Le montant de la trésorerie disponible des firmes technologiques aux Etats-Unis représente, à la fin du second trimestre 2010, 335 milliards $, soit cinq fois le montant net de l’impôt sur le revenu en France. Les derniers résultats d’Apple et de Microsoft confirment une tendance de fond : les entreprises technologiques ont réussi à s’imposer en une décennie pour tenir en mains l’économie mondiale. Avec leurs centaines de milliards de cash, dont 53 pour Microsoft et 51 pour Apple, leurs centaines de millions d’utilisateurs quotidiens, les Apple, Microsoft, IBM, Oracle, Intel, Cisco, HP, Google réunis sous la même bannière de la profitabilité, démontrent brillamment que l’informatique du XXe siècle et le numérique du XXIe siècle ont réussi à mettre en commun leurs outils et leurs compétences pour s’imposer partout dans le monde comme le vecteur incontournable de la modernité.
Pour les fidèles lecteurs de ce blog qui m’ont fait part de leurs interrogations sur l’évolution de son contenu, car on y parle plus seulement de systèmes d’information, mais de plus en plus d’économie mondiale, d’automobile, de technologie et de retraites, je répondrai amicalement que pour moi il s’agit désormais d’une seule et unique réalité. ll faut croire que la lecture assidue de Wired[i] ou du programme de recherche du MediaLab du MIT[ii], qui couvrent le champ de plus en plus vaste des innovations impulsées par les changements dans les technologies de l’information et de la connaissance et nous propulsent dans un futur imaginatif, m’ont influencé…
Depuis longtemps, je pense et j’écris en effet que toute l’économie mondiale vit au rythme des transformations du monde numérique. Fêtant en cette fin d’année 2010, l’atteinte symbolique – puissance évocatrice des chiffres ronds – des deux milliards d’internautes et des cinq milliards d’utilisateurs de téléphone mobile, on se surprend à s’enthousiasmer une fois encore devant l’extrême rapidité de ces changements. Ils se sont produits en temps réel sous nos yeux en seulement vingt ans. Et ce n’est probablement qu’un début si aucun cygne noir ne vient ternir cet horizon prometteur…
Riche de cette trésorerie pléthorique, le secteur n’est pas en manque d’ambitions ni d’opportunités. Le monde numérique apparaît aujourd’hui sans limite. Intel, dont les performances continues sont largement à la source de ces mutations, nous annonce pour les prochaines années de nouvelles capacités de processeurs pour de nouveaux usages encore plus performants et imaginatifs. Des services contextuels nous apporteront une aide attentionnée pour venir à bout des multiples tracas de la vie quotidienne. Les capacités de calcul, de transmission et de stockage élargiront sans cesse les limites de la connaissance de notre environnement et nous permettront de comprendre les interactions entre tous les composants de cet environnement. Sur son site Intel nous invite à comprendre comment cette entreprise va "agir pour le futur de notre monde". Google n'est pas en reste et se préoccupe d'énergie nouvelle, d'automobile, de santé et de culture... IBM plaide pour une "planète plus intelligente", Cisco "est le réseau humain".
Les grands fournisseurs informatiques ont su capter l'appétit d'innovation du grand public pour installer de nouvelles régles du jeu qui s'imposent désormais aux entreprises. Aussi « la vieille informatique », celle des pionniers qui en 1970 tels une poignée de conjurés se regroupaient pour essayer de maîtriser les relations avec leurs grands fournisseurs hégémoniques de l’époque, en créant le CIGREF, dont on va fêter dans quelques jours le quarantième anniversaire, est en train de se dissoudre dans le maelstrom numérique qui envahit la planète. Pour les entreprises, la partie sera plus difficile demain car leurs besoins propres deviennent un sous-ensemble d'une multitude d'usages et de pratiques dont les marchés grand public dictent le tempo.
Cette évolution n’est pas instantanée mais elle est inéluctable. Louis Renault avait considéré comme indispensable de doter son usine ultramoderne de l’Ile Séguin de sa propre centrale électrique. Les industriels font aujourd’hui confiance aux professionnels de la production et de la distribution électrique. Quelques décennies plus tard toute entreprise moderne se devait de détenir son propre centre de calcul, après avoir toutefois essayé avec le time-sharing, ancêtre du cloud computing, de partager les ressources des coûteuses et complexes unités centrales. Si cette analogie exploitée par Nicholas Carr dans son premier ouvrage (« Does it matter ? « 2004) avait tant choqué la communauté informatique, c’est qu’elle refusait, à juste titre, d’assimiler informatique et infrastructure. Aujourd’hui, cette frontière s’estompe à nouveau.
Toute PME naissante se tourne vers des solutions partagées et ne songerait pas à se doter de ses propres serveurs, ni de sa propre messagerie. C’est que le changement touche désormais le logiciel. Cette rupture n’est pas venue du monde de l’informatique professionnelle, mais de celui des smartphones. En rendant facile et indolore le téléchargement de logiciels à partir de boutiques en ligne aussi alléchantes par leurs promesses que simples d’usage et peu coûteuses par leur modèle freemium, il est devenu naturel de s'affranchir du rituel de la mise en place d'un logiciel à partir d'un outil physique, le DVD, pour bénéficier de mises à jour faciles et quasi-continues en ligne.
Ce qui a changé est bien ce dont les grandes firmes informatiques peuvent aujourd’hui se féliciter comme s’inquiéter : la baisse des prix des composants matériels, alimentée par la loi de Moore est en train d’être rejointe par la baisse des prix du logiciel. Pendant quarante ans, le choix des matériels a été critique. Aujourd’hui les marques, les architectures, les performances convergent. Et ne sont plus un facteur majeur de différenciation, même si Apple a su tirer partie de sa différence, à la manière d’un Audi.
Les innovations se sont déplacées vers le champ du logiciel. Qu’il soit propriétaire ou libre, le logiciel représente le moyen d’exploiter les performances des processeurs, des mémoires et des réseaux. Et l’économie a besoin de logiciels, partout. La révolution logicielle ne vient pas de la généralisation de l’open source au détriment des solutions propriétaires, comme on l’attendait parfois même avec ferveur, comme dans le premier rapport Attali. Elle vient de la distribution efficace, de processus d’installation rapide et d’un nouveau business modèle puissant contrôlé par quelques acteurs nouveaux comme Apple.
Comme le monde numérique s’affranchit des murs des usines et des bureaux pour habiter tous les espaces, le logiciel se veut utile, pragmatique, disponible et accompagne la mobilité. C’est l’immense succès de la cartographie numérique et de la géolocalisation, aussi bien dans les véhicules que dans la poche. Le logiciel est aussi caché dans tous les objets de la vie quotidienne.
Il va contribuer à produire des « négawatts » dans les réseaux électriques intelligents afin d’effacer les consommations en heure de pointe. Il va devenir l’indispensable auxiliaire de santé public, omniprésent pour surveiller, diagnostiquer, traiter. Il va automatiquement sélectionner, trier, regrouper, classer les informations pour constituer une source inépuisable de construction des savoirs de la société de la connaissance. Avec l'internet des objets, et IP V.6 , nous aurons à traiter demain les interactions entre les hommes et des milliards de capteurs et d'actionneurs numériques. L'informatique professionnelle ne sera qu'un cas particulier d'un monde continu de traitement d'informations numériques.
Mais ne soyons pas naïfs. Les logiciels savent aussi bien surveiller que protéger. La lutte contre l’insécurité informationnelle va devenir un élément clef de toute stratégie d’Etat, comme le droit à la propriété individuelle de ses données numériques va devenir une revendication majeure dans les démocraties. Ce sera encore une affaire de logiciels…
La scène se met en place graduellement. On voit bien que les industriels et opérateurs du numérique ont une grande longueur d'avance sur les Etats qui devraient être en mesure d'orchestrer leurs actions. Il est révélateur de constater que l'opulence des uns contraste avec l'effondrement financier des autres. Et qu'aujourdhui rien ne semble devoir arrêter la capacité de ces industriels à définir, à leur profit, la société de la connaissance.
Ce qui fait aujourd'hui le bonheur du consommateur doit également interpeller le citoyen et stimuler la réactivité des dirigeants politiques.
Votre analyse me semble tout-à-fait juste. En tant que professionnel de l'informatique, je suis frappé par le décalage grandissant, que vous soulignez, entre le "maelstrom numérique" qui apporte des nouveaux services attractifs à bas coût et les systèmes d'information des entreprises, qui eux peinent à tenir les promesses d'agilité et d'alignement promises mais rarement tenues. Le développement des services numériques que vous mentionnez contribuent à "ringardiser" les applications métiers et à rendre les coûts de l'informatique des entreprises de moins en moins acceptables. Le "cloud computing" permettra sans doute de diminuer les coûts de l'infrastructure mais je ne vois pas comment les systèmes d'information des entreprises pourront suivre le mouvement et proposer toujours plus et mieux pour moins cher...
Rédigé par : Didier Lamballais | 06 novembre 2010 à 19:11
Nous sommes confrontés à un défi de taille : le numérique imprègne le monde de sa dynamique sans limite et les entreprises se sentent dans l'incapacité de moderniser à un rythme et un coût acceptables leur système d'information opérant... Il est clair que la faille ne pourra que s'élargir si les DSI ne réagissent pas en étroite liaison avec leur direction générale, et, seconde condition, si l'offre n'évolue pas rapidement pour offrir des solutions acceptables - en termes de fonctionnalités, de coût de possession et de sécurité - . Aujourd'hui, en tant que consultant, je suis directement confronté dans certaines entreprises à l'impossibilité immédiate de rénover des systèmes d'information anciens et insuffisants sans prendre de risque majeur faute d'offre. La modernisation des SI est le grand défi des dix prochaines années. Il faut réunir plusieurs conditions pour y parvenir : vouloir, pouvoir et savoir ! ceci s'applique à toute la profession qui doit s'unir dans la recherche de solutions satisfaisantes en échappant, au moins pour un temps, à la dictature du court terme.
Rédigé par : JPC | 07 novembre 2010 à 11:31