Previous month:
avril 2014
Next month:
juin 2014

La désindustrialisation en France, fatalité ou suite d'erreurs ?

L'annonce d'un probable démantélement du groupe Alstom a mis à nouveau le projecteur sur la capacité de la France à maintenir et développer son patrimoine industriel dans le contexte de la globalisation. Les analyses, fébriles, sont nombreuses pour coller à cette actualité, comme à chaque crise où l'opinion se raidit et s'indigne quand "on" touche à l'industrie, aux emplois et aux territoires.

Cette vertueuse indignation n'a pas grand sens dès lors que, par construction, le tissu économique d'un pays est le résultat de multiples micro-décisions prises par les dirigeants des entreprises pour ajuster en permanence la capacité de production et l'offre à la demande mondiale. Les vecteurs de fond, au-delà des variations conjoncturelles, sont évidemment les paramètres économiques de base : réponse par une gamme de produits et de services à la demande mondiale, capacité à produire en France, et ailleurs, ces produits dans des conditions d'utilisation des facteurs de production qui assurent une rentabilité effective, exploitation des externalistés positives du pays (enseignement, réseaux, système de santé, sécurité, fiscalité...). Ces facteurs s'inscrivent dans une trajectoire de long terme. Si des variations rapides peuvent être observées (c'est alors une crise...), c'est bien sur longue période qu'il faut analyser les facteurs de fond de la compétitivité et de l'attractivité d'un pays. Un chef d'entreprise s'il veut survivre doit rapidement et en permanence arbitrer entre ces facteurs pour construire un itinéraire efficace lui apportant, sans jamais toutefois les garantir, les conditions de sa survie économique. Le patriotisme économique s'arrête bien sûr là où s'accroissent les risques de faillite et de disparition, c'est à dire de perte de capital. Comprendre l'évolution d'un territoire comme la France immergé de façon ouverte dans la compétition économique mondiale, c'est comprendre, sans jugement moral déplacé en la matière, comment les acteurs économiques adptent leurs comportements. Il ne faut pas chercher les coupables - chacun l'est tout à tour - mais les causes.

Pourquoi l'industrie décline-t-elle dans les pays matures ?

La désindustrialisation se mesure par la convergence de quelques indicateurs simples. Or les données statistiques ne laissent aucun doute sur l’ampleur du phénomène en France. La désindustrialisation, qui touche tous les pays de l’OCDE, a été plus rapide en France qu’ailleurs. Les causes en sont multiples, anciennes et systémiques. Elles reflètent les choix collectifs de la société française et si les racines de cette situation remontent au développement industriel du XIXe siècle, les Trente glorieuses en avaient effacé les traces sous l’effet bénéfique de la croissance, et surtout de l’inflation, alors que la mondialisation, l’euro et la crise de 2008 remettent à nu ces fractures anciennes.

Unknown

La désindustrialisation est un phénomène ancien, qui a débuté à la fin des années soixante-dix et s’est poursuivi de façon régulière, pour s’accentuer avec la crise de 2008  sous l’impact de la réduction de la consommation, de l’investissement et des exportations :

-       la réduction de la part de l’industrie dans le PIB

Le poids du secteur est passé de 24% en 1980 à 14% en 2007 puis 10% en 2012. Elle est de 20% en Allemagne. Depuis 2008 la réduction de la production manufacturière a touché toutes les branches industrielles. Seules quatre branches ont résisté : industrie agro-alimentaire, pharmacie, autre produits manufacturés, essentiellement réparation et maintenance, et autres matériels de transport, dont l’aéronautique.

-       la réduction du nombre d’emplois industriels

L’industrie a perdu 1,9 million d’emplois « bruts » (externalisation incluse) entre 1980 et 2007, soit 36% de ses effectifs. En emplois nets ceci représente 1,5 million d’emplois. La réduction des emplois industriels est due pour l’essentiel au progrès technique qui accroît la productivité de la main-d’œuvre, facteur dont la part est estimée à 65% des réductions d’emploi. Sur 27 ans, ce sont 70000 emplois industriels qui disparaissent en moyenne chaque année. Or depuis 2008, la situation s’est détériorée sans toutefois suivre la baisse de la demande, car c’est l’intérim qui a joué le rôle majeur de facteur d’ajustement de l’emploi à la charge. Entre 1980 et 2012, les emplois manufacturiers sont passés de 5,1 millions à moins de 2,9 millions. Entre 2009 et 2013, la France a perdu un millier d’usines représentant 120000 emplois.

-       la réduction de la part des produits manufacturés dans les exportations

Le solde extérieur manufacturier s’est amélioré entre 1989 à 2000, passant d’un déficit de 9,8 milliards d’euros à un excédent de 10,5 milliards en 2000. C’est à partir de 2001 que ce solde redevient déficitaire en passant à -10, 7 milliards en 2007 avant la crise alors même que la croissance est encore de 2,3% par an. Le solde commercial de la branche industrie est ensuite passé à -29 milliards en 2011. L’industrie aéronautique enregistre en 2013 un excédent de 22 milliards € et l’industrie agroalimentaire 11,5 milliards.

-       la croissance des emplois tertiaires

Une partie de cette croissance provient de l’externalisation des emplois industriels vers des sociétés de service qui travaillent pour l’industrie : intérim, maintenance, fonctions support, conseil. On estime que 25% des pertes d’emploi industriels proviennent  de cette externalisation.

On peut aussi souligner que la baisse des marges industrielles a été constante sur la période. Les prix des produits français se sont largement alignés à la baisse sur la concurrence internationale lors que le niveau des salaires et des cotisations sociales restait élevés. Cet effet ciseau a entrainé une dégradation des marges au détriment de l’autofinancement et de l’investissement de modernisation.

L'Etat et le monde politique

 Le monde politique a toujours regardé avec circonspection l’industrie dans une logique totalement caricaturale et schizophrène. En France, c’est une tradition ancienne et bien ancrée dans les deux camps. La droite se méfie de l’industrie, car ce sont des travailleurs et techniciens qui avaient la réputation de voter à gauche et d’entretenir des syndicats contestataires, voire communistes. « Classes laborieuses et classes dangereuses » comme l’écrivait Louis Chevalier dans son étude sur les travailleurs au XIXe siècle publiée en 1958, ce mélange entre misère et instabilité ayant durablement marqué l’inconscient de la classe politique pour conduire, par exemple, à l’exaltation des valeurs rurales sous Vichy et, sous la IVe république, à la mise en valeur de l’accession à la propriété et au petit commerce.

La gauche n’aime pas l’industrie car elle est dirigée par des patrons qui s’enrichissent sur le dos des travailleurs et l’industrie ce sont des conditions de travail et de rémunération difficiles et précaires qu’il faut combattre. Laa nationalisation de 1981, représentant 30% du chiffre d'affaires de l'industrie, était ainsi une réaction politique punitive, promise dans le programme commun, sans considération économique sérieuse. Aussi sommaires soient-elles, ces idées restent persistantes dans la culture française du XXIe siècle qui conserve à son extrême gauche des porte-paroles virulents de cette vision anticapitaliste et n’a pas su créer à droite un authentique mouvement libéral et entrepreneurial. De fait en France l’industrie est mal comprise, mal aimée et coupable de tous les maux : tensions sociales, pollutions, inégalités. Au mieux il faut la nationaliser, au pire la punir, dans tous les cas la contenir. L’anti-industrie, ce sont les emplois tertiaires, propres et stables, et la fonction publique qui depuis l’après-guerre ne fait que croître pour atteindre fin 2012 5,2 millions de salariés dont la fonction publique territoriale qui a cru de 35% entre 2000 et 2010 alors que le fonction publique d’Etat baissait de 5%.

Les milieux patronaux

Il serait très difficile, et naïf, de reprocher au MEDEF et aux dirigeants patronaux d’être des acteurs volontaires de la désindustrialisation. Tout chef d’entreprise cherche à compenser la baisse de la profitabilité structurelle de son activité par une réduction des coûts. On a beaucoup reproché aux dirigeants d’entreprise d’accentuer la désindustrialisation sur le territoire par la délocalisation. L’analyse est toutefois complexe. Contrairement à une image répandue, ce ne sont pas les délocalisations qui ont le plus accentué le phénomène structurel de désindustrialisation mais les effets de la productivité. Les études montrent toutefois que l’augmentation des importations peut venir d’entreprises françaises délocalisées à l’étranger, comme par exemple dans l’automobile dont le solde est devenu négatif. Les délocalisations répondent à deux logiques : la première est naturellement de se rapprocher des pays où la demande est forte, la seconde de bénéficier de coûts de production moins élevés tant pour les salaires que les taxes ou l’énergie. Le MEDEF n’a certainement pas manqué de se mobiliser sur la défense de l’industrie, et a participé activement aux Etats généraux de l’Industrie de 2009, même si une part de son discours dominant a été motivé par la baisse des charges sociales et de la fiscalité. C’est donc souvent plus un discours défensif qu’une valorisation dynamique de l’industrie qui est perçu, même si de nombreuses manifestations sont organisées par le MEDEF et les branches professionnelles de l’industrie pour valoriser les activités industrielles.

Les syndicats

L’analyse des syndicats français est largement déterminée par la sociologie de leur base, faiblement représentative du monde de l’entreprise privée.  Ayant peu de cotisants, peu de ressources et dépendant pour  un tiers environ de leurs budgets de financements publics, les syndicats français sont aujourd'hui peu liés au monde industriel et à la défense des intérêts d'une classe ouvrière dont le poids s'est effondré dans la socilogie française. Leur rôle dans la défense de l’industrie est surtout combatif et sporadique contre les fermetures d’usine sans travailler sur le fond des facteurs de compétitivité. Si un facteur peut jouer dans la faible croissance de l’industrie, mais il est marginal par rapport aux facteurs structurants, il s’agit du rôle des effets de seuil dans les mécanismes de représentation des salariés qui peuvent aux marges avoir un effet dissuasif.

 

 

L'Europe 

L’Europe, malgré la légende propagée en France n’est pas un ensemble politique homogène. Il faut distinguer le Conseil, le Parlement et la Commission. Ces trois cercles n’ont pas toujours la même vision, et il ne faut jamais négliger le rôle du conseil des ministres qui in fine représente les Etats et décide… Depuis 2008, 3,5 millions d’empois ont été perdus en Europe dans l’industrie et la part moyenne de l’industrie dans le PIB est tombée à 15,1%. La Commission ne cesse de proclamer que si l’Europe veut rester un leader économique mondial, elle doit placer l’industrie sur le devant de la scène. La dernière déclaration, en 2014, de la Commission « Pour une renaissance industrielle de l’Europe » présente un nouveau plaidoyer pour une intégration plus poussée des différents réseaux qui structurent l’économie européenne et pour le développement de la concurrence et de l’innovation. Cette intention louable est peu suivie d’effet, chaque Etat membre se trouvant confronté à une situation structurelle qui lui est propre.  Il n’y a pas de solidarité en la matière car les intérêts sont divergents quand l’Allemagne, en 2013, a 200 milliards d’euros d’excédent commercial et la France 61 milliards de déficit !  L’euro fort est un facteur négatif pour les pays ayant une industrie peu compétitive comme la France mais avantage l’Allemagne. Ni sur les mesures structurelles, ni sur la protection aux frontières et par exemple une TVA sociale ou carbone, ni sur le niveau de l’euro il y a consensus.

Les médias 

Les médias généralistes sont un révélateur et un amplificateur de la complexité de la société française. Ils portent sur le monde de l’entreprise un regard plus attiré par les difficultés économiques et par les tensions sociales que par la pédagogie économique. La presse économique est par nature plus ouverte et plus sensible aux fondamentaux de l’entreprise et des titres comme l’Usine nouvelle ou les Echos  jouent un rôle positif dans la compréhension des déterminants de la performance économique et de  l’image de l’entreprise. Mais leur lectorat est convaincu. De fait la compréhension de l’évolution technique, de la mondialisation économique et des facteurs de compétitivité de la France est rarement l’objet de sujets pédagogiques et non polémiques.

La réflexion sur la société post-industrielle n’est pas en soi négative. Bien évidemment le tissu économique n'est que le résultat de la dynamique socio-technique. Toutefois le rôle du numérique comme nouvelle base du système socio-technique est plus souvent présenté sous l’angle de l’usage et des médias sociaux que la sur la transformation profonde des modèles économiques.  La production de nouveaux biens techniques, notamment matériaux, robots, produits pour le secteur de la santé, nouveaux modes de transport, qui sont aujourd’hui tous le résultat de l’utilisation dans la conception et la mise en œuvre de modèles numériques et de systèmes numériques de pilotage et de régulation offrent des perspectives de renouveau pour l’industrie française qui sont rarement mis en valeur dans les médias. La focalisation sur les 34 industries d’avenir du programme gouvernemental devrait permettre de mieux comprendre ces enjeux techniques et industriels pour les emplois et les exportations de demain. 

Ce texte a été publié sous une forme proche par le site Atlantico ainsi que deux autres commentaires consacrés à la situation d'Alstom

http://www.atlantico.fr/decryptage/qui-autre-apres-alstom-petite-liste-entreprises-francaises-qui-pourraient-bien-prochainement-faire-titres-jean-pierre-corniou-1056914.html