L'alignement métier des SI est-il encore un problème ?
Dans cette phase de brutale contraction économique, amplifiée par un degré d’incertitude très élevé dans tous les secteurs, alors que le bouclage des budgets se révèle un exercice improbable, il peut paraître hors de saison de réactiver cette problématique ancienne à laquelle n'échappe aucun débat entre DSI, l’alignement du système d'information sur les objectifs métiers de l'entreprise.
L'occasion m'en a été offerte par le CIO Symposium qui s'est tenu au cours de la très importante rencontre des experts mondiaux de l'informatique et des systèmes d'information, l'ICIS, rassemblés à Paris en décembre.
Si le débat entre experts académiques et DSI du CIGREF était une initiative stimulante, de très bonne tenue, il m'est apparu encore décalé par rapport aux souffles qui balayent actuellement la planète informatique et systèmes d'information. Si la crise économique mondiale touche même le secteur des technologies de l'information, si les budgets informatiques et SI vont être fortement contraints en 2009, je suis convaincu que c’est bien dans les périodes de crise qu’il faut faire avancer le débat de façon décapante pour rompre définitivement avec les idées du passé.
Le moment est venu de tourner la page qui s’est ouverte au début des années cinquante avec le développement de l’informatisation des entreprises.Aujourd'hui l'informatique d'entreprise doit se repenser grâce aux acquis du web. Depuis quinze ans, internet et le web se sont imposés par leur efficcaité et leur universalité à 1,5 milliard d'utilisateurs dans le monde. Mais ils restent encore aux portes de l'entreprise, qui s'appuient encore pour l'essentiel de leurs fonctions sur des outils conçus avant le web. L'alignement business passe aujourd'hui par un alignement des techniques informatiques professionnelles sur celles de l'internet et du web.
En effet, parler d’alignement business, c’est encore distinguer le piano du tabouret. Faut-il rapprocher le tabouret IT du piano « business » ? Bien sûr ! Mais se pose-t-on encore la question pour les fonctions finances, achats, ressources humaines, logistique ? Car la question fondamentale me semble devoir être posée en termes plus radicaux : doit-il encore exister un « tabouret IT », qui se révèle n'être souvent d'ailleurs qu'un strapontin, dans les entreprises?
On ne peut pas répondre à cette question sans revenir aux sources historiques du développement de la fonction informatique dans les entreprises.
Quand l’informatique était un objet rare, cher, complexe, il était indispensable de déléguer à une équipe de spécialistes internes le choix des solutions techniques tant les décisions impliquaient une connaissance intime des offres techniques, des fournisseurs et des risques. Quelques très rares dirigeants d’entreprise, président et directeurs métiers, pouvaient eux-mêmes comprendre la nature des enjeux et des décisions à prendre. Le directeur informatique ne pouvait être qu’un spécialiste doté d’une solide culture technique, orthogonale à la culture de l’entreprise qui l’employait, dirigeant une équipe de spécialistes eux-mêmes très loin des métiers de l’entreprise. Ces hommes de talent ont construit une culture propre, fondée sur le culte de l’effort forgée dans les longues nuits héroïques pour résoudre les problèmes causés par des techniques fragiles ou les changements de version. A leur corps défendant, cet effort de découverte et de domestication de l’informatique pionnière les éloignaient des rythmes, langages, problèmes du reste de leur entreprise, créant un véritable isolement culturel qui s’est accentué avec l’émergence du PC, des réseaux et bien sûr de l’internet, autant de techniques qui ont été, au moins dans leur phase initiale, plus combattues par les informaticiens professionnels que soutenues. N'oublions pas qu'ils ont préféré l'IBM PC, plus proche de l'informatique classique, au Macintosh trop fermé mais tellement apprécié par les utilisateurs.
Ce système a construit, années après années, des silos, étanches et complexes à l’intérieur de chaque entreprise et bien entendu entre entreprises. Les notions d'urbanisation et d'architecture n'étaient pas maîtrisées. Les choix techniques changeaient entre chaque génération de système, faute de norme, ou même standard, technique. Ce manque de cohérence native obligeait les informaticiens à construire des ponts et interfaces entre systèmes pour donner une cohérence acceptable à l'utilisateur final. Cette inexorable progression de la complexité a rendu l'informatique professionnelle de moins en moins agile, de plus en plus coûteuse, et fragilisé ce savant assemblage d'outils et de techniques érigé au fil du temps.
Pendant que le monde des professionnels de l'informatique s'enlisait dans sa complexité, sans parvenir à améliorer significativement les performances des projets et sans gagner la confiance des dirigeants, qui malgré les efforts de transparence et la rigueur de la gouvernance des SI persistent à ne voir dans "leur" informatique qu'un centre de coût, se répandait à grande vitesse l'usage de l'internet dans toutes les couches de la société et dans tous les pays.
En quinze ans le monde a basculé et l’informatique s’est dissoute dans les usages, sauf dans le monde des entreprises. Les pionniers sont devenus conservateurs des systèmes anciens, qu’ils estiment être les seuls capables de comprendre. Ils se sont érigés en gardiens du temple de l'informatique d'autrefois pour, à leurs yeux, mille bonnes raisons : les exigences de fiabilité, la sécurité, la confidentialité des données, la valeur du patrimoine applicatif, les habitudes des utilisateurs... Ils n'ont pas vu venir la génération des natifs numériques, naturellement connectés en réseaux, naturellement ouverts sur les innovations. Ils n'ont surtout pas compris que la fiabilité et la rigueur se trouvaient désormais chez les grands acteurs de l'internet capables de gérer des centaines de millions de boîtes aux lettres, de retrouver une information enfouie au milieu de centaines de téra-octets en une fraction de seconde, de gérer des documents complexes sans les... perdre, et surtout de proposer aux entreprises des performances qu'ils n'étaient, eux, les garants de l'orthodoxie de l'informatique, plus capables de fournir dans des condtions technqiues et économiques satisfaisantes.
Et la fracture entre l'informatique dite professionnelle et celle née et choisie par le grand public s'est ouverte de plus en plus largement...
La problématique de l'alignement business a changé de visage. Proposer aux entreprises des systèmes flexibles, rapides à mettre en place, pour des prix largement inférieurs, n'est plus un rêve ni une publicité mensongère. Il est désormais possible de déployer des outils modernes et efficaces dans tous les segments du système d'information, dans une échelle de temps inférieure de moitié pour les sujets les plus complexes par rapport aux solutions traditionnelles. Dans certains cas, l'utilisation des outils du web, comme les moteurs de recherche, changent radicalement les échelles de temps et de coût...
Changer aujourd’hui, c’est vraiment banaliser et industrialiser ces couches applicatives de base. Le bon moyen est de les externaliser en les confiant avec exigence aux entreprises professionnelles comme on demande à EDF de fabriquer son courant.
Renoncer à ce que l’on sait bien faire c’est progresser pour consacrer du temps, de la réflexion aux nouveaux usages. Ils sont innombrables, mais délaissés.
Développer la communication entre les équipes internes, celles des fournisseurs et le client final, créer du sens, inventer de nouveaux produits, de nouveaux services, de nouveaux usages, explorer de nouveaux territoires cognitifs sont les défis auxquels doivent s'attaquer ensemble les acteurs des métiers et les architectes des solutions. L'alignement business prend tout son sens dés lors qu'il s'agit de créer les "formes" que seules les technologies de l'information permettent d'imaginer et de réaliser. Il n'y aura plus dès lors deux équipes face à face, celle du "métier" et celle de "l'informatique", mais une seule entité unie par l'innovation.
Résoudre par les systèmes d'information les problèmes de l'environnement et de l'énergie, de la santé, de l'éducation, en inventant les produits marchands comme non marchands de demain me paraît être une tâche plus exaltante pour les jeunes informaticiens que de raccommoder les vieilles chaînes COBOL. Le travail ne manque pas. Ne soyons surtout pas malthusiens !
Certes, ce travail de mutation prendra du temps. Mais il faut l'engager dès maintenant en rompant avec les habitudes confortables de "plus de la même chose". L'époque, dure, s'y prête. Oublions les dogmes, réenchantons l'informatique pour en faire un très bel outil de sortie de crise.
je suis tout à fait d'accord pour dire que le SI peut être le remède miracle à tous les problèmes actuels (crise financière-éducation-énergie-santé-pb climatique....)mais encore faudrait-il, avoir des DSI qui auraient la même vision que la DG et que la DRH accompagne les collaborateurs dans une conduite du changement. si nous n'avançons pas tous au même rythme vers le même but c'est peine perdue.
Rédigé par: zahia | 18 décembre 2008 at 22:41
Hélas il n'y a pas, jamais, de remède "miracle"... Les transformations sont le résultat de l'imagination, du travail et, vous avez raison, de la mobilisation des compétences. Le système d'information peut être déclencheur, fédérateur, amplificateur... mais doit s'insérer dans une dynamique globale.
Rédigé par: Jean-Pierre Corniou | 18 décembre 2008 at 22:52
Le SaaS semble évidemment être le sens de l'histoire. Mais selon moi la maturité de l'offre est encore à construire. Il ne s'agit pas vraiment de l'aspect purement technologique mais des enjeux connnexes qu'un DSI ne peut éluder.
2 exemples :
S'il est possible de sortir certaines fonctionnalités il n'est pas encore envisageable de construire un système d'information dans les nuages. Le rapprochement de salesforce et google est bien la prise en compte que 10 applications mises côtes à cotes ne font pas un SI.
D'autre part, comme pour l'externalisation, les enjeux de réversibilité sont souvent absents des réflexions. Comment je récupère mes données dans 3 ans ? Sous quel format ? comment je les transfère à un autre partenaire SaaS ?
Rédigé par: Youssouf Chotia | 22 décembre 2008 at 10:02
Effectivement, cette transformation implique que la vue globale du système d'information soit préservée, ce qui proscrit le découpage en silos confiés dans le "nuage" à des partenaires distints. On sait bien que le fonctionnement par processus impose de travailler à partir de plusieurs systèmes pour retrouver toutes les données nécessaires au fil des étapes du déroulement du processus. Tant que les applications informatiques seront construites par activité ( comptabilité, RH, commercial, production...)on devra faire face à cette nécessité de construire des liens. C'est un frein à la transformation en SaaS du SI d'entreprise, sauf pour des applications relativement sécables, ou dans les situations encore rarissimes où les éditeurs proposent des solutions d'entreprise en mode Saas, comme NetSuite.
Rédigé par: Jean-Pierre Corniou | 22 décembre 2008 at 15:56
Ce qui me frappe dans mon parcours d'informaticien, c'est que l'organisation des DSI évolue peut.
On voit apparaître des nouveaux métiers et de nouvelles technologies. La polyvalence est de plus en plus nécessaire mais cependant et à titre d'exemple:
- Les architectes réseaux sont toujours séparés des architectes SI. Ce qui donne des infrastructures qui ne tiennent pas compte de la virtualisation et sur lesquelles il faut réinvestir (donc surinvestir bien souvent). Les dossiers d'architectures sont incomplets et pas toujours bien validés, ce qui génère des pertes de temps à la mise en œuvre....
- L'exploitation est séparée de l'expertise alors que les compétences et les niveaux de formation des techniciens sont identiques du fait de la politique RH. Ce qui génère de la frustration parmi bon nombre d'ingénieurs et par voie de conséquence de la contreperformance...
- L'organisation toujours très segmentée génère des guerres de chapelle qui engendrent des pertes de temps et d'énergie...
Cela fait 15 ans que je travaille dans l'informatique et rien n'a vraiment changé. A mon avis, pour que les SI finissent par s'aligner sur les métiers, il faut aussi que les esprits changent, c'est une révolution des mentalités qu'il faut impulser et qui doit être basée entre autre sur le travail collaboratif dont on parle beaucoup mais qui est très difficile à mettre en œuvre tant que l'organisation reste cloisonnée.
Rédigé par: JF Berthevas | 20 janvier 2009 at 15:36
Je tarde à réagir au dernier commentaire de JF Berthevas. Je suis également frappé par le conservatisme de l'organisation interne des DSI qui n'a retenu de l'industrialisation que le modèle taylorien qui fragmente les missions : les architectes et chefs de projet concoivent, les développeurs fabriquent le code, les exploitants le mettent à disposition, les hommes de réseau veillent à sa distribution, qui in fine se retrouve sur les postes de travail... Chacun dans sa couche technique passe au suivant, et c'est finalement le help desk qui seul a la vue globale.
Il faut casser cette fragmentation sans perdre le profesisonnalisme de chaque métier pour vraiment se concentrer sur le produit fini, ce que l'utilisateur va faire de tout ce talent amont pour agir à partir de son poste de travail. C'est llà, et là seulement, que se crée, ou se dilue, la valeur.
Rédigé par: Jean-Pierre Corniou | 19 février 2009 at 18:11