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La consumérisation de l’IT, une nouvelle page de l'histoire... et un nouveau défi

 

Pour comprendre l’évolution du monde des technologies de l’information, il faut regarder où se trouve l’épicentre économique de chacun des vagues de la révolution informatique, puis numérique. En reprenant à Jacques Attali la notion de « cœur », on constate que s’il n’a jamais été en Europe, la « cœur numérique du monde" s’est déplacé en soixante ans de la côte Est vers la côte Ouest des Etats-Unis. Si c’est l’usage qui bouleverse les organisations et les comportements, c’est bien la puissance des firmes technologiques qui rend cette transformation possible. C'est sur la côte pacifique que sont nés les idées et les produits qui aujourd'hui faconnent le monde numérique. Ainsi, si les résultats publiés en juillet 2011 par Apple sont à nouveau spectaculaires, ce n’est pas seulement parce que cette firme a révolutionné en quelques années le monde de la mobilité avec un nombre étonnamment réduit de produits, iPod puis iPhone et iPad, c’est parce qu’elle apporte aux clients, particuliers comme entreprises, des réponses pratiques, simples, homogènes à des problèmes de cohérence et de déploiement mal résolus jusqu’alors. On peut également saluer la performance durable de Microsoft dont le vaisseau amiral, Office, demeure incontournable dans la société de l’information. Office est un standard, et, en fait, le vrai moteur des systèmes d’information de l’entreprise. Enfin Google et Facebook s'imposent également parmi les leaders de la transformation numérique.

Ces succès économiques redessinent un paysage désormais centré sur les besoins des individus et non plus sur ceux des entreprises. L'informatique professionnelle devient un cas particulier,qui conserve certaines spécificités, d'un phénomène global qui concerne les sept milliards de terriens.

Le web imprime sa marque. La simplicité est bien le maître mot de l’époque. On veut aller vite, sans s’embarrasser de complexité inutile, exploiter les standards pour suater d'une application à une autre, quelle que soit la machine, pour avoir le maximum de satisfaction. Innover, serait donc rendre simples les choses… Jusqu’où ira-t-on ? Quelles conséquences pour ces cathédrales de complexité que sont encore les systèmes d’information d’entreprise ? Quelles leçons doivent tirer les DSI de cette évolution ultra-rapide qui propulse au coeur de la réflexion stratégiques des produits et services qui n'existaient pas, sous cette forme, il y a deux ans, comme les tablettes, les "apps"  et l'informatique en nuage ? 

Le monde des technologies de l'information est habitué à vivre des cycles de dix ans

A chaque étape de la révolution des technologies de l’information ses héros et ses entreprises emblématiques. Dans les années soixante-dix c’était IBM face à ses concurrents du BUNCH… Pour ceux, nombreux, qui ont oublié cet épisode de la saga numérique, rappelons que dans le monde des grands systèmes IBM, hégémonique, était opposé à plusieurs concurrents de niche Burroughs, Univac, NCR, Control Data, Honeywell qui ont tour à tour cédé… Puis ce fut le temps des mini-ordinateurs de DEC très belle entreprise qui n’a pas su continuer à innover pour réinventer la percée technique mais aussi conceptuelle qu’elle avait réussi. Le succès de Compaq et Dell, en revanche,  a été alimenté par la recherche de rupture dans les modèles économiques, mais sans innovation « client ». La réduction de coût n’est pas une stratégie de long terme car il faut alimenter le désir du client. Savoir que son fournisseur améliore sans cesse sa marge d’exploitation ne comble pas d’aise si en contrepartie de sa  contribution à la prospérité de son fournisseur, le client ne retrouve pas une valeur tangible.Dell ne séduits plus alors que son modèle industriel est performant.  Apple vend cher des produits très profitables parce que le client l’accepte car il se sent gratifié. Dans un autre secteur c’est ce que fait à merveille Audi.

L’innovation fonctionne lorsqu’elle se justifie par elle-même, sans marketing lourd, sans mode d’emploi, sans stress. Tout ce qui est complexe, rigide, prothétique, en revanche, ne fonctionne simplement pas dans un monde instable.

Pour les DSI, la leçon doit être claire : leur mission n’est pas seulement de résoudre les problèmes actuels, et certainement pas d’en poser, mais surtout d’ouvrir le chemin de la prospérité future. Et la baisse du budget informatique pratiquée avec constance au cours des dernières années ne peut remplacer une stratégie à long terme de transformation dynamique de l’entreprise qui implique des investissements avisés. Pour cela, DSI et direction générale, conjointement, doivent réviser leurs priorités pour exploiter la dynamique du marché des technologies de l’information au seul profit de leurs entreprises. La tentation historique de dédaigner, voire nier, l’apport du marché grand public à l’informatique professionnelle a été jusqu’alors très forte. Il est d’ailleurs assez troublant de constater que c’est parmi les informaticiens de métier que l’allergie anti-Apple atteint parfois l’hystérie, le dernier épisode ayant été le choix de RIM Blackberry, réputé « sérieux », contre l’iPhone, ludique… comme si l’informatique professionnelle ne pouvait pas être également un objet de plaisir. Car au-delà des querelles superficielles qui n'intéressent que le petit monde des spécialistes, le seul sujet majeur est la préparation des entreprises à la transformation numérique du monde. C'est bien en s'inspirant de l'informatique grand public, et son bouquet de solutions innovantes, que l'informatique d'entreprise doit définir ses objectifs de la décennie 2010.

L’erreur est interdite. Or il est absurde de chercher dans les vagues précédentes d’innovation informatique la réponse aux problèmes d’aujourd’hui et de demain. La rupture fondamentale réside dans la remise à plat des  méthodes. En effet  l’ensemble des outils – logiciels, méthodes de projet, réglages de la relation maîtrise d’ouvrage/maîtrise d’œuvre, formation – déployés dans les entreprises a été conçu pour automatiser  de façon artisanale des fonctions existantes. Ce travail est désormais derrière nous. Il a connu son apogée avec le déploiement des grands ERP dans les années quatre-vingt dix et des grands systèmes régaliens transactionnels, bancaires, facturation, réservation. Cet édifice a été complété dans les années 2000 par la mise en place des systèmes de conception numérique. C’est sur ce socle maintenant robuste et sans innovation majeure qu’il a été possible de réaliser sans révolution  une baisse du budget informatique par optimisation et rationalisation. Ce travail tend de façon asymptotique vers un seuil de tolérance à partir duquel toute réduction se traduit par une dégradation de la performance. Les vieilles recettes ne fonctionnant plus qu’à la marge -externalisation, offshore… - il faut alors changer d’échiquier.

Où on ne parle plus d’informatique...

Le problème posé aujourd’hui aux entreprises est bien différent. Il ne s’agit plus d’être compétitif par la seule baisse des  coûts, mais par l’innovation sur le marché mondial. Nous sommes entrés dans un monde où les modèles classiques sont devenus obsolètes. Aucune grande firme ni PME ni échappe. L’ère des « cost killers » est révolue, celle des vrais innovateurs commence. Les entreprises nées de l’internet et du web ont mis en œuvre cette stratégie d'innovation qui a poussé au développement du nuage et de tous ses services, dont l'e-commerce, car elle est dans leur ADN. Innover par une exploitation des outils issus de l’internet et du web est bien la seule solution.

Ceci passe par une transformation interne du management  et  un changement des relations avec l’environnement, client, fournisseur, parties prenantes. 

Le changement du modèle de fonctionnement interne est sûrement la clef ultime de la performance. Le passage de l’ère de la main-d’œuvre à celle du cerveau d’œuvre implique un changement de paradigme : le contrat de travail n’est plus un contrat de subordination à durée indéterminée, mais doit devenir un acte d’adhésion réciproque à un projet partagé, pour un temps, dans l’intérêt commun des parties. Le salaire est un élément majeur de cet échange, mais il n’est pas suffisant. Le droit à émettre des propositions, à créer individuellement comme  à contribuer en équipe à la créativité globale de l’entreprise est au moins aussi important pour attirer et développer les talents des membres de la communauté de travail. La faculté de coopérer en réseau à l'innovation ouverte n'est plus pour les entreprises innovantes, comme par le passé,  une trahison, mais devient une obligation, car elles ont compris que l'innovation est le résultat du choc des idées dans des réseaux multi-disciplinaires.

Changer ses relations avec son environnement, clients comme fournisseurs, est ainsi vital. Les fournisseurs ne peuvent plus être traités comme des sous-traitants corvéables mais font directement partie de la chaîne de valeur. On a même vu  des constructeurs automobiles contraints de racheter leurs fournisseurs exsangues car ils sont incontournables dans la mécanique fragile de leurs approvisionnements. Or la mauvaise santé de ces fournisseurs étaient souvent le résultat de prix de vente tirés à l’extrême. Les clients mal traités ont plus de liberté pour chercher ailleurs, et le manque de fidélité s’explique par la capacité des clients à devenir les experts de leur propre chaîne d’approvisionnement car ils disposent désormais de toutes les informations pour le faire efficacement. Une entreprise du XXIe siècle se nourrit de relations respectueuses et bi-directionnelles avec ses clients et fournisseurs, car chacun peut apporter un élément majeur dans la construction de la performance globale. Ceci  implique un partage large des données et non pas une vigilance maniaque et sourcilleuse. "L'open data" est un vecteur de progrès pour tous, car c'est la capacité à exploiter les combinatoires d'information qui crée de la valeur, et non plus la possession d'un cimetière de données propriétaires.L’entreprise étendue suppose le respect de règles de jeu claires où les performances de productivité sont construites, gérées et partagées de façon équitable. Cela passe par une circulation efficace de l’information et un partage réel des données. 

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C'est aussi pour la DSI l'heure de nouveaux choix

Orchestrer ces changements pour les DSI, femme ou homme d'information, d'imagination et d'ouverture au changement, paraît une voie naturelle. Mais pour y parvenir complétement, il faut faire un gambit et sacrifier sa plus belle pièce, l'ordinateur, qui colle trop au XXe siècle pour propulser l'image du XXIe. Etre directeur des ordinateurs n'est pas un objectif. Abandonner l'infrastructure au profit du contenu est donc un choix douloureux. Il me paraît aujourd'hui d'autant plus indispensable qu'enfermer les utilisateurs dans des choix rigides se révèle... impossible. Les études montrent que malgré les interdits, la pénétration de l'informatique grand public au sein des entreprises est inexorable...  Il serait plus judicieux de ne pas mener un combat perdu d'avance pour concentrer son énergie sur les vrais sujets d'avenir, ceux qui créent de la valeur... 

Evidemment, ce monde ouvert qui puise dans le web son énergie est déstabilisant. Il lamine les convictions anciennes, les modèles d'autorité, les modèles économiques. Mais il en a toujours été ainsi. L'innovation, cette fois, n'est plus confinée dans la sphère technique, elle touche toute la société et modfie les relations de pouvoir. C'est inconfortable, inachevé, troublant pour les esprits cartésiens que nous prétendons être. Néanmoins c'est une formidable opportunité pour entreprendre, bousculer, créer de nouvelles formes et de nouveaux emplois.

Il n'y a rien de plus léger, impalpable et sans maître que les idées. Les transformer en solutions pour un monde en changement est un magnifique défi.