La transformation douloureuse que vit l’économie occidentale, Europe et Etats-Unis, auxquels on peut associer le Japon, n’est pas le seul résultat de la crise financière. Il s’agit d’un phénomène de fond. Notre époque surdéterminée par le totalitarisme du court terme ne favorise pas la réflexion. Mais si nous n’avions rien vu venir, drapé dans nos certitudes, nos prédécesseurs avaient déjà compris la mutation en marche.
La lecture dans la revue Science & Vie, d’un article sur « Les grands choix technologiques des nations », signé Jacques Angout et publié en mai 1979 ravit pour son actualité et sa fraîcheur.
Il faudrait le citer in extenso pour mesurer la lucidité de l’auteur.
« La France ne sait pas observer les changements du monde et surtout être industriellement présente là où il faut, quand il le faut. »
« Rien n’est plus aléatoire que la prévision technologique. Il est difficile d’évaluer à l’avance les produits techniques. Il paraît encore plus difficile de les contrôler. »
L’auteur cite également le propos visionnaire de Jean-Marcel Jeaneney, homme politique marquant des années soixante auprès du général de Gaulle, et mort récemment à cent ans, lucide et courageux, dans son livre « Pour un nouveau protectionnisme » paru en 1978 : « Quelle imprudence de fonder la prospérité de l’Europe, des Etats-Unis et du Japon sur un monopole de l’intelligence créatrice qui se révélera sans doute illusoire. Il est peu vraisemblable que la fécondité scientifique et technique se perpétue sans défaillance et s’amplifie toujours dans les mêmes pays et ne se manifeste nulle part ailleurs. » Jacque Angout poursuit le raisonnement : « L’obstacle de la technologie et du savoir-faire s’estompe. Son retard dans ce domaine peut même accroître la compétitivité d’un pays en voie de développement. En achetant des brevets et des licences, il s’épargne des dépenses considérables de recherche et développement. Il réalise ainsi des gains de productivité. Les transferts de technologies ne proviennent plus seulement des pays industrialisés vers les pays en voie de développement, ils ne suivent plus uniquement l’axe Nord-Sud comme auparavant. Il existe maintenant un axe Sud-Sud, c’est à dire de l’Inde, par exemple, vers l’Afrique. En choisissant l’ouverture à l’extérieur (rappelons que nous sommes en 1979…) et en faisant appel aux techniques occidentales ou japonaises, la Chine ne fait que suivre l’exemple sud-coréen ou brésilien. Cette stratégie est souvent critiquée par les experts internationaux qui estiment qu’une économie ne peur progresser que par paliers ».
Ce dernier argument reste, curieusement, encore très actuel. L’occidentalocentrisme n’autorise pas les pays émergents à suivre à une autre voie de développement que celle que nous avons empruntée depuis le milieu du XVIIIe siècle ! L’idée que nous pourrions être ou redevenir le laboratoire du monde séduit, et rassure. Elle n’est qu’illusion. C’est ainsi que la Chine a pu acquérir en six ans le même degré de maturité dans la maîtrise de son système de train à grande vitesse que la France en trente ans, fait que décidemment les dirigeants occidentaux ont du mal à admettre.
L’auteur mesure bien comment les Etats-Unis, en investissant massivement dans l’informatique et les communications, vont d’une part se heurter au Japon, qui va prendre le dessus en matière de matériel, mais aussi à l’Europe par la maîtrise des bases de données. Pour la France, il préconise « d’abandonner les secteurs de production de masse pour se consacrer sur certains marchés spécialisés de haute technologie dans les domaines de la communication, de l’alimentation, de la machine-outil, de la recherche d’énergies nouvelles, du matériel anti-pollution. »
Certes l’article contient, a posteriori, plusieurs faiblesses explicables. Il n’anticipe pas l’atonie de l’économie japonaise, ni l’évolution industrielle des Etats-Unis et encore moins la brutale transformation de l’URSS. Pressentant le rôle majeur de l’informatique et des communications, il n’imaginait pas l’émergence d’internet, alors que dix ans après le lancement des travaux d’Arpanet, la communauté scientifique avait commencé à identifier les promesses de cette technologie. Il faut reconnaître que cette ignorance a perduré en France… jusqu’à la fin des années quatre vingt-dix.
L’article conclut que seule l’innovation permettra aux vieilles nations industrielles de s’adapter au monde moderne ouvert mais que les chances ne sont pas égales entre concurrents.
« Tout progrès est orienté vers la réduction des coûts d’approvisionnement agricoles, énergétiques et industriels, vers la diminution des coûts des facteurs de production par rapport au travail humain, vers une plus grande diversité des objets proposés. Réduire le coût des approvisionnements, c’est utiliser les énergies nouvelles, contrôler le développement de la masse biologique. Diminuer le coût des facteurs de production, c’est mieux gérer ceux-ci et éviter le gaspillage. Diversifier les objets proposés, c’est miser sur les marchés spécialisés où on peut être le meilleur. » On ne saurait pas mieux dire trente ans plus tard….
L’effort didactique d’une revue aussi ancienne que Science & Vie, créée en avril 1913, mérite d’être salué. Relire les visions passées est un exercice passionnant. Il force à l’humilité. D’une part certains de nos prédécesseurs avaient une vision claire du futur, mais étaient largement inaudibles. D’autre part, nous sommes aujourd’hui dans la même situation : incapables de mesurer pleinement l’ampleur des transformations à venir, et tout aussi impuissants à accélérer les indispensables évolutions immédiates. Comprendre l’impact de la transformation scientifique et technique est encore plus difficile aujourd’hui car à chaque instant le savoir scientifique s’enrichit, s’approfondit, mais aussi se déforme. Ce qui était certitude peut être balayé par une nouvelle approche, de nouvelles découvertes, notamment dans des sciences aussi mobiles que la biologie. Aussi investir dans l’enseignement des sciences et techniques, y exploiter les outils du web, développer une stratégie de développement du goût pour les sciences sont plus que jamais indispensables pour une nation soucieuse de son avenir.
Ceci doit conduire à réaffirmer avec force que l’immobilisme et le manque de courage sont les pires des solutions. Il vaut mieux prendre le risque de se tromper dans le mouvement que de se replier frileusement sur les fragiles positions du conservatisme, aujourd'hui "enrichies" par l'obscurantisme et le dogmatisme.

