La période des voeux permet à tous les responsables de "souhaiter" réaliser tout ce qu'ils omettent de faire pendant le reste de l'année. Cet exorcisme rituel devient lassant car à force de considérer que le résultat positif souhaité pour chacun comme pour tous serait le fruit d'une quelconque exo-machinerie qui échappe à notre sphère d'action exonère en fait de toute responsabilité individuelle. Donc je n'émettrai pas ici de voeu, exercice aussi futile qu'hypocrite. En revanche, j'essaierai avec modestie de rappeler quelques principes qui pourraient nous permettre de sortir de l'impasse dans laquelle les visions à court terme, l'abus de dogmatisme, l'égoïsme et l'appât du gain immédiat ont enfoncé notre société occidentale, et au-delà l'économie mondiale devenue dangereusement asymétrique.
Sévère correction macroéconomique
En premier lieu, rappelons qu'une société peut difficilement consommer durablement plus de ressources qu'elle n'en produit, ou en dispose lorsqu'il s'agit de ressources naturelles. Puiser dans les réserves, tirer des chèques en bois sur l'avenir, mentir sur la réalité d'une situation économique et sociale peuvent éventuellement permettre de gagner quelque élection ou d'accroître la valeur de l'action - la fameuse "création de valeur" - mais ne font que différer la cruelle confrontation avec le réel. Or une crise est précisément un violent processus de rééquilibrage entre une dérive onirique, alimentée par les dogmes, et les contraintes de la réalité. On ne répétera jamais assez que les arbres ne montent pas jusqu'au ciel et que les cygnes noirs abondent ! La crise financière, économique, sociale, politique que nous vivons maintenant depuis plusieurs années sous un forme latente ou exacerbée n'est "que" le mécanisme pour revenir à un état structurel plus efficient de répartition des richesses entre pays, acteurs, catégories sociales. C'est aussi le moyen, coûteux, de redonner tout son sens au long terme, à la solidarité dans le temps entre générations, et au maintien à un niveau acceptable des ressources naturelles pour le futur.
Car fondamentalement la mise sous tension extrême de l'économie, l'exacerbation des déséquilibres spéculatifs, se sont révélés le plus inefficace des systèmes de production de richesse contrairement aux dogmes péremptoires affichés depuis deux décennies. Le déficit de crédibilité des Etats qui a été exploité par les marchés pour casser les mécanismes régulateurs publics se révèle le plus pernicieux des facteurs de déséquilibre structurel de l'économie mondiale dans une économie fondée sur la confiance. Or le système financier s'est révélé incapable d'allouer le capital et de gérer le risque à un niveau de coût acceptable. Les Etats enivrés par le culte du marché tout puissant, de la concurrence libre et non faussée, ont oublié le sens de leur mission fondamentale, protéger les peuples et les territoires. Chacun, dans son domaine, a failli...
Aussi, sur le plan macro-économique, cette accumulation d'échecs a maintenant conduit au niveau mondial à une prise de conscience qu'un rééquilibrage entre le marché et le rôle de l'Etat était (re)devenu indispensable*. Le G20 pourrait s'il en a le courage en tirer les leçons et mettre en pratique tant de résolutions sur cette apparente volonté de rendre au marché tout son rôle et sa responsabilité tout en assurant une régulation maîtrisée et lucide dans la but d'éviter de nouveaux dérapages catastrophiques.
L'entreprise n'échappe pas à une révision de ses modèles de management
Il ne faudrait pas non plus rejeter sur le seul plan macroéconomique et politique toute la responsabilité des dysfonctionnements répétés de notre économie. Il y a une réelle responsabilité des dirigeants d'entreprise, de l'encadrement mais aussi de tous les acteurs individuels qui ont cru pouvoir se réfugier dans la passivité. La fixation d'objectifs déraisonnnables et le management par le stress ont détruit la cohésion des entreprises, cassé l'initiative individuelle et le sens critique, facilité le décrochage des salariés qui démontrent, sondage après sondage, qu'ils ne croient plus dans leur propre entreprise, ou organisation publique.
Or le bon fonctionnement de l'entreprise est un élément clef du corps social. Si l'entreprise devient globalement un système inefficace de production de richesse, c'est toute la société qui en subit les conséquences dramatiques. Son mode de fonctionnement a fait l’objet de multiples réflexions pour définir la meilleure organisation des ressources humaines et des compétences qui lui donnent vie et conditionnent le rythme de son développement. Dans cette recherche d’efficacité, plusieurs vagues de modèles se sont succédées depuis la fin du XIXe siècle. Tour à tour centralisée, bureaucratique, matricielle, participative, l’entreprise est restée longtemps autocentrée. Ce modèle a été bousculé par le développement du traitement de l’information comme par le changement des comportements.
Depuis l’émergence du web au milieu des années quatre vingt-dix, l’entreprise s’est rapidement ouverte vers l’extérieur par la généralisation du courrier électronique et l’utilisation de l’internet comme vecteur de promotion, support commercial et outil de veille économique. Le traitement du courrier électronique, la gestion des appels mobiles, représentent aujourd’hui la tâche quotidienne majeure de la plupart des collaborateurs. L'impact sur la performance collective de cette sommes d'activités individuelles souvent opaques a été mal analysé. A ces fonctions désormais classiques, est venu s’ajouter le développement des réseaux dits sociaux qui s’est imposé en quelques années comme une nouvelle réalité mondiale. Plus de cinq cents millions de personnes dans le monde échangent quotidiennement grâce à Facebook, inventé « seulement » en 2004. Chacun aujourd’hui reprend contact avec des amis et relations professionnelles, génère de nouveaux échanges avec des outils comme Video, LinkedIn qui échappent totalement à l'intégration dans le modèle de management de l'entreprise
Cette multiplicité de contacts et d’échanges libérée par la puissance d’internet et du web pose de multiples questions au chef d’entreprise. Comment protéger l’entreprise des diverses formes de déstabilisation qu’une hyper-exposition numérique pourrait susciter ? Comment garantir la cohérence des équipes de plus en plus tournées vers l’extérieur dans leurs activités quotidiennes et maintenir le cap opérationnel ? Comment fidéliser fournisseurs, clients et personnels tiraillés entre des opportunités multiples et peu enclins à se sacrifier dans la durée ?
Le système hiérarchique pyramidal, autoritaire ou paternaliste, qui a dominé pendant des siècles le fonctionnement des organisations est bien évidemment remis en cause depuis les années soixante-dix sous l’évolution des marchés, des contraintes économiques et des pratiques sociales comme sous la poussée des technologies. Mais s'il n'est plus le modèle dominant dans les processus quotidiens, il ne cède pas encore de terrain dans le domaine des représentations sociales où les signes hiérarchiques jouent encore un rôle majeur de discrimination des statuts et des trajectoires personnelles.
Il est encore lent et difficile de comprendre que l’entreprise ressemble plus à un système vivant qu’à une machine parfaitement huilée. Cette ouverture vers des modèles issus de la biologie, de la sociologie et de la psychologie rend la modélisation de l’entreprise d’autant plus complexe que l’information qui assure le lien entre toutes ses composantes est désormais largement disponible, indéfiniment stockable et récupérable, et circule sans limitation. Plus encore l’entreprise qui s’est toujours vécue comme une entité cohérente et stable est désormais ouverte en permanence sur le monde extérieur, ses clients, fournisseurs, partenaires constituant un ensemble mouvant et complexe irrigué par les technologies de la communication.
Si la dimension technologique est visible et (souvent) mesurable, d’autres transformations comportementales ou organisationnelles doivent être intégrées dans la compréhension des nouveaux modèles qui permettent de comprendre comment l’entreprise se nourrit de son environnement pour évoluer en continu. Plus encore, il s’agit pour le dirigeant confronté à l’évolution parfois erratique d’une multitude de paramètres de discerner les risques et les opportunités de changements pour piloter l’évolution de façon raisonnée. Passer d’un constat parfois désillusionné à une pratique dynamique, entraînante pour l’ensemble des acteurs de l’entreprise est l’enjeu du management.
Un équilibre dynamique
Si l’allergie au changement présumée de la population française est probablement largement surestimée, les conditions d’acceptation du changement impliquent un niveau de transparence et d’équité qui n’a pas été atteint au cours des dernières années. Plus encore, l’accompagnement des changements d’emploi, de compétences, de cadre social doit être exemplaire pour créer les conditions acceptables à l'indispensable mise en mouvement des entreprises et de leurs collaborateurs.
La logique d'un développement durable oblige à construire entre les quatre composants indissociables de l’économie moderne un équilibre dynamique : l’efficacité de la sphère productive, la dynamique de la consommation, la démocratie citoyenne et l’équilibre structurel des finances publiques. Si l’entreprise est au cœur de ces enjeux, elle est elle-même génératrice de complexité et d’ambigüité et la tâche de ses dirigeants n’est pas facilitée par la divergence des courants organisationnels bousculés par la technologie.
La reconstruction de la confiance est un élément clef de la redynamisation des entreprises et du corps social. C’est parce que certaines entreprises dépassent l’individualisme pour recréer le sens de la communauté qu’elles fécondent la communauté du sens. L’esprit d’initiative collective, le souci des collègues, l’entraide, comme l’accueil des jeunes en apprentissage sont autant de vecteurs de performance qui stimulent la qualité du travail fourni par l’équipe mais aussi l’engagement dans la communauté plus large de la région, du pays.
Entre l’obésité organisationnelle, qui dilue les responsabilités comme les talents, et le culte de l’anonymat dans des entreprises où les personnes se dissolvent dans le réseau numérique, il faut retrouver le sens du contact immédiat. Le passage de la société de main-d’œuvre à la société de cerveau-d’œuvre institue un changement total dans le modèle historique de commandement. Les salariés d’aujourd’hui ne peuvent pas s’approprier les solutions si ils ne sont appropriés les problèmes. L’adhésion ne s’obtient ni par la contrainte ni par la peur ni par le culte du dirigeant, à grand renfort de communication, mais par la métabolisation de tous les paramètres contextuels par les collaborateurs eux-mêmes. C’est en tissant les réseaux de confiance que l’on peut atteindre des résultats exceptionnels. Bien sûr ceci ne fera pas disparaître les risques inhérents à la transformation économique majeure en cours. Mais en les expliquant pour préparer constamment les collaborateurs au changement, en développant et reconnaissant l’esprit critique, seul terreau de l’initiative, on peut reconstruire, par la base, un tissu à la fois résistant et flexible.
Ce qui est indispensable pour les collaborateurs des entreprises ou des organisations publiques est évidemment indispensable pour les citoyens. La performance de l'entreprise ne peut être le fruit de collaborateurs passifs, désinformés et sans vision. La performance de la collectivité dans son aptitude à relever les défis du long terme ne peut non plus se faire avec des citoyens passifs, désinformés et sans vision. Se répondent en écho la sphère de la création de richesse et la sphère de l'équilibre de la communauté. Les valeurs et les outils sont en fait les mêmes.
* A lire :
- "Le rapport Stiglitz : pour une vraie réforme du système monétaire et financier international", LLL, 2010
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