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Où va le Canada ?

Regards sur le monde : entre fragilité et transformation

 

Comprendre le monde a toujours été un exercice difficile. Le faire en temps réel, sous le bombardement continu des dépêches d’agence et le flot continu de la parole des dirigeants politiques et économiques, amplifiée sans nuance, oubliée instantanément, devient un exercice impossible. La surexposition au flux à haute énergie de l’information  a un premier effet pathologique : la dictature de l’instant rend l’époque encore plus illisible. Non seulement on ne comprend plus ce qu’il se passe, mais, ce qui est encore plus perturbant, c’est qu’on ne sait plus dire si un événement est une bonne chose ou une mauvaise chose. Faute de clef de lecture, tout se mélange, et l’opinion individuelle perd tout repère pour se structurer. Le bon sens a perdu le Nord… 

Auparavant, jusqu’en 1989, on pouvait se raccorder à un référentiel idéologique ce qui ne rendait pas le jugement plus juste, mais simplement plus confortable et plus prédictible. Dans un monde bipolaire on choisissait son camp et on passait facilement sur les nuances. Dans un monde « zéro-polaire », l’exercice est difficile. On pouvait facilement nourrir les dîners entre amis ou les longs débats dans la fumée des bistrots. Mais avant, c’était avant.  On était de droite ou de gauche, foot ou rugby, Renault ou Peugeot, gitane ou américaine, Bardot ou Garbo, Brassens ou Ferrat, Bécaud ou yéyé. Et quand on voulait mettre un peu de rationnel dans le débat, on se précipitait sur le Quid !

Aujourd’hui si on peut parler de tout puisque l’information est « à un clic »,  on a beaucoup de peine à se fâcher sur une analyse car pour cela il faudrait se construire ce qu’on appelle « une opinion ». Si les matériaux ne manquent pas, c’est clairement le ciment qui n’est pas là… On est entrés dans le supermarché Ikea des idées, mais sans mode d’emploi. La pensée brinquebale, et pas seulement celles des dirigeants politiques, si faciles à brocarder. La stratégie des entreprises est tout aussi complexe à analyser, parcours sinueux entre stratégie de long terme et opportunisme roublard.

Dans un monde où toute la tentative de conviction formalisée soulève une immédiate tempête de  critiques, de sarcasmes, de hurlements, l’audacieux qui a osé émettre une pensée articulée n’a d’autre choix que le démenti immédiat s’il veut éviter le lynchage. Il n’y a même plus de « politiquement correct », d’ébauche de pédagogie car cela passe tout de suite pour de la tiédeur et du conformisme. Les commentaires sur la situation de la Grèce ont atteint dans le champ de l’hypocrisie des sommets inédits. De toute façon, tout ceci ne dure que 24 heures et personne ne sera durablement atteint dans sa crédibilité…

Mais existe-t-il encore une « vraie vie » en dehors du discours ? La pensée de Feuerbach, qui date de 1841, est terriblement actuelle : « Sans doute notre temps préfère l’image à la chose, la copie à l’original, la représentation à la réalité, l’apparence à l’être. » Notre société du spectacle, de l’illusion, qui a fait du langage une arme naturelle, et du mensonge sa munition la plus facile, rend la compréhension de choses problématique et mine toute forme de confiance. Personne ne croit plus aux déclarations des acteurs politiques.

Et pourtant, le monde réel existe encore. D’un côté le bruit et la fureur de  l’information volatile, de l’autre les débats graves sur l’avenir de l’humanité occupent de façon dissymétrique le champ de l’analyse.

Depuis que l’homme a commencé à construire sa destinée, trois moteurs ont alimenté son évolution : la maîtrise de l’énergie, l’organisation des transports, la formalisation des idées. Ces moteurs ont alimenté la recherche d’une amélioration continue des conditions de survie, qui se sont transformées pour le grand bienfait d’une partie de l’humanité par une recherche permanente du bien-être. C’est une idée neuve pour l’espèce humaine dont la survie a été précaire pendant des milliers d’années. On imagine même effacer la dernière frontière, celle du déclin physique et de la mort. La seconde dimension de la quête humaine est  la recherche du sens. Si nous sommes autre chose qu’une collection d’individus animés par le seul instinct de survie, tel que nous imaginons les autres espèces animales, la question du pourquoi n’a cessé d’habiter la réflexion humaine. Cette quête s’est scindée en deux courants, la dimension religieuse qui fournit une explication sinon rationnelle, au moins commode, à l’origine et au sens de notre vie, et la dimension scientifique, qui a les mêmes objectifs, mais se donne la légitimité de l’objectivité et du démontrable. L’histoire de la science démontre que cette légitimité est toute relative ! Quant à elle, la religion, mue par la transcendance,  s’est construite pour ne pas avoir à faire la preuve de sa légitimité. Posture bien commode !

En ce début du XXIe siècle, où nous plaçons-nous les repères par rapport à ces grands axes de notre développement ?

On peut résumer en disant, pour l’optimiste, que nous avons autant de bonnes  nouvelles que de mauvaises nouvelles. Mais si l’on pense qu’un optimiste n’est qu’un pessimiste mal informé, alors ! Si  l’humanité a  beaucoup avancé sur les trois grands moteurs de son évolution, ceci n’a pas beaucoup permis de progresser sur le fond… Pire on peut même craindre que l’humanité ne se soit jamais autant mise en danger depuis le début de l’anthropocène.

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Il est clair que notre maîtrise simultanée de l’énergie, des transports et de la représentation des connaissances est spectaculaire.

Internet et le web ont parachevé la construction engagée dès la fin du XIXe d’une « société de la connaissance » dont l’informatique est le moteur toujours aussi puissant. Jamais l’humanité n’a produit, échangé, stocké autant d’informations et de connaissances qu’au cours des toutes dernières années. Et cette croissance exponentielle bouleverse tous les métiers de la connaissance, bousculés, remis en cause par le partage sans limite des connaissances naguère confinées dans les cercles étroits du savoir et du pouvoir qu’on appelait « l’élite ». La facilité à partager l’information a fait naître de nouvelles activités autour des plateformes de rapprochement, immédiat et peu coûteux, de l’offre et de la demande dans  tous les domaines variés de l’expérience humaine. Cette émergence de nouveaux services, effaçant  rapidement les équilibres antérieurs fondés sur le malthusianisme, fait voler en éclat de multiples secteurs dont les medias, le transport, le tourisme ont été les premiers à être touchés. Jamais notre capacité à comprendre le monde n’a été aussi intense tant les travaux de recherche circulent désormais entre les disciplines pour féconder les idées neuves à un rythme jamais atteint. Nous pouvons penser que cette effervescence va nous aider à résoudre nos problèmes.

Sur le front des religions, la situation est largement préoccupante tant se mêlent le spirituel et le temporel au service du pouvoir et des conséquences extrêmes, le nationalisme, la violence. Nous avons connu cette situation en Europe pendant des siècles pour en sortir presque guéris après des conflits qui nous ont coûté notre leadership. La Révolution française et le XIXe siècle avaient permis de dissocier ces deux mondes qui quand ils se confondent sont capables du pire. Tant du côté de l’islamisme radical que de l’extrémisme hindou, pour ne prendre que ces deux exemples,  nous assistons à des mouvements de bottes qui permettent de douter de la neutralité bienveillante de la spiritualité.

Notre capacité à extraire du sol l’énergie et les matières premières a été à l’origine d’un développement considérable des infrastructures et des produits. Nous savons nous déplacer d’un point à un autre de la planète en quelques heures, vivre dans les endroits les plus inhospitaliers en produisant sans précaution les ressources que la nature avait refusé, comme le gaz et le pétrole retenus dans les schistes. Nous avons défriché la terre pour la couvrir de champs cultivés avec des produits chimiques, de routes et de parkings bituminés, de voies ferrées, de bâtiments qui occupent 66 % du territoire français. Dans un pays comme la France, les surfaces artificialisées ont augmenté de 87% depuis 1981.  C'est une perte de 7 millions d'hectares de terres agricoles en cinquante ans.

Faire du ski à Dubai ou du golfe à Las Vegas sont des exploits sans intérêt. Cette voracité sans autre logique que l’appropriation des richesses créées par ces exploits futiles n’est que l’illustration de l’absurde auquel nous a poussé notre rêve prométhéen. L’homme a tellement changé la nature de la vie sur terre que le climat en est modifié. Il n’a fallu que quelques décennies pour dégrader le spectacle grandiose des glaciers alpins et remettre en cause partout dans le monde l’approvisionnement en eau douce que les grands massifs montagneux assuraient avec générosité.  La Californie souffre d’une sécheresse désormais structurelle qui bouleverse l’économie de cette région prospère. Avec plus de sept milliards de passagers avides de bien-être, bientôt huit, le vaisseau spatial terre consomme plus que jamais ses ressources non renouvelables. Depuis le début de l’ère industrielle

Oui nous avons réussi à domestiquer la planète et en connaître les moindres recoins, pour les exploiter. Et simultanément alors que l’espérance de vie moyenne n’a jamais été aussi élevée, nous prenons conscience que nous avons aussi fragilisé la vie des hommes sur terre, menacés par l’épuisement des ressources, dont les plus vitales, l’air respirable et l’eau douce,  le réchauffement climatique qui provoque des catastrophes naturelles et bouleverse les paysages, les productions agricoles, la santé végétale et animale et, in fine, celle de l’homme. Car au sommet de la chaîne de la biodiversité, l’homme en est le maillon le plus sophistiqué et le plus vulnérable.

Le grand rêve est toujours de corriger par la science et la technique  les désordres que nous avons provoqués au cours d’une si courte période de l’histoire. Peut-on inverser les tendances ? Réconcilier bien-être et sobriété, développement et frugalité ? Beaucoup de gens sérieux pensent qu’il est trop tard. Que même si nous arrivions à limiter de 1,5° la température de la planète nous ne pourrions inverser les phénomènes de dégradation structurelle que nous avons déclenchés. Les modèles semblent converger sur l’idée qu’un basculement climatique est possible si certains paramètres glissent, comme l’acidité des océans qui absorbent une partie du CO2 produit. L’acidité des océans a augmenté de 30 depuis le début de l’ère industrielle. 80%  des eaux usées dans le monde ne sont ni collectées, ni traitées. La chaîne alimentaire qui conditionne la vie sur terre est complexe et fragile, et surtout difficilement modélisable dans sa totalité. Nous ne connaissons pas toutes les interdépendances de ce système.      

Mais soyons rassurés. Ce qui sûr, c’est qu’il y aura une Fête de la rose à Prengy cette année, que des paroles définitives y seront prononcées, générant d’autres paroles aussi définitives. Et que bien sûr tout sera oublié le lendemain… What else ?

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