Depuis cinq ans, la raison d’être de ce blog est de concrétiser et partager une réflexion continue sur l’innovation à travers les technologies de l’information, les produits nouveaux, les comportements des consommateurs, les pratiques managériales. Il s’agit de comprendre les moteurs de l’économie nouvelle en éclairant un des facteurs majeurs de la transformation rapide que nous vivons depuis l’avènement du net, la globalisation numérique. Si je n’ai pas le moindre doute sur l’impérieuse nécessité de continuer à décrypter sans relâche les facteurs de transformation de notre monde, qui constituent, j’en suis convaincu, les fondements de l’émergence d’une civilisation nouvelle, je m’interroge sur l’impact d’un tel propos aujourd’hui. Le débat public dans lequel notre pays est engagé me paraît en effet irréel, et donc dangereux, et, une fois encore, imperméable à toute analyse froide de la situation. Aussi, comment en effet ne pas voir dans la situation actuelle les ingrédients d’une crise morale majeure ?
L’urgence se déplace. Il ne s’agit plus de poursuivre une analyse documentée et académique, mais tranquille, du monde. Il faut désormais entrer durement dans le vif du sujet : comment notre pays endetté, désindustrialisé, appauvri, alourdi par l’accumulation de ses héritages, construit-il les conditions du maintien de l’essentiel des conquêtes économiques des soixante dernières années ?
Ce qui se passe autour de nous est étourdissant : déficit abyssal des Etats-Unis, gangrénés par le chômage, la pauvreté, la montée d’un individualisme effarant, archaïque et désespéré, plan de sauvetage brutal du Royaume-Uni aux conséquences imprévisibles, désastreux naufrage de la Grèce, sauvée de façon symbolique par la Chine, anémie persistante de l’Espagne et du Portugal, mort clinique de l’Etat belge… Tous les pays occidentaux souffrent aujourd’hui, à des degrés divers, de la cassure d’un modèle de croissance largement dopé par les déficits publics et l’endettement privé et qui s’est effondré le 15 septembre 2008.
Aussi pour continuer à parler d’innovation dans la France d’aujourd’hui il ne suffit plus de regretter le manque d’entrain pour l’économie numérique. Il ne s’agit plus d’entretenir un débat théorique sur les mérites comparés de produits ou de solutions. Dans ce pays plus enclin à distribuer des richesses qu’à en produire, l’innovation ne paraît pas à l’ordre du jour. Clairement, les préoccupations de nos concitoyens sont ailleurs… La crispation d’une majorité de citoyens sur le dossier de la retraite, y compris des jeunes lycéens pour qui la question sera vraiment d’actualité… en 2060, intrigue et inquiète. Intrigue car on ne comprend pas très bien la cause profonde de la colère de la rue contre des décisions somme toute bien modérées qui laissent encore la France largement en tête des pays généreux en matière d’âge de départ à la retraite. Nos 62/67 ans en 2016 ne constitueraient, dans une approche rationnelle, ni une provocation ni un scandale compte tenu des paramètres démographiques et de la prise en compte des situations individuelles les plus fragiles. Le texte voté par le Sénat autorise le départ à 60 ans pour une incapacité permanente de 20% constatée à l’âge du départ à la retraite, et de 10 à 20% lorsqu’il s’agit de la conséquence d’une exposition à des risques professionnels. Le système des carrières longues pour les personnes, certes de plus en plus rares, ayant commencé leur carrière professionnelle à 17 ans est maintenu. Que cela puisse être perçu comme insuffisant est compréhensible, mais ne donne pas de clef suffisamment convaincante pour s’en indigner.
Cette colère inquiète car elle traduit une impuissance rageuse… mais surtout désespère. Une fois encore - décembre 2005, mars 2006 – dans un passé récent une évolution du système social provoque une réaction violente du corps social. Comment peut-on se satisfaire de ce mode de protestation coûteux pour la communauté alors que dans tous les domaines économiques nos marges de manœuvre en 2010 sont de plus en plus réduites ? Pourquoi serait-il impossible, à l’instar de tous les grands pays démocratiques européens, de créer les conditions d’un travail de fond permettant de s’approprier la problématique avant de choisir sans heurt ni drame une solution.
Aussi doit-on se résigner à penser que cette colère traduit au moins autant un problème de forme qu’un problème de fond. Dans un pays aux nerfs à fleur de peau, toujours sensible à l’émotion générée par les manifestations au rituel bien réglé - descendre dans la rue, bloquer les transports publics - alors que le processus démocratique d’élaboration de la loi est respecté fait partie des figures imposées aussi inefficaces que perturbantes. Il est troublant de constater que près des deux tiers de la population déclare soutenir ce mouvement. Cet aveu d’impuissance collective ne semble pas émouvoir grand monde. Tout se passe comme si cette canalisation rituelle de la tension sociale traduisait le constat de l’impossibilité fatale d’organiser un débat de fond, permanent et structuré sur les conditions de transformation de notre société. Car le débat sur la retraite n’est que le prétexte visible d’une vaste contestation du monde d’aujourd’hui avec ses excès et ses tensions. Tout y passe, pêle-mêle : les délocalisations, la mondialisation, l’inégalité des revenus, et donc du partage de l’effort, les erreurs répétées du gouvernement, les mensonges et revirements, le bouclier fiscal, le manque d’exemplarité. Toutes ces causes d’irritation se concentrent dans ce qui est devenu l’affaire Bettencourt et qui fournit un feuilleton à rebondissements, synthèse de toutes les raisons de s’indigner…
Mais s’indigner, se mettre en grève, ne réglera aucun des vrais défis auxquels notre économie et notre système démocratique sont confrontés. Et c’est là où il faut bien reparler d’innovation. Car la vraie cause de nos problèmes est que pour produire plus il faut travailler moins… C’est ce qui s’appelle depuis fort longtemps la productivité depuis Schumpeter et Fourastié. Or c’est un phénomène à la fois perturbateur et essentiel pour faire bénéficier au plus grand nombre d’une amélioration sensible de la condition sociale. Car la productivité est le moteur de la baisse des prix, et donc de l’accès par le plus grand nombre aux facteurs de bien être qui constituent le symbole habituel du progrès. Et pour accroître la rentabilité de l’activité il est devenu indispensable au système mondial d’allocation des ressources, dans une économie ouverte, de privilégier les pays où ce « moins » de main d’œuvre est aussi moins cher. Ce schéma qui permet l’accession progressive des paysans chinois à la société de consommation est aussi celui qui pousse la classe ouvrière européenne et américaine vers une inévitable augmentation du chômage…
Mais cette vision de vases communicants n’est pas inéluctable si l’on invente de nouvelles activités et de nouveaux mécanismes de collecte de la part sociale du revenu qui ne reposent plus sur le seul facteur travail. Jean Fourastié estimait en effet que l’homme ne travaillerait au XXIe siècle – nous y sommes - que 40000 heures au cours de sa vie, soit 6% de la durée moyenne de la vie. Il est donc indispensable de repenser le cadre structurel du partage entre « activité productive rémunérée » et « non-activité subventionnée », formation, retraite ou chômage. Faute de réflexion sérieuse, on tâtonne dans la gestion du partage de la productivité au nom d’idéologies dépassées dont les trente-cinq heures et le « travailler plus pour gagner plus » sont des illustrations récentes de nature identique. on continue à confondre "travail" et "emploi". Le paradoxe de l’augmentation de l’âge de la retraite réside bien dans cette incapacité politique à générer des mécanismes de partage équitable de l’activité quand on constate que le taux d’activité des plus de 55 ans est structurellement en baisse. La seule réponse au problème de la gestion du revenu tout au long de la vie est un allongement de la durée de travail alors que techniquement la société a besoin de moins de travail. La bonne nouvelle est que cette évolution va continuer inéluctablement avec le déploiement des innovations que les technologies autorisent : paiement sans contact, véhicules électriques, automatisation des caisses de magasins, commerce électronique, télésurveillance, téléinterventions… Nous pouvons réduire la part du travail contraint dans nos sociétés grâce aux techniques qui vont nous permettre de générer plus de richesses en travaillant moins. Ceci n'implique pas de rejetter jeunes et vieux en dehors du champ social.
Tout continue dans ce pays comme si le monde de 2010 était le même que celui de 2005. Cinq années, dans un monde en déformation exponentielle, c’est très long. Le changement majeur des forces qui régissent la géographie économique et donc la géopolitique semble tout à fait absent du débat. Il ne s’agit pas seulement de craindre la Chine mais de comprendre pourquoi et comment le monde a changé en profondeur depuis vingt ans. La France continue à superbement ignorer l’environnement démographique, technique et économique dans lequel elle est engagée, qu’elle le souhaite ou non. Or cette ignorance engendre le fatalisme et donc, in fine, le nihilisme.
Le vrai et seul sujet qui doit nourrir la vie démocratique est bien de créer les conditions nécessaires au maintien durable de notre standard de vie européen. Ceci ne se fera pas par incantation mais par une analyse rigoureuse et sans complaisance des données, par le partage de cette analyse et par le débat sur les solutions. Ce processus doit être permanent et accompagner l’action résolue et courageuse des Etats mais surtout des chefs d’entreprise et de leurs collaborateurs pour reconstruire un modèle économique viable et générateur de suffisamment de richesses pour sauvegarder notre modèle social.
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