Vous avez dit "Saas" ?
Sous ces lettres mystérieuses, qui évoque quelque service secret ou une célèbre station de montagne suisse , se cache un nouvel acronyme dont l’informatique est gourmande : « Software as a Service ». Mais SaaS est plus qu’une nouveauté et pourrait constituer cette « killer app » que l’industrie informatique attend et redoute, en l’occurrence une arme redoutable de destruction massive du tissu informatique traditionnel établi depuis plus de trente ans.
Depuis qu’IBM, à l’aube de l’informaique moderne, a commencé à vendre séparément ses logiciels et ses machines s’est développé un marché très dynamique de la vente de logiciels à partir desquels entreprises et administrations, les plus gros consommateurs d’informatique, ont pu construire leurs propres applications. La construction et la maintenance de ces applications représentent le fondement du marché informatique et de ses emplois. Ces applications, ont pour l’essentiel été construites ex nihilo avec des langages de programmation comme le Cobol, Natural ou Java, puis, très récemment, assemblées à partie de briques de base, par des informaticiens maison, renforcés par des informaticiens sous-traitants, sur la base de cahiers des charges écrits par des utilisateurs internes, eux-mêmes soutenus par des consultants. Cet écosystème a permis aux entreprises de progressivement se constituer un patrimoine applicatif considérable, grâce auquel certes elles gèrent leurs opérations mais au prix d‘une déperdition d’énergie qui devient de plus en difficile à supporter.
Car l’histoire informatique a conduit à développer un nombre élevé d’applications rigides, peu adaptées à un monde changeant et aux logiques d’adaptation constantes des entreprises à leur contexte économique. Par ailleurs ce mécanisme de création de systèmes applicatifs spécifiques est long et coûteux car il ne bénéficient pas des économies d’échelle qui ont marqué le progrès de toute industrie en permettant simultanément d’accroître la qualité et de baisser les coûts. Une grande partie des applications est composée de programmes internes utilitaires, estimés à 70% du coût, qui ne créent pas de valeur métier directe pour l’entreprise. Enfin l’expérience démontre aisément que nombre de programmes restent inutilisés et représentant un surcoût considérable pour les budgets informatiques. Selon le Gartner group, 65% des licences du fameux logiciel de CRM qui a fait la réputation de l’éditeur Siebel n’ont jamais été exploitées.
Déjà, cette florissante industrie de haute couture a été transformée par l’apparition de grands progiciels intégrés qui définissent largement le cadre général dans lequel doivent s’insérer les spécifications de l’entreprise. Toutefois cet effort d’industrialisation des solutions se heurte au fait persistant que peu d’utilisateurs se sentent spontanément enclins à s’intégrer dans un cadre général ce qui entraîne la plupart des entreprise à devoir adapter, coûteusement, les progiciels aux « spécificités « de l’entreprise. Il est généralement admis que ces dépenses d’adaptation peuvent représenter jusqu’à dix fois le coût des licences. qui met en évidence que ce compte vraiment pour l’entreprise ce sont les données, non pas les applications
Le modèle « SaaS » vise à développer une « customisation de masse » qui réponde simultanément aux exigences de coût et de qualité tout en laissant à l’utilisateur la capacité de s’adapter à son propre contexte. C’est une application métier fournie sur internet que l’on ne paye qu’à la consommation.
Ce n’est pas toutefois la première tentative de rationalisation industrielle de l’informatique qui a déjà lancé les concepts de l’informatique « on demand », ou encore le mouvement de rationalisation de la construction d’applications à partir de services «SOA ». Mais il se peut que, cette fois, le monde traditionnel du développement ne résiste pas durablement aux poussées de ce type de standardisation. En effet c’est un modèle qui existe déjà largement grâce au développement d’applications internet natives exploitées à distance. Là où chacun utilise dans sa vie quotidienne des applications essentielles comme le courriel ou les moteurs de recherche sans se soucier le moins du monde du fait que ces mêmes outils soient utilisés par des millions d’utilisateurs de façon identique, on peut imaginer que des applications classiques et peu différenciantes, comme la paye ou la comptabilité, soient désormais livrées sur ce modèle. Le succès de Salesforce.com pour la gestion des relations client démontre que le modèle peut également fonctionner pour des domaines jugés comme critiques par les entreprises.
Bien entendu, le choix de ce type de solutions sera d’autant plus attractif que l’entreprise aura peu de base installée, donc peu de problèmes d’interface avec le système d’information existant. On peut ainsi imaginer que les nouvelles PME, ou encore les filiales de grands groupes s’implantant sur de nouveaux territoires soient directement tentées par ce modèle souple et ne nécessitant ni investissement lourd, ni délai dirimant, ni compétences informatiques internes importantes. Une des questions posées est toutefois la coexistence entre des solutions de type Saas, gérées à distance, et des applications classiques, développées et hébergées localement, et on imagine déjà des plate-formes d’intégration entre ces deux mondes antagonistes, ou encore entre fournisseurs de services complémentaires.
Enfin, comment les acteurs traditionnels de l’informatique vont réagir par rapport à ce modèle ? Deux types de candidats sont bien placés pour être en mesure de l’exploiter : les éditeurs de progiciels, SAP, Oracle, IBM, Microsoft, avec son offre Microsoft Dynamic Live, (mais aussi Google et ebay !) qui vont trouver dans ce système le moyen de développer une base continue de revenus et les grandes sociétés de service qui conjuguent capacité de développement et infrastructures d’exploitation comme IBM ou EDS, qui peuvent mettre en ligne non seulement la solution informatique mais également des processus complets. Saas est aussi un marché où apparaissent de nouveaux acteurs performants et ambitieux comme NETSUITE qui propose un système intégré couvrant tous les besoins d’une entreprise. Il est intéressant de noter qu’un des fondateurs n’est autre que le CEO d’Oracle, Larry Ellison.
Ce modèle bouleverse l’ordonnancement classique des acteurs de l’informatique. Il se heurte aux habitudes, soulève des inquiétudes comme celles de la confidentialité des données ou la continuité de service. Mais à bien y réfléchir, l’industrie informatique en passant de la haute couture au prêt-à-porter ne ferait que suivre le chemin déjà exploré par toutes les grandes industries au grand bénéfice du consommateur final et du développement économique. Il n’y a rien là de troublant ou de choquant, même si cela fait trembler l’écosystème.
Voir également sur le même thème le texte sur "l'informatique du nuage" publié en mars 2009.
Jean-Pierre a raison d'attirer l'attention des DSI sur les potentiels et les impacts des solutions SaaS.
Les "chambardements" induits par ces solutions SaaS ne font que commencer !
Nicolas Carr, dans son dernier livre, "The big Switch" qu'un certain "JPC", en commentant mon analyse sur mon blog propose de traduire par "Le grand tournant", démontre avec brio que l'externalisation des infrastructures et des applications en SaaS va devenir la norme pour les entreprises de toute taille et de tout secteur.
http://nauges.typepad.com/my_weblog/2008/01/a-lire-durgence.html
Je ne suis par contre pas du tout persuadé que les acteurs traditionnels du logiciel et de leur écosystème soient les futurs leaders dans ce nouveau monde. L'offre SaaS de SAP, BBD (Business ByDesign) montre clairement qu'ils n'ont vraiement rien compris des spécificités de ce marché.
La "courte" histoire de l'informatique nous apprends quand même que très rares sont les fournisseurs qui survivent lors d'un changement de génération de solutions.
A l'exception d'un IBM qui est passé tout près de la marginalisation avant de rebondir en changeant profondément de métiers, des dizaines de Digital, Wang et autres Compaq ont disparu du marché.
Je pronostique qu'il va se créer un tout petit nombre d'écosytèmes SaaS dominants autour des grandes familles de solutions.
Les premiers leaders sont déjà connus :
- Salesforce.com pour les applications structurées.
- Google pour les outils bureautiques 2.0 et Web 2.0 collaboratifs.
- Cisco-Webex pour les solutions de communication avancées.
SaaS pour tous, pour tout : la question n'est plus si c'est l'avenir, la seule question qui reste est : quand ?
Rédigé par: Louis Naugès | 11 janvier 2008 at 09:42
Merci Louis pour tes remarques pertinentes.. Il est clair que le tsunami internet n'a pas fini de balayer le vieil ordre informatique. Nous avançons à grands pas vers une société où l'informatique ne sera plus un objet de discussion que pour une cénacle réduit de professionnels, la réflexion se déplaçant vers l'usage social des technique. Ceci ne vas pas simplement révolutionner l'offre, mais aussi la structuration de la demande. Les directions systèmes d'information ont entre 5 à 10 ans pour se réinventer. L'impact sur les métiers de l'informatique, et donc sur leur enseignement, est aussi majeur. Les chiffres sont éloquents : 1,2 milliard d'internautes, 2 milliards de téléphones portables... et combien d'informaticiens professionnels ?
Cette évolution n'est ni surprenante, ni inattendue, ni imprévisible... Ceux qui ne la voient pas en seront comme toujours dans les grandes transformations les victimes. Donc il faut rapidement faire évoluer l'offre comme la demande et ne pas camper sur les vieilles positions obsolètes. L'économie est l'art du mouvement.
Quels seront les gagnants et les perdants ? Je ne crois pas aux positions acquises, l'histoire des acteurs de l'informatique, que j'ai abondamment décrite dans "La société de l'information", démontre que les meilleurs ne sont pas nécessairement les gagnants, et donc je me méfie des pronostics même si ton tiercé me paraît raisonnable. Car bien entendu les nouveaux venus, jeunes, sans base installée, désinihibés, vont se tailler une place significative.
En revanche je crois à la capacité de rebond des acteurs anciens. Qui eut parié sur la survie d'IBM il y a dix ans, ou sur le rebond magnifique d'Apple, ou sur la capacité de Microsoft à s'approprier le web alors qu'ils étaient complètement passés à côté ! Qui aurait pu raisonnablement pu croire au futur de France Télécom, englué dans la culture de l'X 25 et du Minitel alors qu'aujourd'hui leur percée sur les tous les créneaux du monde IP est remarquable et qu'Orange Business Service est une SSII très bien positionnée. Pour ces grandes entreprises, fortement ancrées sur leur base installée, l'avenir est bien sûr une menace, mais elles ont les moyens de réagir. Il "suffit" de savoir à bon escient tuer ses vaches sacrées et innover. Ceci n'est qu'un problème de management, de clairvoyance et de courage. Evidemment, ce ne sont pas les vertus les plus faciles à mobiliser. Ceci prend du temps : depuis combien de temps SAP travaille sur Netweaver ?
Les innovateurs "nés" font des erreurs. Netscape vient de disparaître définitivement, alors qu'ils avaient tout compris sur l'avenir du web...
Les jeux ne sont pas faits. C'est pourquoi notre dialogue va encore durer au moins trente ans, Louis ! Amitiés à toi !
Rédigé par: jean-pierre corniou | 12 janvier 2008 at 11:22
Merci pour ce super article.
Etant seulement en 1ère année d'école d'ingé, je n'ai pas encore d'expérience avec les environnements logiciels "professionnels", mais ayant grandi avec le web, il m'apparait évident que l'avenir est au applis web ! De nouveaux marchés pour les jeunes entrepreneurs ;)
Rédigé par: Nox | 14 avril 2008 at 15:49
Article bien pensé sur l'avenir de l'informatique. En effet je suis dans un cabinet de conseil et d'intégration et nous sommes convaincus que l'informatique en ligne et le paiement par abonnement sont l'avenir. Et le Saas est la meilleur solution pour les PME et surtout ceux de chez nous (Sénégal, Afrique de l'Ouest) qui ne bénéficient pas de solutions adaptées à cause des couts de développement ou de licence élevés.
Rédigé par: Amsmams | 23 mai 2008 at 15:10