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La République de l'internet

Je ne me suis pas éloigné des travaux d'écriture et de communication depuis que j'ai abordé le métier du conseil ! Bien qu'absorbé par ce nouveau métier et mes charges d'enseignement, je prépare activement plusieurs textes pour ce blog, inspirés notamment de l'actualité politique. Mais plus encore je viens de lancer l'écriture d'un ouvrage qui s'appelle -provisoirement- "La république de l'internet" et qui sera publié, si tout va bien, chez Dunod au début de l'année prochaine.

L'idèe, ancienne, de cet ouvrage est venue de l'analyse du traitement par la classe dirigeante en France, mais pas seulement, de l'Internet. La campagne électorale pour les élections présidentielles consacre très peu de temps et de place aux réflexions sociétales sur l’impact de l’internet sur le fonctionnement des institutions, et plus encore, sur l’économie en général. Tout se passe pour les candidats, semble-t-il, comme si le monde n’avait pas vraiment changé et qu'il fallait pour tout remettre en ordre, ajouter une dose supplémentaire de la même potion magique que celle utilisée avec plus ou moins de bonheur depuis des décennies. Ils pensent qu’il suffit de mettre en valeur un site participatif ou d’entretenir un blog pour entrer de plain-pied dans la modernité de la société de l’information. Ces démarches, si elles ne sont pas inutiles, restent instrumentales, elles n’intègrent pas d’analyse sur la transformation de la société, à la fois mondiale et numérique. La compréhension de l’ampleur de cette transformation par les candidats paraît lointaine.

Cette approche superficielle de l’internet est hélas largement répandue dans les cercles de pouvoir en France, faute de pratique personnelle, faute de recul face aux événements du quotidien, faute également d’une pédagogie adaptée de la part des technologues qui laissent penser que l’internet est encore de « l’informatique ». Cette absence de compréhension pourrait continuer à désespérer les militants de l’internet pendant des lustres dans l’indifférence générale s’il n’y avait pas urgence.

« C’est une révolte ? Non, Sire, c’est une révolution ! ». Or la révolution Internet ressemble par maints aspects à ce qui s'est produit au milieu du XVIIIe siècle avec la publication de l'Encyclopédie, ou "dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers".

Le siècle des lumières a ouvert la voie à la profonde transformation économique et sociale du XIXe siècle. L’humanité s’est libérée en brisant des tabous ancestraux, en s’ouvrant à sa propre réalité en mettant l’homme au cœur de l’histoire. Les principes fondateurs de la modernité ont été forgé par ces philosophes qui ont fait prendre conscience à l’homme que le progrès était le résultat de l’analyse, de l’expérience et de la science et non plus de forces surnaturelles. La diffusion des connaissances en est le levier vital ! L’encyclopédie était le projet fédérateur qui permettait de formaliser toutes les connaissances acquises dans une seule source. Avec ses dix-sept volumes de texte et onze volumes de planches, 18000 pages de textes, et plus de vingt millions de mots, cette somme unique, à la fois philosophique et technique, a permis d’établir un socle culturel commun pour tous ceux qui voulaient d’affranchir des dogmes et croire à l'idèe de progrés. 25000 exemplaires ont été vendus entre 1751 et 1782, malgré l’interdiction laquelle l’Encyclopédie a été condamnée en 1759. Interactive, méthodique, dynamique, critique l’Encyclopédie ouvrait un nouveau chapitre de la connaissance dont Internet est aujourd’hui l’héritier légitime.

Mais si l’Encyclopédie est en soit un aboutissement remarquable dans le contexte et avec les moyens de l’époque, la voie qu’elle a tracée est encore plus impressionnante. La notion de liberté, la créativité scientifique, la démocratie sociale de marché ont été imaginées, inspirées, alimentées par le mouvement lancé par Diderot et d'Alembert. Certes il n'étaient pas seuls, et rappelons que l'Encyclopédie est un ouvrage collectif, rassemblant plus de 150 auteurs. Il n'étaient pas les premiers, s'inspirant de la Cyclopaedia britannique d'Ephraim Chambers parue en 1728 . Mais Diderot fut sûrement le plus visionnaire et le plus opiniâtre de tous.

On peut dire que si Diderot et les encyclopédistes en ont rêvé, notre époque l’a réalisé !

Internet s’est insinué dans nos vies depuis maintenant plus de dix ans pour toucher dorénavant plus de 1,1 milliard de personnes sur notre planète. L’Asie avec 400 millions d’utilisateurs, l’Europe avec 314 millions ont dépassé les Etats-Unis qui ont inventé Internet. Cette transformation n’est plus liée au développement de la technique : elle touche profondément les usages pour embrasser tous les aspects de la vie sociale et économique. Mais cette capacité collective nouvelle est de nature à répondre aux urgences du temps. Il y a urgence car la complexité systémique des questions que l'humanité doit traiter excède la capacité des individus, aussi "brillants" soient-ils. Or Internet permet précisément de co-construire, de façon massivement parallèle, un savoir efficace, mondial, multi-langues à la hauteur des enjeux.
L'impact de l'internet sur les sciences, les techniques, les pratiques, les politiques induit une transformation profonde des rapports au savoir.
Mais au-delà des cette accumulation de connaissances, Internet permet-il d'enrichir le sens de l'expérience humaine ? 180pxenc_1na5_600px