23 juin 2008

L'ICANN à Paris, quelles attentes ?

L'ICANN, cette structure qui est au centre du fonctionnement d'internet se réunit cette semaine à Paris, mettant un éclairage particulier sur un des aspects les plus complexes d'internet, la gestion des noms de domaine.

 

Un de piliers d’Internet est  en effet son annuaire universel qui permet l’accès instantané à toutes les ressources  contenues par les ordinateurs connectés. Ce code d’accès est une adresse numérique, attribuée à chaque ordinateur et appelée « adresse IP », mais l’astuce a consisté à lui donner un contenu signifiant (le « nom de domaine ») facile à mémoriser et accessible par les moteurs de recherche. Les principes du système des noms de domaine ont été élaborés en 1983. Mais pour éviter la redondance, et les usurpations d’identité, ces noms doivent être déposés auprès d’une instance chargée d’assurer la « résolution universelle » garantissant la validité et la cohérence des adresses et noms de domaine. Ce système de gouvernance original a contribué jusqu'alors au succès mondial d'internet. Mais au moment où internet devient un système critique pour les entreprises comme pour les états, il suscite d'autant plus de questions que le stock accessible de 4,1 milliard d'adresses sous le protocole IP V.4 va être épuisé en 2011 et il est urgent de migrer vers un nouveau protocole, IP V.6 qui permet de gérer des milliards de milliards d'adresses.

 

Une gestion privée sous contrôle

Le choix de la communauté Internet a été de faire gérer ces noms, qualifiés de noms de domaine, par une société privée américaine, sans but lucratif, de droit californien, , l’ICANN « Internet Corporation for Assigned Names and Numbers.» créée le 6 novembre 1998. L’ICANN s’est vu reconnaître cette autorité par un mémorandum du Département du Commerce des Etats-Unis le 25 novembre 1998. C’est bien entendu une solution originale à mi-chemin entre l’initiative privée et l’influence fédérale. Cette structure atypique regroupe des entreprises, des personnes physiques, des représentants des états, des organisations non gouvernementales, et fédère les institutions chargées d’attribuer les noms de domaine dans les pays. C’est une structure assez complexe dont la forme souple et évolutive peut dérouter. Il essentiel de comprendre comment fonctionne l’ICANN dans le droit fil de la culture historique de l’Internet pour mesurer à quel degré ce modèle échappe aux références habituelles en matière de standardisation.

L’ICANN a la responsabilité de gérer les extensions de noms de domaines existants et le système des serveurs DNS racine (« root server ») sur Internet qui eux contiennent les noms de domaine de premier niveau (Top Level Domain -TLD- et ccTLD -country code Top level domain-) au nombre de trois cents. L’ICANN attribue par contrats la gestion des serveurs racine DNS à des sociétés privées, des universités ou des organisations gouvernementales. Ces "Root Servers" DNS constituent l’infrastructure de l’ensemble des serveurs de noms de domaines chargés de répondre aux problèmes d’adressage par grand domaine. Ils sont actuellement au nombre de treize, répartis dans le monde, même si les Etats-Unis continuent à jouer un rôle prépondérant. Il existe des centaines de milliers de serveurs de noms de domaine dans le monde, dont ceux des fournisseurs d’accès, comme Orange, mais ils ont besoin des serveurs racines pour connaître l’adresse du serveur qui va permettre de servir la requête. On estime, mi-2008, à plus de 130 millions le nombre de domaines internet dans le monde. Ce système puissant est néanmoins théoriquement vulnérable. Si une attaque simultanée de ces treize serveurs était lancée avec succès, le système mondial de l’internet cesserait de fonctionner car les requêtes émises par les internaute ne pourrait pas être satisfaites faute d’acheminement vers l’adresse désirée.

Le conseil d’administration de l’ICANN  prend, au tournant de processus complexes, des décisions structurantes pour la communauté mondiale. En particulier, le choix des intitulés de noms de domaine donne lieu à des batailles épiques. Existent en effet deux type de noms de domaine : les noms de domaines géographiques (ccTLD) à deux lettres comme .fr, .de, .eu, et les noms de domaine par pôles d’intérêt ou type de structures, qualifiés de génériques (gTLD comme « generic top level domaine »)   comme .gouv pour les administrations, . org, . edu, .net, etc..

Sont également apparus plus récemment des noms de domaines commandités (sTLD) qui répondent ou à de nouveaux impératifs techniques (.mobi pour l’internet mobile, ou .tel pour la téléphonie sur IP) ou professionnels (.aero, .museum, .jobs, .travel). Apparemment, ces suffixes ne connaissant pas le succès escompté...

 

La politisation des noms de domaine

La dénomination des domaines représente des enjeux économiques, politiques et culturels qui conduisent les nouveaux pays également désormais acteurs majeurs de l’internet, l’Europe ou la Chine à contester cette suprématie américaine. Les noms de domaine comme .eu apparu en, .cat pour la langue et la culture catalane, ou .asia pour les adresses originaires de l’Asie traduisent la montée en puissance de revendications politiques nationales, voire nationalistes, à travers la dénomination des sites web.  Certains pays souhaitent notamment pouvoir libeller l’adresse des leurs sites dans leur langue naturelle et non pas en anglais, utilisant des caractères non latins ou latins accentués. A cette revendication naturelle l’ICANN a répondu par le lancement de l'IDN (International Domain Name). Il s’agit  d’adopter les caractères latins accentués de même que les caractères cyrilliques, arabes, chinois, japonais…

Par ailleurs l’attribution des noms de domaines a engendré une activité économique lucrative. La droit à un nom de domaine coûte une dizaine d’euros par an. Il est possible d’acheter son nom de domaine auprès d’un "domainer" chargé de commercialiser les noms de domaine. Ces "domainers" sont la plupart du temps "registrar" et quelques fois aussi membres de l'ICANN. Ce mélange des genres entre un organisme, qui logiquement doit réguler les noms de domaines, et les membres de cette organisation qui justement vivent de façon lucrative de cette activité, est de moins en moins discret et soulève des questions et d'efficacité et de déontologie.

 

En France c’est l’AFNIC, (Association française pour le Nommage Internet en Coopération) créée par l'INRIA en 1997 qui est en charge de cette mission pour le domaine .fr. L’attribution des noms en .fr a été longtemps plus restrictive pour éviter les pratiques de dépôt systématique de noms connus par des individus habiles et peu scrupuleux, ceux-ci les revendant ensuite aux légitimes propriétaires de la marque. Cette pratique de « cybersquatting » a été ainsi découragée en France, mais beaucoup d’entreprises ont délaissé le .fr pour le .com sensé être plus attractif.

De fait, la France a beaucoup moins de sites portant le .fr que ses principaux pays européens. Le nombre d’un million de sites en .fr a été atteint fin 2007, et s’élève à 1116000 fin juin 2008, alors que l’on recensait 11 millions de sites allemands en .de, et plus de 6 millions de sites  en .uk. Lancé tardivement en décembre 2005, le .eu européen enregistre déjà plus de 2,5 millions de sites.

18 juin 2008

La puissance du co-design


Pendant des siècles, l'organisation de la société, et donc des entreprises, a été inspirée par une organisation  hiérarchique rendue indispensable par le manque de compétences et de discipline. Dans un modèle de talents organisés de façon hiérarchique et pyramidale, la régulation est la préoccupation majeure de l’entreprise qui est construite sur un modèle centripète, rassemblant les informations produites à la périphérie pour les concentrer au centre où se situe le cœur comptable et financier du système.

Internet rend possible un autre modèle organisationnel : l’entreprise en réseaux. Ce qui fait la force de l’entreprise en réseaux est de fédérer des talents internes et externes autour d’un ou plusieurs projets communs. Et parmi ces talents se situent ceux des clients, des consommateurs, qui ont une vision aigüe de leurs désirs, de leurs attentes et de leurs pratiques. Les fournisseurs jouent également un rôle clef dans ce modèle fédérateur. Ils sont responsables non pas d’une sous-traitance, c'est-à-dire de l’exécution passive de décisions prises par le « donneur d’ordre », mais d’une co-traitance où ils partagent la responsabilité de la conception.

Les conséquences de l'emrgence des clients et des fournisseurs dans le modèle de conception et d'innovation des entreprises  sont considérables. On passe du design imposé par les équipes internes de recherche et développement et orienté par le marketing a un système coopératif de co-design où chacun contribue de façon holistique à la création du produit final.

Deux exemples illustrent cette évolution.

Pour la conception de la nouvelle Fiat 500, Fiat a lancé un programme de communication sous le nom « la 500  a besoin de vous » . Une plateforme interactive multimedia a été conçue pour associer le public au design du véhicule. Cette campagne a été voulue par Fiat comme un vaste laboratoire en ligne, où les utilisateurs pouvaient découvrir le concept stylistique du nouveau véhicule, exprimer leurs préférences, proposer des idées et contribuer ainsi à la création du projet. Fiat déclare que plus de 130000 idées de configurations, d’accessoires ou de customisation ont été collectées à travers ce laboratoire.  a été conçue en demandant leur avis aux internautes. Les idées retenues étaient même primées d’un montant de 3000 €.

Dans le monde des coopérations industrielles classiques, le nouvel avion d’affaires de Dassault, le Falcon 7X est le premier exemple à grande échelle d’une conception totalement partagée entre Dassault, l’architecte du système, et chacun des grands partenaires qui on financé, développé et réalisé les sous-ensembles. Ce travail collaboratif multi-disciplinaire a été inventé par Dassault Aviation et Dassault Systèmes pour le programme 7X. Sous conception générale de Dassault Aviation, chaque partenaire s'est vu confier la conception détaillée d'une partie de l'avion. Quelque quatre cents ingénieurs issus du bureau d'études de la Société et des vingt-sept sociétés partenaires se sont retrouvés, chez Dassault Aviation, à Saint-Cloud, pour réaliser la conception préliminaire de travail en " plateau physique ". Les partenaires sont ensuite rentrés dans leurs entreprises à travers le monde afin de réaliser, en réseau, la définition détaillée de l'appareil. Le travail en " plateau virtuel " a alors débuté.

L’originalité du système est que les partenaires ont ensuite continué à travailler ensemble comme s’ils étaient en " plateau physique " en alimentant une base de données unique consolidée et mise à jour quotidiennement par Dassault Aviation dans son siège de Saint-Cloud. Chacun avait connaissance à tout moment de ce qui était fait par les autres dans le domaine le concernant. Dassault Aviation, l'architecte industriel, disposait quant à lui d'une vision globale et continue de l'avancement de l'avion. Ce type de modèle coopératif est un moyen de créer une véritable communautés d’intérêt qui transcende les relations classiques maître d’ouvrage / sous-traitants en tirant la quintessence de l’expertise de chacun des partenaires.

Un système coopératif partage avec l’entreprise monolithe les mêmes exigences de performance et de rentabilité. Chaque acteur doit être équitablement rémunéré pour sa contribution. Réduire les coûts d’interaction internes et externes, les délais et les stocks demeure une figure imposée de la performance. Les technologies de l’information sont le vecteur de cette cohérence dynamique.

Plusieurs grandes compagnies ont engagé des programmes de coopération avec leurs clients, comme Muji, au Japon, Boeing, BMW. ..

Dans une société ouverte et pro-active, les mécanismes classiques de l’économie n’ont pas disparu. Il ya simplement accélération des cycles désormais pilotés par les clients. Améliorer l’efficacité dans l’utilisation des capitaux  reste un critère incontournable de performance. Mais désormais il est impératif de renforcer l’intelligence collective, la flexibilité et l’agilité de l’organisation. Ainsi, la création de valeur se diffuse au sein de l’entreprise  étendue ans opposer de façon archaïque les intérêts de chaque acteur de la chaîne de valeur, en renforçant les intérêts croisés et exploitant de façon visible les contributions de chacun. Cette valorisation  des relations avec les fournisseurs (expérience, image), va également de pair avec la valorisation des relations avec les clients qui sont prêts à mettre leur expérience au service d’un projet dont ils sont in fine également bénéficiaires.

Ce nouveau modèle est encore embryonnaire. Mais avec bientôt deux milliards d'internautes, on peut être tout à fait confiant quant à l'impact sur la résolution des problèmes de notre petite planète de la mobilisation de tous ces talents dispersés.

 

 

11 juin 2008

Internet et l'idèe de République

Internet a contribué à faire sauter de nombreux verrous dans l’organisation traditionnelle et officielle de l’information, de la connaissance et de la culture. En permettant à des personnes ou à des groupes qui ne sont pas intégrés dans ces circuits officiels par leur formation, leur titre, leur position sociale, Internet rééquilibre les flux d’information. Mais l’émergence d’un outil, aussi performant soit-il, ne suffit pas à lancer les bases pérennes d’une nouvelle forme d’organisation des rapports entre l’état, la société et les citoyens.

 Néanmoins, l’ampleur de l’impact de l’internet sur la société, qui semble sans équivalent historique à une telle échelle, impose de revisiter les concepts classiques de l’organisation politique. Les définitions de la république sont multiples. Dans un petit ouvrage brillant et tonique « Dialogue autour de la République », Mauricio Viroli, professeur à Princeton, dans ses joutes conceptuelles avec Norberto Bobbio, affirme que la définition la plus importante de la république, est celle, classique, de Cicéron, qui écrit que « res publica « veut dire « ce qui appartient au peuple ». Le peuple n’est pas une multitude quelconque d’hommes réunis, mais plutôt une « société organisée qui a pour fondement l’observance de la justice et la communauté d’intérêts. » Le point clef du débat est bien la source de la légitimité de la démocratie : réside-t-elle dans un état fort, détenteur du monopole de la force « légitime », ou bien dans la vertu des citoyens.

Citant Machiavel, pour qui les citoyens doivent savoir et vouloir « garder la main sur la liberté », Mauricio Viroli affirme que « s’il n’y a pas de citoyens disposés à être vigilants, à s’engager, capables de résister contre les arrogants, à servir le bien public, la république meurt, devient un lieu où certains dominent et les autres servent ». Internet, dès lors qu’il n’est pas soumis à la censure des états, est bien cet espace d’engagement où chacun peut exercer sans limite technique ou financière son droit « à garder la main sur la liberté ».

Cette société informée, où les citoyens ont la capacité d’affirmer leurs points de vue et leurs jugements à travers les blogs, les forums, la traque vigilante des écarts des dirigeants – immédiatement reproduits sur YouTube ou DailyMotion - permet de raffermir l’idéal démocratique et l’exercice de la vertu citoyenne, là où les professionnels que sont les journalistes et les hommes politiques eux-mêmes manifestent une certaine lassitude.

Mais cette forme d’expression n’est pas sans limite. Quand les utopistes de l’internet affirment qu’internet échappe aux lois, qui par nature, délimitant un espace d’exercice de la liberté, en restreignent l’exercice, ils ouvrent, sans en être nécessairement conscients, la voie à tous les usages de l’internet qui visent à corroder les bases de la république. C’est le libéralisme le plus extrême qui peut créer le terreau favorable aux extrémismes les plus débridés, du terrorisme à la pédophilie, de l’apologie des crimes de guerre et du racisme aux narco-trafiquants. Ces pratiques se traduisent par des pressions plus ou moins directes et violentes pour soumettre les individus à des groupes ou des idéologies qui conditionnent l’exercice de l’autonomie individuelle.

Or la pensée républicaine exclut toute forme de dépendance autre que cella à la loi librement consentie. Reprenant Cicéron, Viroli conclut que « la loi est entendue comme une volonté non arbitraire qui s’applique à tous, et la loi rend libre en tant qu’elle protège de la volonté arbitraire des autres individus ». La République de l’internet ne peut être un espace de non-droit, mais un espace où la liberté individuelle s’exprime pleinement dans le cadre des lois qui en organise et protège l’exercice. Aussi penser qu’internet ouvre la voie à une révolution de même nature que celle des Lumières, mais encore plus ample et plus rapide compte tenu des moyens techniques considérables dont nous disposons grâce l’informatique et aux télécommunications, ne dispense pas de s’appuyer sur les principes fondamentaux de l’organisation de la société démocratique.

Par exemple, relire de la constitution de la république française est un exercice utile qui ramène au socle même de la république pour constater qu’Internet ne le déforme nullement mais offre au contraire les moyens de le mettre en œuvre. L’article 1er de la constitution du 4 octobre 1958 stipule : "Art.1. - La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l'égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d'origine, de race ou de religion. Elle respecte toutes les croyances. Son organisation est décentralisée. » En peu de mots, le cadre est tracé sans ambiguité. Les buts des Nations unies, énoncés dans la Charte, ne sont pas très éloignés, mais si la forme est moins aiguisée: - maintenir la paix et la sécurité internationales, - développer entre les nations des relations amicales fondées sur le respect du principe de l'égalité des droits des peuples et de leur droit à disposer d'eux-mêmes, - réaliser la coopération internationale en résolvant pacifiquement les problèmes internationaux d'ordres économique, social, culturel et humanitaire, - développer le respect des droits de l'homme et des libertés fondamentales, - constituer un centre où s'harmonisent les efforts des nations vers ces fins communes.

L’histoire démontre que quand l’homme décide de confier une de ses fonctions à une structure spécialisée, il libère de l’énergie pour s’attaquer à la résolution de problèmes plus complexes et plus fondamentaux. Ce qui est d’abord vécu comme une perte se révèle en fait une libération. La multiplicité des sources d’information et l’absence de contrôle sur le Net peuvent susciter du scepticisme quant à l’impact de cette profusion désordonnée d’idées et d’échanges. Mais on ne peut nier que si l’information a façonné notre histoire, c’ets le première fois que près d’un terrien sur cinq est capable d’accéder simultanément aux mêmes sources que chacun de ses semblables. Il est également évident qu’après avoir appris à contrôler la presse, les pouvoirs totalitaires se méfient d’internet et chaque fois qu’ils se sentent menacés en contrôlent l’accès et le contenu, même si la tâche est considérable. Il est clair que l’accélération à laquelle nous sommes confrontés n’en est qu’à ses débuts, et que les outils techniques à notre disposition ne peuvent que nous entrainer dans des nouveaux chemins encore inimaginables tant la combinatoires des sciences et des innovations, elles-mêmes en croissance exponentielle, ouvre des espaces infinis. Les principes républicains qui nous ont imprégnés et permis d’orienter la marche vers le progrès dans grand nombre de pays sont une source d’inspiration parfaitement actuelle pour construire le cadre exigeant de cette évolution.

05 juin 2008

Le futur de l’informatique : agir maintenant !

 

 

A l’heure d’Opio 2008, où la profession va se pencher sur « Les nouvelles frontières de la DSI », je tenais à apporter ma pierre à la réflexion pour conjurer la tentation du corporatisme et du repli sur le passé. Ce texte, sans être conjoncturel car il reflète fidèlement d'anciennes préoccupations, est une forme de contribution au débat…

 

Le monde de l’informatique ne cesse de se réinventer depuis ses origines. Depuis les déclarations de Thomas Watson, président d’IBM,  dans les années cinquante sur le fait que la planète n’aurait besoin que de moins d’une dizaine d’ordinateurs, informaticiens et analystes se sont toujours révélés incapables de prévoir l’évolution de cette industrie dont la marche en avant ne s’est jamais arrêtée sans toutefois suivre les cheminements imaginés. Prévoir le futur de l’informatique est donc un exercice particulièrement audacieux, d’autant plus que ce que l’on peut imaginer aujourd’hui est assez troublant pour une industrie qui s’est développée et enrichie dans le cloisonnement et la complexité. L'analyse des tendances de toutes les industries démontre que la croissance durable n'est acquise qu'au prix de la standardisation et de la concentration.

 

L’industrie informatique est inexorablement poussée par la technique. Dans toutes ses composantes, les progrès sont exponentiels : loi de Moore, loi de Gilder… Les microprocesseurs, qui sont les moteurs de l’informatique, ne cessent d’augmenter en puissance et de réduire en taille, alors que la fibre optique et les algorithmes de compression permettent sans cesse de faire passer plus d’informations sur les réseaux, qui sont les routes de la société de l’information. Rêve d’ingénieur des ponts et chaussées, l’informatique permet d’emporter sans cesse plus d’informations, plus loin, plus vite et moins cher.  

 

Mais cette envolée de puissance disponible en tous points – ATAWAD : anytime, anywhere, any device – remet en cause une des racines fondamentales du développement de l’informatique. Là où l’informatique et les informaticiens excellaient, c’est à dire l’optimisation des ressources techniques rares et dans un espace limité, on se retrouve dans une logique d’abondance. Là où il était légitime de contingenter l’utilisation des ressources, pour des raisons de prix de revient, de temps de réponse, d’ergonomie, on peut livrer sans difficulté des services illimités.

 

L’exemple de la messagerie électronique est éloquent. La plupart des entreprises ont pris l’habitude, pour des raisons historiques d’économie, de limiter la taille du stockage des messages généralement autour de 100 Mo. Quand on sait qu’une présentation PowerPoint un peu riche fait aisément 10 Mo, on se retrouve très rapidement limité et sa boîte aux lettres est saturée en quelques heures. Pire, la plupart des entreprises limitent la taille des messages à la réception : on ne peut tout simplement pas envoyer à un client ou un fournisseur un document contenant des images, des graphiques… qu’on est obligé de tronçonner et de compresser en y consacrant un temps inutile, d’autant plus que cet exercice à forte valeur ajoutée est effectué par des cadres coûteux à qui la rationalisation pertinente des métiers du support a retiré toute forme d’assistance individuelle. Il est en effet apparu plus logique de faire faire des tâches bureautiques à un cadre qui coûte, disons, 80 € de l’heure qu’à une assistante qui en coûte 20 €… La réponse naturelle pour contourner ces obstacles est d’utiliser… sa messagerie personnelle !

 

En effet, les Google, Yahoo ! Wanadoo et autres offrent en standard des capacités de stockage de messagerie pharaoniques aux yeux de tout exploitant informatique d’entreprise…Google  offre ainsi un stockage de 25 Go en mode professionnel et illimité en mode domestique. Par ailleurs, un disque raid de 1 Tera octet, ce qui était il y a quelques années la capacité de stockage d’une grande entreprise, coûte aujourd’hui 300 €…

 

Pourquoi cette survivance d’un monde malthusien ? Pourquoi cet abîme entre le confort que l’on a chez soi pour le plaisir et l’austérité qu’on nous inflige dans le monde du travail ? Vérité d’un côté, erreur de l’autre ??

 

La réponse ne tient pas dans l’altruisme militant des fournisseurs d’accès internet, mais dans quelques mots clefs : automatisation, mutualisation, virtualisation.

 

Alors que l’informatique d’entreprise demeure encore largement fragmentée, compartimentée, en sous-ensembles étanches, les fournisseurs du monde de l’internet ont construit des infrastructures globales qui permettent de réduire la complexité de la gestion des équipements, donc d’en abaisser le coût et d’en réduire la fragilité. L’infrastructure est devenue une utilité. Anonyme, invisible, performante, automatisée. C’est une excellente nouvelle, car l’industrie informatique suit la voie empruntée avant elle par toutes les industries performantes et va donc faire partager à ses clients ses gains de productivité pour offrir un service fiable, sans couture et peu onéreux. C’est une mauvaise nouvelle, en revanche, pour tous les artisans qui vivent encore d’une complexité, qui va se révéler rapidement inutile, et de la survivance d’une émergence technique chaotique tirée par l’improvisation. Nos prédécesseurs qui ont ouvert la voie ne sont certes pas à blâmer. Ils  n’avaient pas d’autres choix. Faire perdurer cette situation serait toutefois un bien mauvais calcul.

 

Il n’y a pas si longtemps, les responsables informatiques étaient fiers de faire visiter leur centre informatique… Belles salles machines, climatisées, sécurisées, vides… Il n’y a même plus aujourd’hui de dérouleurs de bande magnétique ni de ballets de clignotants pour animer le spectacle. Et surtout les salles machines « privées » disparaissent pour être remplacées par des « centrales informationnelles » puissantes et totalement industrialisées. Les constructeurs informatique eux-mêmes se sont totalement engagés dans cette voie, depuis plusieurs années. HP a réduit le nombre de ses data centers de 85 à 6, et le personnel qui y est employé est passé de 19000 à 8000. IBM a engagé le mouvement dès les années quatre vingt-dix pour comprimer le nombre de ses centres informatiques de 155 à 7. Google comme Microsoft s'équipent de fermes de serveurs ultra-puissantes. Cette optimisation rejoint une autre préoccupation majeure de l’industrie, la diminution de la consommation électrique  des centres informatiques, le « green computing », qui va orienter les choix vers les solutions les plus économiques en énergie.


Ce progrès technique dans les couches opérationnelles de l’informatique permet de déplacer totalement les préoccupations des gestionnaires de la machine vers l’usage, du matériel vers le logiciel. 


Les conséquences de ce mouvement sont nombreuses tant sur le marché des équipements, qui va se concentrer et être destiné à quelques très grands opérateurs à vocation régionale ou mondiale, que sur le marché des services. C’est d’ailleurs dans ce domaine que les changements risquent d’être les plus radicaux. Puisqu’il est possible de partager à moindre coût une infrastructure et de se dégager totalement de sa gestion pour n’acheter que du service, pourquoi ne pas pousser la logique aux applications elles-mêmes. Pourquoi les grands opérateurs capables de gérer des millions de boîtes aux lettres de façon fiable et quasi-gratuite ne pourraient pas le faire pour les entreprises ?  Sécurité, confidentialité, dit-on ? Pourquoi alors confier à un opérateur les secrets de sa vie privée et ne pas croire que les tarifs, barèmes, marges, plan produit et bonus pourraient être gérés en toute sécurité et confidentialité par des acteurs professionnels, soumis à des contraintes légales et à une éthique ? Alors n’hésitons pas à franchir un cran de plus : les fonctions répétitives de l’entreprise, comme la comptabilité, la paye, peuvent aisément être prises en charge par des usines spécialisées qui mettront en œuvre compétences partagées et économies d’échelle, mais aussi sauront être capables d’innovation.

 

Mais que restera-t-il alors à l’informatique d’entreprise, dépouillée de ses bases historiques ? L’essentiel, c’est à dire l’imagination appliquée aux métiers de l’entreprise, à ce qui fait sa véritable différenciation économique. Beaucoup d’emplois vont disparaître, comme cela se produit depuis le début de l’informatique. D’autres vont naître pour porter l’innovation au cœur des processus métiers et inventer de nouveaux produits et services tout en construisant la cohérence nécessaire au fonctionenment de l'entreprise.

 

Le marché des fournisseurs évoluera également pour accompagner cette mutation technique inéluctable. Les couches basses se rationalisant, sous la responsabilité de grands opérateurs issus aussi bien du monde des télécommunications que de l’informatique classique, la création de valeur se déportera vers les couches hautes, logiciels spécialisés, applications pointues, informatique embarquée, échanges entre machines, accompagnement des multiples transformations en cours et à venir. Par ailleurs l’internet des objets est à créer… L’innovation rendue possible par une grande puissance disponible et l’effondrement des coûts fera naître de nouveaux secteurs où les talents pourront s’épanouir librement grâce notamment au travail coopératif sur le réseau étendu qui permettra de décloisonner les disciplines et les entreprises.

 

Cessons d’aborder cette mutation avec inquiétude et de regarder avec nostalgie le passé…

Personne ne regrette le fardier de Cugnot à l’heure de la pile à combustible !

L’avenir ne se prévoit pas, il se prépare. Les signaux sont désormais suffisamment clairs pour considérer que, cette fois,  « network is computer » et organiser, dans l’ordre, la transformation de nos métiers qui prendra du temps ce qui nous donne donc la possibilité de gérer les adaptations et transitions inéluctables.

 

 

05 mai 2008

La République de l'internet : introduction

Mes publications sur le blog sont largement concurrencées par mon travail d'écriture sur le projet de livre que j'achève pour Dunod, "La République de l'internet", dont la parution est fixée en octobre 2008, et qui avance chaque jour. Pour réconcilier les deux objectifs, j'ai décidé de publier quelques extraits et bonnes feuilles du livre, dans leur état actuel de projet. Les réactions sont bienvenues ! Je commence par l'introduction, dans une nouvelle version qui intègre plusieurs propositions d'enrichissement ...

Internet existe. Omniprésent. Et a tout changé dans notre vie en quelques années seulement. Mais ce bouleversement n’en est qu’à ses débuts. Et les coups de butoir de la transformation vont faire vaciller les bases de notre communauté.  Le but de cet ouvrage est de comprendre ces changements, d’en identifier les causes et les risques, et de regarder lucidement si de ce chaos pourra émerger un fonctionnement global harmonieux, équilibré et responsable, une « République de l’internet ».

Pour mesurer la distance qui sépare notre époque de la fin du XXe siècle, il suffit de se souvenir de la façon dont nous vivions, travaillions, nous distrayons il y a encore quelques années. Quel adulte de plus de quarante ans n’a pas dû répondre à cette interpellation : «  Mais comment pouviez vous faire, avant ? ».  Avant ? Avant il y avait le téléphone, la télévision, le Quid, le Petit Larousse, le fax, les revues, le minitel, les queues à la bibliothèque, la photocopieuse. Avant encore il y avait la machine à écrire, le télex, les stencils, le papier carbone, le Chaix, et les queues à la bibliothèque. Et, depuis les origines, il faut essayer d’imaginer que les informations ne circulaient qu’à la vitesse de déplacement des hommes.

Effaçant ces souvenirs, Internet s’est installé dans le paysage quotidien de centaines de millions de personnes, pour qui Internet est un outil, simple et efficace, qui a absorbé tous les autres. Insensibles à la prouesse technique que constitue ce réseau mondial, les utilisateurs n’en retiennent que la dimension pratique.  Envoyer des courriels avec les photos de vacances ou celles des petits enfants, collecter des informations nécessaires à l’exercice de son activité, consulter des horaires, procéder à des achats courants, chacun de ces gestes de la vie quotidienne est maintenant à la portée de tous.  Sans se déplacer, on peut désormais régler des problèmes quotidiens, entretenir avec famille et amis, clients et fournisseurs des relations constantes Il n’est même plus nécessaire de se doter d’équipements coûteux et de subir une  formation complexe. L’usage de l’outil est intuitif.  Internet s’est imposé car c’est un moyen pratique, ludique, séduisant de s’ouvrir au monde…

 

Internet représente l’aboutissement de la transformation que les technologies de l’information ont introduit dans notre vie depuis cinquante ans.  Les ordinateurs centraux avaient permis de domestiquer le calcul. Le micro-ordinateur a rendu l’informatique accessible au plus grand nombre. Et c’est internet, qui reliant toutes ces machines entre elles, permet d’oublier l’informatique pour mettre en valeur les usages.

Fort de son succès planétaire, Internet est toutefois beaucoup plus qu’un outil aux charmes multiples. Internet ouvre la voie à un monde profondément différent de celui que nous avons connu jusqu’alors. Nous sommes en train de vivre, en temps réel, une mutation majeure, dont nous ne sommes qu’au tout début. Nous quittons le monde issu de la transformation économique et sociale engendrée par la révolution culturelle du siècle des lumières, il y a maintenant 250 ans, et nous découvrons un monde nouveau dont les caractéristiques sont en train de se dessiner, comme se révèle graduellement l’image d’une photographie argentique au cours de son développement. Les contours sont encore flous, mais l’image générale est bien là et les détails se précisent progressivement. Le futur est inscrit dans le présent. Loin d’être le résultat d’un exercice théorique, c’est un processus sans fin de construction quotidienne, qui façonne le monde de demain, absorbant et métabolisant innovations et transformations, effaçant les techniques, les modèles et les comportements antérieurs.

Appréhender l’ampleur de cette transformation systémique est encore difficile. Il est plus naturel et confortable pour chacun d’entre nous d’imaginer  le futur comme la projection de ce que l’on sait déjà. L’avenir a toujours été présenté et perçu comme un monde plutôt angoissant. Pour conjurer ces tensions anxiogènes, la tentation, rassurante, est de s’accrocher aux formes existantes et familières qui nous ont accompagnées jusqu’alors. Il est plus facile de penser réforme et adaptation plutôt que rupture véritable. 

 

Or la donne a profondément changé depuis la fin des années quatre-vingt. L’effondrement du communisme a libéré la voie d’une véritable globalisation du système économique mondial. Les frontières se sont affaissées, les modèles classiques corrodés. Les échanges d’idées, la liberté de parole et d’expression ont permis l’émergence d’une pensée globale planétaire où coexistent et se mêlent une multitude de courants de pensée historiques ou géographiques.  Les techniques de communication ont drastiquement réduit les distances, que ce soit internet et le téléphone, désormais, mobile pour l’information, et le transport par avion ou par conteneur pour les biens matériels.

Le monde n’est plus bipolaire mais chatoyant d’éclairages divers dans lesquels chacun peut puiser et recomposer son propre modèle de pensée.  L’absence de modèle dominant est devenu un facteur d’incertitude. Chacun a désormais conscience que l’avenir ne pourra être le résultat de l’application d’une pensée programmatique, modèle dont les idéologies du passé nous avaient bercé. Il n’y a plus de messie, de gourou, ni  de petit livre rouge. Nous explorons l’avenir sans guide  en cheminant de façon pragmatique entre des hypothèses et des scénarios intuitifs et réactifs. Le modèle d’Internet n’est plus déterministe, mais souple. Paradoxalement, la logique floue inquiète plus que la logique dure, celle qui a conduit aux cataclysmes du XXe siècle. Certains craignent que le panier d’idées issues de ce supermarché de la pensée mondiale soit bien maigre, insipide et standardisé. Mais ce paradoxe n’effraie pas les nouvelles générations qui y trouvent un environnement propice à la créativité et à l’éclosion des talents en dehors des idéologies dominantes et des sentiers battus.

 

Il ne s’agit plus d’adaptation  mais de révolution.

 

Internet est le vecteur de cette révolution de la communication et de l’échange à l’échelle planétaire. Toutefois  Internet n’est pas une simple avancée technologique de plus comme l’a pu l’être en son temps, en France, le minitel. Internet regroupe un ensemble d’outils techniques, élaborés depuis la fin des années soixante, dont la mise en œuvre convergente et non planifiée est en train de changer en profondeur les bases de notre société. Au-delà de l’impact immédiat et tangible sur les usages, ce sont  le droit de propriété, le respect du pouvoir, le partage des connaissances qui sont transformés. Internet, comme toute innovation majeure, corrode l’ordre ancien pour en détruire des pans entiers, plus ou moins rapidement, et fait émerger de nouvelles formes de pouvoir, des nouveaux comportements, de nouvelles structures, de nouveaux produits. Internet est en soi un vecteur de déstabilisation créatrice. Plus encore, il agit comme amplificateur des transformations de chaque discipline technique et scientifique, de chaque industrie. Internet abat les frontières spatio-temporelles qui structuraient notre monde en découpant des silos bien organisés au sein desquels s’organisaient l’exercice de la connaissance et du pouvoir. 

 Internet brouille les cartes. Le recul est certes limité, une quinzaine d’années, mais très vite internet a bousculé le monde ancien. Il désormais possible d’envisager l’ampleur de cette transformation en analysant comment Internet en s’installant dans notre vie sociale nous force à revisiter tous les concepts qui ont présidé à l’organisation de la société depuis le XVIIIe siècle.

L’information est le moteur de la construction de notre monde. Tout être vivant produit, émet, reçoit, échange et stocke de l’information. C’est un monde de fluidité autorégulée que l’échange d’information entre tous les acteurs permet de façonner. Mais cette prise de conscience récente n’a pas encore été assimilée par les institutions et les règles sociales, inspirées par le principe d’autorité, animées par une pensée centrale. Internet permet, pour la première fois, de faire bouger cette situation.  Citoyenneté, justice, opinion, presse sont remises en question par une révision des processus de production et de diffusion de l’information. Les mécanismes de prise de décision, qui se nourrissent de cette information, sont donc profondément modifiés. Issus d’un monde centralisé, fondé sur le partage du savoir entre les éléments d’une  élite économique et politique, dont nous avions appris à comprendre et accepter les clefs, nous sommes en train de découvrir un monde décentralisé, bruissant d’information, recentré sur le consommateur et le citoyen, voire le consommateur-citoyen. Le producteur perd sa suprématie dans une économie de l’abondance, qu’il soit producteur de biens ou de services, ou encore producteur et diffuseur de savoirs.

Dès lors que les flux d’information et de pouvoir se reconfigurent sur de nouvelles bases  culturelles, sociales, nationales, générationnelles, l’exercice de la décision devient plus complexe, plus aléatoire et doit être repensé. Il s’agit d’analyser les conséquences profondes sur la conscience collective de ce modèle sophistiqué de société marchande planétaire. Dans cette émergence de formes nouvelles, il y aura des abus, des retours en arrière, des excès. Les informations privées concernant les personnes seront soumises à de rudes attaques. La protection de la personne sera un enjeu majeur des prochaines années, mais est-ce un fait réellement nouveau ?  Il y a aura aussi des exclus, car  si l’accès plus libre à l’information est une condition nécessaire à une meilleure répartition des chances, elle n’est pas suffisante,. Il y a aura aussi des tensions entre la résistance des modèles anciens et l’émergence de nouveaux modèles, de nouvelles structures et de nouveaux pouvoirs.  Ces tensions tectoniques pourront conduire à des séismes. La belle idée messianique propagée par la première génération de l’internet à la fin des années quatre vingt-dix, celle d’un monde sans crise grâce à la connaissance librement diffusée par internet, est évidemment à ranger au magasin des utopies.  Après le travail ingrat et obscur des pionniers vint la ruée vers l’or de la nouvelle économie, qui en refluant,  a laissé une infrastructure et de nouveaux usages. Aujourd’hui est venu le temps de l’institutionnalisation de l’internet devenu trop important pour être laissé entre les mains des chercheurs et des utopistes. On ne peut plus imaginer qu’un monde avec deux milliards d’être humains connectés en réseau sera tout à fait le même…

L’histoire n’adopte pas un rythme de marche tranquille, linéaire, mais emprunte un chemin tortueux et chaotique. Mais, cette fois, le spectacle est en temps réel, la scène est mondiale. Tout le monde sait ce qui se passe, peut juger mais aussi être jugé.

Une « République de l’internet » pourra-t-elle émerger de ce chaos ?  L’ordre républicain est le résultat dynamique d’un système consensuel, fondé sur la libre adhésion à des règles communes. L’idée républicaine recouvre l’union de tout le peuple sur la base de trois principes indissociables: la liberté de conscience, fondée sur l’autonomie de jugement, l’égalité de tous sans distinction d’options spirituelles ou de particularismes et sans aucune discrimination, l’universalité de la loi affectée exclusivement à la promotion du bien commun. Les valeurs qui constituent la référence de la Charte des Nations Unies de 1945 sont de même nature. Dans la continuité  des conquêtes du siècle des lumières, saurons-nous inventer à grande échelle un modèle qui concilie efficacité et équité dans le respect des identités ?

 Le but de cette réflexion est de déchiffrer les leviers de l’internet et les ressorts du monde émergent pour en comprendre les propriétés, au sens chimique du terme. Forces comme faiblesses ne sont pas prédéterminées, mais  résultent des choix opérés par les acteurs sociaux.

Comme à chaque tournant de l’histoire, les utopistes et les résignés s’affrontent dans une conversation qui n’est pas toujours aimable. Or la course a tendance à s’accélérer. Ne pas comprendre est prendre le risque que d’autres décident pour nous. Cette réflexion vise à éviter les écueils d’une fascination béate pour les prouesses technologiques, mais aussi les noirs desseins  de la fatalité, pour prendre lucidement parti.

19 avril 2008

La France toujours à la peine dans le numérique


Les classements se suivent et se ressemblent. Après avoir été jugée 21e par le World Economic Forum dans son « Global Information Technology Report », c’est au tour du classement IBM – The Economist de placer la France au 22e rang mondial pour sa capacité à tirer profit de l’économie numérique.

Si ces différents palmarès peuvent toujours être contestés sur quelques points de méthode, leur convergence met en relief à nouveau, sans doute aucun, un déficit persistant d’appétit de notre pays pour comprendre, détecter et surtout exploiter les potentiels de la numérisation de l’information et de la connaissance. L’économie numérique est en effet le cadre systémique dans lequel se joue désormais la compétitivité des pays. Les efforts des gouvernements, des entreprises, des citoyens doivent converger pour développer un cadre favorable tant à l’investissement qu'à l’usage des technologies numériques dans la vie quotidienne comme dans la vie des affaires. Le mérite de ces études est bien de mesurer le degré de convergence de ces nouvelles pratiques, car c’est bien la somme des progrès enregistrés dans chaque compartiment de la vie économique et sociale qui va engendrer la performance globale.

Le résultat de ces deux dernières études est sans appel. Non seulement la France occupe un rang médiocre parmi les pays les plus développés de la planète, mais la situation ne s’améliore pas au fil des années.

L’étude IBM-The Economist se base sur six critères :
- vision politique et gouvernementale, point sur lequel la France est placée au 21e rang
- connectivité, technologie et infrastructure (21e)
- business et environnement (21e)
- environnement culturel et social (18e)
- environnement politique et légal (15e)
- adoption de la technologie par les consommateurs et les entreprises (23e)

Les premiers de la classe demeurent, en tir groupé, les pays nordiques , Danemark et Suède, qui sont toutefois dépassés cette année par les Etats-Unis et Hong-Kong. Singapour, l’Australie, les Pays-Bas, la Royaume-Uni et la Suisse occupent également les places d’honneur. La France occupe un modeste 12e rang européen.

L’étude du World Economic Forum et de l’INSEAD met également en tête les pays scandinaves, Danemark, Suède, premier et second mais aussi Finlande (6), Islande (8) et Norvège (10), la Suisse (3), les Etats-Unis (4), Singapour (5), les Pays-Bas (7) et la Corée (9). Les concurrents directs de la France comme le Royaume-Uni et l'Allemagne la dépasse également...

La persistance de cette situation est préoccupante. L’économie numérique n’est pas simplement une version électronique de l’économie traditionnelle. Il ne suffit pas d’ajouter quelques ordinateurs et un logiciel de gestion intégré pour transformer une entreprise conventionnelle en entreprise numérique. A travers la numérisation des processus se joue une transformation puissante de l’ensemble des composants du fonctionnement d’une organisation complexe.

Le premier vecteur de transformation est le partage total de l’information entre toutes les parties prenantes du système que constitue l’entreprise. Les relations hiérarchiques s’en trouvent modifiées, le processus d’échange devient collaboratif, gagne en efficacité et en souplesse. Fluide dans ses relations internes, l’entreprise numérique fonctionne naturellement en entreprise étendue, avec ses fournisseurs mais surtout avec ses clients. L'intégration des clients dans l'entreprise numérique transforme les relations en les rééquilibrant L’avis du client ne compte pas seulement ex post, mais dès la conception. Le co-design est une conséquence naturelle de l’ouverture de l’entreprise à ses clients. Il recèle de puissants ferments d’innovation et de créativité, encore insuffisamment exploités;

L’entreprise numérique sait aussi réagir vite, en mode proactif plutôt que rétrospectif, pour s’adapter aux fluctuations de la demande comme aux événements exogènes qui perturbent les marchés. Il est absurde d’attendre la sacro-sainte clôture comptable pour réagir quand on sait traiter en quasi temps réel l’évolution du marché. Il faut agir au plus près du client sans perdre la cohérence d'ensemble. C'est précisément ce que doivent viser les systèmes d'information les plus modernes. Chacun des membres d'une organisation est détenteur d'une parcelle du savoir global, de l'ADN collectif de l'entreprise. Partager pour agir ensemble, s'approprier les problèmes pour mieux mettre en oeuvre les solutions, voilà ce que permet un système d'information efficace.

Le monde numérique n’est souvent traité au niveau politique qu’à travers des phénomènes spectaculaires, mais finalement secondaires, comme l’essor de la télévision sur mobile ou le problème de la propriété intellectuelle. On consacre beaucoup de temps à opposer intellectuellement les charmes du logiciel dit libre aux poisons supposés du logiciel dit propriétaire ou à vanter les mérites du très haut débit. Ces débats ne sont pas inintéressants. Ils sont tout simplement secondaires par rapport aux enjeux de l’usage réel des outils les plus performants. En vingt-cinq ans, l’informatique s’est imposée partout dans le monde. Aux mains de centaines de millions de citoyens de pays émergents, elle est devenue un outil de développement économique majeur. Internet permet la communication riche en tous points de la planète, remettant en cause de façon radicale les avantages concurrentiels des économies mûres. Cette économie là n’est pas l’enjeu de joutes théoriques dont nous restons friands : elle se borne à exister chaque jour pour faire mieux et plus vite les tâches classiques de gestion, mais surtout pour inventer de nouveaux produits et services, et faire des choses qu’il était simplement inconcevable d’imaginer auparavant.

L’enjeu pour notre pays est bien de rester dans la course à la compétitivité et pour cela il faut donner à chacun, dans les entreprises, les services publics, les associations les outils les plus performants. Du coiffeur ou du restaurant de quartier, du médecin généraliste aux corps de pompiers, du plombier ou de l’entrepreneur de BTP aux multinationales du bâtiment, de l'agent de guichet au PDG, chacun contribue à la performance globale et doit avoir les meilleurs outils pour s'intégrer de façon dynamique dans l'ensemble.

La numérisation ne peut se faire à structures et comportements constants. Il faut revoir les règles internes de fonctionnement, mais aussi créer de véritables partenariats avec les clients et les fournisseurs. Or ces changements ne doivent pas se limiter à des déclarations de façade, complaisantes ou condescendantes comme y excellent nos élites. C'est probablement en cela que l'exemple des démocraties nordiques est passionnant : on peut faire changer collectivement une communauté dans le double souci de l'efficacité et de de l'équité.

Cette nouvelle logique de "e-management" doit s'appliquer en interne mais aussi dans les relations inter-entreprises, comme entre l'Etat, les entreprises et les citoyens. Tous les acteurs doivent se parler, échanger, travailler ensemble, construire efficacement par la cohérence, la vitesse et la précision de leurs échanges, l’innovation et la qualité totale dont nous avons tous besoin et qu’il faut vendre sur le marché mondial ou développer pour servir les visiteurs de notre pays.

Sur le plan des techniques, même si l'infrastructure de base de notre pays est aujourd'hui globalement au niveau requis, le retard se situe dans l'utilisation des logiciels et des applications.Il faut maintenant dépasser le stade du traitement de texte et de la messagerie pour commencer sérieusement à utiliser les outils de conception, de gestion de processus, de relation client, de suivi de la chaîne d’approvisionnement, de gestion et de simulation économiques… et ceci dans chacun des métiers. C’est un vaste chantier global, qu’il faut stimuler sans relâche, sans souci de chapelle ou d’intérêt de court-terme, sans vision passéiste par respect pour le charme de la plume Sergent Major et de l’encrier, ou nostalgie de la Japy et des pelures…

Cet effort passe par un investissement raisonné et lucide, par la formation intense de tous les acteurs et par la transformation des méthodes de travail. La transformation impose également d’effacer rapidement les couches historiques de l’informatisation des entreprises qui tirent vers le bas les performances, absorbent inutilement une part croissante des budgets informatiques. Il ne viendrait à aucun dirigeant l’idèe de regretter de ne pouvoir équiper sa flotte de véhicules de R25 et de 604. Or l’informatique d’un grand nombre d’entreprises sent encore bon les années quatre-vingt dans ses couches historiques. Peu de gens s'en offusquent vraiment. Pourtant cette informatique ancienne, désarticulée, incohérente, qui fonctionne certes à coups d'interfaces et d'acrobaties techniques, ne peut constituer un socle robuste pour les ambitions d'aujourd'hui. Ce conservatoire des pratiques pré-Internet ne stimule ni la compétitivité, ni la motivation des collaborateurs. Il est temps de ne plus chercher à faire du neuf avec du vieux, mais vraiment de faire du neuf ! Non seulement c'est désormais possible avec des outils fiables, mais de plus cela coûte moins cher... C'est aux acteurs de l'écosystème, DSI comme industriels de l'IT de faire la démonstration que la transition peut se faire sans risques majeurs,et avec des délais et une qualité garantis.

Les études du WEF et de The Economist, qui sans aucun doute constituent le livre de chevet d’Eric Besson, devraient lui fournir une excellente matière pour réveiller la France endormie, à moins qu’elles n’alimentent ses cauchemars devant l’étendue de la tâche…Ce serait une erreur de considérer que notre pays qui a été un pionnier de l'informatique ne peut retrouver une forme de leadership dans cette nouvelle économie mondiale numérisée. Pour cela, il faut vouloir, savoir, pouvoir... Chiche !

18 mars 2008

Innover au quotidien

Les réflexions sur la création d’un ministère chargé de l’internet et des nouvelles technologies viennent de connaître une conclusion provisoire par l’extension à l’économie numérique des responsabilités du secrétaire d’Etat à la prospective et aux politiques publiques, Eric Besson. Le débat reste ouvert sur les attributions et missions de ce nouveau ministre.
Il est clair que l’économie numérique n’a rien de prospectif puisque nous sommes, et depuis plusieurs années, totalement immergés dans une économie mondiale de la connaissance numérisée… Il est temps de s’en rendre compte et de cesser de considérer qu’il y a là un sujet de prospective. Comme je l’écris souvent, au risque de me répéter, les technologies ne sont nouvelles que pour ceux qui ne les utilisent pas… Néanmoins, il faut aussi reconnaître que la transformation induite par les technologies de l'information ne fait que commencer tant les conséquences culturelles, économiques, sociales sont intenses.

La question demeure bien celle de la croissance, qui seule crée des emplois et de la richesse, et ceci désormais dans un monde fini dont a compris que les ressources dites naturelles n’étaient pas illimitées et nécessitaient une utilisation plus économe et plus rationnelle. Dans Le Monde du 19 mars, Jacques Attali revient sur la nécessité de mettre en œuvre les propositions du rapport sur la Commission pour la libération de la croissance française dont il a animé la rédaction. Il a raison de persister car il serait regrettable d’enterrer ce rapport qui contient de nombreuses pistes de transformation, que toutefois une certaine arrogance a pu rendre encore plus indigestes pour ceux qui depuis le rapport Rueff-Armand de 1959 continuent à exploiter de confortables « rentes » monopolistiques.

Il se propose, dans cet article, de regrouper en trois blocs plus consensuels, ce qui les affadit toutefois, l’essentiel de ses propositions.
« 1. La France a les moyens de profiter de la mondialisation, en se focalisant sur l'économie de la connaissance et sur l'ensemble des secteurs qui y concourent, de la maternelle aux laboratoires, des petites entreprises au numérique et aux biotechnologies.
2. Pour que chacun en profite, il faut accroître les mobilités sociales, professionnelles, économiques et géographiques et sécuriser, par une négociation beaucoup plus approfondie entre les partenaires sociaux, ceux qui pourraient avoir à y perdre : chômeurs, jeunes, femmes, petits commerçants, fournisseurs indépendants, minorités diverses.
3. Pour que la société avance d'un même pas, il faut enfin revoir radicalement l'organisation des institutions publiques, de l'Etat à la commune, du département à l'hôpital, de la chambre de commerce à l'office d'HLM : même si cela semble parfois le moins urgent à ceux qui sont les premiers concernés... »

Sous cette forme, les oppositions devraient se calmer et le débat s'instaurer sans invective. Depuis cinquante ans, les rapports se multiplient, les bonnes idées fusent dans les dîners en ville – et maintenant sur les blogs :-) - sans que la France ne saisisse pleinement les avantages, dans une première étape, du marché commun, puis maintenant de la mondialisation. Ces blocages subsistent alors qu’il n’y a aucune fatalité à condamner ce pays à devenir la Venise du XXIe sicèle alors même que la qualité de vie et le sens de l’innovation n’y sont pas incompatibles. Comment faire sans sombrer dans la mélancolie et le passéisme, sans tout attendre de l’Etat, sans continuer à râler contre la vie chère et les petites retraites ?

Chacun peut et doit contribuer au changement par une lecture positive de l’innovation, dans la vie quotidienne, au travail, dans les systèmes publics – éducation, santé, sécurité – et par un désir immense et inassouvi d’apprendre. Transformer sa capacité d’indignation en proposition d’action recommence chaque matin !

1/ Il nous faut combler le vide abyssal qui existe entre les très petites entreprises, un million, fragiles et peu créatrices d'emploi et d'innovations faute de taille critique et d'exposition au marché mondial, et les grandes du CAC 40 qui ont, et c'est bien ainsi, un destin mondial qui ne peut pas faire du territoire français une base d'emplois durables. Comment créer des entreprises de 200 à 500/1000 personnes, innovantes, compétitives et créatrices d'emploi ? 63 des 100 plus grandes entreprises aux USA ont moins de 30 ans, contre aucune en France. Or on ne "naît" pas avec 500 salariés... Il faut croître à partir d’une petite structure, vulnérable dans les premières années, et/ou scinder les grandes entités en sous-ensemble dynamiques. Ainsi EDF, ou Saint-Gobain pourraient parfaitement essaimer dans le secteur des énergies nouvelles pour croître. La création d'entreprise reste donc un premier objectif incontournable de toute politiques publique, mais aussi de tout acteur responsable.

2/ Il faut arrêter de penser que l'innovation est l'apanage des "grands", laboratoires des grandes entreprises, organismes publics comme  le CNRS, l'INRIA, l'INSERM... Il y a une intelligence de marché qui doit être développée quelque soit la taille. L'innovation vient de l'usage comme des percées scientifiques. La cocotte minute de SEB (aujourd'hui la friteuse sans huile !) est aussi importante pour la vie quotidienne que le pneu radial ou le vaccin contre le SIDA. L’innovation est un processus complexe, itératif et l'histoire des techniques démontre que RIEN ne se passe comme prévu ! C'est bien l'écoute du marché qui fait la différence, et cela passe par des entrepreneurs avisés qui comprennent les signaux faibles, prennent et acceptent les risques, et sont équitablement rémunérés ! Ces entrepreneurs doivent travailler en réseaux, jouant de leurs complémentarités pour construire une offre imaginative. L'émergence des réseaux sociaux est un catalyseur de cette transformation de l'entreprise "citadelle" en entreprise archipel.
Il faut clairement pour cela encourager l'investissement par l'incitation a priori et la fiscalité a posteriori. Les pôles de compétitivité pourraient être, par exemple, un cadre pertinent pour rassembler tous les acteurs dans une dynamique collective ( les fameux "cluster") , dès lors qu'il s'agit de construire ensemble sans se borner à demander... des subventions publiques.

3/ Il faut alléger le coût des "frais généraux collectifs" en utilisant le reflux naturel des personnels publics grâce à la démographie pour changer en profondeur les processus de back office ... simplifier, rationaliser, automatiser et mettre tous les services publics, comme toute la connaissance publique, gratuitement, sur internet ! La décentralisation a conduit à accroître le nombre d'emplois publics d’un million et à multiplier les structures physiques. L’empilage des collectivités multiplie les niveaux de décision, les compromis de court terme, encourage le manque de courage et donc dilue la portée d'une gouvernance de proximité ! Il faut donc simplifier et apporter tous les services publics sur l’écran d’ordinateur ou le téléphone portable 24 heures sur 24.

4/ Enfin, il faut arrêter de raisonner à la mode 35 heures ou heures supplémentaires, mesures qui traduisent encore l ‘idée malthusienne que le travail est une quantité finie qu’il suffit de répartir. Or dans l’économie de la connaissance, la matière grise est une matière première infiniment renouvelable et dont l’activité s’exerce sans interruption même en dehors des heures légales.

Les métiers et produits de demain n'existent pas. Ce n'est que par une formation robuste, diversifiée, ouverte à la créativité et au travail de groupe, que l'on préparera les acteurs de demain à détecter, amplifier et généraliser les produits et usages nouveaux qui permettront de créer les emplois futurs...

L'innovation est d'abord dans les têtes avant d'être sur les marchés.

17 mars 2008


Paru dans Le Monde du 16
mars

CHRONIQUE EPOQUE
La vie en numérique


Qu'on s'arrête une minute et, pour les besoins de la réflexion, qu'on prenne l'exemple d'une rame de TGV, parenthèse entre deux urbanités. Sur les tablettes, au bout des doigts, reliés aux oreilles, à la vue, à l'ouïe et au toucher : des ordinateurs portables, des lecteurs de DVD, de fichiers audio MP3, des lecteurs vidéo à disque dur, des téléphones, des appareils photo, des Smartphone, le nouvel iPhone... un condensé de technologies dites " nouvelles ". Du son, des images, du mouvement, et donc de la vitesse... Des fichiers qui en chassent d'autres, à la fréquence des processeurs. Jusqu'à ce qu'une sonnerie allant crescendo (généralement de téléphone) vienne électriser l'autiste numérique (accessoirement ses voisins) et l'agiter jusqu'au soulagement final (la pression sur la bonne touche). Il y a vingt ans, il n'y avait rien de tout cela.

Dans notre monde fait d'urgences et de " zapping ", le philosophe allemand Peter Sloterdijk voit nos civilisations contemporaines comme infiniment " mobilisées ". Pour lui, le culte du mouvement a envahi le penser et l'agir modernes, où " tout ce qui est arrêté, tout ce qui tient en place, tout ce qui repose sur lui-même et tout ce qui est inutilisé, se rend ridicule ". " Comme si elle devait guérir d'une longue maladie, considère cet iconoclaste qui revendique un recentrage sur une forme d'eurotaoïsme à inventer, l'époque moderne s'est détachée du monde d'avant amoureux de sa fixité, et elle se réjouit de son nouveau pouvoir qui lui permet de volatiliser tout ce qui était solide, bien établi. Seuls les promoteurs croient aujourd'hui encore à l'immobilier. " Et encore, ce qui reste à voir, après la crise des subprimes...

Le monde bouge et ne serait que mouvement, à l'image de la fameuse loi de Moore, du nom du cofondateur d'Intel, selon laquelle le nombre de transistors intégrés sur une même surface de silicium double environ tous les dix-huit mois depuis les années 1960, augmentant ainsi la puissance des processeurs de façon exponentielle.

Blogueur et fin observateur de la société numérique, Jean-Pierre Corniou, ancien directeur des systèmes d'information de Renault, note qu'un tel développement exponentiel, bousculant nos rationalités, tranche sur le passé (La Société numérique, éd. Hermès, 256 p, 49 euros). Jadis, la machine prolongeait les capacités et, essentiellement, les forces physiques de l'homme. Désormais, " l'informatique touche à quelque chose de plus intime : l'intelligence et la conscience ". Et aux peurs qui vont avec, dont celle de perdre le pouvoir, de ne plus avoir le dernier mot.

Prenant appui sur un fait divers médiatisé relatant la mort d'un chauffeur ayant eu trop confiance en son GPS, le blogueur plaide pour une lucide et consciente utilisation des outils informatiques. Celle-ci passe par la formation. Mais, comme le remarque l'un de ses interlocuteurs, qui réagissait sur le Net, la société numérique allant si vite, prenant pour ainsi dire tout le monde de court, tend à inverser, étonnamment, les flux traditionnels de connaissance, et donc de formation : ce ne sont plus les anciens qui apprennent aux jeunes, mais c'est à ces derniers, si familiarisés avec l'univers modernisé, d'apprendre aux premiers.

" Cette rupture a des conséquences multiples, note Jean-Pierre Corniou, qui ne sont certes pas toutes négatives, mais marquent notre environnement : carences pédagogiques des jeunes "natifs numériques", plus intuitifs que raisonnés, claire inflexion du sérieux vers le ludique, flux d'innovations trop rapides pour être pleinement exploitées et métabolisées, syndrome de l'instantané "... A charge pour les plus anciens de (re) trouver leur place et de (re) donner un sens à l'ordre générationnel. Qui réside donc, peut-être, dans la capacité à ralentir et à freiner les élans, à faire digérer. A gagner, dirait Peter Sloterdijk, en lenteur ou en immobilité.

Jean-Michel Dumay

06 mars 2008

Vidéo

Pour expérimenter la complémentarité des supports, je vous invite à regarder CIO online

http://www.cio-online.com/videos/lire-interview-de-jean-pierre-corniou-entretiens-208.html
http://www.cio-online.com/videos/lire-interview-de-jean-pierre-corniou-entretiens-209.html

04 mars 2008

Pour un ministère de l’Internet ?

Lors de la campagne pour les élections présidentielles, la question de l’accélération du développement de la société numérique en France a été rarement évoquée par les candidats. Quelques tentatives, relatées ici même, ont toutefois donné cours à des spéculations sur l’éventualité de la création d’un « ministère de l’internet » chargé de regrouper toutes les initiatives gouvernementales pour créer en France une nouvelle dynamique tant économique que culturelle face aux défis de la mondialisation numérique. Mais cette hypothèse n’a pas été confirmée dans la composition du gouvernement, et plus encore, la question de l’investissement dans la société numérique n’a que rarement soulevé l’intérêt des acteurs publics. Le récent discours du Président de la République au CEBIT de Hanovre n'inverse pas la tendance...

Toutefois, le rapport Attali, après bien d'autres rapports et manifestes, vient de rappeller opportunément que la France investit dans les technologies numériques deux fois moins que les Etats-Unis ou la Finlande et que notre retard de croissance s’explique pour un tiers par une moindre productivité de l’économie numérique et pour les deux tiers par une utilisation moins performante des TIC par les secteurs utilisateurs. Cette timidité en matière d’investissement numérique touche les entreprises, notamment les PME, et l’administration. Le rapport plaide pour une vigoureuse relance de l'investissement dans les technologies numériques et pour la mise en place d'un "haut commissaire au développement numérique".

Confimé par le Premier ministre, poussé par les organisations professionnelles, comme le Syntec, le principe d’un rattrapage de l’investissement numérique fait son chemin, et bien entendu, dans un pays dont la conversion au libéralisme est encore bien timide, on est tenté de penser qu’une structure gouvernementale pourrait réussir à catalyser les efforts là où l’initiative entrepreneuriale se révèle insuffisante. Promu cause nationale, le numérique bénéficierait d’une dramatisation médiatique qui pourrait déclencher un intérêt accru des décideurs.

Mais faut-il un « ministère de l’internet » pour aller chercher la croissance supplémentaire dont ce pays a cruellement besoin ?

Eliminons l’effet communication qui ne peut faire que long feu tant le sujet est complexe et éloigné des préoccupations quotidiennes… Eliminons également la plaisir fugace que le titulaire d’un tel poste pourra ressentir et l’amertume de tous ceux qui n’auront pas été reconnus pour leurs mérites ( le site zdnet se hasarde à dresser le liste des possibles titulaires du poste : http://www.zdnet.fr/galerie-image/0,50018840,39379627,00.htm ), et qui chercheront à démontrer que « ce n’était pas la bonne solution », situation fréquente de rivalités et de tensions interpersonnelle et inter-structurelles qui suffit la plupart du temps à tuer une bonne idée.

Imaginons qu’un « ministère de l’internet » puisse être vraiment utile pour changer les choses ! Ayant participé personnellement avec enthousiasme à plusieurs aventures de même inspiration*, j’ai pu mesurer la difficulté opérationnelle de telles initiatives. Je suis aujourd’hui très sceptique face à ce qui me paraît une idée bien tardive et inadaptée aux problèmes à résoudre. Nous sommes en 2008, Internet existe depuis quinze longues années et n’est plus en soi une innovation sauf pour ceux qui en parlent en faisant imprimer leurs courriels par leur secrétaire...

Néanmoins, pour évaluer équitablement un tel projet, trois questions clefs doivent être évoquées : qui aujourd’hui décide en matière de développement numérique ? Sur quels thèmes l’action gouvernementale pourrait-elle être focalisée pour déverrouiller l’investissement ? Est-ce vraiment nécessaire de créer une structure nouvelle alors que le doute est légitime quant à la pertinence de l’intervention publique sur les faits de société ?

1/ Qui décide de l’investissement numérique ?

La première réponse relève bien sûr du secteur d’activité. L’Etat et les collectivités locales décident pour le secteur public, les entrepreneurs pour les entreprises. Investir est une décision naturellement décentralisée, liée à des considération micro-économiques, Le décideur doit allouer des ressources à l’investissement dans les technologies de l’informations s’il considère que ce choix lui permettra d’obtenir des gains quantitatifs et qualitatifs supérieurs aux résultats qu’il pourra escompter d’un autre investissement, matériel comme immatériel. Cet arbitrage est complexe, la question de la mesure des gains de l’investissement numérique ne donnant pas lieu à des réponses simplistes tant l’impact peut se diluer dans un environnement complexe. Or investir doit générer un gain visible en termes de coût et de création de valeur. La réduction de coût est la plupart du temps atteinte par l’économie de main-d’œuvre atteinte grâce à l’automatisation d’un processus, et par la réduction des temps de cycle qui permet de gagner des ressources. Toutes les entreprises qui ont investi en systèmes d’information savent bien que la transformation de leurs performances est directement liée à ces investissements. Toutefois la relation est loin d’être directe. Réinvestir aujourd’hui quand « tout marche » implique une prise de risque, et l’argumentaire longtemps utilisé de l’obsolescence technologique n’est plus assez convaincant pour reconstruire des systèmes qui donnent satisfaction et dont on perçoit mal les gains réels.
Faire autrement pour aller chercher des nouveaux marchés, proposer de nouveaux produits est la voie royale de l’investissement numérique, mais se heure à plus de barrières encore. La première est le caractère aléatoire de l’investissement dans des projets nouveaux qui impliquent une rupture dans la logique d’action. Le risque majeur n’est d’ailleurs pas technique, mais organisationnel et culturel. Il est d’autant plus grand que les structures d’autorité ne sont pas prêtes au changement, ce qui s’observe dans toutes les entreprises, et pas seulement les plus petites. Développer les technologies de l'information, qui ne sont plus "nouvelles", est donc une responsabilité du dirigeant d'entreprise pour laquelle l'Etat ne peut guère jouer d'autre rôle que l'impulsion ou la remontrance, dès lors qu'il se comporte lui-même en dirigeant avisé de l'intérêt de ses actionnaires les contribuables...

Dans le secteur public au sens large, l’Etat dispose du pouvoir d’entreprendre, mais il doit aussi arbitrer avec une contrainte supplémentaire, l’inertie de la masse salariale qui rend la réalisation des bénéfices plus complexe. La perspective du renouvellement de la génération des « baby boomers » procure un argument clef, puisqu’il faudra faire face aux mêmes tâches avec moins de monde et des qualifications à reconstruire. Exploiter les technologies de l’internet pour mettre plus de services en ligne et moins de personnel au guichet est dés lors souhaitable et indispensable. Bien entendu les missions du secteur public ne sont pas toutes régaliennes, et dès lors qu’il s’agit de produire, de la santé, de la sécurité, de l’enseignement, les TIC apportent des solutions efficaces, largement éprouvées ailleurs. On peut penser que dans un contexte favorable l’investissement public va connaître dans les prochaines années un accroissement majeur pour lequel des règles nouvelles de pilotage devront être mises en place. L’administration n’est pas meilleur investisseur que les entreprises, et commet les mêmes erreurs, même si c’est à l'abri du code des marchés publics.

2/ Sur quels thèmes la puissance publique peut-elle agir ?

L’Etat peut agit selon trois vecteurs classique : en patron d’abord sur son propre secteur, même s’il est fragmenté par la décentralisation, en régulateur ensuite tant par la loi que par la fiscalité, en influenceur enfin.

Il est clair que l’Etat est d’abord légitime sur son propre secteur, l’administration. Malgré les progrès de l’administration numérique, le chantier n’est pas achevé. L’objectif est de continuer à garantir l’accès à tous les services produits par l’Etat par internet, mais aussi à ne pas limiter les progrès au « front office » en poursuivant cette transformation vers le « back office ». La rationalisation des relations entre l’Etat et le citoyen ne peut que progresser en termes de transparence, de fluidité, de rapidité et de qualité.

Mais le secteur public ne se limite pas aux services de l’Etat. Tout ce qui touche aux relations avec les services publics, la santé, les collectivités locales, peut et doit être rationalisé à travers une démarche pilotée de développement de systèmes d’information. Les informations sur les droits, le suivi individuel des dépenses de santé et de sécurité sociale doit pourvoir être assuré par internet de façon simple. L’Etat peut veiller à ce que les collectivités locales et les différentes instances en charge de services publics transforment leurs relations avec leurs clients et administrés.

L'Etat est le régulateur suprême et doit vérifier que par le jeu sain de la concurrence entreprises et citoyens sont en mesure d'exploiter au mieux les technologies numériques grâce à une offre claire, abondante, professionnelle et innovante. C'est la mission dévolue notamment à l'ARCEP et qui a permis à la France de rattraper son retard dans les infrastructures.

Enfin l'Etat doit dire et faire respecter le droit : Internet n'est pas la terre virtuelle de tous les dangers et du non-droit et les protections accordées aux citoyens doivent y être exercées comme sur le territoire physique.


3/ Un ministère de l’internet pour quoi faire ?

La question que se pose le citoyen sceptique est bien là : qu’apporterait un organisme de plus aux couches qui aujourd’hui s’additionnent pour analyser, promouvoir et orienter l’usage de l’internet.
Le recensement des organismes publics, étatiques, régionaux, locaux qui concourent aujourd’hui à la cette mission, par ailleurs floue, est impressionnant. Le rapport Attali dénombre une douzaine d’organismes nationaux. Le Conseil consultatif de l’internet a été crée par Claudie Haigneré en décembre 2003 et en s’est réuni qu’une fois. Le Conseil stratégique des technologies de l’information a été crée par Jean-Pierre Raffarin en octobre 2004. Il est chargé de faire « toutes recommandations au gouvernement en matière d’orientations stratégiques dans le domaine des technologies de l’information ». Il est animé par le Conseil général des technologies de l’information. Ses rapports sont précis et documentés, mais les réunions plénières se sont arrêtées avec le gouvernement… Raffarin ! La Délégation aux usages de l’internet, rattachée au ministre de l’Enseignement supérieur et de la recherche est aussi une production issue du Comité Interministériel pour la Société de l’Information de jullet 2003 qui est à l’origine de 70 mesures destinées à renforcer l’usage de l’internet en France. Par ailleurs, les conseils régionaux, les chambres de commerce, les départements – citons celui de la Manche – prennent des initiatives pour soutenir l’investissement numérique et le développement des compétences.

Chacun œuvre avec conviction et rassemble sans nul doute compétences et ambitions estimables. Toutefois, en 2008 Internet est un outil qui n’a plus besoin de démonstration. Ces 1,2 milliards d’utilisateurs dans le monde démontrent chaque jour qu’internet est pratique, utile, efficace pour toute activité. Dépenser de l’argent public pour faire de la communication sur le sujet serait une pure absurdité. Il faut laisser le marché, aiguillonné par la concurrence, faire son travail : fournisseurs d’accès internet pour populariser une offre simple et économique et développer les infrastructures, vendeurs de PC ou téléphones intelligents pour livrer des machines moins coûteuses et plus faciles à exploiter, fournisseurs de services et de logiciels pour être inventifs.et séduisants.

Apprendre à mieux utiliser l’outil pour des fins de performance est déjà plus pertinent. Ce doit être une mission naturelle de l'école et de l'université. La formation professionnelle continue doit aussi être un vecteur de consolidation des acquis souvent superficiels, en créant une validation systématique des compétences grâce au PCIE, passeport de compétences informatique européen, largement exploité par nos voisins et encore peu exploité en France.

Aussi la tâche d’un éventuel ministère de l’internet, à vocation interministérielle, devrait, pour être pertinente, se concentrer sur quelques axes clefs :
- Faire l’inventaire des structures centrales qui travaillent déjà sur le secteur des technologies de l’information et de la communication pour faire un bilan coût/avantage afin de les rationaliser
- Diriger effectivement l’investissement public en fixant des objectifs aux différents ministères qui ne doivent pas être dépossédés de moyens mais encadrés pour éviter tout gaspillage par des décisions inappropriées. Les secteur de la santé, de l'environnement et de l'éducation doivent être priorisés.
- Créer un climat favorable à l’investissement dans les technologies du numérique en développant les conditions de la confiance envers le numérique, notamment par un mécanisme de labellisation des initiatives privées et publiques
- Protéger les libertés individuelles contre les menaces mercantiles et les abus de toute nature contre les personnes et les libertés
- Représenter la France de façon dynamique pour réguler les choix européens et internationaux car la responsabilité de l’Etat en matière de la gouvernance de l’internet est aussi essentielle et les discussions engagées au Sommet mondial de la société de l’information sont loin d’être achevées.

Je ne pense pas qu’il soit opportun de centraliser à outrance ce qui doit être fait par les acteurs économiques dans le cadre normal de leurs responsabilités. Internet est un mouvement par nature décentralisé qui doit trouver son chemin grâce aux acteurs eux-mêmes et non pas par le produit d’une volonté étatique. L’Etat ne peut s’en désintéresser, mais son rôle doit être d’impulser, de canaliser, de guider et de faire respecter le droit dans cet espace ouvert. Que les nostalgiques de la voie française du Minitel et du Plan informatique pour tous oublient définitivement ces souvenirs : Internet n'attendra pas la France si elle ne se prend pas en charge.

* le CSTI et le Comité consultatif de l’internet