élèves issus de l’immigration se situant au dessous du niveau 2 en mathématiques atteint 43 % en France et ne dépasse pas 16% en Australie et au Canada. Le retard de l'apprentissage en France est largement reconnu et chaque gouvernement s'en indigne, sans résultat. En matière d’informatique scolaire, en l’attente périodique d’une « grand plan numérique pour l’école », qui se résume le plus souvent à des équipements, les résultats des enquêtes de l’OCDE, qui situe la France légèrement au dessus de la moyenne, démontrent qu’il n’y a pas de miracle numérique et l’impact de l’usage des outils numériques est d’autant meilleur que les enseignants sont formés et les programmes adaptés.

Il n’y a que sur le plan démographique que la France qui jouit d’un système reconnu de soutien à la petite enfance atteint un taux de fécondité constamment proche de 2, le meilleur de l'Union européenne avec l'Irlande, qui écarte tout risque de vieillissement prématuré, même si le vieillissement biologique inévitable des baby-boomers va se traduire par une augmentation importante des plus de soixante ans dans la population, avec les dépenses de santé inhérentes à cette tranche d’âge.

Changer, mais comment ?

Depuis vingt ans les rapports s'accumulent,  les ouvrages se multiplient, les rayons croulent sur les solutions de chaque homme politique mais la situation continue à se dégrader. Ce n'est donc pas dans les constats et les programmes que se situe "la" solution. Il faut donc admettre enfin qu’il faut réagir individuellement. Nous ne pouvons plus glisser sur la pente fatale de l’appauvrissement en attendant un miracle venu "d'en haut", homme providentiel ou situation magique. Le sursaut ne peut venir que d'une envie partagée de ne pas se résigner au déclin.

Toutefois cette réaction individuelle peut aussi être  un constat d’échec collectif, motivant un départ de la France. Beaucoup de Français, lucides et actifs mais impatients, préfèrent quitter ce pays pour aller développer leurs talents ailleurs, Londres, la Californie, l’Australie, ou le Canada. Les retraités partent au Portugal ou au Maroc au risque de se désocialiser. Si ce phénomène est largement médiatisé, il ne bouleverse pas encore les équilibres fondamentaux puisqu'il n'y a officiellement que 1,566 million de français recensés à l'étranger, chiffre certes en hausse de 17% entre  2006 et 2013, et surtout au profit des pays proches comme la Suisse, la Grande-Bretagne, la Belgique... Toutefois, ce qui est le plus préoccupant dans ce flux de départ, c'est qu'il touche de plus en plus les jeunes diplômés.

Rester pour construire un avenir meilleur en France est la solution la plus simple et la plus évidente. Avant, toute mesure technique fiscale ou sociale, c'est la confiance sur la capacité collective des Français de faire face aux problèmes par un désir de renouveau et d'engagement qui peut stimuler cette motivation. Retrouver une place acceptable dans les classements mondiaux sera un résultat ultérieur heureux de cette capacité de réaction retrouvée.

Or ce pays a la capacité d’offrir à tous les entrepreneurs et à tous les entreprenants le territoire de leurs ambitions.

La France dispose de tous les moyens techniques pour prendre toute sa place dans la société numérique. C’est bien en misant totalement sur les technologies numériques, qu’elles soient exploitées dans les industries classiques ou déployées dans des usages nouveaux. Il ne faut plus chercher à corriger les défauts structurels de notre modèle économique, il faut résolument tourner la page du XXe siècle, car le modèle a totalement changé, pour attaquer les sources de richesse et d’influence futures. Elon Musk dit que « le passé est notre plus mauvais conseiller « .

Le changement est scientifique et technique. Le numérique, omniprésent, aide à redéfinir les standards de performance dans tous les secteurs, agriculture, industrie, services et service public. On peut, partout, faire mieux, plus vite et moins cher. Mais de peur de déstabiliser des processus établis depuis longtemps, qui ont figé les hiérarchies, les normes, les contrôles, les modèles de management, dans le modèle antérieur du productivisme industriel, on - et derrière ce « on » anonyme il est possible de mettre beaucoup de gens - diffère les changements. On plaide pour les réformes alors que chacun s’enferme dans le conformisme prudent et paresseux. Tout le monde sait qu’il faut simplifier les règles, partout. Et il est très commode d’incriminer le seul secteur public alors même que le plupart des entreprises ont réinventé une bureaucratie qui casse l’initiative et valorise le conformisme. Or simplifier implique toujours l’abandon de systèmes inutiles, auxquels sont associés des équipes, des personnes, des dirigeants. Ce sont autant de talents qui pourraient largement être utilisés à mettre en œuvre les innovations qui vont nous permettre de progresser en efficience plutôt que s'acharner à pérenniser des modèles obsolètes.

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Intelligence artificielle, sciences cognitives, biotechnologies, énergie décentralisée, automobile à faible consommation, technologies de l’habitat, biotechnologies agricoles, aéronautique, lutte contre le cancer et les maladies neurodégénératives, nouvelles techniques de la confiance ( blockchains…) voici autant de sujets clefs où il faut investir massivement, avec de l’intelligence et des capitaux. Ces thèmes sont traités dans les neufs dossiers de « la nouvelle France industrielle ». Mais il y a encore beaucoup de réticences à abandonner un saupoudrage des moyens. La lisibilité des messages en souffre. Faute de clarté et de simplicité dans les engagements, dans un climat de scepticisme et de défiance, on n'obtient pas de résultats suffisamment rapides et visibles pour en tirer toute l’énergie nécessaire au changement. Les conséquences de cet engagement indispensable pour l'industrie du futur mettront des années à avoir un impact sur l'emploi.. et le moral ! Mais il ne faut pas relâcher cet effort de long terme en cédant au découragement et aux contingences de court terme. 

Car les idées sont là, pertinentes, en phase avec le potentiel scientifique et technique. Et même sur le sujet controversé de  la  baisse des charges, un dispositif lourd a été mis en place. Le CICE (Crédit d'Impôt pour la Compétivité et l'Emploi) organise depuis janvier 2013  une réduction massive du coût de la main-d'oeuvre de l'ordre de 20 milliards €. La mesure a été critiquée pour sa complexité. Néanmoins rien ne permet d'enrayer le chômage de masse dont les causes sont anciennes, profondes et complexes. Les messages positifs ne suffisent pas à écarter les nuages alimentés par un climat morose et le manque de puissance des discours politiques.

Les gouvernants ne sont certes pas responsables de l’embauche individuelle. Mais leur stratégie doit contribuer à desserrer les freins qui pèsent sur la décision individuelle. On constate que les grandes réformes ne fonctionnent pas vite et butent sur les contraintes de court terme, trésorerie, carnet de commande, contexte économique mondial. Les entrepreneurs persistent à penser qu'embaucher est difficile et contraignant. Or la compétitivité ne se décrète pas. C'est un travail  de longue haleine qui porte sur la qualité de l'offre, sur l'image de marque, sur la qualité des services, les prix n'étant qu'un facteur parmi tous les éléments qualitatifs qui influencent les clients.

Il faut donc avancer sur le plan macroscopique en déminant les obstacles de façon pragmatique et décentralisée sur les sujets qui conditionnent les performances économiques futures, et donc la qualité et la standard de vie : formation, notamment en alternance, embauche des jeunes; soutien aux jeunes entreprises, renforcement des liens entreprises-écoles-universités,  innovations dans le domaine de la santé. L'économie est au coeur de la réussite d'un pays même si les sujets sociétaux peuvent se réveler  mobilisateurs pour stimuler  l'innovation et l'investissement, comme la lutte contre l'accidentologie routière ou le cancer. 

Mais plus que toute grande stratégie de réforme, lente et complexe, l'économie française doit se réinventer sur une base décentralisée, fondée sur les initiatives locales et l'entrepreneuriat. Les grandes entreprises à vocation mondiale peuvent y contribuer efficacement en soutenant les écosystèmes par un flux de commandes, de prises de participation dans les start-up, de prêt de personnel qualifié. Il ne faut pas attendre de réformes globales pour commencer à se prendre en charge. Tout repose sur un sursaut individuel. Maintenant. 

 

Sources et références

https://fr.wikipedia.org/wiki/Green_Bird

[i] Marie-Noëlle Lienemann, Le Monde, 25 mars 2016

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