Il y a de nombreuses années, en 1973, Brigitte Fontaine et Areski avaient enregistré une bien curieuse chanson*. Pris au piège dans un immeuble en flammes après une explosion de gaz, un couple commentait son inéluctable et prochaine disparition dans la destruction de l’immeuble. Trame dramatique traitée sur un ton distant et neutre où l’homme distille savamment à sa compagne d’infortune une explication scientifique sur les phénomènes physiques qui accompagnent l’augmentation de température et l’émission de gaz toxiques et vont conduire à leur mort. Le refrain rappelle que tout ceci est « normal ». Je me suis toujours interrogé sur le sens de cette chanson franchement noire. Mais j’y pense chaque fois que l’opinion, la presse, les responsables politiques ou chefs d’entreprise s’étonnent du tour dramatique de la situation socio-économique ou politique alors que la plupart des crises dont l’homme est à l’origine sont toujours prédictibles. C’est peut-être là le sens profond de cette petite musique acide…
A la fin de cet été, on peut reprendre en chœur le thème de cette chanson. Tout ce que nous voyons est « normal » et le bateau coule normalement.
Second flash… On démonte Paris Plage, ses stands de jeux, ses parasols, ses 8000 tonnes de sable. Paris Plage est le symbole parfait de la futilité d’une époque qui glorifie l’éphémère pour ne pas s’attaquer au fond... Evidemment, l’idée est séduisante. Qui peut s’opposer à ce que les parisiens privés de vacances puissent trouver un cadre agréable au pied de leur immeuble ? Mais comment imaginer que ce décor de carton pâte fasse illusion ? Paris est une des capitales européennes qui comporte le moins d’espaces verts insérés dans le tissu urbain. Il y a eu beaucoup de progrès avec Bercy et le parc André Citroën, les aménagements de parcs à Belleville, le parc de la Cité des Sciences, le parc des Batignolles. C’est clairement dans cette direction de long terme qu’il faut trouver une solution durable. Rendre la ville agréable est un projet d’une toute autre ampleur que de créer une prothèse éphémère.
Notre époque se vit tellement moderne quand elle feint en permanence de s’étonner que les catastrophes soigneusement dissimulées, sous-estimées, finissent par se concrétiser. « Et sans doute notre temps préfère l’image à la chose, la copie à l’original, la représentation à la réalité, l’apparence à l’être... » écrivait Feuerbach en 1841. Il n’y a rien de plus insupportable que de glorifier avec ravissement la force du mouvement des « indignés », et de le récupérer, quand tout a été construit pour fabriquer une société cyniquement inégalitaire.
Couche par couche, les systèmes de responsabilisation individuelle et collective qui avaient été construits depuis 1945 ont été dissous dans le bain acide du court-termisme, dans l’adoration des fausses idoles que peuvent exhiber tous les secteurs, que ce soit la finance, la musique, la littérature, le football ou la politique, dans la négation de la durée et de l’effort. La navrante pipolisation a mis en scène une infime couche de la société pour propager un modèle de luxe et d’insouciance où le travail et l’effort sont soigneusement gommés. Le « vu à la télé » sert à vie de CV pour de parfaits inconnus sans consistance.
En oubliant qu’une société est un équilibre entre composés instables, qui se façonne, se burine au fil du temps à coups d’ajustements plus ou moins brusques mais acceptés au nom du bien commun, on a accepté une lente désagrégation morale qui aboutit très précisément par créer ce qui était prévisible et déjà observé par le passé, un système sans référence, sans cadre, sans frein. Et dans cette négation du réel s’infiltrent tous les comportements les plus navrants de la société, le cynisme des puissants étant l’argument ultime de la déviance des faibles, et inversement.
Il est bien normal que les tensions dans la répartition des revenus lorsqu’elles atteignent des niveaux jugés insupportables - passer d’un écart de un à 25 entre les plus bas salaires et celui du PDG dans les années quatre-vingt dix à un à 500 par exemple – fabriquent de la démotivation et du ressentiment. Il est bien normal que les excès du jeu spéculatif - dont les subprimes ou le système Madoff ont fait éclater les limites de l’indécence pour industrialiser à l’échelle mondiale un médiocre et banal mécanisme d’escroquerie artisanale - n’incite pas les épargnants à confier à des institutions leur économies alors qu’ils ont parfaitement compris que les savantes martingales inventées par des brillants scientifiques ont pour objectif de faire gagner le système à tous les coups en supprimant le risque pour les gros joueurs, mais pas pour les petits épargnants. Alors que les agences de notation dénoncent l’incurie des Etats surendettés, c’est encore vers les dettes souveraines que se tournent les investisseurs plus que sur les actions des entreprises innovantes… La mauvaise monnaie chasse la bonne.
Il est bien normal que le manque de confiance envers les nouvelles générations et qui se traduit partout par une augmentation de l’inactivité des jeunes et la persistance de statuts précaires conduise soit au décrochage soit à la révolte.
Ce système, privé de garde-fous, s’emballe dans une logique dévorante d’individualisation des profits et de socialisation des risques pour les uns, de découragement ou de colère pour les autres. Ce sauve-qui-peut généralisé s’applique aux individus, peu enclins à rendre des comptes, aux entreprises, aux collectivités et in fine aux Etats eux-mêmes. Dans ce jeu de massacre, qui croire, à qui faire confiance pour tenter de reprendre le contrôle d’une machine qui a échappé au contrôle de ceux mêmes qui avaient tout fait pour la manipuler ?
Ce fiel qui fabrique de la colère et de l’indignation, détruit la confiance base de l’économie, fait vaciller tous les principes éprouvés de systèmes sociaux équilibrés, est bien peu favorable à la reconstruction d’un système économique et social européen dynamique et mobilisateur.
Or au fond de cette évolution résident quelques principes sains que l’on avait voulu mettre en exergue, notamment en réaction contre l’inefficacité de l’économie administrée des pays communistes. Ce qu’on a appelé « économie sociale de marché », objet, naguère, d’un large consensus dans les pays occidentaux, "était" composé d’un ensemble de principes constituant un système d’équilibre dynamique. Or les dérives ont remis en cause ce socle de principes et de valeurs.
Quand :
-on croit à l’économie de marché, comme régulateur efficace des décisions individuelles grâce à un système de prix le plus juste possible,
-on est convaincu que le marché seul ne suffit pas mais doit être accompagné d’un robuste système de règles, de jalons et de sanctions,
-on croit à l’existence d’une relation proportionnelle entre l’effort et la rémunération de cet effort,
-on pense que le travail et la compétence sont les moteurs naturels d’une émulation saine,
-on considère que la concurrence est le meilleur moyen de stimuler la créativité et l’innovation, mais que les rentes et les monopoles dégradent l’efficacité collective et éloignent du bien commun,
on a bien peu de chances d’être aujourd’hui écouté et crédible…
Or à la place de ce système, que trouve-t-on ? Un libéralisme échevelé qui surpaye les footballeurs et met globalement le système de football en faillite ? Qui sur-rémunère les traders au détriment de toute efficacité collective ? Qui accepte de rembourser des médicaments inefficaces au mépris de l’équilibre du système public de financement des soins ? Or aujourd’hui aux Etats-Unis, à l’instar des communistes de la belle époque, les libertariens professent que si le libéralisme est en échec, c’est qu’il n’est pas allé assez loin, et qu’il faut donc pousser encore plus loin la destruction de tous les systèmes régulateurs qui portent de près ou loin la marque de l’Etat, donc du collectivisme. Quand on se souvient que le slogan d’Enron était « Integrity and excellence », avant de plonger dans un trou de 50 milliards de dollars qui paraît presque anodin aujourd’hui, on mesure le caractère mystificateur de cette croisade purificatrice par les forces du marché.
Tout ceci est normal… Mais il faut vite sortit de cette normalité désespérante pour changer de cadre pour reconstruire un modèle désirable et mobilisateur. Les voies sont multiples.
*http://www.bide-et-musique.com/song/1892.html
Très bon texte.
Un constat que je ne peux peux que partager.
J'ajouterai qu'il en va de notre responsabilité individuelle de changer le cours des choses. D'arrêter d'être consommateurs passifs et de redevenir acteurs de notre société.
Rédigé par : David | 24 août 2011 à 11:42
je suis bien d'accord : il n'y a pas de démocratie sans démocrates. Le système représentatif, et les femmes et les hommes qui l'incarnent, a bon dos si les citoyens ne s'engagent pas. Le contrepoids démocratique est le seul moteur des progrès de la communauté, et ce à tous les niveaux de comportement. Je pense que nous sommes à un tournant et que la sagesse des peuples n'est pas éteinte, seulement parfois un peu assoupie...
Rédigé par : Jean-Pierre Corniou | 24 août 2011 à 15:25
Excellente analyse mon cher Jean Pierre ! Je reconnais bien ton verbe vif ! Ici tout va bien, les pions avancent en oubliant jamais d'être dans l'action et l'effort.
au plaisir d'avoir vent de toi
benjamin
Rédigé par : Benjamin C | 30 août 2011 à 21:41