Cet article, fruit d'une initiative conjointe des trois derniers présidents du CIGREF, a été publié dans 01 Informatique Business et Technologies N°2091 du 1er juillet 2011
La tentation de construire un système d’information à partir de briques achetées dans le commerce par les directions métiers n’est pas nouvelle. C’est la promesse classique des éditeurs promoteurs d’une informatique « prête à l’emploi ». Pour servir leur stratégie et soutenir leurs processus opérationnels, les entreprises grâce à leur DSI, ont toujours cherché les solutions économiques et rapides en s’assurant, au-delà de la technique du moment, que le système d’information de l’entreprise conserve son unicité et sa cohérence. La promesse de valeur de l’informatique du nuage, ou « cloud computing » doit donc être analysée avec méthode et lucidité.
La révolution informatique est ponctuée de ces grandes phases de rupture où se mêlent innovation réelle et emphase marketing. Certaines sont sans lendemain. D’autres, comme le PC, les ERP, internet ont changé de nature le traitement de l’information. Mais à chaque étape l’informatique s’est enrichie de solutions nouvelles impliquant des compétences qui se sont substituées aux modèles antérieurs, permettant à la communauté informatique de se renouveler en s’adaptant en permanence aux changements techniques.
L’informatique du nuage est un ensemble de solutions qui associe la fourniture d’un programme applicatif et sa mise à disposition à travers internet. Il suffit à l’entreprise d’y intégrer ses propres données – organisation, produits, clients, fournisseurs – pour que l’application soit mise à la disposition de tous ceux qui en ont besoin et constamment adaptée.
On y retrouve les mêmes éléments que ceux souvent promis par l’industrie du logiciel et des services : haute disponibilité, fiabilité, mutualisation, sécurité, coûts adaptés à l’usage réel de la solution, temps de déploiement minimaux. Poussées par la consumérisation massive de l’informatique, ces solutions sont éprouvées par des centaines de millions d’utilisateurs quotidiens et font preuve dans les usages les plus courants, comme la messagerie, d’une fiabilité sans défaut majeur. Balayer d’un revers de la main les arguments en faveur du développement d’une nouvelle informatique en nuage serait donc inutile et suspect de corporatisme.
Là où la communauté informatique peut s’émouvoir, c’est que l’informatique en nuage dispense l’entreprise d’installations informatiques propres puisqu’il « suffit » de se connecter à internet à travers n’importe quelle plateforme, PC, smartphone, tablette, quelque soit le système d’exploitation employé. Les traitements et la sauvegarde des données sont faits à distance par le fournisseur de service dans ses fermes de serveur. Ceci diminue la complexité des projets, puisque les phases de conception et de réalisation sont limitées au choix d’une solution pré-définie. Cela dispense également l’entreprise de s’équiper en infrastructure de production et de stockage. On gagne en temps et en coûts d’infrastructures et de services ce qu’on perd totalement en souplesse.
Or l’informatique d’entreprise s’est construite en additionnant des couches de complexité, liées aux choix d’organisation et aux évolutions techniques, qui en font souvent un écheveau coûteux à entretenir, impliquant des compétences multiples. Si les conditions de mise en œuvre de cette nouvelle informatique sont simples, elles impliquent néanmoins un important travail de transformation de l’informatique des entreprises, donc des investissements aussi bien dans les métiers que dans l’informatique. En effet les contraintes du nuage sont souvent très éloignées des conditions d’exploitation habituelle de l’informatique d’entreprise :
- toute application doit être accessible à partir d’un navigateur
- l’accès au réseau internet public à partir de tout point de l’entreprise doit être performant, permanent, sécurisé
- toute application peut être opérée à partir de tout support : PC, tablette, smartphone, téléviseur
- les applications sont standard et mutualisées et ne permettent pas une adaptation fine aux besoins
Les systèmes d’information se sont construits en quarante ans avec un patchwork de solutions qui en font un ensemble certes ordonné et réellement approprié aux besoins mais complexe. Remplacer cet édifice par un autre patchwork de solutions trouvées sur internet ne réglerait pas le problème de la simplification et de la cohérence du SI.
Aujourd’hui le marché ne propose pas de solution globale. Il y a des réponses partielles intéressantes et éprouvées, comme la messagerie, les outils collaboratifs, voire certains champs applicatifs comme le CRM. Mais sur le plan fonctionnel beaucoup de problèmes internes restent sans réponse du marché. Certains domaines comme le transactionnel lourd ou la conception assistée par ordinateur (CAO) ne sont pas appropriés en raison de flux massifs de données qu’ils impliquent. Il est nécessaire d’assembler les solutions issues du nuage et les systèmes existants pour reconstituer le système d’information unifié, assurer la cohérence des données internes et celles traitées à l’extérieur en toute sécurité. Il faut également garantir la sécurité des données et leur rapatriement en cas de défaillance du fournisseur ou de réversibilité du contrat. Le nuage n’est pas non plus un ensemble homogène. Les solutions et les fournisseurs ne se valent pas tous et il faut être en mesure d’exercer des choix documentés et de les contrôler. C’est un exercice méticuleux qui implique de nombreuses compétences internes.
Les DSI ne sont en rien hostiles au nuage qui dans certains domaines répond parfaitement à leurs besoins. Déchargés de tâches d’exécution, ils peuvent ainsi mieux se consacrer aux applications à plus forte valeur ajoutée métier comme au développement de l’innovation dans les domaines qui n’ont été encore que faiblement explorés. Il est évident que l’internet des objets, la numérisation de l’ensemble des produits et services tout au long de leur vie, la généralisation de l’entreprise numérique entre fournisseurs et clients constituent des défis nouveaux pour la DSI qui doit en devenir à la fois orchestrateur et inspirateur. Le monde des technologies de l’information exigera encore le déploiement de talents internes, ouverts et adaptables, capables de tirer le meilleur parti des propositions du marché et de développer ainsi les vrais vecteurs de différenciation et de compétitivité. Les femmes et les hommes de l’informatique d’entreprise, comme des SSII, devront, une fois encore, se renouveler et acquérir des compétences nouvelles.
Le nuage ne doit pas être une solution en quête de problème. Ce n’est, aujourd’hui comme hier, qu’un outil avec ses promesses et ses limites, qui doit être progressivement intégré dans le portefeuille des entreprises pour ce qu’il sait bien faire avec pragmatisme et discernement. C’est également pour les entreprises individuelles, les TPE et certaines PME et ETI un ensemble de solutions efficaces qui leur permet de rapidement de bénéficier d’outils innovants, flexibles et peu coûteux. Symbole de la numérisation de notre société, l’informatique en nuage est donc sans conteste un composant majeur des systèmes d’information des entreprises et des collectivités.
La communauté des TIC a su relever par le passé le défi de la technicité et la maîtrise des coûts et de la qualité. L’informatique en nuage n’est qu’une opportunité de plus. Non, la DSI n’est pas soluble dans le nuage. Elle seule peut offrir la garantie de son exploitation professionnelle et pertinente.
Jean-Pierre Corniou, ancien président du CIGREF (2000-2006)
Didier Lambert, ancien président du CIGREF (2006-2008)
Bruno Ménard, actuel président du CIGREF
le nuage permet aussi de mettre en place le "bring your own device", qui permet à chaque employé de choisir son propre matériel informatique.
Combien d'entreprises en France ont mis en place un tel procédé ?
Rédigé par : serge | 02 août 2011 à 08:53
Je n'en connais pas ! Mais je milite très fort pour ça après avoir été naguère un ardent défenseur de la normalisation du poste de travail. Mais les temps changent et aucun DSI ne peut justifier le temps et l'argent qu'il consomme pour s'opposer aux tablettes et autres smartphones.
Il faut aussi souligner qu'une politique BYOD ne s'improvise pas et implique un changement majeur dans l'accessibilité des applications et dans le passage d'une sécurité périmétrique passive e largement illusoire à une sécurité active biométrique.
Rédigé par : JP Corniou | 02 août 2011 à 08:59
J'ai le sentiment que si risque de dilution il y a c'est plus dans l'entreprise que dans le cloud.
La DSI se dissoudra naturellement dans l'entreprise si elle est incapable de démontrer son adaptabilité aux changements et faire évoluer sa valeur et son rôle auprès des métiers.
Le cloud n'est qu'une nouvelle séquelle (sequel, SQL?) de la saga des "TIC" au service des utilisateurs dans la quête d'autonomie, de responsabilisation et de facilité d'usage (quoique).
Et après le cloud il y aura autre chose qui viendra perturber les certitudes (gouvernance, standards, procédures, savoirs)des DSI.
Pour maintenant cotoyer des TPE et des "petites" PME, la promesse du cloud est attrayante, mais sa réalité actuelle est à prendre avec de longues pincettes. Flou, confusion, absence de pérennité, manque de cohérence des offres lié à l'absence de compétence dans ces entreprises, les met dans le mains de "prestataires" souvent pas plus compétents/clairvoyants sur les offres.
Pour elles ce n'est pas un nuage mais une nébuleuse (nebula computing. Mais la promesse reste néanmoins très intéressante face aux besoins et à l'inadéquation des solutions actuelles/du passé. Reste a attendre un peu l'émergence des étoiles dans le nuage.
Rédigé par : Daniel Breton | 03 août 2011 à 13:42
L'informatique avance toujours en échelle de perroquet : une percée technique, une récupération marketing "enjolivante", quelques essais clients early adopters parfois décevants, une globalisation "médiane" où on a taillé sur les ambitions, puis une vision 2.0 plutôt intéressante... Mais globalement les choses avancent très fort : il n'y a plus rien de commun entre ce qu'on fait aujourd'hui et ce qu'on faisait il y vingt ans !
IL faut faire preuve de ténacité et bien garder le cap sur l'essentiel : la performance des entreprises, et au-delà de la société toute entière.
Rédigé par : JP Corniou | 03 août 2011 à 16:11